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Full text of "OEuvres de La Rochefoucauld. Nouv. éd., rev. sur les plus anciennes impressions et les autographes et augm. de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, de tables particulières pour les Maximes et pour les Mémoires, d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un port, de facsimilé, etc."

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LES 

GRANDS ÉCRIVAINS 

DE LA FRANCE 

NOUVELLES ÉDITIONS 



PUBLIÉES SODS Lk BIEECTION 

DE M. AD. REGNIER 

Membre de l'Institut 



OEUVRES 



DE 



LA ROCHEFOUCAULD 



TOME I 



IMPRIMERIE GENERALE DE CH. LAHLRE 

Rue de Fleurus, 9, à Paris 



OEUVRES 



dp: 



LA ROCHEFOUCAULD 



NOUVELLE ÉDITION 

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS 
ET LES AUTOGRAPHES 

ET AUGMENTÉE 

de morceiiux inédits, des variantes, de uotices, de notes, de taljles particulières 

pour les Maximes et pour les Mémoires ^ d'un lexique des mots 

et locutions remarquables, d'un portrait, de fac-simile, etc. 



PAR M. D. L. GILBERT 



TOME PREMIER 



*^ 



PARIS 



4f^ 



LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET G" 

BOULEVARD S A INT - GERM A I N , N° 77 
1868 



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NOTICE BIOGRAPHIQUE 

SUR LA ROCHEFOUCAULD. 



La vie du duc de la Rochefoucauld se divise en deux pe'- 
riodes bien distinctes. Dans la première, le futur auteur des 
Maximes^ méconnaissant ses facultés, et prenant, pour ainsi 
dire, au rebours sa fortune, se range au parti de ces mé- 
contents qui, après avoir conspiré contre Richelieu, s'arment 
en guerre contre Mazarin. Esprit critique et spéculatif, four- 
voyé dans l'action, il subit toutes sortes de mécomptes, et, 
sur cette scène bruyante, où il aspire vainement à tenir le 
grand rôle, ses qualités ne lui nuisent pas moins que ses dé- 
fauts. A ces stériles orages de la jeunesse succèdent utilement 
chez la Rochefoucauld ce qu'on peut, d'un mot de Montaigne, 
appeler les ravisements de l'âge mûr. Revenu ou, si l'on aime 
mieux, déchu des passions et de la politique, il se repose, se 
calme peu à peu dans la paisible atmosphère des salons et dans 
une douce intimité ; par manière de |)asse-temps et, tout d'a- 
bord, sans le dessein prémédité de faire un Hvre, il compose 
une suite de maximes où, visant à nous peindre tous d'après 
lui-même, il a rais à la fois l'aveu et la revanche de ses décep- 
tions; si bien que cette gloire qu'il a poursuivie, sans l'at- 
teindre, })ar les sentiers de l'intrigue et le grand chemin des 
aventures, il la rencontre au bout de sa plume, sans quitter 
sa chaise de goutteux : tant il est vrai que les hommes le mieux 
doués ne se démêlent souvent que fort tard, ne se résignent à 
être eux-mêmes que par une sorte de pis-aller, et que, s'ils 
passent à la postérité, ce n'est pas toujours sous le personnage 
qu'ils avaient d'abord souhaité de faire dans l'histoire ! 
La Rochefoucauld, i a 



NOTICE BIOGRAPHIQUE 



I 

François VI, duc de la Rochefoucauld, naquit à Pans, rue 
des Petits-Champs, le i5 septembre^ de laiine'e i6i3, et fut 
baptisé^, le 4 octobre suivant, en l'église Saint-Honoré^ 

Il était le vingt et unième descendant de Foucauld I, sei- 
gneur de la Roche en Angoumois*, qui vivait sous le règne du 
roi Robert, au commencement du onzième siècle. André du 
Chesne, cité par le P. Anselme^, dit, dans sa Généalogie de lu 
maison de la Rochefoucauld^ ^ que Foucauld I « fut en si grande 

1. A Paris, et non à Marcillac, comme ou l'a imprimé dernière- 
ment, par erreur, dans Y Inventaire des autographes.... composant la 
collection de M. Benjamin Fillon {n" 970); le i5 septembre, et non 
le i5 décembre, comme l'ont dit le P. Anselme, 3Ioréri, Pinard 
dans sa Clironologie historique militaire (tome VI, p, 209), et, plus 
récemment, plusieurs d'après eux. Dans l'article de V Encyclopédie 
du dix-neuvième siècle.^ on le fait naître en 1618 et mourir en 167 1 
(au lieu de 1680). 

2. Le baptême fut administré par Antoine de la Rochefoucauld, 
de la branche de Barbezieux, évéque d'Angoulême, arrière-petit- 
fils du quadrisaïeul de l'enfant. Le parrain fut le cardinal Fiançois 
de la Rochefoucauld, de la branche de Randan, né en i558, mort 
en 1645, alors évêque de Senlis, petit-fils du trisaïeul du nou- 
veau-né ; la marraine, Antoinette de Pons, marquise de Guerche— 
ville, grand'mère de l'enfant. Nous donnons à Vappendice i de la 
Notice biographique^ cl-après, p. xcv, l'acte de baptême, que Jal 
heureusement avait extrait, à peu près en entier, des Registres de 
Saint-Eustache, avant lincendie qui les a détruits en 1871 : voyez 
son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire.^ p. 789 et 740. 

3. Le chapitre de l'église collégiale de Saint-Honoré fut sup- 
primé à la fin de 1790, et l'église elle-même vendue en février 1792. 
Jusqu'en i854, il s'en était conservé quelques vestiges au numéro 
12 de l'îlot nommé encore aujourd'hui le Cloître Saint-Honoré., 
lequel a une entrée rue Crolx-des-Petlts-Cliamps, dite autrefois, 
tout court, rue des Petits-Champs. 

4. Voyez la Généalogie^ à ï appendice 11, p. xcvi et xcvii. 

5. Tome IV, p. 418. 

6. « La maison de la Rochefoucauld, dit d'Hozler, dans les Mé- 
moires généalogiques sur V origine des races des ducs, etc., dressés pour 
le Roi sur les ordres de Chamillai-t (^Manuscrit Clairambault 719, 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. m 

réputation que sa maison a depuis tenu à honneur d'être sur- 
nommée de son nom. » Foucauld I est, par son troisième fils, 
le quadrisaïeul d'Aliénor, duchesse de Guyenne, première 
femme du roi Louis VIL Son quinzième descendant, par les 
aînés, Jean de la Rochefoucauld, qualifié dans des lettres 
de Louis XI (1468), de « féal et amé cousin*, » fut choisi, 
en 14^7) comme le plus grand des vassaux de Charles d'Or- 
léans, comte d'Angoulême, pour être son gouverneur et avoir 
la conduite de sa personne et de toutes ses seigneuries. 

Le fils de Jean, François I de la Rochefoucauld, quadrisaïeul 
de notre auteur, successivement chambellan des rois Char- 
les VIII et Louis XII, fut choisi, à son tour, par ce dernier 
« pour avoir le gouvernement de la perscmne et la direction 
des biens de François, lors comte d'Angoulême, 3) qui devait 
régner sous le nom de François P''; et il eut l'honneur de le 
tenir, en i494, sur les fonts de baptême^. Son royal filleul, 
devenu roi, le ût son chambellan ordinaire, puis, par lettres 
d'avril i5i5, enregistrées au mois d'août 1^28, après la mort 
du titulaire, qui eut lieu en iSiy, érigea la terre, seigneu- 
rie et baronnie de la Rochefoucauld en titre de comté. Dans 
ces lettres, il est traité de « très-cher et amé cousin et par- 
rain' » 

p. 4^-/^8), est sans contredit la plus Illustre, la plus noble, la 
plus grande et la plus ancienne maison de la province de Sain- 
tonge et d'Angoumois. Le nom qu'elle porte est un nom patro- 
nymique, c'est-à-dire un nom composé du nom de baptême du 
premier qui soit connu et du nom du lieu où il faisoit sa d,;- 
meure. » 

1. Notre auteur dit à Mazarin, dans sa lettre du 2 octobre 1648 
(tome III, p. 33) : « Je suis en état de justifier qu'il y a trois cents 
ans que les Rois n'ont point dédaigné de nous traiter de parents. » 
Cela nous porte au temps d'Aymery III de la Rochefoucauld, qui 
avait rendu des services considérables aux rois Philippe de Valois 
et Jean. Le P. Anselme (tome IV, p. 4^3) mentionne, à son sujet, 
des lettres royales, mais ne dit pas qu'il y soit traité de cousin. 

2. Ces titres d'honneur de Jean et de François de la Roche- 
foucauld sont rappelés dans les lettres d'érection du comté en 
duché-pairie, signées de Louis XIII (1622), et Insérées dans le 
tome IV du P. Anselme (p. 4i4-4i7)- 

3. Louis XIII, plus tard, se sert aussi, dans les lettres d'érection 



IT NOTICE BIOGRAPHIQUE 

François III, petit-fils du comte François I, se distingua 
dans plusieurs sièges et batailles, embrassa le parti des Calvi- 
nistes, et fut tué à la Saint-Bartliélemy, en 1572. Son fils, Fran- 
çois IV, continua sans doute d'appartenir, d'abord de cœur *, 
à la religion protestante, puis il y revint ouvertement. Il servit 
très-fidèlement le roi de Navarre et fut tué par les Ligueurs 
devant Saiut-Yrier-la-Perche, en iSgi. Avant lui, son frère 
du second lit Josué avait péri au combat d'Arqués, en iSSg. 
Le recueil des Lettres de Henri IV ^ publié dans la collection 
des Documents de C Histoire de France^ contient deux lettres 
écrites à François IV en i58o et i588, avec cette adresse: 
« A mon cousin le comte de la Rochefoucauld^. » Nous don- 
nons en appendice une autre lettre qui n'est pas comjjrise dans 
le recueil et dont l'original appartient à M. le duc de la Ro- 
chefoucauld-Liancourt. Elle est écrite de Bergerac, le 18 sep- 
tembre i577, le lendemain du jour oij le roi de Navarre y si- 
gna la sixième paix conclue avec les Calvinistes, et elle montre 
bien l'estime qu'il faisait du comte et le haut rang qu'à ses yeux 
il tenait parmi ses partisans '. 

François V, père de l'auteur des Maximes^ fut élevé dans 
la religion catholique par sa mère, Claude d'Estissac. Il épousa, 
en juillet 161 1, Gabrielle du Plessis, fille de Charles, seigneur 
de Liancourt, lieutenant général pour Sa Majesté en la ville et 
prévôté de Paris, et d'Antoinette de Pons, cette belle marquise 
de Guercheville, dame d honneur de la Reine, qui « inspira 

en duché que nous venons de citer, des mots de « très-cher et bien 
amé cousin. » Voyez ce qui est dit, à la fin de Y appendice ir, p. c, 
de l'alliance avec la maison de Bourbon. 

1. Voyez la France protestante de 3DI. Haag, tome VI, p. 254. 
— Le général Susane enregistre dans son Histoire de ^ancienne 
infanterie française (tome VIII, p, 49, n" 2i3) un régiment la Ro- 
chefoucauld protestant, levé en iSSy, et licencié la même année, 
après avoir servi au siège de Fontenay. 

2. Tome VIII, p. 182, et tome II, p. 4o3 et 404. — Il y en a 
trois autres (tome I, p. 98-100) dont la suscrijition est simplement : 
a A M. de la Roche, » sans le titre de cousin, et que, à tort peut- 
être, on a cru être également adressées à François IV de la Ro- 
chefoucauld. 

3. Yoyez Y appendice m, p. c. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. v 

une vive mais vaine passion à Henri IV'. » En 1G19, le roi 
Louis Xni le nomma chevalier de ses ordres, et, en avril 1622, 
il érigea le comté de la Rochefoucauld en duché-pairie. Dans 
les lettres d'érection*, où il lui donne les titres de « capitaine 
de cent hommes d'armes de nos ordonnances, gouverneur et 
notre lieutenant général en notre province de Poitou', » il le 

1. Notice histori(]He sur le duc de la Rochefoucauld, par M. Edouard 
de Barthélémy, p. 14, note 2. 

2. Ces lettres, données à Niort, furent enregistrées le 4 septem- 
bre i63i. François V ne fut reçu que le 24 juillet 1637, à cause 
de l'opposition de Richelieu : voyez le P. Anselme^ tome IV, 
p. 414. Il devait être reçu le 5 septembre i63i, avec le duc de la 
Valette et le cardinal de Richelieu; mais Mathieu Mole nous dit 
{Mémoires^ tome II, p. 68, édition de la Société de l'Histoire de 
France) que, le Roi n'étant pas content du comte de la Rochefou- 
cauld, et ayant donné ordre de s'opposer à sa réception, celui-ci 
ne vint pas à la séance du 5. 

3. Dans l'acte de baptême de son fils aîné (i6i3), François V 
a les titres de « conseiller du Roi en ses conseils d'Etat et privé, et 
maître de sa garde-robe. » Dans un autre, d'un fils de Christophe 
Cadot, brodeur du Roi, dont il fut parrain en 1617, il y a « grand 
maître, » au lieu de « maître, » et « gouverneur du Poitou et de 
Poitiers. » A'^oyez le Dictionnaire cité deJal,]i. 739 et y^o. — Moréri 
place la création de la charge de grand maître de la garde-robe a 
la date du 26 novembre 1669 \ il veut parler sans doute de la réduc- 
tion à un titulaire unique et par cela même plus important \ car, 
sans parler de l'acte de 16 17 attribuant ce titre à François V, 
Montglat, dans ses Mémoires (tome I, p. 436), nomme, en i643, 
deux grands maîtres (lui-même et un autre), et les Etals de la 
France que nous avons pu voir, à partir de 1648, en inscrivent 
tantôt quatre, tantôt, et le plus souvent, deux, jusqu'à l'époque 
où il n'y en a plus qu'un, avec deux maîtres. Un Etat de la France, 
publié l'année de la mort de François V (à Paris, chez Ch. de 
Cercy {sic), i65o), et dont on trouvera plus loin un extrait (voyez 
p. XLi, note 2), donne (p. 67) à François VI le titre de grand maître 
de la garde-robe, comme s'il avait succédé en cette charge à son père, 
qui, on le voit par les États antérieurs, ne l'avait pas conservée. 
Au reste cet État de i65o se dément lui-même (p. 79): il ne nomme 
pas notre duc parmi les titulaires de la charge. Même erreur et 
même démenti dans un autre État de i652 (p. 76 et 173, à Blois, 
chez Fr. de la Saugère). Le titre rentra dans la famille par Fran- 
çois VII, en 1672 : voyez Vappendice ix, p. cxvi. 



VI NOTICE BIOGRAPHIQUE 

loue en ces termes de la part qu'il eut à la re'pression de la re'- 
volte des Calvinistes dans son gouvernement : 

« Il s'est montré si soigneux d'égaler la gloire de ses pères, 
qu'il ne s'est ofTert aucun sujet dedans notre royaume et pen- 
dant les mouvements dont il a été agité, qu'il n'ait employé 
sa créance, fidélité et affection au bien de notre service, même 
en cette dernière occasion delà descente du sieur de Soubise* 
et des rebelles en cette province, oij il a si prudemment et 
vertueusement ménagé les terres qui étoient sous sa charge, 
qu'il auroit engagé lesdits rebelles en la défaite qui est arrivée, 
ayant contribué par cette conduite à l'heureuse victoire que 
nous avons remportée sur eux^. 53 

Louis XIII passa, le 22 avi'll 1G22, par Fontenay-le-Comte, 
et y descendit chez le gouverneur. « Quelques jours plus tard, 
Alarie de Médicis se fit présenter, chez Mme de la Rochefou- 
cauld, l'échevinage, qui lui demanda la démolition de tous les 
châteaux forts du bas Poitou n'appartenant pas au Roi.... La 
Reine mère fut reçue dans l'hôtel situé à côté de la porte de 
la Fontaine (maison Boumier), où le comte de la Ptochefou- 
cauld avait établi son domicile, et qui a porté depuis le nom 
de Maison du Gouverneur^. » 



1. Benjamin de Rohan-Soubise, frère cadet du duc Henri de 
Rohan. Il soutmt, en 1621, dans Saint -Jean-d'Angf'ly, un siège 
de jjrès d'un mois contre Louis XIII. 

2. Des lettres de Louis XIII, de 1622, insérées dans les Mé- 
moires de Mathieu Mole (tome I, p. 264 et 266), nous montrent 
François V commandant des troupes à lune des attaques de fîle 
de Ré, puis investissant une place et la forçant à se rendre. 

3. Poitou et T'endée^ par MM. Benjamin Fillon et Octave de 
Rochebrune, Fontenay, r86i, in-4°, p. 68. Voyez dans le même 
ouvrage une vue de Fontenay-le-Comte avec la toiu-elle de la 
Maison du Gouverneur. 

Un acte extrait des registres de baptême de la paroisse de Notre- 
Dame de Fontenay, déposés au greffe du tribunal civil, et dont 
nous devons la copie à M. Benjamin Fillon, permet de supposer 
que François \ était dans cette ville en 162 1, avec sa femme et 
ses enfants : il n'en avait encore que deux. On y voit que, le 27^ de 
septembre 1621, « Messire François de la Rocbefoucaidd, prince 
de Marcillac, fils aîné de haut et puissant seigneur François, 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. vu 

C'est tantôt dans cette résidence, tantôt dans les diverses 
maisons de son jière en Angoumois, la Rochefoiiciuild, Ver- 
teuil et autres', que noti'e auteur passa une partie de son en- 



comte de la Rochefoucauld, » fut parrain du fds d'un sieur Raoul 
Gallier-Picard, écuyer. 

I. Ou lit dans les Dlémolres manuscrits sur VAnnoumois<^^ rédigés 
par le sieur Gervais, lieutenant criminel au présidial d'Angoulême, 
et adressés par lui, vers le milieu du dix-huitième siècle*, au comte 
de Saint-Florentin, ministre sous Louis XV: (î II y a peu de pro- 
vinces en France, d'une aussi petite étendue, dans laquelle il se 
trouve d'aussi grandes maisons, et d'[où] un aussi grand nombre de 
seigneurs de nom tirent leur origine. C'est peut-être aussi celle du 
Royaume où il y a de plus belles terres et en plus beaux droits. 

« Les seigneurs de la Rochefoucauld.... y possèdent la duché de 
ce nom, qui fut érigée en 1622 par Louis XIIL... La terre parti- 
culière de la Rochefoucauld contient vingt paroisses et vaut dix 
mille livres de rente. Le château qui y donne le nom, sur la Tar- 
douère, fut bâti, en i54o, par Anne de Poulignac (^Polignac)^ veuve 
(<>« secondes noces) de François, second du nom<^, et est fort beau. 
C'est le chef-lieu de toiUes les autres terres et de la duché, la 
maison patrimoniale ancienne et le berceau des seigneurs de ce nom 
et de leurs ancêtres''; mais, quoiqu'il soit richement meublé, ils 
n'y font pourtant pas leur résidence a.clue\\e [au dix-huitième siècle), 
lorsqu'ils sont dans la province. Il y a à l'entrée de ce château une 
tour plus respectable par son antiquité que d'usage dans sa con- 
struction Ou juge.... que c'est un reste de l'ancien château.,.. 

« Verteuil (o« Vertœil, voyez tome III, p. i5, note 9) est 

une baronnie composée de neuf ou dix paroisses, à la tête des- 
quelles est la petite ville de ce nom, à sept lieues d'Angoulème, 
composée de cent feux. Les habitants en sont communément 
pauvres Cette terre seule ne vaut pas plus de cinq mille li- 

" Bibliothèque nationale, Ms. Fr. 88i6, in-folio, p. 104 et suivantes. 

'' Avant l'année 1770, où le comte de Saint-Florentin devint duc de la 
Vrillière. 

<^ C'est elle qui reçut, en iSSg, après la mort de son second mari, l'empereur 
Charles-Quint et les enfants de France dans son château de Verteuil : voyez le 
P. Anselme, tome IV, p. 427 . 

<* C'est Guy VIII de la Rochefoucauld, gouverneur d'Angoumois, bisaïeul 
du premier comte François I, qui, par lettres de septembre 1370, obtint du 
roi Charles V, dont il était conseiller et chambellan, que ses terres assises au 
ressort et comté d'Angoulème ressortiraient dorénavant à son château de I.t 
Rochefoucauld : voyez le P. Anselme, tome IV, p. 423. 



VIII NOTICE BIOGRAPHIQUE 

fance et de sa jeunesse. Cette période de sa vie n'est point 
connue, et peut-être ce qu'on en pourrait savoir n'offrirait-il 

vres de ferme. Le château de Verteuil, qui domine la ville sur la 
Charente, est la maison de plaisance des seigneurs de la Roche- 
foucauld, qui y font leur résidence ordinaire lorsqu'ils sont en 
j)rovince. Ce château est ancien et d'une structure fort Irrégu- 
lière, mais qu'on a néanmoins rendu très-logeable par les appar- 
tements qu'on y a ménagés et les commodités qu'on y a pratiquées 
dans les derniers temps, quoique sans suite. On y a, entre autres, 
ajouté une galerie neuve et un salon magnifique dans lesquels sont 
])lacés les portraits des seigneurs de cette maison... ". 

« Les issues de Verteuil, connues sous le nom de parc de A au- 
guay, ont des beautés naturelles qui surpassent peut-être tout ce 
qu'on peut voir en France. Le parc, d'une étendue des plus spa- 
cieuses, s'est trouvé contenir un terroir très- propre à élever des ar- 
bres, et les plants de charmilles et d'autres espèces y ont si bien réussi, 
qu'iln'y en a point ailleurs d'une semblable hauteur, de si belle tige 
et si bien fournies. On y entretient aussi une orangerie superbe. 

« Le parc de la Tremblaye, qui y est joint, est une forêt en- 
tière, brute, toute enfermée de hauts murs, dans laquelle il y a 
nombre de bêtes. Les arbres en sont aussi fort beaux. Elle est cou- 
pée au milieu par une grande allée dont le point de vue, qui ré- 
pond par d'autres allées à la porte du château, forme une des plus 
belles perspectives du monde. 

« La baronnie de Alontignac-Charente, à quatre lieues d'An- 
goulême, appartenante au même seigneur, contient vingt-quatre 
paroisses et peut valoir huit mille livres de revenu. Le chef-lieu 
du même nom est un petit bourg qui contient, compris Saint- 
Etienne joint, quelque quatre-vingt-onze feux. Il n'y a que quel- 
ques petits cabaretlers et artisans que les foires y entretiennent. 
Le reste est bas peuple et pauvre. Le château est presque tout en 
vieille masure. » 

Le Mémoire de la généralité de Bordeaux (1698), cité dans notre 
tome III, p. 236, note 14, inscrit comme appartenant au duc de 
la Rochefoucauld les trois terres, d'ime « grande étendue, » de 
ÎMontclar, Eschizac et Cahuzac, les deux premières en Périgord, 
la troisième, moitié en Périgord, moitié en Agenois. 

Dans les Mémoires du Poictou (1697) de Charles Colbert (Bihlio- 

" Le manuscrit énumère les portraits dans leur ordre; l'original du dix- 
huitième est « Jean [père du premier comte François 7), mort en 1471» qui 
épousa Marguerite de la Rochefoucauld, héritière de Verteuil, et réunit par ce 
mariage les deux branches et les deux terres. » 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. ix 

pas un grand intérêt. En ce temps-là, l'éducation des fils de 
famille tendait surtout au développement de l'être physique. 
Elevé ainsi à la campagne, le jeune Marcillac (c'est le titre 
quil porta', jusqu'à la mort de son père, en qualité d'aîné; il 
l'était de douze enfants^) excella sans doute, dès l'adolescence, 

thi'que nationale, Fonds Colbert^ V', n" 278), publiés en i865 par 
M. Dugast-Matifeii, sous ce titre: Èlat du Poitou sous Louis XlV 
(Fontenaj, in-8°), on trouve d'intéressants détails svirla famille de 
notre auteur. Il y est dit notamment (fol. 142 v") que le duc de 
la Rochefoucauld (alors François YII) a beaucoup de pouvoir 
dans la province, « quoiqu'il y ait peu de biens, » parce qu' « il y a 
force gens qui sont ses parents et amis. » — Et (fol. 100) : « En la 
paroisse de Notre-Dame de Monts, élection des Sables, il y a une 
maison de la Rochefoucavild, où il y a quatorze mille livres de rente 
et plusieurs jeunes gens capables de servir, qui sont catholiques 
et seigneurs du Breuil. » 

1. Le château de Marcillac, Marcillac-Lanville, commune de 
la Charente (Angoumois), à six lieues d'Angoulème, avait été bâti 
par Vulgrive I, comte héréditaire d'Angoumois , vers la fin du 
neuvième siècle, pour s'opposer aux incursions des Normands. Il 
fiU acquis, pour neuf mille écus, de Guillavime de Craon, seigneiu- 
de Chàteauneuf, de Montbazon et de Marcillac, par Guy VIII de la 
Rochefoucauld, déjà nommé dans la note précédente, qui, d'ajirès 
A. duChesne, qii'a suivi le P. Anselme (p. 424)5 épousa, en secondes 
noces (1389), Marguerite, fille dudit Guillaume de Craon. Jean, 
père du premier comte François I, rebâtit le châteavi en i445- Voyez 
le Recueil en forme d^ histoire de la ville et des comtes d^Angoulême^ 
par François de Corlieu, à la suite de V Histoire de V Angoumois par 
Vigier de la Pile, 1846, in-4°, p. i4', cette dernière histoire, p. 46; 
et le P. Anselme, tome IV, p. 425. — François II de la Rochefou- 
cauld est le premier à qui le P. Anselme donne le titre, non plus, 
comme à ses ascendants, de « seigneur, » mais de « prince de Mar- 
cillac, » et nous voyons ensuite cette dénomination désigner 
constamment le fils aîné du vivant de son père. 

2. Aux douze enfants énumérés par le P. Anselme, une lettre de 
François V à Richelieu ajoute deux garçons : voyez \ appendice 11 
de cette Notice^ p. xcvii, note 4, et, au tome III, la lettre 2 de Vap~ 
pendice i, p. 280 et note 4- Sur ce que devinrent les onze frères et 
sœurs de François VI Inscrits dans les généalogies, et ses propres 
enfants puînés, voyez les Mariages dans V ancienne société française^ par 
M. Ernest Bertin (1879), p. i43-i47. L'auteur retranche à François V 
un des fils (Aymery sans doute, mort jeune) et ime des filles que lui 



X NOTICE BIOGRAPHIQUE 

dans les divers exercices du corps. Pour ses études, elles 
durent être assez sommaires, car Segrais rajijiorte et IMme de 
Maintenon confirme qu'il avait peu de savoir ^ Il avoue lui- 
même qu'il n'entendait pas très-bien le latin ^. Son maître de 
litte'rature fut un certain Julien Collardeau'', de Fontenay, qui 
succéda à son père comme avocat et procureur du Roi au siège 
de cette ville, et qui fut ensuite (17 janvier i65o) jîourvu d'une 
charge de conseiller d'Etat en récompense de sa fidélité au 
parti de la cour durant les troubles de la Régence. Ce ne fut 
donc pas la faute du précepteur si l'élève devint un frondeur. 
Il se peut que les romans aient été de bonne heure un 
aliment favori de l'esprit de notre auteur, qui paraît en avoir 
conservé le goût jusqu'à la fin de ses jours. Mme de Sévigné, 
dans une lettre du 12 juillet 1671 '', se console par son exemple 
de « la folie ciu elle a elle-même pour ces sottises-là : » ce 

comptent le P. Anselme et Moréri. Ajoutant à ces deux générations 
une troisième, « En trois générations, dit-il, sur vingt-cinq enfants 
aduhes, je compte six religieuses, trois vieilles filles, huit prêtres, 
abbés ou chevaliers de Malte, et un abbé mixte, demi-abbé, demi- 
capitaine. » 

1. « M. de la Rochefoucauld n'avoit pas étudié; mais il avoit un 
bon sens merveilleux, et il savoit parfaitement bien le monde. >> 
{Segraisiana^ p. i5, Amsterdam, 1722.) — M. de Barthélémy, dans 
sa Notice (p. i63), cite de Mme de Maintenon, sans dire où il l'a pris, 
ce passage: « II avoit beaucoup d'esprit, mais peu de savoir. » 

2. Lettre n6, tome III, p. 226. 

3. Ce Julien Collardeau (on sait que deux autres avant lui avaient 
porté le même nom dans sa famille) naquit le 28 janvier iSgS et 
mourut le 20 mars 1669. Il est auteur de plusieurs ouvrages, dont 
un, les Tableaux des cicloires de Louis XIII, a eu trois éditions. 
Voyez sur lui la Bibliothèque Idstorique et critique du Poitou, par Dreux 
du Radier, Paris, 1754, tome III, p. 464 et suivantes. Nous devons 
à M. Benjamin Fillon communication de la pièce suivante, datée 
de Fontenay, le 8 novembre 1626, et signée : /. Collardeau : « Je 
confesse avoir reçu de Monsieur l'abbé de la Réau, agissant au 
nom de Mgr de la Rochefoucauld, la somme de soixante livres 
tournois, en deniers ayant cours, pour le dernier quartier de la 
gratification à moi allouée par ledit seigneur en récompense d'avoir 
enseigné les Icrtres à M. le prince de Marcillac, et du tout l'en 
tiens quitte. » 

4. Lettres de Mme de Sévigné^ tome II, p. 277 et 278. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xi 

qui s'accorde avec ce souvenii', garde' d'une de nos lectures, 
mais dont nous avons négligé de prendre note, que la Roche- 
foucauld ne manquait point de lire V Aslrèe au moins une fois 
l'an et qu'il s'enfermait pour n'être point distrait de ce plaisir. 
Cette chaleur naturelle d'imagination, que rien ne put refroidir 
entièrement, exj)liquerait à elle seule, au besoin, plus d'un épi- 
sode étrange de sa jeunesse. 

D'après un document conservé au Cabinet des titres de la 
Bibliothèque nationale, c'est le 20 janvier 1628, donc avant 
l'âge de quinze ans, qu'on lui fit épouser* Andrée de Vivonne, 
laquelle a passé fort silencieusement dans l'histoire, et même 
dans la vie de la Rochefoucauld, entre Mme de Longueville et 
Mme de la Fa3^ette. « On sait assez, nous dit-il, qu'il ne faut 
guère parler de sa femme ^ ; » et, nous le faisons remarquer au 
tome II (p. 2g, note 4)5 il se conforme bien au précepte. La 
mention sèche d'une maladie, un mot sur « le tabouret, r> ce 
fait, constaté sans détail, qu'en i65o, lorsqu'on rasa Verteuil, 
« la mère, la femme et les enfants du duc de la Rochefoucauld » 
furent un moment « sans retraite, » voilà tout ce que nous 
trouvons dans les Mémoires^ \ et, quand nous aurons noté 
encore deux passages de X Apologie'* ^ relatifs au même tabouret, 
et, dans la correspondance, deux ou trois autres mentions de 

1. Parmi les pièces qui nous ont été communiquées par M. Ben- 
jamin Fillon, il y a une procuration donnée par le père et la mère 
de notre auteur à l'abbé de la Réau (déjà nommé plus haut, 
p. X, note 3) et à César de Lestang, sieur de Boisbreton, les au- 
torisant à assister, en leur nom, à la rédaction du contrat de ma- 
riage du prince de Marcillac et « d'Andrée de Vivonne, fille de 
feu André de \iyonne, baron de la Châteigiieraye en bas Poitou, 
et de Marie-Antoinette de Loménie, actuellement femme de Jacques 
Chabot, marquis de Mirebeau, comte de Charny, gouverneur de 
Bourgogne. » On voit par une autre procuiation que François Y 
de la Rochefoucauld et Gabrielle du Plessis, sa femme, s'enga- 
gèrent à payer, principal et intérêts, certaines dettes de Mme de 
3Iirebeau, qui, de la sorte, en mariant sa fille, battit quelque peu 
monnaie. Elle devint veuve en i63o de son second mari Jacques 
Chabot, et mourut en i638 : voyez tome III, p. 17, note 4- 

2. Maxime 364, tome I, p. 171. 

3. Pages 29, io5 et 212. 

4. Tome II, p. 456, 457 et 465. 



XII NOTICE BIOGRAPHIQUE 

maladie, celle d'une lettre que son mari lui adresse, d'un voyage 
qu'elle va faire, et des compliments ou remerciements envoyés 
en son nom*, nous n'aurons rien omis de ce que notre auteur 
nous dit d'Andrée de Vivonne. Elle était la seconde fille (l'aînée, 
Marie, était morte jeune) d'André de Vivonne^, seigneur de la 
Béraudière, puis de la Châteigneraye, etc., chevalier de l'ordre 
du Roi, capitaine des gardes de la reine Marie de Médicis, élevé 
à la cour d'Henri IV, lequel lui porta toujours une singulière 
affection, nommé, en 1612, par Louis XIII, grand Hxuconnier de 
France, mort, « dans la fleur de son âge^, » le 24 septembre 
1616; et d'Antoinette de Loménie, fille d'Antoine, seigneur de 
la Ville-aux-Clercs, secrétaire d'Etat. On croit qu'elle mourut 
en 1670*; Jal n'a pu, dit-il (p. 740), s'assurer du fait. 

Nous donnons dans V appendice i du tome III, trois lettres 
d'elle à Lenet, écrites en lôSa, l'une (n° 16, p. 265), en 
juillet, par « ordre ->-> de son mari, peu de temps après sa grave 
blessure du faubourg Saint-Antoine; les deux autres en no- 
vembre et en décembre; dans la première de celles-ci (n° 18, 
p. 268), elle parle de lui affectueusement et de la douleur que lui 
a causée l'état où elle l'a vu partir pour aller auprès de Condé, 
puis à Damvilliers. Dans la seconde (n" 20, p. 274) : « Je pars 
dans huit jours, dit-elle, pour aller aider M. delà Rochefoucauld 
à passer son hiver à Damvilliers ; » et elle ajoute, en femme qui 
fait peu valoir ce qu'elle est pour son époux : « Depuis qu'il y 
est, sa santé est si mauvaise, qu'il a cru que je lui pouvois 
aider, en quelque petite chose, à supporter son chagrin. 3> 

Du mariage de François VI de la Rochefoucauld et d'An- 
drée de Vivonne, naquirent huit enfants, cinq garçons et trois 
filles ^, tous, hormis les deux derniers fils, sous le règne de 
Louis XIII ; le dernier seul après la participation du père à 
la guerre civile, en 1632. Notons en passant qu'en 1644, à 
la naissance de l'aîné François VII, qui fut baptisé dans la 
chapelle du cardinal François de la Rochefoucauld et tenu 

I. \ oyez son article dans la Table alpliabétiquc du tome III. 
a. Voyez la note i de la page précédente. 

3. Morér'i^ tome X (1759), article Vivonne, p. 678. 

4. Ibidem. 

5. Voyez à l'appendice n (p. xcvu), la Généalogie. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xiii 

par liii sur les fonts, comme l'avait été' son père, celui-ci de- 
meurait dans la rue des Blancs-Manteaux*. De tous les enfants 
de notre duc, cet aîné fut le seul qui se maria, à moins que 
nous n'ajoutions foi à ce que nous dit Saint-Simon^, du ma- 
riage, secret d'ailleurs, d'une des trois sœurs avec Gourville^ 
En 1629, à seize ans, Marcillac fit ses premières armes en 
Italie, où il fut mestre de camp du régiment d'Auvergne''. C'est 
au retour de cette campagne qu'il parut à la cour. Le vent 
soufflait aux aventures périlleuses, et la jeune noblesse, en 
dépit des terribles leçons déjà infligées par Richelieu, se fai- 
sait comme un point d'honneur d'intriguer ou de conspirer 
contre le ministre. On a écrit dans une notice, nous ne savons 
sur quel fondement, que notre héros prit, en novembre lô^o, 
une part active à la Journée des Dupes. C'est fort peu vrai- 
semblable : Marcillac avjut à peine dix-sept ans, et nous ne 
voyons le fait rapporté ni dans ses Mémoires^ qui remon- 
tent à 1624, ni ailleurs. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le fu- 
tur auteur des Maximes appartenait d'avance à l'opposition, 
comme l'on dirait de nos jours, par cette fièvre de mouve- 
ment qui tourmente la jeunesse, par cette pente naturelle des 
esprits fins vers l'intrigue, par un sentiment exagéré de sa 
personne qui faisait de lui un important avant même qu'il y eût 
un parti des Importants^ ^ enfin par un fond inné d'humeur cha- 



1 . Voyez aux pages déjà citées (789 et 740) du Dictionnaire de 
Jal^ qui a trouvé l'acte de baptême dans les registres de Saint-Jean 
de Grève. 

2. Mémoires de Saint-Simon^ tome III, p. 422, édition de 1873. 

3. Voyez ci-après, p. lviii. 

4. Voyez Vappendlce iv, p. ci. — Âéi^lment d\4uvcrgne estV expres- 
sion de notre auteur dans ses Mémoires (^p. 14); la pièce ministéiielle 
que nous citons à l'appendice dit : « un régiment de son nom ; » 
et Pinard (1768), que nous y citons également pour les états de 
service : « le régiment aujourd'hui Auvergne. » 

5. « Marcillac est plus Important que jamais, » Marslgllac plu 
importante che mai^ écrira bientôt Mazarin dans ses Carnets ( n" iv, 
p. 80) : voyez Madame de C/ievreuse, par V. Cousin, 5" édition, 
p. 492. Son nom revient dans le même carnet (p. 96) : « On assure, 
dit le Cardinal, qu'il entre dans tous les conseils » (des mécon- 
tents). 



XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE 

grine, qui s'armera de la plume après s'être armé de l'épe'e, et 
qui frondera l'espèce humaine quand il n'y aura plus moyen de 
fronder les ministres. En attendant les fruits amers de l'expé- 
rience, Marcillac est tout aux illusions, et, comme les héros de ses 
chers romans, il débute par ce quart d'heure de désintéresse- 
ment et d'enthousiasme qu'on retrouverait peut-être, à bien 
chercher, dans la vie des hommes le plus foncièrement per- 
sonnels et le plus vite désabusés. Avec le nom qu'il portait, il 
avait de grandes espérances, et partant une grande ambition, 
cette double ambition de la jeunesse, qui aspire à la fois à hi 
gloire et à l'amour. L'une et l'autre, au demeurant, semblaient, 
en ce temps, on ne peut plus légitimes, et la seconde sur- 
tout était de saison. Bien fait de sa personne, fort dési- 
reux et fort capable de plaire, le prince de Marcillac n'était 
point de ces jeunes gens qu'il nous dépeint, et dont « l'air 

composé se tourne en impertinence*. » Il avait, au contraire, 

un certain air discret, ou plutôt un air honteux^ comme il 
dit, une timidité en public, dont il souffrit toute sa vie^, mais 
qui, couverte avec soin, pouvait passer pour une réserve de 
bon goût. Il écoutait plus qu'il ne parlait, pratiquant déjà cet 
art d'observer qui prépare, puis achève le moraliste. « Je 
commençai, dit-iP, à remarquer avec quelque attention ce que 
je voyois. >> Or ce qu'il remarqua tout d'abord, ce fut Mlle de 
Hautefort, qui était l'objet des assiduités peu entreprenantes du 
roi Louis XIII. La Rochefoucauld ne dit point qu'il ait soupiré 
lui-même pour cette fdle d'honneur ; mais il nous semble bien 
qu'on peut se passer de son aveu. C'est par elle, en tout cas, 
qu'il obtint l'attention et la confiance d'Anne d'Autriche ; c'est 
elle qui obligea la Reine h. lui « dire toutes choses sans ré- 
serve " ; » et Mlle de Chemerault, qui avait ses raisons pour 
tendre l'oreille, était en quart dans ce commerce de confidences ^. 
Tout ambitieux qu'il est, Marcillac, ainsi accueilli dans l'intimité 
d'Anne d'Autriche, commence par se montrer plus capable de 

1. Voyez, au tome I, les maximes 495 (p. 208) et 372 (p. 174)- 

2. Voyez ci-après, p. xci, l'explication que donne Huet de sou 
refus d'entrer à l'Académie française. 

3. Mémoires^ p. 14. — 4- Il^idem^ p. 21. 

5. Mlle de Chemerault était auprès de la Reine un espion de 
Richelieu : voyez encore les Mémoires^ notes 3 et 4 de la page 21. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xv 

dévouement que de calcul; car, par inte'rêt pour deux fem- 
mes, et deux femmes alors sans cre'dit, il s'engage, les yeux 
fermés, contre le terrible cardinal. Au rebours de tant de 
personnages de son temps, })lus habiles ou moins chevale- 
resques, il entrait dans la politique en homme d'imagination, par 
ce que l'on pourrait appeler l'héroïsme de la galanterie. Il con- 
fesse en effet dans ses jMémoires qu'entre la Reine et Mlle de 
Hautefort, il fut « ébloui, j) comme « un homme qui n'avoit 
presque jamais rien vu,» et fut entraîné dans un chemin tout 
opposé à sa fortune. Il ajoute que sa « longue suite de disgrâces ■» 
fut la conséquence de ce premier pas imprudent'. 

Elle fut aussi la conséquence de ce je ne sais quoi - qui devait 
dominer toute sa conduite politique : c'était quelque chose d'ir- 
résolu et d'incohérent, qu'on peut définir en disant que la Roche- 
foucauld, au moment d'agir, était toujours pris d'une arrière- 
pensée raisonneuse et critique; il y avait en lui deux hommes 
qui se contredisaient et s'entravaient mutuellement, l'homme du 
premier mouvement et l'homme de la réflexion. L'élan pris, il 
s'arrêtait souvent à rai-chemin, impatient de se dérober, à con- 
dition toutefois que l'honneur fût sauf. Les esprits vraiment 
nés pour la politique, pour ses luttes, pour ses grandes intri- 
gues, comme Richelieu et comme Retz, ne connaissent point 
ces brusques retours ni ces désaccords intérieurs : ils savent 
prévoir à temps, se décider sans regrets, au besoin même sans 
scrupules, et s'ils raisonnent des événements, l'action, après 
tout, chez eux n'y perd rien. 

Le prince de Marcillac n'en semble pas moins tout d'abord 
mener de front, selon son vœu, l'amour et la guerre. Dans les 
années i635 et i6î6 on le voit prendre part, sous les ma- 
réchaux de Châtillon et de Rrezé, à deux campagnes, qui 
échouèrent par la mésintelligence des capitaines français et 
de Guillaume de Nassau, et s'y conduire vaillamment. Il com- 
battit comme volontaire, avec les ducs de Mercœur, de Beau- 
fort et autres, à la journée d'Avein (20 mai i635)^. Mais il 



1. Mémoires^ p. 22. 

2. Voyez, dans notre tome I, la première ligne du portrait de 
la Rochefoucauld par Retz (p. i3). 

3. Voyez les Mémoires^ p. 22 et 23, Y Extraordinaire de la Gazette 



XVI NOTICE BIOGRAPHIQUE 

avait de soudaines e'chappe'es de langue, comme il arrive sou- 
vent aux jeunes gens, qui ne cessent d'être trop timides que 
pour devenir trop hardis. Il parla, au retour, des fautes mi- 
litaires commises en Flandre, avec une lil)erté qui déplut à 
Richelieu, et il enveloppa dans sa disgrâce plus d'un de ses 
camarades, compromis par ses propos. Il prétend toutefois 
dans ses Mémoires^ que la vraie cause de cette disgrâce fut 
la jalousie du Roi et «le plaisir qu'il sentit de faire dépit à la 
Reine et à Mlle de Hautefort en l'éloignant » d'elles : toujours 
est-il qu'il reçut l'ordre de rejoindre son père dans ses mai- 
sons. Il n'en sortit que pour retourner à l'armée, sans s'arrêter 
à Paris ou du moins sans séjourner à la cour. 

L'événement le plus grave pour lui qui marqua ce temps 
d'exil, d'éloignement de la cour, ce fut la liaison qu'il forma 
avec la belle duchesse de Ghevreuse, alors reléguée à Tours^, et 
qui, nous dit-iP, souhaita de le voir sur la « bonne opinion » 
que la Reine lui avait donnée de sa personne ; on verra plus 
loin quelles furent les suites de cet engagement. 

La disgrâce de son père ayant cessé tout à coup, après que 
le refus d'entrer dans le parti de Monsieur, refus, dit Montrésor 
dans ses Mémoires (p. 210), imputable plutôt à la faiblesse 
qu'à un principe d'honneur, lui eut reconquis enfin les bonnes 
grâces du Cardinal, Marcillac l'evint à la cour (1637), au mo- 
ment même où Anne d'Autriche était soupçonnée, non sans 
raison, d'entretenir, ainsi que Mme de Chevreuse, des intelli- 
gences avec l'Espagne. Louis XIII, excité par Richelieu, par- 
lait hautement de la répudier et de l'enfermer au Havre. C'est 
alors, si l'on en croit la Rochefoucauld, que la Reine lui pro- 
posa de l'enlever avec Mlle de Hautefort et de les conduire 
à Bruxelles*. On a quelque peine à imaginer une reine de 
France courant ainsi les chemins, avec une jeune fille, sous la 
conduite d'un galant gentilhomme de vingt-quatre ans. Cette 

du 3 juillet i635;les Mémoires de Matli'ieu Mole, tome I, p. 298, 
note 3 ; et Bazin, Histoire de France sous Louis XIII et sous le ministère 
du cardinal Mazarin, tome II, p. 3 70. 

1. Pages 33 et 24- 

2. Elle demeura en Touraine de i633 à 1637 : voyez Madame de 
Chevreuse, p. 119 et 120. 

3. Mémoires, p. 37. — 4- Ihidem, p. 28. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xvii 

proposition n'était-elle, comme le veut croire V. Cousin, 
qu'une plaisanterie mal à propos prise au sérieux par la Roche- 
foucauld, et que celui-ci ne rapporte que « pour se donner 

un air d'importance* » ? Il est à remarquer qu'il n'y a nulle trace 
de ce projet d'enlèvement, ni dans les Mémoires d- Mme de 
Motteville^ ni dans ceux de la Porte, le porte-manteau de la 
Reine, lequel raconte longuement (p. ■>4/(-38i) ces intrigues 
de 1637, suivies, pour lui aussi, d'une courte demeure à la Bas- 
tille. Tallemant seul le mentionne ^, en l'enjolivant ; il nous dit 

de la Reine: « Marcillac la devoit mener en croupe. •>•> 

Celui-ci, en tout cas, était certainement d'humeur à se char- 
ger d'une entreprise aussi romanesque que téméraire; et s'il 
peut passer bien des idées étranges par la tête d'un jeune 
ambitieux inexpérimenté, il en peut également naître de bi- 
zarres, à une heure donnée, dans le cerveau d'une reine, 
jeune encore, consumée d'ennui, menacée du déshonneur et 
de la prison, et, par surcroît, espagnole. « Je puis dire, écrit 
la Rochefoucauld, en parlant de ce dessein, qu'il me donna 
plus de joie que je n'en avois eu de ma vie. J'étois en un âge 
(»ù on aime à faire des choses extraordinaires et éclatantes, et 
je ne trouvois pas que rien le fût davantage que d'enlever en 
même temps la Reine au Roi son nuiii, et au cardinal de Ri- 
chelieu, qui en étoit jaloux^ » On le voit, ce qui le séduit 
dans cette singulière aventure, c'est la singidarité même, c'est 
aussi l'éclat qu'elle devait produire, plutôt que le profit, fort 
douteux, qu'en })ouvait retirer son ambition : ici encore le 
roman domine dans sa conduite, qui est d'un vrai paladin, 
non d'un politique et d'un homme de parti. Il lui semble aussi 
que cet enlèvement serait un tour bien joué, et l'on sent déjà 
percer chez lui cette malicieuse disposition d'esprit (jui se re- 
trouve dans ses Maximes^ où, sous un faux air de gravité, 
il se raille et se joue cruellement de la nature humaine. Heu- 
reusement, cette folle équipée en resta là ; le ])rince de xMar- 
cillac eut l'honneur du choix sans avoir le péril du rôle; à 

1. Madame de Chevreitse^ p. 122. 

2. Dans une variante de note marginale de l'historiette du cardi- 
nal de Richelieu, tome II, p. 7 et 8. 

3. Mémoires^ p. 28 et 29, 

La Rochefoucauld, i r. 



xvin NOTICE BIOGRAPHIQUE 

la suite d'un interrogatoire en règle, la Reine consentit à faire 
amende honorable, et Mme d'Aiguillon acheva d'apaiser le 
Cardinal son oncle. Mais le départ précipité de Mme de Che- 
vreuse, qui était du complot, et qui prit l'alarme sur un mal- 
entendu, vint gâter, au dernier moment, les affaires de Mar- 
cillac. Quelque mystère que celui-ci y eût mis, le Cardinal 
connut la part qu'il avait eue à la fuite de la duchesse. Mandé 
à Paris pour rendre compte de sa conduite, le favori de la 
Reine ne craignit pas de heurter Richelieu par ses réponses, 
et le Ministre, impatienté plus encore qu'irrité, l'envoya pour 
huit jours à la Bastille *. « Ce peu de temps que j'y demeurai, 
dit la Rochefoucauld avec une exagération égoïste qui fait sou- 
rire, me représenta plus vivement que tout ce que j'avois vu 
jusqu'alors l'image affreuse de la domination du Cardinal ; » et 
il se félicite d'être sorti si vite de prison « dans un temps où 
personne n'en sortoit*. » C'est que Richelieu l'avait mesuré 

1. Nous lisons dans les Mémoires de Richelieu (tome III, p. 282, 
édition Michaud et Poujoulat) : « Le président Vignier interrogea le 
prince de Marcillac, qui fut ensuite mis dans la Bastille, pour les 
fortes apparences qu'il y avoit qu'il avoit eu connoissance de son 
dessein (/e dessein de Mme de Clievreiise) et qu'il l'y avoit assistée ; mais, 
à peu de jours de là, la bonté du Roi fut telle qu'il lui pardonna et 
le fît remettre en liberté. » — Sur toute cette aventure de la fuite 
de Mme de Chevreuse, voyez, outre les Mémoires^ p. 32-40, l'ap- 
pendice I de notre tome III, lettre 3 (avec les annexes A et B), et 
lettre 4, p. 23i-243. 

2. Mémoires^ p. 38 et 4o. — Voici l'ordre d'emprisonnement 
envoyé par le comte de Chavigny : 

« A M. du Tremblay, gouverneur de la Bastille, pour recevoir à 
la Bastille M. de Marcillac. — Monsieur, le Roi ayant commandé 
à M. de Marcillac d'aller à la Bastille pour avoir fait quelque 
chose qui lui a déplu, je vous écris le présent billet de la part de 
Sa Majesté, afin que vous le receviez. Vous aurez soin, s'il vous 
plaît, de le bien loger et lui donner la liberté de se promener sur 
la terrasse. Je suis, Monsieur, votre très-humble serviteur. Chavigny. 
— A Ruel, ce mardi 29 octobre 1687. » 

(Dépôt des affaires étrangères, France, tome 86, fol. i38.) 

V. Cousin, qui transcrit également cet ordre dans l'appendice du 
chapitre m de Madame de Chevreuse (p. 435), fait remarquer avec 
raison que, Marcillac n'étant parti pour Paris qu'après le 12 no- 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xix 

d'un regard et n'avait pas cru découvrir en lui un adversaire 
bien redoutable. La Rochefoucauld, dans ce passage de ses 
Mémoires^ a beau enfler son personnage, il ne re'ussit point à 
se faire prendre au sérieux. La Meilleraye et Chavigny le dé- 
peignent au Cardinal comme une sorte de Jehan de Saintré 
qui n'a d'autre politique que sa galanterie ; lui-même, il s'avoue 
tel involontairement, lorsqu'il nous dit que la secrète apju'oba- 
tion de la Reine, les « marques d'estime et d'amitié » de Mlle de 
Hautefort, la reconnaissance de Mme de Chevreuse l'ont trop 
bien payé de ses disgrâces*. 

Aussi le voyons-nous supporter « avec quelque douceur ^ » 
un nouvel exil de deux ans à Yerteuil. Là où un homme 
d'action véritable eût rongé son frein, Marcillac prend vo- 
lontiers son parti : « J'étois jeune, dit-il,,., j'étois heureux 
dans ma famille, j'avois à souhait tous les plaisirs de la cam- 
pagne ; les provinces voisines étoient remplies d'exilés, et le 
rapport de nos fortunes et de nos espérances rendoit notre 
commerce agréable^. « Au reste, l'exil ne paraît pas avoir 
été bien rigoureux : dans une lettre à son oncle, M. de Lian- 
court*, notre auteur, nous apprend qu'il vint à Paris en sep- 
tembre i638, pour les affaires de la succession de sa belle- 
mère, jNIme de Mirebeau; c'est à ce voyage que se place une 
réclamation de pierreries par Mme de Chevreuse ^ 

De retour à l'armée, en juin 1689, il se distingue, entre 
es volontaires de qualité, par sa valeureuse conduite, aux 
combats de Saint -Venant-sur-Lys et du fort Saint - Nicolas 
(le 4 et le 24 août)^; si bien que le' Cardinal, après l'avoir 
puni, songe à le récompenser : le maréchal de la Meilleraye 
lui offre, de sa part, « de le faire servir de maréchal de 
camp''. >^ Un mérite militaire même plus haut que celui de 

vembre, il faut, à la date, lire novembre^ au lieu d'octobre^ ou sup- 
poser que l'ordre avait été donné d'avance : voyez à V appendice i 
de notre tome III, p. 242. 

I. Mémoires^ p. 40. — 2 et 3. Ibidem. 

4. Tome III, p. 16-21. 

5. Elle est racontée longuement dans cette même lettre, p. 17-21. 

6. Voyez les Extraordinaires de la.Gazette, des 18 et 29 août lôSg ; 
et Bazin.^ tome III, p. 24 et 25. 

7. Mémoires^ p. 4i- . 



XX NOTICE BIOGRAPHIQUE 

Marcillac se fût tenu pour l'heure satisfait; cependant, après 
avoir consulté la Reine, il refuse, pour rester libre de com- 
ploter contre Richelieu. Dans ce métier de conspirateur, il 
a encore, il est vrai, certains scrupules qui sont à l'hon- 
neur de sa loyauté. Il n'entre pas dans l'odieux complot que, 
peu de temps après, Cinq-Mars ourdit contre le Cardinal, son 
bienfaiteur. Si, à un certain moment, il s'est trouvé, comme 
il dit', dans les intérêts de Monsieur le Grand, qu'il n'avait 
presque jamais vu, c'est uniquement comme ami de l'infortuné 
de Thou ^. Etranger à l'affaire même, il se mêle, en homme 
de cœur, dans ses suites : il fournit à Montrésor, un des con- 
jurés les plus compromis, les moyens de se soustraire à la 
vengeance de Richelieu ; il prête également son assistance au 
comte de Béthune, accusé, bien qu'à tort, d'avoir trahi ses 
complices. On le voit, dès qu'il s'agit de déployer du courage 
et de servir ses amis, Marcillac ne boude jamais : il a beau 
prévoir le péril, il est toujours prêt aux « rechutes » par la 
« nécessité indispensable j) de faire son devoir de gentilhomme 
tel qu'il le comprend'. 

Richelieu mourut le 4 décembre 1642'', et l'on prévoyait que 
le Roi ne survivrait guère à son ministre. Toutes les ambi- 
tions, rompant leurs chaînes, s'élançaient d'avance dans la 
lice; les unes tenaient pour la Reine, les autres pour Gaston 
d'Orléans, à qui Louis XIII destinait la Régence. Par ses pré- 
cédents, par ses goûts et aussi par ses espérances, qui n'a- 
vaient pas encore été déçues, Marcillac appartenait au parti 
d'Anne d'Autriche. Il offrit donc ses services à la Reine, et 
lui proposa de s'unir à la maison de Condé contre Monsieur. 



1. Mémoires^ p. 45. 

2. Voyez, au tome III, p. 22, la lettre de condoléance qu'il 
écrit à son frère, l'abbé de Thou. 

3. Mémoires, p. 4''- 

4. A cette année 1642 appartient un curieux détail. En février, 
nous voyons Marcillac expédier d'Angoumois des vins à destina- 
tion de Tx^ngle terre, et, prenant pour adresse : « à 3Ionsieur Graf, » 
demander qu'en échange on lui envoie des chevaux et des chiens : 
voyez, Vappeiidice i du tome III, lettre 5, p. 243. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxi 

Dès ce ntois de de'cembre même, nous le trouvons à Paris, et, 
aux fêtes de Noël, il assiste, à Beaumont, chez M. de Harlay, 
à ce dîner qui fit grand bruit, et dont les convives reçurent 
bientôt le nom à' Importants^. 

Jusqu'alors simple porteur de paroles ou de messages de 
femmes, il voyait son rôle grandir ; il avait trouvé l'emploi le 
plus propre à sa nature; car, si les affaires générales, comme 
dit Retz -, ne furent jamais son fort, il avait, en revanche, la 
j)lupart des qualités qui font ce qu'on appelait au dix-septième 
siècle une « personne de créance, » et j)ar lesquelles on mène 
à bien une négociation particulière : des manières polies et 
engageantes, un grand fonds de réflexion, de la finesse, bien 
qu'un peu subtile, de l'insinuation, « cet esprit de pénétration 
et d'habileté, » dont parle Mme de Motteville ^. Aussi réus- 
sit-il, avec l'aide de Coligny, il est vrai, dans cette première 
campagne di[)l()niatique, où tout fut résolu en paroles, sans 
conditions écrites. La Reine s'engageait par devant les deux 
négociateiu's à réserver pour Monsieur le Prince « tous les 
emplois dont elle pourroit exclure Monsieur sans le porter à 
une l'upture ouverte *. » Cette union avec les Coudés ne fut pas 
du reste trop malaisée à conclure ; car d'abord, avec de l'ar- 
gent, on pouvait tout sur le père, qui, après avoir vécu jadis 

1. « Il (V. de Harlay) nous pria de lui rendre visite aux fêtes 
de Noël, à sa maison de Beaumont. Le président Barrillon, le prince 
de Marcillac, le marquis de Maulëvrier, du Bourdet et Beloy, dé- 
sirèrent être de la partie, faite sans autre dessein que celui de 
notre divertissement particulier.... Cette entrevue, quoique fort 
innocente et de nulle considération, fît un éclat étrange : M. de la 
Rochefoucauld {le duc François V) fut le jîremier qui en donna avis 
à M, le cardinal Mazarin, et crut que son zèle seroit fort estimé 
en usant de ces termes : « qu'il ne répondoit plus du prince de 
« ^larcillac, son fils. » [Mémoires de Montrésnr^ p. 352 et 353.) 
Quelques lignes plus bas, Montrésor s'exprime ainsi : « — Cette 
assemblée d'Importants (qui étoit le nom qu'il leur plaisoit nous 
donner). » — Voyez aussi V Apologie^ tome II, p. 447 ^t 448. 

2. Voyez, au tome I, p. i3, le portrait déjà cité de la Roche- 
foucauld, par Retz. 

3. ^fémoires de Mme de Motteville, tome III, p. i3o, à la date 
de i65o. 

4. Mémoires^ p. 58. 



x.\n NOTICE BIOGRAPHIQUE 

pour l'ambition, ne vivait plus désormais que pour l'avarice; 
puis la mère, Madame la Princesse, avait un attachement de 
reconnaissance à la Reine, qui lui avait rendu les biens confis- 
qués sur son frère, le malheureux duc de Montmorency, déca- 
pité à Toulouse ; quant à la sœur du duc d'Enghien, Mme de 
Longueville, toute aux charmes de sa beauté et de son esprit, 
charmes qu'un livre célèbre a vantés avec complaisance ^, elle 
ne connaissait encore d'autres manœuvres et d'autres intri- 
gues que celles de la coquetterie -. 

Marcillac, en récompense du mouvement qu'il se donne, 
a-t-il enfin la satisfaction d'être en vue et au pfemier rang? 
Non ; le devant du théâtre, dans cette nouvelle période, appar- 
tient encore à un autre : c'est le duc de Beaufort, personnage 
d'un mérite inférieur au sien, mais plus populaire par ses 
qualités et par ses défauts mêmes, qui attire les regards de la 
foule, et à qui, sur l'ordre de la Reine, il est obligé de 
s'unir '.Par une malechance qui n'étonne plus quand on a bien 
analysé son caractère, la Rochefoucauld, à aucun moment de 
sa vie politique, n'emplira la scène, comme Retz, ou comme 
Mme de Longueville ; il fera très-belle figure dans les groupes 
d'élite, il n'occupera jamais le cadre à lui seul ; toujours -à la 
suite de quelqu'un, il restera lui-même sans escorte. 

Les choses étaient nouées de la sorte lorsque le Roi mou- 
rut, le i4 mai 1 643, jour anniversaire de son avènement. Le 
Parlement se hâta de casser le testament qu'il avait laissé, et, du 
consentement de Monsieur et des Condés, il donna la Régence à 
la Reine. Le soir même, Mazarin, sortant tout à coup de l'ombre, 
était nommé chef du Conseil. Ce dut être un moment de vif 
déplaisir pour tous ceux qui s'étaient flattés de l'espoir d'une 
haute faveur. Personne cependant n'était encore découragé, 

1. La Jeunesse de Mme de Longueville^ par V. Cousin. 

2. Mémoires, p. 8o et 8l. 

3. « M. de Marcillac, ayant obligation au premier [au duc d'En- 
ghien^ et voyant son père dans son parti, étoit prêt à s'y mettre 
aussi-, mais en ayant parlé à la Reine, elle lui commanda de 
s'offrir à M. de Beaufort, et lui en parla comme de la personne du 
monde pour qui elle avoit autant d'estime que d'affection. Cet 
ordre qu'il reçut a été su de la plupart de ceux qui étoient alors 
à Saint-Germain. » (^Mémoires de la Châtre, 'ç. 189.) 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxin 

La Reine e'tait « si bonne ! » elle prodiguait à tous de si ras- 
surantes promesses ! Elle ne les plaignait point en particulier à 

Marcillac : « Elle m'assura plusieurs fois, dit-iP, qu'il y alloit 

de son honneur que je fusse content d'elle, et qu'il n'y avoit 
rien d'assez grand dans le Royaume pour me re'compenser. » 
Il fout l'avouer, l'expression de cette reconnaissance de cour 
dépassait quelque peu la mesure des services rendus par notre 
héros, et cette disproportion même eût averti un homme moins 
satisfait de lui-même ou d'un sens plus rassis. Cet ambitieux, 
qui, en ce moment, semble être à l'affût, va-t-il du moins saisir 
l'occasion et presser sa fortune? Non. Il ne demande rien tout 
d'abord, ou, s'il demande quelque chose, c'est la grâce de 
Miossens, en fuite depuis son duel avec Villandry, et le retour 
de Mme de Chevreuse. Et ici se montrent, singulièrement 
mêlés et confondus l'un dans l'autre, les deux hommes qui 
étaient en lui. La cour était partagée entre Beaufort et Maza- 
rin ; la Reine ne s'était pas encore prononcée, et les mécon- 
tents espéraient que le retour de Mme de Chevreuse viendrait 
jeter dans la balance le poids vainqueur d'une ancienne inti- 
mité. Si Marcillac en jugeait ainsi, c'était un coup de poli- 
tique adroit que d'obtenir le rappel de la remuante duchesse ; 
mais Marcillac confesse qu'il ne se faisait pas sur ce point la 
moindre illusion : il avait pénétré le cœur d'Anne d'Autriche, 
et il y voyait décliner chaque jour le crédit de Mme de Che- 
vreuse. Il insiste toutefois sur sa requête, et, au risque d'aigrir 
la Reine, il prend celle-ci par l'honneur et la bienséance, qui 
défendent aux personnes royales, non moins qu'aux simples 
particuliers, d'avoir l'air de sacrifier tout d'un coup de NieUles 
affections. Il lui arrache enfin la permission d'aller au-devant 
de la duchesse^, qu'il rencontre à Roye le 12 juin 1643. Comme 
font d'ordinaire les exilés, Mme de Chevreuse revenait sans 
avoir ni rien oublié ni rien appris. Marcillac, avec ces habiles 
réticences qui ménagent l'avenir, lui donne des avertissements 
pleins de sagesse et d'opportunité ; il la prie de ne point trop 



1. Mémoires^ p. 66 et 67. 

2. Voyez V Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV, 
par M. Chéruel, tome I, p. i5o et i5i: comparez les Mémoires de 
Montglat, tome I, p. 4i3. 



XXIV >^0ÏICE BIOGRAPHIQUE 

s'étonner de ce qu'elle va voir : les temps sont bien changés ; 
désormais il s'agit, non plus de gouverner la Reine, mais de 
lui plaire, de suivre ses goûts, et de ne pas résister de front à 
Mazarin, qui est, après tout, l'homme le plus probe et le plus 
capable qui soit à la cour. Puis il ajoute qu'il sera toujours 
temps de le combattre, s'il vient à manquer à son devoir : ce 
qui signifie vraisemblablement, dans la bouche de ce mentor 
d'occasion, si le Cardinal ne compose pas, comme il convient, 
avec la tourbe des ambitieux. 

A voir la docilité avec laquelle la duchesse écoute ces pru- 
dents avis, U semblerait que MarcOlac va être dorénavant son 
guide et son tuteur ; mais il y fallait une force continue d'initia- 
tive qui n'était point dans la nature de ce dernier; il fallait 
aussi, tout au moins, qu'il payât d'exemple : or, à quelque 
temps de là, ce beau donneur de conseils se trouve engagé lui- 
même, presque au dépourvu, à la remorque de la duchesse, 
dans la cabale des Importants . Cette fois encore, s'il l'en faut 
croire, il ne péchait ni par erreur ni par engouement : il 
jugeait mieux que personne tous ces gens « dont l'ambition 
et le dérèglement étoient si connus*, 55 et dont l'exigeant 
orgueil ne pouvait, selon la maxime que plus tard son ex- 
périence lui dictera, convenir avec l'orgueil de leurs bien- 
faiteurs du prix des bienfaits^. Mais, dit-il, « pour mon 
malheur, j'étois de leurs amis'. « En même temps, sur les 
instances de la Reine, il consent à voir le Cardinal *j mais il y 
met des conditions qui, pour être d'un galant homme, ne lais- 
sent pas d'être assez naïves chez un ambitieux'. Par cette con- 
duite ondoyante et bigarrée, il trouve moyen de froisser la 
Reine et de se rendre suspect à ses ombrageux amis les Im- 
portants^ sans rien gagner, d'autre part, auprès d'un ministre 
qui, séduisant à la fois l'esprit et le cœur, entrait chaque jour 
plus avant dans la faveur d'Anne d'Autriche. Marcillac esti- 
mait-il donc, comme tant d'autres à ce moment, que le crédit 
de Mazarin n'était qu'éphémère? Loin de là : s'il ne se targue 
pas dans ses Mémoires d'une clairvoyance venue après coup, 

I. Mémoires, p. ^'g. — 2. Maxime 225. — 3, Mémoires^ p. 69. 

4. Voyez les Mémoires de la Châtre^ p. 217 et p. aaS. 

5. ^ oyez les Mémoires^ p. 69 et 70. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxv 

il avait deviné que la puissance du Cardinal ne ferait qu'aller 
en se consolidant ; mais, outre que l'indécision dans les idées 
était le fond de sa nature, il avait lui-même le travers qu'il re- 
lève si sévèrement chez ses compagnons d'intrigue : il s'exagé- 
rait sans cesse son importance et ne pouvait jamais tomber 
d'accord de la l'écompense due à ses mérites. Il prétendait 
que Mazarin vînt à lui; mais Mazarin, en vrai politique, allait 
d'abord au plus jiressé, c'est-à-dire à ceux de ses adversaires 
qu'il jugeait les plus redoutables.. Avec quelle habileté, par 
exemple, il se hâte d'attaquer de son doux parler et de ses 
caresses simulées Mme de Chevreuse! comme il affecte de ren- 
dre à la galante duchesse, alors âgée de quarante-cinq ans, 
ces tendres respects qui séduisent davantage les femmes à 
mesure qu'elles les sentent devenir plus rares! comme il feint 
de se prendre à ses pièges, pour la mieux attirer dans les siens', 
sans craindre de lui laisser pour un temps ces vaines apparences 
de crédit dont s'enivrent, aveugles jusqu'à la fin, les incorrigibles 
ambitions ! Mme de Chevreuse, étalant un pouvoir qu'elle n'avait 
pas, soUicitait chaque jour pour elle et pour ses amis ; elle vou- 
lait que la Reine donnât à Marcillac le gouvernement de la 
place du Havre : du même coup, elle comptait s'acquitter ainsi 
envers son plus fidèle auxiliaire et se venger de la famille de 
Richelieu, aux mains de laquelle était ce gouvernement. La 
Reine y consentait ^ ; mais quelle apparence qu'en une affaire 
aussi grave on se passât de l'approbation du Cardinal? Celui-ci 
ne refusa point ' : seulement il louvoya selon sa coutume. Il 
convint que la R.eine avait sujet de « faire des choses extraor- 
dinaires'' « pour un serviteur aussi dévoué que le pi'ince de 
Marcillac ; en aucun cas cependant sa bonté ne devait aller 
jusqu'à dépouiller la famille de Richelieu. Là-dessus il fit pro- 
poser à Marcillac la charge de général des galères, puis celle 

1. Voyez la maxime 117. 

2. « La Reine eut intention en ce temps-là d'ôter le gouvernement 
du Havre à la duchesse d'Aiguillon, et de le donner au prince de 
Marcillac,... qui étoit fort bien fait, avoit beaucoup d'esprit et de 
lumières, et dont le mérite extraordinaire le destinoit à faire une 
grande figure dans le monde. » [Mémoires de Mme de Mottei-lUe, 
tome I, p. 108.) 

3. Voyez les Mémoires de la C/idlre, p. 22G. — 4. Mémoires, p. yS. 



XXVI NOTICE BI0;GRAPHIQUE 

de mestre de camp des gardes à la place du maréchal de 
Gramont, puis la survivance du duc de Bellegarde dans les 
fonctions de grand e'cuyer, enfin, un peu plus lard, la succes- 
sion de Gassion comme mestre de camp de la cavalerie légère. 
Mais toutes ces offres, ou ne donnaient à Marcillac que des 
espérances éloignées, partant incertaines, ou allaient à dépos- 
séder des gens que, par reconnaissance ou scrupule, il vou- 
lait et devait ménager : il refusa donc ce qu'il ne pouvait 
accepter, et ce fut un beau succès pour l'artificieux cardinal, 
qui d'ailleurs s'entendit toujours à gagner du temps et à mettre 
dans son jeu les qualités de ses adversaires aussi bien que leurs 
défauts. Avec ce noble désintéressement, Marcillac se laisse 
amuser et néglige de saisir à point les occasions de sa fortune. 
Peut-être aussi visait-il plus haut, par une de ces ambitions si 
déraisonnables qu'elles ne sont pas même soupçonnées*; mais 
des Mémoires^ quelque sincères qu'on les suppose, ne poussent 
jamais à fond la sincérité, et la Rochefoucauld, dans les siens, 
a beau se vanter d'avoir mesuré le premier la puissance du 
Cardinal son ennemi, il est permis de croire qu'un reste d'illu- 
sion entretenait en lui de vagues espérances qui allaient au delà 
d'une charge de grand écuyer ou de mestre de camp. En tout 
cas, il ne veut point quitter la place, ni s'éloigner de la Reine : 
il supplie celle-ci de ne l'établir « que dans ce qui seroit utile 
à son service particulier^. » Mais, depuis que Mazarin était 
auprès d'elle, Anne d'Autriche voyait de moins en moins la 
nécessité d'accaparer le dévouement et la personne du che- 
valeresque Marcillac. 

Sur ces entrefaites eut lieu le fameux incident des lettres 
trouvées chez Mme de Montbazon', et que la malignité de cette 
dernière fit attribuer un instant à Mme de Longue ville. Il est 
inutile de revenir, après V. Cousin*, sur les détails de cette 
curieuse affaire, qui, amenant la disgrâce de Mme de Mont- 
bazon, poussa Mme de Chevreuse, Beaufort et les Importants à 
un maladroit complot contre le Cardinal; il suffira de dire que 
Marcillac, qui avait alors « peu d'habitude avec Mme de Lon- 

1. Voyez la maxime 91. 

2. Mémoires^ p. 78. — 3. ibidem^ p. 82 et suivantes. 
4. Voyez Madame de Chevreuse^ chapitie v. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxvii 

gueville*, 5> s'entremit dans cette aventure avec des façons de 
parfait gentilhomme, propres à prévenir en sa faveur la belle et 
sensible duchesse, dont Coligny passait, à cette époque, pour le 
soupirant agréé. Mais tout l'avantage qu'il gagna de ce côté, 
il le perdit de l'autre; car le Cardinal, qui venait de reléguer à 
Tours Mme de Chevreuse, le mit en demeure de sortir de son 
attitude expectante, en le réduisant à la nécessité de déplaire 
à la Reine ou d'abandonner la duchesse son alliée. Marcillac 
aima mieux se perdre une seconde fois, c'est lui-même qui le 
dit^, que d'être infidèle à ses premiers engagements ; il ajoute, 
avec tristesse, que sa constance ne fut pas mieux récompensée 
plus tard par Mme de Chevreuse qu'elle ne l'avait été aupa- 
ravant par la Reine. Aussi, un jour, la plume à la main, dé- 
duisant une dizaine de maximes générales de ses expériences 
personnelles, il niera intrépidement la reconnaissance'. 

C'est dans le même temps que, par ennui ^, il se met assez 
étourdiment à la suite d'un de ses amis, le comte de Montré- 
sor, et se laisse imposer par lui des façons très-impertinentes 
à l'égard de l'abbé de la Rivière, favori du duc d'Orléans, et 
que, quelques années après (1649), s'il faut en croire Mme de 
Motteville', ce prince, et surtout les Coudés, et Marcillac lui- 
même, songèrent, un moment, à substituer à Mazarin. Après 
avoir ainsi blessé Monsieur, il demande à Montrésor la -per- 
mission d'être plus poli avec la Rivière, et ne réussit qu'à 
offenser Montrésor sans apaiser Monsieur. Le voilà donc, par 
un scrupule de galant homme, si l'on veut, mais aussi par 
faiblesse et tout à la fois par un singulier défaut de conduite, 
compromis avec l'oncle du Roi et brouillé avec un de ses pro- 
pres amis et des meilleurs. Aussi, plus tard, traduisant en une 
cinquantaine de maximes générales ces épreuves et ces ac- 
cidents de sa vie, il niera intrépidement l'amitié^, comme il a 

I. Mémoires^ p. 83. — 2. Ibidem^ p. 90. 

3. Voyez les maximes indique'es à la Table du tome I, au mot 
Reconnaissance. 

4. Mémoires^ p. 93 et 93. 

5. Mémoires de Mme de Motteville, tome III, p. 4i-45. 

6. Voyez les maximes indiquées à la Table du tome I, au mot 
Amitié. 



XXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE 

fait la reconnaissance, et il essayera d'expliquer et de couvrir 
ses me'comj)tes en affirmant que c'est par ses défauts bien plus 
que par ses qualités qu'on fait son chemin dans le monde'. 

Un instant (i645), las de sa « fortune désagréable » et des 
déconvenues de son ambition, il songe à laisser de côté les 
intrigues pour « s'attacher à la guerre^; » mais déjà il est 
trop tard : il a rebuté toutes les bienveillances par ses boude- 
ries et ses refus. La Reine traite cet incommode ami comme 
elle a traité Mme de Chevreuse ; elle lui refuse les mêmes em- 
plois militaires que, trois ou quatre ans auparavant, elle l'avoit 
empêché d'accepter du cardinal de Richelieu. Marcillac, blessé 
dans son amour-propre par « tant d'inutilité et tant de dé- 
goûts', » se résout alors à ne plus se contenter de bouder et 
à prendre hardiment « des voies périlleuses pour témoigner son 
ressentiment. » 

Cette voie, il se vante, après coup, de l'avoir trouvée dans 
sa liaison avec !Mme de Longueville, laquelle lui apportait en 
même temps cette gloire^ comme on disait alors, à savoir ce 
bruit et cet éclat, dont il était surtout épris. V. Cousin nous a 
raconté cet épisode de l'histoire du dix-septième siècle avec 
une partialité éloquente autant que sincère '' ; personne n'ajou- 
tera rien, après lui, à la peinture flatteuse de Mme de Longue- 
ville. Les fautes même de cette brillante héroïne de la Fronde, 
il a eu soin de l'en décharger pour les faire peser sur la 
Rochefoucauld. C'est la pente où glisse forcément le panégy- 
rique, et, si la vérité n'y trouve point son compte, l'intérêt et 
l'art y gagnent à coup sûr. Sans trop faire ombre au tableau 
que V. Cousin nous a présenté, peut-être y a-t-il moyen de 
mettre en meilleure lumière la personne de la Rochefoucaud, 

En 1646, Mme de Longueville était âgée de vingt-sept ans, 
et déjà, nous l'avons vu, en bien comme en mal elle avait fait 
parler d'elle. Les jeunes membres de la famille des Coudés por- 
taient une grande vivacité dans leurs mutuelles affections, si 
bien que, d'un côté, l'attachement du prince de Conty pour sa 

1. Voyez les maximes 90, i55, 354, 4o3. 

2. Mémoires^ p. g4' 

3. Ibidem. 

4. Madame de Longueville pendant la Fronde. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxix 

sœur, et, d'autre part, celui de Mme de Longueville pour le 
duc d'Enghien ne laissaient pas de donner lieu à de méchants 
propos. La duchesse avait montré, de bonne heure, une ardente 
imagination, qui, tournée d'abord vers les choses du Ciel, fut 
ramenée ensuite impétueusement vers le monde. A l'époque où 
Marcillac commença ses assiduités auprès d'elle, elle semblait 
avoir ajourné le soin de son salut. Elle et lui avaient alors plus 
d'un trait commun dans l'esprit et le cœur : ils étaient épris 
tous deux des beaux sentiments, engoués du sublime des pas- 
sions, tous deux d'abord généreux et naïfs jusqu'en leur am- 
bition. Leurs défauts les rapprochaient non moins que leurs 
qualités ; manifestement sincères au début, ils furent également 
dupes i)eut-être de l'idée imaginaire et surfaite qu'ils avaient 
prise l'un de l'autre. Il est vrai que la Rochefoucauld, dans 
ses Mémoires ^, semble venir lui-même à l'appui de la thèse 
soutenue par V. Cousin : il affecte de se donner pour un roué 
qui a savamment machiné d'avance le théâtre de son ambition, 
et qui n'a cherché dans l'amour d'une princesse du sang, telle 
que la sœur du grand Condé, qu'un instrument, et, comme dit 
Retz^, qu'vm « hausse-pied » de sa fortune. N'en déplaise au 
duc lui-même, l'auteur de tant de maximes sur l'amour n'a 
point porté d'un cœur si léger cet illustre attachement : le 
prendre au mot sur ce point, ce serait trop de déférence pour 
la lettre écrite. Lui-même a laissé percer la vérité dans des 
aveux significatifs, dont le sens est encore éclairci par des té- 
moignages contemporains : « Un honnête homme, dit-il, peut 
être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot^. y> 
Or, sa liaison avec la duchesse ayant mal tourné, il aurait 
craint, en avouant qu'il a été l'un, de paraître avoir été l'autre. 
Ce qui domine chez lui, c'est le soin de sa considération : il 
n'est occupé qu'à se couvrir, qu'à sauver, aux yeux du monde, 
son personnage. Puis il aime mieux calomnier son cœur que 
de faire tort à son jugement. Mme de Sévigné, qui le connais- 
sait bien, dit qu'il ne redoutait rien tant que le ridicule*, et 
lui-même a écrit cette phrase : « Le ridicule déshonore plus 
que le déshonneur^. » C'est pourquoi il veut qu'on sache que 

I. Pages 94-9(1. — 2. Tome III, p. 386. — 3. Maxime 353. 

4. Lettre du 8 juillet 1672, tome III, p. 142. — 5. Maxime 326. 



XXX NOTICE BIOGRAPHIQUE 

les circonstances et les ])ersonnes ont )ki manquer h ses des- 
seins mais que du moins il ne s'est pas manqué à lui-même; 
il veut donner à entendre que, si sa noble amie et les hommes 
l'ent déçu, il ne s'est pas trompé lui-même; que, si l'amour 
lui fut infidèle, il en a pris son parti d'autant mieux que 
l'amour, pour lui, était le moyen et non le but. De cette 
froideur et force d'âme il a réussi à persuader jusqu'à ses amis 
intimes. Mme de Motteville, qui sans doute l'aimait peu, n'est 
pas seule à dire de lui* : «Ce seigneur qui étoit peut-être plus 
intéressé qu'il n'étoit tendre. » Mme de Sévigné, qui le goûtait 
fort et l'avait beaucoup pratiqué, rend le même témoignage : 
« Je ne crois pas que ce qui s'appelle amoureux, il l'ait jamais 
été^. » Mais, à y regarder de près, cette vanterie d'insen- 
sibilité paraît peu d'accord avec les faits. Assurément, dans le 
plein mouvement de la Fronde, quand le premier enivrement 
de la passion et de la vanité fut quelque peu apaisé, l'ambition 
et le calcul furent aussi de la partie ; mais la Rochefoucauld 
n'eut pas dès le début ces arrière-pensées dont il fait parade, 
et surtout elles ne furent pas son principal et unique mobile. 
Voyons-le pendant la période qui suit immédiatement la liai- 
son. Agit-il? Non. Est-ce bien la conduite d'un intrigant « au 
long espoir et aux vastes pensées, n qui, sûr désormais d'un 
auxiliaire puissant, donne hardiment le coup d'épaule à sa 
fortune? N'est-ce pas plutôt l'indolence d'un amant satisfait, 
tout aux douceurs de l'heure présente? Il n'y a pas à en dou- 
ter, il a aimé passionnément Mme de Longueville; celle-ci 
a été la seule affection ardente et opiniâtre de sa jeunesse; 
il a souffert cruellement de l'avoir perdue; il a tant souffert 
qu'il s'est vengé. L'image de la duchesse est restée longtemps 
au fond de son cœur blessé, et c'est la douce et sei'eine Mme de 
la Fayette qui eut plus tard cette plaie à panser. Qui donc, 
sinon Mme de Longueville, aurait initié la Rochefoucauld à 
toutes les tortures de la jalousie, tortures qu'il a si longue- 
ment et si minutieusement analysées dans ses Maximes ' ? On 



I. Mémoires de Mme de Motteville^ tome II, p. 270. 
a. Lettre du 7 octobre 1676, tome V, p. 90. 
3. Voyez les maximes indiquées à la Table du tome I, aux mots 
Jalousie et Amour. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxxi 

ne trouve pas de tels enseignements dans les badinages et les 
passe-temps littéraires des salons et des ruelles. Où est d'ail- 
leurs ce prétendu renfort prêté par Mme de Longueville à 
l'ambition de la Rochefoucauld? A-t-il tiré plus de profit vé- 
ritable de cette tendresse passionnée que des bienveillantes 
dispositions de la Reine ou de l'intérêt sans cesse agissant de 
Mme de Chevreuse? Loin de l'avoir avancé auprès de Condé, 
cette liaison semble plutôt lui avoir nui. Il est certain qu'elle 
ne plaisait pas à Monsieur le Prince, et, malgré les services dé- 
voués et effectifs de la Rochefoucauld, il n'y eut jamais, tant 
que dura la Fronde, entre celui-ci et Condé une entière com- 
munication d'esprit, ni ce qu'on appelle une intimité à cœur ou- 
vert. Enfin ce qui, à nos yeux, malgré bien des jugements 
contraires, achève de détruire l'hypothèse qui prête à la Ro- 
chefoucauld de longues visées d'ambition et veut que sa liai- 
son avec Mme de Longueville ait été affaire d'intérêt plus que 
de sentiment, c'est que jamais, comme nous le dirons dans 
un instant, il ne fut plus près de s'accommoder avec Mazarin 
qu'au moment même où se nouait son commerce affectueux 
avec la duchesse. 

Il est vrai que les contemporains (nous avons déjà tout à 
l'heure commencé à les entendre) témoignent diversement sur 
ce point; mais peut-être, en cette matière délicate, les con- 
temporains ne sont-ils pas les plus aptes à juger. Un des pas- 
sages les plus remarquables, à tous égards, des Mémoires de 
Mme de Motteville^ est celui où elle nous peint Mme de Lon- 
gueville et parle de ses relations avec la Rochefoucauld*. Il 
commence par ces hgnes où, sans être nommé, le duc est très- 
clairement désigné : « Son âme [de la princesse)^ capable des 
plus grands desseins et des plus fortes passions, s'étant laissé 
enchanter des illusions du plus haut degré de gloire et de con- 
sidération auquel la fortune la pouvoit mettre, suivit, avec un 
peu trop de complaisance, les conseils d'un homme qui avoit 
beaucoup d'esprit, et qui l'avoit fort agréable ; mais, comme 
il avoit encore plus d'ambition, il s'étoit peut-être attaché à 
elle autant par le dessein de s'en servir pour se venger de la 

I. Tome II, p. 3oi et 3o2; voyez, en outre, ces vaèvaes Mémoires ^ 
tome I, p. 334 et 335 ; tome II, p. 275-277-61 tome III, p, 192-194. 



XXXII NOTICE BIOGRAPHIQUE 

Reine, pour chasser son ministre, et venir ensuite à toutes les 
choses dont l'esprit humain se peut flatter, que par la seule 
passion qu'il eût pour elle.... » La duchesse de Nemours, fille 
d'un premier mariage du duc de Longueville, et qui n'avait 
aucune raison de se montrer tendre pour sa belle-mère, ne 
laisse échapper aucune occasion de médire de celle-ci dans 
ses Mémoires. Elle déprécie avec une sévérité malveillante sa 
capacité et son caractère, et, pour la mieux rabaisser, elle prend 
plaisir à vanter la supériorité d'esprit de celui qui l'insjjire, 
tout en ne lui prêtant, à lui aussi, que de méprisables vues 
d'intérêt \ en affirmant qu'il ne pensait qu'à lui-même et que 
« son compte lui tenoit d'ordinaire toujours lieu de tout^. » 
Elle a savoit très-mal, nous dit-elle, ce que c'étoit de poli- 
tique', » tandis que lui est « fort habile*, » est « politique'', » 
cf d'un meilleur sens* » qu'elle. Il la gouvernoit, la « gou- 
vernoit absolument^. » « Depuis qu'il cessa de la conseiller, 
elle parut ne savoir plus ce qu'elle faisoit*. 3) La duchesse 
de Nemours accuse formellement Marcillac d'avoir entraîné 
Mme de Longueville dans la Fronde : « Ce fut la Rochefoucauld 
qui insinua à cette princesse tant de sentiments si creux et si 
faux. Comme il avoit un pouvoir fort grand sur elle, et que 
d'ailleurs il ne pensoit guère qu'à lui, il ne la fit entrer dans 
toutes les intrigues où elle se mit que pour pouvoir se mettre 
en état de faire ses affaires par ce moyen'. » De ces deux 
jugements, de Mmes de Motteville et de Nemours, on peut rap- 
procher celui de Montglat, qui assurément exagère fort l'in- 
fluence politique de la Rochefoucauld, quand il nous dit dans 
ses Mémoires (tome II, p. 147), au début de la rébellion: 
Mme de Longue\alle « étoit de cette cabale, de laquelle le 
prince de Marcillac étoit le premier mobile. » On peut aussi 
comparer le témoignage de Lenet, ami particulier de notre 
auteur, qui affirme, d'une part (p. igS), que la sœur de 
Condé « avoit une entière créance à son habileté, » et (p. 204) 

I. Voyez les Mémoires de la duchesse de Nemours^ p. 422, 42$ et 

426,434. 

a. Ilfidem^ p. 426. — 3. Ibidem^ p. 406. 
4. Ibidem.^ p. 527. — 5. Ibidem^ p. 406. 
6. Ibidem^ p. 488. — 7. Ibidem^ p. 422, $27. 
8. Ibidem^ p. 528. — 9. Ibidem, p. 409, 410. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxxnr 

qu'il était « l'arbitre de tous ses mouvements ; » puis, d'autre 
part, nous le représente (p. 2 23) « tout plein d'un désir pas- 
sionné de sacrilier ses intérêts et sa vie au service de la du- 
chesse de Longueville. » La Rochefoucauld lui-même, si nous 
en croyons Retz', était loin de convenir que ce fût lui qui eût 
entraîné la princesse. Retz lui fait dire, dans un moment, il est 
vrai, où il nous le montre, après le combat du faubourg Saint- 
Antoine, « très-incommodé de sa blessure et très-fatigué de 
la guerre civile, » qu'il n'y est « entré que malgré lui, et que 
si il fût revenu de Poitou deux mois devant le siège de Paris, 
il eût assurément empêché Mme de Longueville d'entrer dans 
cette misérable affaire. » Mais le Cardinal mérite-t-il grande 
confiance quand il parle d'un homme qui le hait, dit-il*, et 
qu'il paye de retour^? Il affecte de ne le pas prendre au sé- 
rieux : lorsque, à l'endroit précité de ses Mémoires (p. 17 r 
et 172), il rappelle le temps où la princesse trônait à l'Hôtel 
de Ville, il s'exprime, au sujet de son adorateur, d'une façon 
aussi légère que méprisante, se bornant à répéter un aparté^ 
une ironique allusion à V Astrée^ qu'il s'était permis, à cette 
époque, contre ce dernier, dans la chambre même de Mme de 
Longueville. Retz avait eu lui-même, dit Guy Joli*, « des 
sentiments fort vifs et fort tendres pour Mme de Longueville, » 
et « il regardoit le prince de Marcillac comme son rival. » Au 
reste, Guy Joli ne prête aussi à celui-ci que des motifs intéressés. 
Son vrai mobile, c'est l'espoir « qu'étant, comme il étoit, dans 
les bonnes grâces de la duchesse^ il lui seroit aisé de tirer [de 
cette liaison) de grands avantages pour lui, quand il sei'oit 
question de traiter et de s'accommoder avec la cour*. » 

Il y a presque unanimité, on le voit, sur les vues intéressées 
de Marcillac; Lenet, un fidèle et constant ami, fait seul excep- 
tion et parle de dévouement. Pour le degré d'habileté et d'in- 

I. Tome II, p. 292. — 2. Ibidem^ p. 173. 

3. Dans un pamphlet de 1662, très-aiithentique et dont Ret/, se 
reconnaît l'auteur, le Vrai et le Faux^ sa haine va jusqu'à lui faire 
dire que la vie de la Rochefoucauld « est un tissu de lâches per- 
fidies. » [OEuvres de Beiz, tome V, p. 239 ; comparez, au même 
tome, p. 3fi2, et 370, 371,) - — 

4. Mémoires de Guj Joli^ p. 41 et 42. 

5. Ibidem^ p. 4i. 

La Rochefoucauld, r e 



XXXIV NOTICE BIOGRAPHIQUE 

fluence sur la duchesse, l'accord est moindre. Après avoir 
diJait des faits mêmes notre avis sur ce que fui celte liaison 
fameuse d'amour et d'ambition, nous avons cru que le lecteur 
nous saurait gré de mettre sous ses yeux, comme éléments 
d'appréciation, les jugements que nous en ont laissés quelques 
témoins du temps même. Reprenons maintenant notre récit. 

Grâce à son père, qui savait mieux que lui se ménager à la 
cour, Marcillac avait obtenu la permission d'acheter, du comte 
de Parabère, le gouvernement du Poitou'; faveur dérisoire, 
selon V Apologie : on lui vendait « trois cent mille livres » ce 
que son père « avoit été contraint de bailler pour deux cent 
cinquante. » Et le brevet encore ne lui fut expédié que plu- 
sieurs mois après ^, sur les instances toutes-puissantes du victo- 
rieux duc d'Enghien, qu'il avait, comme volontaii'e, rejoint en 
Flandre ^. Il est permis de croire que la présence de Mme de 
Longueville à Munster, où son mari négociait la paix de West- 
phalie, avait accru son désir de faire cette campagne. C'est 
le 20 juin 1G46 que la duchesse quitte Pai'is, pour aller en Al- 
lemagne, et le 28 du même mois, nous trouvons Marcillac à 
la prise de Courtray''. Toujours brave, mais toujours malheu- 
reux à la guerre, il ligure parmi cette poignée de gentilshommes 



1. Tome II. p. 449-455. — Voyez, à Vappendice i du tome III, 
p. 244-249, deux lettres (6 et j) de juillet et d'octobre 1644, rela- 
tives à la négoclatiou de cet achat. 

2. Tome II, p. 454 et 455. — Est-ce par suite de ce retard que 
GourvlUe [Mémoires^ p. 220) semble ne dater l'achat que du retour 
de l'armée? M. Ed. de Barthélémy (p. 87, note 3) suppose que, 
dans ce passage, le secrétaire de Marcillac songe moins au marché 
lui-même qu'au versement des sommes dues-, nous ne croyons pas 
que le payement ait été si vite effectué : voyez ce que nous disons 
au tome II, p. 148, à la fin de la note 3. — Dans les états de service 
que nous donnons ci-après à ïappendice iv (p. ci), la nomina- 
tion au gouvernement du Poitou est datée du 3 novembre 1646; 
et la Gazette à\xiy nous apprend que Marcillac prêta serment le 5. 

3. Sur cette campagne de 1646, voyez les Mémoires^ p. 96-98, et 
ceux de Goun'ille (p. 2i5-22o), qui l'avait suivi « pour le servir en 
qualité de maître d'hôtel, » puis demeura à son service et fut 
« bientôt dans sa confidence et tout à fait dans ses bonnes grâces. » 

4. Bazin, tome III, p. 336. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxxv 

qui, à Mardick, le x 3 août ', soutient la vigoureuse sortie de deux 
mille assiégés, mais qui paye de son sang le plus pur cette ojn- 
niâtre résistance. On sait que l'impétueux Gondé ne ménageait 
pas plus ses soldats ou ses officiers qu'il ne se ménageait lui- 
même. Le comte de Fleix, le chevalier de Fiesque restèrent 
sur la place, ainsi que le comte de la Roche-Guyon, « qui ne 
laissa, dit Gourville (p. 219), pour héritier de la maison de 
Liancourt, qu'une petite fdle âgée d'un an et demi, jj laquelle 
épousa, en iGSg, François VII, fils de notre auteur, et lit 
passer dans la famille de la Rochefoucauld le titre de Lian- 
court 2. Marcillac reçut, pour sa part, trois coups de mous- 
quet ^ Rai^porté h Paris « dans un brancard*, » il s'en va 
bientôt en Poitou: nous le voyons (avril 1647), guéri de ses 
blessures, faire son entrée à Poitiers^, où le duc sou père le 
présente aux magistrats comme leur nouveau gouverneur- et 
quand l'agitation fomentée a. Pai'is iKir les parlementaires, à la 
suite de l'emprisonnement de Blancmesnil et de Broussel au 
mois d'août 1648, menacera de gagner les provinces, il sou- 
tiendra dans son gouvernement, où l'avait envoyé un ordre de 
la Reine ^, la cause du Cardinal et de la cour. 

C'est qu'à ce moment, et lui-même nous l'explique dans ses 
Mémoires et son Jpologie\ il était, tout en évitant, selon sa 
coutume, de s'engager sans retour, tombé d'accord avec Ma- 
y.arin sur les clauses d'une soumission. Le ministre lui avail 
promis de mettre bientôt sa famille sur le même pied que celles 
des Rohan, des la ïrémoîllej quelques autres encore, en lui 

1. Voyez la Gazette du 18 août 1646. On y lit que « le prince 
de Marcillac fit des prodiges de valeur. » Le i3 août est la date de 
la Gazette; Bazin (p. 33y) dit « le 10 ». 

2. Voyez au tome III, p. laS et i3o, nos lettres 49 et 53. 

3. Mémoires^ p. 98. — Gourville (p. 219) ne parle que d' « un 
coup de mousquet au haut de l'épaule. » Montglat, qui nomme 
Marcillac après les ducs de Nemours et de Pont-de- Vaux {Mémoires, 
tome II, p. 38), le dit (( blessé plus légèrement j; qu'eux. . , 

4. Mémoires de Gourville, p. 219. •• 

5. Thibaudeau, Histoire du Poitou, tome III, p. 3o8. — En ce 
temps-là, le lils aîné du prince de Marcillac porte le nom d.- 
« M. de la Chàteigneraie » (voyez ibidem), qu'il tient de sa mère. 

6. Mémoires^ p. 104. — 7. Voyez tome II, p. 104, io5, 456-45i). 



xxvvi NOTICE BIOGRAPHIQUE 

réservant les premières lettres de duc qui seraient donne'es 
et par conséquent le tabouret à sa femme*. II était parti sur 
cette assurance. Le Poitou commençait d'ailleurs à se soule- 
ver : des bureaux de recettes des deniers publics y avaient été 
pillés; il pacifia les désordres et rétablit, « en moins de huit 
jours, l'autorité du Prince sans qu'il en coûtât la vie ni l'hon- 
neur à aucun de ses sujets ^. » 

Mais c'était Paris qu'il eût fallu pacifier, et il n'y avait plus 
le moindre espoir d'y réussir. Sans refaire ici l'histoire si 
connue des journées d'août 1648, nous ne chercherons à dé- 
mêler dans ce mouvement que le rôle de la Rochefoucauld. 
Comment ce même homme, qu'on vient de voir si favorable à 
Mazarin, se retrouva-t-il, du jour au lendemain, dans le camp 
des Frondeurs? C'est que le Cardinal l'avait joué. On avait 
fait une promotion de dues et pairs, et Marcillac n'en était 
point. Aussi, dans le premier bouillonnement de colère, se 
hàte-t-il d'accourir à Paris', sur l'appel de la duchesse de 
Longueville, qui l'informe du traité de iVoisy et du plan géné- 
)-al de guerre. Ici encore on ne voit point que Marcillac ait 
l'initiative; la duchesse, il est vrai, réclame son intervention 
et ses conseils; mais l'accord des Frondeurs s'est fait loin de 
lui et sans lui; c'est Mme de Longueville, c'est Retz, c'est 
le Parlement qui ont tout rais en mouvement. .Marcillac ne 

1 . Au sujet du duché et du tabouret, voyez ci-après, la fin de 
V appendice 11, p. xcix, et au tome III, p. 3-2-34, la lettre 8, écrite 
de Yerteuil à Mazarin le 1 octobre 1648. 

?.. Tome II, p. 104, io5, 459 et 460. — Voyez, dans notre tome III 
(p. 27), la lettre (n» 7) que Marcillac écrit de Fontenay à Mazarin, 
le i'^ septembre 1648, et dans notre tome II (p. io5, note 3) la 
réponse du Cardinal. Nous donnons plus loin, à V appendice v, i* 
(p. cm et civ), les titres d'une suite de pièces relatives à la répres- 
sion par Marcillac des troubles du Poitou, lesquelles se trouvent 
à la Bibliothèque nationale et au Dépôt du ministère de la guerre; 
dans le nombre est une réponse de Marcillac au comte de Brienne, 
que nous reproduisons en entier. 

3. Voyez ci-après, à ï appendice v, 2" (p. civ), l'indication de 
quelques pièces relatives aux mesures prises par la cour lors de 
l'abandon du Poitou et de la révolte du gouverneur ; et, à V appen- 
dice I de notre tome III (p. 249. a5o, et note 3 de la page aSo), le 
texte de deux de ces pièces. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD, xxxvu 

s'en réjouit pas moins de sentir qu'il lui reste encore des 
moyens de se venger. C'est l'histoire de tout ambitieux déçu : 
lorsqu'on n'a plus rien à espérer, on s'efforce de se faire re- 
gretter ou de se faire craindre; mais il n'est pas au pouvoir 
de tous les rebutés d'exciter la crainte ou les regrets. Mar- 
cillac devait s'en apercevoir un jour. 

C'était contre la volonté de son père qu'il était revenu à Paris : 
il est à peine besoin de le dire, après qu'on a vu Fiançois V 
dénoncer lui-même à Mazarin la présence de son fils au souper 
des Importants'. Il avait peu d'argent, dit Gourville (p. 220), 
« parce que, outre que sa famille n'en avoit guère, on auroit 
fort souhaité qu'il n'y fût pas retourné, » et le même Gour- 
ville nous conte jiar quel tour, un peu à la Scapin, il procura 
à son jeune maître les moyens de rester éloigné du Poitou. 

Le rôle de notre héros, eu cette occurrence, est d'aijord 
tout di])lomatique ; il redevient, comme autrefois, porteur de 
messages : ou le charge de ramener dans la capitale le duc de 
Longueville et Conty, qui, par une résolution assez étrange, 
avaient suivi la cour dans sa fuite à Saint-Germain, et dont 
les allures paraissaient aux Frondeurs au moins très-suspectes. 
Marcillac va et vient entre cette ville et Paris. Gourville, son 
domestique^ se mêle foi't heureusement de l'affaire- ; les Princes, 
mis au pied du mur, se décident enfin, bien qu'un peu à con- 
tre-cœur. Quant à notre auteur, Mme de Motteville [Mémoires ^ 
tome II, p. 3o4) « ne doute pas qu'il n'allât gaiement au crime 
de lèse-majesté, et que ce voyage [le retour de Suint-Germain à 
Paris, dans la nuit du 9 au 10 Janvier] ne lui parût la plus belle 
et la plus glorieuse action de sa vie. » On sait le reste : l'éva- 
sion hardie de Beaufort du donjon de Vincennes, son arrivée 
à Paris, où le peuple l'accueille comme un libérateur, et le 
siège de la ville par Condé. Marcillac, bien que revêtu du 
titre de lieutenant général, joue avec dépit un rôle assez effacé; 

1. Voyez ci-dessus, p. xxi, note i. 

2. Mémoires^ p. Ii3-Ii6" et Mémoires de Gourville, p^. 111-7.1'i. 
— Ce fut la duchesse de Longueville qui envoya Gourville à Saint- 
Germain presser Conty et son mari de revenir à Paris: voyez dans 
Y Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV, de M. Cliéruel 
(tome III, p. i54, note 2), une citation de la Barde («/e Rehus galllcls^ 
p. 412). 



XXXVIII NOTICE BIOGRAPHIQUE 

(■e n'est pas lui qui est en vue, c'est Beaufort, c'est d'Elbeuf, 
c'est Bouillon, c'est Retz ; c'est aussi la sœur de Condé, qui 
siège à l'Hôtel de Ville et même y accouche. Marcillac, en ces 
circonstances, n'a ni la supériorité du rang, ni celle du rôle, 
ni celle de l'habileté et de l'expérience : une chose lui reste 
en propre, sa bravoure *, qui se prodigue dans les combats 
livrés autour de la ville. Atteint d'une grave blessure dans un 
de ces engagements ^, il ne prend point part à la lin de la 
lutte, que l'arrivée des auxiliaires espagnols donnait les moyens 
de prolonger, mais qui se termina néanmoins par la lassitude 
du Parlement et du peuple ^ 



H 

Une mousquetade « à bout touchant* », c'est tout ce que 
l'ambitieux Marcillac retirait de la première Fronde. La dé- 
convenue dut lui paraître d'autant plus dure que presque tous 
les autres fauteurs du mouvement avaient soigneusement sti- 
pulé leurs avantages dans le traité de Pvueil ; mais on ne tarda 
pas à connaître que cette paix boiteuse et mal assise n'était 
autre chose qu'une trêve armée. Condé, le sauveur de la cour 

I. « Il n'a jamais été guerrier, » dit Retz dans ses Mémoires 
(tome II, p. 181°), « quoiqu'il fût, ajoute-t-il, très-soldat. » Il 
« avoit plus de cœur, dit-il ailleurs (p. 262), que d'expérience, » 

3. Mémoires^ p. 124-129. Voyez aussi ceux de Gourfille, p. aaS 
et 224, et de Montglat^ tome II, p. 169. — Le Courrier burlesque de 
la guerre de Paris (i65o) donne à la blessure (à la date du 20 fé- 
vrier) ce plat souvenir, à rime grotesque : 

Monsieur de la Rochefoucauld 
Et Monsieur de Dui-as le jeune. 
Blessés par mauvaise fortune. 

(C. Moreau, Choix de Mazarinades, tome II, p. 128.) 

3. Voyez ci-après, à ïappendice v, 3" (p. cv),la lettre écrite par 
le prince de 3Iarcillac aux maire et échevins de Poitiers, à la veille 
de la conclusion de la paix de Ruell. 

4. Mémoires, p. 126. — « Un fort grand coup de pistolet dans 
la gorge, » dit inexactement Retz, tome II, p. 263. 

" Voyez la note 2 de cette page 181. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xxxix 

et du Cardinal, faisait sonner bien haut ses services, et Mazarin, 
de son coté, avait pour maxime que la politique doit primer la 
reconnaissance. Obligé de rentrer à Paris, mais plein d'appré- 
hension pour sa sûreté, l'adroit ministre travaille sans relâche 
à diviser les Frondeurs ; il s'efforce principalement de rendre 
(]ondé odieux au peuple, en le faisant passer pour l'auteur de 
tous les maux que le peuple a soufferts. Ses menées réussissent 
et la lutte s'engage vivement. Suspect en haut, impopulaire en 
bas, Monsieur le Prince se trouve pris, pour ainsi dire, entre 
l'enclume et le marteau. Impatient de sortir de cette situation 
intolérable, il s'imagine qu'il sufllt de « faire peur » au Cardi- 
nal pour le dominer'. Il ne cesse dès lors de le heurter, de le 
desservir auprès de la Reine, ou d'exercer contre lui cet amer 
esprit de raillerie qui lui était naturel. Les occasions, à vrai 
dire, ne manquaient pas à sa vengeance. Mme de Longueville, 
sa sœur, n'était plus cette femme, presque uniquement oc- 
cupée de coquetterie et d'intrigues galantes, qui naguère re- 
gardait derrière un rideau le duel de Guise et de Coligny ; elle 
était maintenant pleine d'ambition, ferme et résolue. Ce chan- 
gement n'était-il dû qu'à l'influence de Marcillac? Il est permis 
d'en douter ; tout au plus a-t-il ccmtribué à mettre la belle 
tiuchesse dans le chemin de sa vocation. Mais, après avoir 
avivé le feu de son ambition naturelle, il eût été fort embar- 
rassé de lui communiquer, par surcroît, cette fermeté politique 
qu'il ne posséda jamais lui-même. Mazarin ne s'y trompait 
pas ; il redoutait plus la duchesse que ses frères et surtout 
que la Rochefoucauld. Ce dernier ne laissait pas toutefois de 
se donner du mouvement : il est, à ce moment, l'intermé- 
diaire par lequel s'entament les négociations des Frondeurs 
avec le duc d'Orléans. Toute cette agitation ne tarde pas à 
produire son effet. Condé, qui ne veut pas rester isolé entre 
la cour et la Fronde, se réconcilie avec les siens « et même 
avec Marcillac; » mais, huit jours après, il se ravise, et 
croit plus conforme à ses intérêts de revenir vers le Cardinal. 
Que fait alors celui-ci? Il entre habilement dans les vues de 
Monsieur le Prince, et, afin d'exciter de plus en plus ses pré- 
tentions, il feint d'avoir peur. La cour décide que désormais 

I. Mémoires^ p. i45. 



XL NOTICE BIOGRAPHIQUE 

on ne donnera plus de gouvernements ni de charges sans 
l'approbation de Condé, de son frère Conty, de M. et de 
Mme de Longueville, et qu'on rendra compte à Monsieur le 
Prince de toute l'administration des finances. Par ricochet, 
Marcillac est |)ris au même piège : on affecte de le traiter 
comme un homme à craindre et à ménager' ; on lui accorde, 
sur les instances de Condé, les honneurs du Louvre ; mais 
on a soin de susciter en même temps une assemblée de la 
noblesse pour réclamer contre cette faveur et en imposer la 
révocation à la cour^. 

Ce désappointement fut cruel au protégé de Monsieur le Prince 
et à Monsieur le Prince lui-même, chez qui la méfiance reprit 
le dessus. Excité par Mme de Longueville, Condé retire tout à 
coup la parole qu'il avait donnée de consentir au mariage du 
duc de Mercœur avec une nièce de Mazarin. Ce fut le tour du 
Cardinal d'être irrité et désappointé ; dès ce jour, l'arresta- 
tion et l'emprisonnement de Condé furent résolus dans son 
esprit, et c'est alors, comme dit la Rochefoucauld, qu'il « se 
surpassa lui-même*. » Tous les incidents ultérieurs, le coup 
de pistolet de Joli, l'attaque contre le carrosse de Monsieur le 
Prince ', sont autant de machinations ourdies par le Cardinal 
afin de brouiller irrévocablement Condé avec les Frondeurs, 
et de l'amener à se livrer lui-même. Quand la rupture est 
complète, le vainqueur de Rocroy, son frère Contv et le duc 
de Longueville sont arrêtés au Palais-Royal, dans l'apparte- 
ment de la Reine, et, le même jour, ils sont conduits à Vin- 
cennes *. On voulait arrêter en même temps Marcillac^ et 

I. « II.... fut traité comme un homme que la Reine avoit lieu 
de craindre, et qu'il falloit ménager. » [Mémoires de Mme de Moite- 
ville^ tome II, p. 443.) 

ï. Voyez V Histoire de France pendant la minorité de Louis XI V^ 
par M. Chéruel, tome III, p. Sog et ^suivantes, et, à V Appendice 
du même volume, p. 419-421, un « Extrait du Journal de Dubuis- 
son-Aubenaj sur Topposition de la noblesse aux honneurs accordés 
à quelques familles (octobre 1649). » 

3. Mémoires^ p. i56. — 4- Ibidem. 

5. Ibidem.^ p. 1^0. 

6. Ce dessein d'arrestation est ainsi noté dans les Carnets de 
Mazarin {n° xiv, p. 116) : « Faire fermer les portes du palais et 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xli 

Mme de Longueville ; mais, avertis, ils s'étaient rais en sûreté'. 
La duchesse, accompagnée par Marcillac jusqu'à Dieppe, s'em- 
barqua précipitamment, pour passer en Hollande, et celui-ci 
se retira dans son gouvernement du Poitou^ ])our s'y disposer 
à la résistance ', et soulever ensuite la ville de Bordeaux, dont 
le parlement et le peuple, en haine du gouverneur, le duc 
d'Epernon, étaient mûrs pour la guerre civile. 

Ainsi voilà une partie des Frondeurs unis à Mazarin contre 
les Princes, et ^Lircillac armé, dans cette seconde Fronde, poui' 
ce même duc d'Engliien qu'il a combattu dans la première ; 
en somme, il est toujours dans le camp hostile au Cardinal, et 
par là il semble demeurer fidèle à lui-même; tout au moins il 
continue de satisfaire son goût pour les aventures. Mais les 
affaires s'engagent mal pour le parti des factieux ; toutes les 
places des Fi'ondeurs se rendent, les unes après les autres, 
sans résistance. Alors, comme il arrive d'ordinaire, les défec- 
tions commencent de la part des plus avisés, et bientôt Mon- 
sieur le Prince a plus d'amis pour le plaindre qu'il n'en a pour 
le secourir. Cependant Bouillon tient dans la ville de Turenne, 

arrêter la Mothe et Marcillac. » Voyez l'ouvrage cité de M. Chéruel, 
tome III, p. 3/1. 

1. Mémoires de Mme de Molteville^ tome III, p. i43i ^e Gourville, 
p. 224 et 225 ; de Lenet, p. 2i5 ; et de Monlglat^ tome II, p. 219 et 
220. On peut voir aussi, au sujet de la fuite de la duchesse de 
Longueville et des menées eu Hollande, l'opuscule dont nous par- 
lons dans la Notice sur les Lettres (tome III, p. 8, note i), et qui 
est intitulé : Copie d'une lettre écrite (de Rotterdam) à Mme la du- 
chesse de Longueville. 

2. Un Etat de la France^ que nous avons cité plus haut (p. v, 
note 3), enregistre (p. 67) la retraite de notre duc dans son gou- 
vernement en termes étonnamment discrets : « Le duc de la 
Rochefoucauld et prince de Marcillac..., gouverneur de Poitiers. 
Il s'est retiré de la cour, sous prétexte de quelque mécontente- 
ment, et est à présent en Poitou, portant encore le deuil du feu 
duc son père, décédé depuis quelques mois. » Comparez ci-après, 
p. L, note 5, la citation d'un article inséré dans un autre Etat de la 
France en i65i et i652. — On trouvera à Vappendice v, 4° (p. cv), 
l'indication de diverses pièces relatives à cette retraite de notre 
auteur en Poitou, et à sa seconde rébelliou. _ 

3. Mémoires^ p. 172 et suivantes. 



XLïi NOTICE BIOGRAPHIQUE 

et son frère clans Stenay, où se trouve IMme de Longueville, 
qui, à partir de ce moment, va se montrer l'impétueuse ama- 
zone de la Fronde. Quant à Marcillac, devenu, sur ces entre- 
faites, duc de la Rochefoucauld par la mort de son père (8 fé- 
vrier i65o), il prend comme prétexte la cérémonie des ob- 
sèques paternelles, et, mariant adroitement ses devoirs de 
piété filiale avec le soin de la guerre civile, il appelle auprès 
de lui à Verteuil toute la noblesse du pays'; mais il arrive 
trop tard pour se saisir de Saumur ^, déjà occupé par les 
troupes du Roi, et, après avoir jeté dans Montrond, la forte- 
resse des Condés, quelques centaines d'hommes, il se retire à 
Bordeaux avec le duc de Bouillon (3i mai i65o). 

Qu'on nous permette d'interrompre ici, un moment, le ré- 
cit, pour placer à sa vraie date un portrait, « avant la lettre, » 
dit Sainte-Beuve^, que Saint-Evremond a tracé du la Roche- 

1. Mémoires^ p. 179-183 ; comparez les récits de Gourville, 
p. 225 et 226-, de Lenet, p. 228, 288, 240 et 241 ; de Mme de 
Motteville, tome III, p. 174 et 188; et voyez, au tome III des Mé- 
moires de RetZj la note 5 de la page 89, où nous renvoyons aux 
Archives histor'ufues du département de la Gironde^ tome III, p. 410. 

2. Ce fut le 23 avril (voyez les Mémoires de Lenet ^ p. 244) qu'un 
courrier du duc de la Rochefoucauld apporta à Montrond, où la 
princesse de Condé était arrivée le 14 [ibidem, p. 237), la nouvelle 
de l'insuccès de la tentative sur Saumur. Deux jours avant (le 21), 
Mazarin écrivait de Dijon cette lettre à le Tellier : « Sa Majesté 
est du même avis de Son Altesse Royale, qu'il ne faut pas différer 
davantage la publication de la déclaration contre MM. de Bouillon, 
de Turenne et de 3Iarcillac, et ajoute qu'il ne faut rien épargner 
pour châtier promptement et exemplairement M. de la Rochefou- 
cauld, et que si sa personne ^ retire, on trouvera toujours ses 
maisons à raser, aGn qu'il s'en souvienne et que cela serve à con- 
tenir dans leur devoir ceux qui pourroient avoir de méchantes in- 
tentions. » [Mémoires de Matliieu Molé^ tome IV, p. 398 et 394-] 
Cette menace du Cardinal, bientôt connue de la Rochefoucauld 
[Lenet^ p. 258), devait être, on va le voir, mise à exécution. — Un 
mois plus tôt, le 28 mars i65o, la Reine écrivait, également de Dijon 

et à le Tellier : « Je désire qufe l'on examine bien.... ce qu'il y 

a présentement à faire touchant le duc de la Rochefoucauld, parti- 
culièrement s'il ne s'est point encore rendu à la Roche-Guyon. » 
{Mémoires de Mathieu Mole, tome IV, p. 38o.) 

3. Nouveaux lundis, tome V, p. 384. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xliii 

foucauld de cette e'poque, dans son opuscule intitulé : Conver- 
sation avec M. de Candale, conversation qui est supposée te- 
nue en i650j mais qui ne fut en réalité rédigée que de i665 
à 1668 : « La prison de Monsieur le Prince a fait sortir de 
la cour une personne considérable que j'honore infiniment ; 
c'est M. de la Rochefoucauld, que son courage et sa conduite 
feront voir capable de toutes les choses où il veut entrer. Il 
va trouver de la réputation où il trouvera peu d'intérêt, et 
sa mauvaise fortune fera paroître un mérite à tout le monde, 
que la retenue de son humeur ne laissoit connoître qu'aux 
plus délicats. En quelque fâcheuse condition où sa destinée 
le réduise, vous le verrez également éloigné de la foiblesse et 
de la fausse fermeté; se possédant sans crainte dans l'état le 
plus dangereux, mais ne s'opiniâtrant pas dans une affaire rui- 
neuse, par l'aigreur d'un ressentiment, ou par quelque fierté 
mal entendue. Dans la vie ordinaire, son commerce est hon- 
nête, sa conversation juste et polie. Tout ce qu'il dit est bien 
pensé, et, dans ce qu'il écrit, la facilité de l'expression égale 
la netteté de la pensée*. » 

Une fois dans la capitale de la Guyenne^, la Rochefoucauld 
y déploie une énergie guerrière qu'il est impossible de mé- 
connaître. Dans cette période il est avant tout soldat ; car la 
direction générale des affaires appartient au frère aîné de 
Turenne, un des politiques les plus cajjables de son temps. 
Malheureusement la défense de la ville était entravée par les 
caljales et les dissensions du peuple et du parlement ; puis on 
manquait d'argent, et cette détresse pécuniaire demeura le mal 
chronique de la Fronde. La princesse de Condé, retirée, elle 
aussi, à Rordeaux, ne donna d'abord que vingt mille francs, 
encore le fit-elle de mauvaise grâce et après toutes sortes 

1. OEuvres mêlées de Saïnt-Évremond^ tome II, p. 186 et 187 
(édition de M. Ch. Giraud, Paris, 1866). 

2. Svir toute cette partie de la Fronde, voyez les Mémoires de 
Leiiet (p. 276-421), et notamment, pour le rôle de la Roche- 
foucauld, les pages 276, 277, 291, 29$, 3i2, 3i3, 334, 335, 337, 
34^, 35i, 353, 357, 358, 4o3, 406-409, 411-417, 4^1 ; voyez aussi 
3Imc de Motteville^ tome m, p. 188 et suivantes, et p. 227-231; 
Mademoiselle de Montpensier, tome I, p. 25i, 239; Betz^ tome III, 
p. 66 et suivantes- et Gourville^ p. 226. 



xLiv NOTICE BIOGRAPHIQUE 

d'atermoiements; on avait, il est vrai, traité conclu avec l'Es- 
pagne ; mais l'Espagne n'entendait fournir que juste assez de 
subsides pour alimenter la guerre sans permettre de la ter- 
miner. La Rochefoucauld dit lui-même que le parti ne reçut 
en tout d'au delà des monts que deux cent vingt mille livres; 
le reste fut pris sur le crédit de ^ladame la Princesse, du duc 
de Bouillon, de la Rochefoucauld et de Lenet^ Ce fut donc un 
dur et difficile moment à passer. Tandis que Mme de Longue- 
ville, pour défendre Stenay, engage ses pierreries en Hollande, 
la Rochefoucauld sacrifie généreusement sa fortune^. Le 9 août, 
il apprend que son château de Verteuil a été rasé par ordre 
de la cour. Lenet dit dans ses Mémoires (p. 332) : « Le 7 
(août i65o)..., l'on sut [à Bordeaux) que l'on travailloit, par 
ordre de la cour, à démolir Verteuil, maison du duc de la 
Rochefoucauld. » La constance de celui-ci n'en paraît point 
ébranlée: il est heureux, au contraii'e, de pouvoir offrir ce sacri- 
fice à la duchesse, qui, à l'autre extrémité de la France, com- 
bat si courageusement pour la même cause. Lenet dit un peu 
plus loin (p. 335) : « On fut assuré..., ce jour-là, que l'on conti- 
nuoit la démolition du château de Verteuil, appartenant au duc 
de la Rochefoucauld, qui reçut cette nouvelle avec une con- 
stance digne de lui; il sembloit en avoir de la joie pour inspirer 
de la fermeté aux Bordelois. On disoit encore que ce qui lui 
en donnoit une véritable étoit de faire voir à la duchesse de 
Longueville, qui étoit toujours à Stenay, qu'il exposoit tout 
pour son service'. » C'est la période héroïque de la liaison, 
ce point culminant où l'on ne demeure guère ; il semble bien 
qu'après une telle ardeur de mutuel dévouement, elle ne pou- 
vait plus que se relâcher, qu'elle était en danger de se rompre 
d'un côté ou de l'autre. 

Si la belle résistance de Bordeaux faisait valoir le courage 



1. Voyez les Mémoires, p. 194 et note 5 ; a» tome III, p. 49-91? 
les lettres 20, 21, 22, 24, 25, 26, 28, 3o, Sa ; et, entre autres pas- 
sages des Mémoires de Lenet^ p. 291 et SSy. 

2. Voyez, au tome III, p. 89 et 97, les lettres 3i et 34, à Lenet, 
(jiii montrent bien à quel état de gêne fut réduit la Rochefoucauld. 

3. Voyez aussi les Mémoires de Lenet^ p. 376, et ceux de Mme 
de Motteville, tome III, p. Sgi. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xlv 

(le la Rochefoucauld et de Bouillon, elle n'avançait guère les 
affaires des Frondeurs. Les Espagnols ne se pressaient pas de 
tenir leurs promesses; le Parlement se lassait; le duc d'Or- 
léans et les autres chefs de la Fronde comprirent qu'il valait 
mieux, pour sauver du moins les apparences, négocier plus 
tôt que plus tard, et l'accommodement avec la cour fut signé 
le 29 septembre i65o'. La Rochefoucauld, au lieu d'aider à 
la conclusion de la paix, y résista de tout son pouvoir, nous 
dit Mazarin dans une lettre à Mme de Chevreuse, où il le 
nomme, avec ressentiment, parmi ceux « qui ne se sont pas 
démentis de leur première conduite jusques au dernier mo- 
ment-. » Au reste, à cette paix, il ne gagna que la permission 
de se retirer chez lui sans exercer sa charge de gouverneur 
du Poitou et sans nul dédommagement pour sa maison de Ver- 
teuil, qui n'était plus qu'un monceau de ruines. A quelque 
temps de là, Turenne, entré en France avec une armée es- 
pagnole, se faisait battre à Rethel (i5 décembre i65o) par 
le maréchal du Plessis-Praslin, On le voit, si la Fronde ne 
grandissait pas les uns, en revanche, elle diminuait les autres. 
N'est-ce pas là, à toutes les époques, l'effet le plus ordinaire 
des guerres civiles ? 

Toutefois, tant que les Princes n'avaient pas recouvré leur 
liberté, la lutte n'était pas finie. Aux combats suspendus, 
après Rethel, faute de combattants, avaient succédé les né- 
gociations secrètes ou publiques, et jamais on n'en avait vu 
d'aussi complexes. Le principal intermédiaire entre les di- 
verses factions était Anne de Gonzague, l'intrigante Palatine, 
dont l'oraison funèbre sera plus tard pour Bossuet le plus 
délicat triomphe d'éloquence. Embarrassée dans les fils de 
sa trame, elle prend le parti d'appeler à son secours la finesse 
bien connue de la Rochefoucauld, qui, à Bordeaux même, 
et malgré la « netteté » de sa conduite ^, n'avait pu com- 
plètement s'abstenir de négocier, ou du moins d'essayer de 
négocier, s'exposant par là aux défiances, déjà éveillées '', des 

1. Voyez les Mémoires de Montglat^ tome II, p. 242, et, sur les né- 
gociations postérieures de la Rochefoucauld avec Mazarin, ibidem^ 
p. aSi et 255. 

2. Madame de Clievreiise, Appendice^ p. 45o, 

3. Mémoires de Lciiet^ p. 353 et 421. — 4« Ibidem^ p. 242. 



xLvi XOTICE BIOGRAPHIQUE 

Frondeurs \ Leduc se rend secrètemenl à Paris, et, caché 
chez la princesse, il travaille à débrouiller l'écheveau avec 
elle^ Cette fois encore, ce n'est donc pas lui qui marche en 
tête et dirige ; il est simplement à la suite, et à la suite d'une 
femme. Ses Mémoires nous exposent clairement les prétentions 
des divers mécontents. Les Frondeurs les plus avancés voulaient 
avant tout « la ruine entière du Cardinal, » à la place duquel 
Mme de Chevreuse, dont le prince de Conty devait épouser la 
fille eût rais M. de Châteauneuf. Cette solution radicale n'était 
pas du goût de la Rochefoucauld, qui n'aimait pas à s'engager 
trop avant et craignait toujours de trancher dans le vif. Il em- 
pêche donc la ratillcation du traité, et entre directement en 
relation avec le Cardinal. Mazarm et lui ont plusieurs entre- 
vues mystérieuses, qui sont racontées avec complaisance dans 
les Mémoires^. Quel rôle flatteur pour sa vanité! Voilà qu'il 
traite en personne avec Mazarin, de puissance à puissance, au 
nom de son parti. Tout se passe, il est vrai, dans l'ombre et 
sous le manteau; mais il estime que son personnage, aux yeux 
des autres et aux siens, n'en est pas moins singulièrement re- 
haussé. Au fond, bien qu'il se croie mi frondeur^ il n'est ici 
qu'un important attardé, dont le rôle rappelle encore le fa- 
meux ye ne sais quoi du portrait peint par Retz. 

Il y avait eu précédemment, à Bourg, près de Bordeaux, 
une entrevue, publique celle-là et officielle, entre Mazarin et 
les ducs de la Rochefoucauld et de Bouillon. Elle « se fit 
en sortant de Boi'deaux après l'amnistie, >> dit (p. 226) Gour- 
ville, qui la ménagea ; « le jour de saint Fi'ançois (4 octo- 
bre), 5) ajoute (p. 41 3) Lenet, qui en fut témoin. C'est immé- 
diatement avant, tandis qu'on se rendait en carrosse à la messe, 
que la Rochefoucauld avait fait au Cardinal la réponse de- 

1. Lenet parle même (p. 343, 345, 347, 4i*^) d'un projet dont 
le duc s'occupa dans ce temps à plusieurs re}>rlses, avec l'appui de 
la marquise de Sablé, et qui allait à marier son fils à une des 
nièces de Mazarin. 

2. Mémoires^ p. 219-226 : voyez Mme de Mottevllle^ tome Ili, 
p. 265 et suivantes. La permission de revenir à la cour ne lui fut 
expédiée que le 27 janvier iG5i. Nous donnons à V appendice i du 
tome III, p. 264, le texte de cette permission. 

3. Voyez à l'endroit précité des Mémoires. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xlvii 

nieure'e célèbre : « Tout arrive eu France. » Puis il avait 
regagné les ruines de Verteuil, le 6 octobre t65o. Xi Lenet, 
ni Gourville ne parlent dans leurs Mémoires du retour secret 
à Paris et de ces visites nocturnes, que Mme de Motteville 
elle-même (tome III, p. iG6) dit ne tenir que de la bouche de la 
Rochefoucauld. Gourville a seulement cette phrase (p. 234) : 
« Je m'en retournai à Paris (i65i) ; ef M. de la Rochefou- 
cauld y étant revenu quelque temps avant la liberté de Mon- 
sieur le Prince, alla au-devant de lui jusqu'à sept ou huit 
lieues du Havre. » 

Toute cette diplomatie fut cependant en pure perte. Mazarin, 
qui sans doute présumait encore trop de ses propres forces, 
ne voulut point contracter d'engagement formel sur l'article 
fondamental, la liberté des Princes. Il se méfiait d'ailleurs de 
la franchise du négociateur. On lit dans les Mémoires de 
Lenet ', qui, le soir de l'entrevue de Bourg dont nous venons 
de parler, eut un entretien particulier avec le Cardinal : « Il 
passa à me parler de la duchesse de Longueville et du duc de 
la Rochefoucauld, comme de gens dont il lui seroit malaisé 
d'avoir l'amitié, parce qu'ils n'en avoient, disoient-ils, que l'un 
pour l'autre. » Ainsi le duc se trouva rejeté forcément vers 
ceux des Frondeurs qu'il n'aimait point ou qu'il n'aimait j)las, 
Chàteauneuf, Retz, Mme de Chevreuse, auxquels le duc d'Or- 
léans venait de se rallier. Quant à Mazarin, il paya cher cette 
défaillance de son habileté ordinaire : déclaré |)ar le Parlement 
ennemi de l'Etat, il fut contraint de sortir, d'abord de Paris, 
puis du Royaume, abandonnant ainsi à elle-même la Reine 
régente. La Rochefoucauld fut chargé en personne de porter 
l'ordre de délivrance au Havre-de-Gràce : triomphe sans pareil, 
si le malicieux Cardinal ne l'en eût frustré au passage, en ou- 
vrant lui-même aux Princes la porte de leur prison'^. 

1. Page 416. 

2. Mémoires^ p. 233-235. Voyez aussi le court résume hititulé 
//Vre 5eco/7^, dans l'édition Michaud des Mémoires de Lenet (p. 5-2 1- 
5 25); les Mémoires de Mme de Motteville^ tome III, p. 3o5 ; et ci- 
après, à V appendice v, 5" (p. cvii), le texte de l'ordre, du 10 février 
i65i, envoyé « à M. de Bar pour lui dire de laisser parler à Mes- 
sieurs les Princes les sieurs duc de la Rochefoucauld, président 
Tiole et Arnaud. » 



xLviii NOTICE BIOGRAPHIQUE 

Le règne de Mazarin semblait donc à jamais fini, quand les 
Princes rentrèrent à Paris, le i6 février i65i, au milieu des 
acclamations de ce même peuple, qui, un an auparavant, avait 
fêté par des feux de joie leur arrestation. Si Condé avait été 
alors un habile politique, il eût profité du premier moment de 
surprise pour enlever toute autorité à la Régente, incapable 
de gouverner par elle-même. Mais, en ce cas, la direction des 
affaires revenait de droit a au duc d'Orléans, qui étoit entre 
les mains des Frondeurs, dont Monsieur le Prince, dit la Ro- 
chefoucauld, ne vouloit pas dépendre*. » Condé préféra donc 
laisser à la Reine son titre et ses pouvoirs, croyant qu'il lui 
suffirait de maintenir son alliance avec Monsieur et les Fron- 
deurs pour forcer la cour à compter avec lui. Certes, si cette 
union des Princes et de la Fronde eût duré, la cour aurait 
couru grand risque de ne jamais reprendre barres sur ses 
adversaires; mais, tandis que Mazarin, de sa retraite de 
Brûhl, près de Cologne, continue de gouverner par messages 
la Reine et l'Etat, Condé trouve moyen de se fâcher avec tout 
le monde, et de rejeter les Frondeurs du côté de la Régente, 
en rompant, sans aucun égard, le mariage de Conty et de 
Mlle de Chevreuse-, base principale du traité d'union. En vain, 
le duc de la Rochefoucauld, pour qui la faction et les fac- 
tieux commençaient sans doute à perdre de leur attrait, s'in- 
génie, essaye de nouvelles combinaisons pour restaurer tant 
bien que mal les affaires de Condé auprès de la cour et du 
Cardinal : il acquiert la triste certitude qu'il s'est engagé, à la 
suite des Princes, dans une impasse véritable, d'où le point 
d'honneur lui défend de sortir à reculons. D'ailleurs cet arran- 
gement, ce replâtrage, qu'il cherchait, Mme de Longueville 
n'en voulait point. La paix, c'était, pour elle, le retour en Nor- 
mandie, près de ce mari dont elle avait peur, qui la rappelait 
avec des instances pleines de menaces. La guerre seule pouvait 
la sauver' ; elle résolut que de nouveau la guerre éclaterait. 



1. Mémoires^ p. 240- 

2. Voyez les Mémoires de Retz, tome III, p. 296 et 297, et ceux 
de Mme de Mottei-llle^ tome III, p. 33o et 33l. 

3. Mémoires de Mme de Motteville^ tome III, p. 391 et 445. Com- 
parez ceux de Montglat^ tome II, p. 3o4. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xlix 

Nous voilà de plus en plus loin des débuts de l'illustre du- 
chesse. Si la Rochefoucauld a donné le premier coup de fouet 
à cette nature audacieuse et remuante, il n'a pas gardé bride 
en main pour la retenir ou l'exciter à son gré ; naguère, 
en i65o, quand il signait à Bourg son accommodement, la 
lière })rincesse demeurait à Stenay, inexpugnable; à présent, 
tandis que ^lonsieur le Prince lui-même hésite à jeter le gant 
une seconde fois, tandis que nous le voyons quitter, un mo- 
ment, Paris pour se retirer à Saint-Maur, jjuis revenir anxieux 
de Saint-Maur à Paris, c'est sa sœur qui, prenant toute l'ini- 
tiative, précipite les choses; c'est elle qui répète, envers et con 
tre tous, le cri forcené des Ligueurs dans la Satire Ménippée : 
Guerra! Guerral Ni Bouillon, ni la Rochefoucauld, qui, selon 
le mot de Matha rapporté par Retz *, « faisoit tous les matins 

une brouillerie, et.... tous les soirs travailloit à un rabien- 

nement (raccommodement), » ne sont <à la hauteur de cette 
constance féminine, bien que le même Retz nous parle encore 
(juillet i65i) du « ])ouvoir absolu » que le duc avait sur l'es- 
prit de Mme de Longueville^. Les Mémoires de ce dernier 
contiennent, à cette occasion, un passage fort remarquable, 
l'empli de philosophie et de vérité, et où jilus d'une maxime 
se trouve en germe. Bouillon et lui, nous dit-il, « venoient 
d'éprouver à combien de peines et de difficultés insurmontables 
on s'expose pour soutenir une guerre civile contre la présence 
du Roi ; ils savoient de quelle infidélité de ses amis on est 
menacé lorsque la cour y attache des récompenses et qu'elle 
fournit le prétexte de rentrer dans son devoir ; ils connoissoient 
la foiblesse des Espagnols, combien vaines et trompeuses sont 
leurs promesses, et que leur vrai intérêt n'étoit pas que Mon- 
sieur le Prince ou le Cardinal se rendît maître des affaires, 
mais seulement de fomenter le désordre entre eux pour se 
prévaloir de nos divisions ^ » Pour un homme qui avait déjà 
traité avec l'Espagne, et qui devait bientôt se rendre coupable 
de récidive, c'était montrer beaucoup de sagesse dans le rai- 
sonnement pour en mettre ensuite bien peu dans les actes : 
l'histoire est pleine de ces contradictions. 

1. IJc/iiotrcs de Retz, tome III, p. 36i. 

3. Ih'idcm, p. 36o. — o. ^léinotres, p. 239 et 260. 

La Rochefoucauld. 1 O 



I, NOTICE BIOGRAPHIQUE 

Cependant les deux partis, celui des Princes et celui de la 
Re'gente, à la tête duquel s'était mis Retz, désormais nanti du 
chapeau, se heurtaient, en toute rencontre, avec une aigreur et 
un fracas précurseurs de la guerre. Peu s'en fallut que la grande 
salle du Parlement ne devînt le premier champ de bataille. 
C'est dans une de ces séances orageuses ' que le duc de la Ro- 
chefoucauld prit traîtreusement la tête de Retz dans une porte 
et le maintint dans cette position critique, donnant ainsi à ceux 
qui l'entouraient le loisir de tuer le prélat, pour peu qu'ils en 
fussent tentés. La Rochefoucauld rapporte lui-même le fait 
dans ses Mémoires avec ce calme froid qui rend l'aveu d'une 
violence plus odieux peut-être que la violence même-. Passons 
vite sur de tels actes qui nous paraissent aujourd'hui indignes 
d'un gentilhomme, mais que nous retrouvons fréquemment 
dans les anciennes histoires de nos troubles civils^. 

On ne racontera pas ici par le menu les incidents de cette 
troisième guerre intestine qui éclata, en iGSa, par l'énergie de 
Mme de Longueville, au moment même où chacun, suivant 
l'expression de notre auteur, se repentait « d'avoir porté les 
choses au point où elles étoient*, y> et en voyait clairement 
l'horreur. La Rochefoucauld, retiré de nouveau en Guyenne 
avec les Condés, recommence, mais avec peu d'enthousiasme 
cette fois, une vie d'aventures sans éclat où devaient s'éteindre 
ses dernières illusions. Il aide Monsieur le Prince, non sans 
courir de grands risques, à réprimer la révolte des bourgeois 
d'Agen, et se fait, avec lui, ouvrir successivement deux bar- 
ricades'. Puis il fait partie, avec son jeune fils Marcillac, de 

I. Celle du 21 août i65i. 

a. Mémoires^ p. a83-288 ; comparez 31me de MottevUle^ tome III, 
j). 418-420, et surtout Retz^ tomes III, p. 492-494, 5oo, et IV^ 
p. 283, 284. 

3. Voyez aussi, dans les Mémoires, p. 198 et 199, l'histoiie du 
pauvre gentilhomme Canolles, pendu à Bordeaux, par ordre de 
la Rochefoucauld et de Bouillon. 

4. Mémoires^ p. 298. 

5. Ibidem^ p. 34 1-343', Mémoires de Gourville^ p. 254» — Voyez 
ci-après, à Vappendice v, 6" (p. cviii), l'indication de pièces relatives 

ux mesures prises contre notre duc durant cette nouvelle révolte. 
— Il est curieux de voir un État de la France (Paris, G. Loyson) 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. li 

cet état-major choisi avec lecjuel Condé entreprend de traver- 
ser la moitié de la France, pour aller rejoindre sur la Loire 
l'armée du duc de Nemours. Ce voyage, dont il faut lire la 
relation, surtout dans les Mémoires de Gourville^^ fut plein 
d'émotions et de vicissitudes. Il s'acheva toutefois sans accident 
grave le i " avril, et dès lors Condé, ayant pris le commandement 
en chef de l'armée, se trouva en face de Turenne. Le combat 
indécis de Bléneau, où ces deux illustres antagonistes rivalisè- 
rent de talent et de coup d'œil, est demeuré fameux dans l'his- 
toire ; la Rochefoucauld et son fils à peine adolescent s'y dis- 
tinguèrent au premier rang-. « Il y a très-bien fait, jj dit 
Monsieur le Prince, en parlant du père, dans une lettre qu'il 
écrivit le lendemain à Mademoiselle ^ Quelques jours après 
(il avril), Condé, toujours accompagné de la même escorte, 
était reçu triomjjhalement dans Paris, que la cour avait quitté 
depuis plus de trois mois. Si l'espérance de Monsieur le Prince, 
en rentrant dans la capitale, avait été de réunir en un faisceau 
les divers partis de la Fronde, il dut renoncer bientôt à cette 
illusion. Le Parlement avait beau mettre à prix la tête de Ma- 
zarin, chaque jour de répit profitait à la fortune du Cardinal et 
nuisait à celle des Frondeurs. A la première fumée d'enthou- 
siasme avec laquelle les bourgeois avaient salué la venue du 
])rince succédèrent des cabales et des intrigues, toutes nées de 
hi lassitude de la guerre et du désir d'un accommodement. 
Condé lui-même, une fois à Paris, se prit à y respirer comme un 

faire hardiment son éloge à roccasion de sa conduite factieuse, 
lie qualifiant ses rebellions que de retraites de la cour. On y lit 
deux ans de suite (i65i et iGSa) : « Le duc de la Rochefoucauld 
et prince de Marcillac, gouverneur de Poitiers; il se retira de 
la cour lorsque Messieurs les Princes furent arrêtés prisonniers, 
fut à la guerre de Bourdeaux, avec plusieurs gentilshommes de 
ses amis, où il fit paroître sa sagesse et sa valeur en plusieurs 
occasions, et depuis la liberté de Messieurs les Princes, il est revenu 
à la cour, et s'en est encore retiré depuis. » Comparez ci-dessus, 
p. XLi, note 2. 

1. Pages 254-261. 

2. Mémoires^ p. 3fi6-373. Voyez aussi il/me de Mottevllle^ tomelllj 
p. 473, et Montglat, tome II, p. 333. 

3. Mémoires de Mademoiselle^ tome II, p. 39. 



LU NOTICE BIOGRAPHIQUE 

air nouveau ; le séjour de la capitale lui donna l'envie et l'espé- 
rance de la ])aix, et il se laissa « entraîner dans cet abîme 

de négociations dont on n'a jamais vu le fond ', 3> et qui était le 
moyen habituel de Mazarin poui- perdre ses ennemis. On vou- 
lut adjoindre la Rochefoucauld aux ambassadeurs chargés de 
se rendre à Saint-Germain pour y débattre les intérêts des re- 
belles ; mais il s'excusa d'y aller en personne et confia cette tâche 
à Gourville. L'article i5 de l'arrangement proposé stipulait 
pour lui, outre le fameux brevet l'assimilant aux Rohan, une 
indemnité pécuniaire de cent vingt mille écus pour acheter le 
gouvernement de Saintonge et d'Angoumois ou tel autre à son 
choix ^. Du bien public, pas un mot dans le traité : c'était à 
quoi songeaient le moins le duc et tous ceux qui faisaient leur 
paix. Cent vingt mille écus, ce n'était pas du reste trop pour 
lui, si l'on songe à tout ce qu'il avait perdu dans la guerre, 
à ses terres ravagées, à ses châteaux détruits, et aux sacri- 
fices de toute nature qu'il avait dû s'imposer. Mais Retz, qui 
ne voulait point d'une paix où il n'entrait pas comme arbitre, 
sut si bien brouiller les cartes que la Rochefoucauld, fatigué de 
ces allées et venues et de ces vains pourparlers, donna ordre 
à Gourville d'y mettre un terme et de s'en tenir là '. 

Une femme (dans la Fronde les rôles les plus habiles ou 
les plus hardis semblent ajjpartenir à des femmes) essaya 
d'éteindre cette guerre qu'une femme avait allumée : ce fut 
Mme de Châtillon, qui ne pardonnait pas à la duchesse de 
Longueville de lui avoir ravi, au passage, les tendres atten- 

1. Mémoires^ p. SyS. Comparez les Mémoires de Retz^ tome IV, 
p. 35 et 114. 

2. Voyez les Mémoires de Mademoiselle^ tome II, j). 85; ceux de 
Retz, tomes III, p. 38i et 382, IV, p. 335 et 9.36, et, dans les 
OEuvres de ce dernier (tome V, p. 4^8, 409 ^t 4i3), le pam- 
phlet, par lui attribué à Joli, les Intrigues de la Paix, ainsi qu'im 
passage encore (p. 4^0) d'un autre pamphlet, la Vérité toute nue, 
publié par C. Moreau dans le tome II de son Choix de Mazarinades 
(p. 406-438). — Monsieur le Prince demandait pour la Rochefou- 
cauld, dit Conrart (.Ve>Ko/r«, p. 71), «une grande charge ou vui 
gouvernement »..., celui a d'Angoumois et de Saintonge,» ajoute- 
t-il(p. 76); mais Mazarin « rejeta fort » cette demande. 

3. Mémoires, p. 388, 389 et note 3. 



SUR LA P,OCTTEFOT]C\TTLD. t.iii 

lions du galant duc de Nemours. Quelle fut la part res- 
pective de la politique et de la cocpietterie en ces relations, 
d'ailleurs fort courtes, que la sœur de Condé eut avec Ne- 
mours, à Bordeaux, après le départ de la Rochefoucauld '■ ? 
Ce point délicat, que V. Cousin s'est obstiné à vouloir fixer, 
importe peu, ajn-ès tout, à la postérité et à l'histoire. Il est 
certain que les apparences tout au moins cf)ndamnent Mme de 
Longueville : les contemporains ont pu blâmer la Rochefou- 
cauld de n'avoir pas su pardonner; ils n'ont pas dit que sa 
rigueur méritât le nom d'injustice^. 

Toujours est-il que le duc, cruellement atteint dans son 
amour-propre, saisit avidement l'occasion de se venger : ce 
fut, en somme, une vilenie ; mais, comme dit Mme de Sévigné, 
a-t-on gagé d'être parfait ' ? ajoutons, surtout en amour ? que 
de gens perdraient la gageure! On imagina un complot, où 
l'ancien amant de Mme de Longueville jouait un rôle qu'on ne 
peut guère expliquer qu'au moyen de circonlocutions euphé- 
miques; il servit d'intermédiaire officieux entre les trois per- 
sonnages suivants : Mme de Ghâtillon, désireuse et fière de 
conquérir le camr de Condé; Condé, impatient de capituler aux 
mains de la dame; et Nemours, qui, bien que partie sacrifiée 
dans l'affaire, consentit cependant à cette triple alliance poli- 
tique''. Mais cette stratégie n'eut pas l'effet qu'on en attendait : 
la Rochefoucauld en fut pour son entremise, le duc de Ne- 
mours pf)ur sa complaisance ambitieuse, et le prince de Condé 

1. Voyez les Mémoires de Retz^ tome IV, p. 5. 

2. On remarquera que Mme de Sabk', pour ne citer qu'elle, de- 
meura jusqu'au bout l'amie de la Rocliefoucauld, bien qu'elle fût 
aussi, et de plus ancienne date, celle de Mme de Longueville : 
l'eût-elle fait si tous les torts, dans la rupture, avaient été, à ses 
yeux, du côté de l'amant? La Fronde, du reste, n'est point une épo- 
que de constance en amour; dans les mobiles engagements et les 
frivoles commerces d'alors, les stations étaient en ge'néral moins 
longues et les étapes plus courtes que sur la fameuse carte de Ten- 
dre; on passait rapidement sur bien des points d'arrêt théorique, 
et les hameaux de lé^èrelé et à'oubli^ les districts A'ahandon et de 
perfidie n'étaient pas les moins fréquentés du pays. 

3. Lettres^ tome VIII, p. 481. 

4. Mémoires, p. Sgo-Sçja. - 



r.iv XOTICR BIOGR \PHIOUE 

pour la terre de Merlou, dont il avait fait cadeau à la du- 
chesse, sur les instances de la Rochefoucauld. 

Cependant les troupes du Roi, commandées par Turenne et 
par d'Hocquincourt, tenaient le jiays, prenant l'une après l'au- 
tre toutes les places des Frondeurs ; le duc de Lorraine, qui 
s'e'tait engagé à combattre Turenne, se retirait sans coup férir, 
et bientôt Condé n'eut plus d'autre ressource que de tenter un 
coup désespéré. Ce fut le fameux combat du faubourg Saint- 
Antoine, que V. Cousin appelle avec raison « une héroïque et 
vaine protestation du courage contre la fortune ^ » Dans cette 
journée du 2 juillet i6j2, la Rochefoucauld, attaquant, avec son 
fils Marcillac, avec Beaufort, Nemours, et quelques volontaires, 
la barricade de Picpus, reçut une mousquetade en plein visage. 
Bien que sa blessure « lui fît presque sortir les deux yeux hors 
de la tête *, » il se rendit néanmoins à cheval, tout couvert de 
sang, jusqu'à l'hôtel de Liancourt (rue de Seine ^), exhortant 
le peuple à secourir Monsieur le Prince. Après quoi, dans un 
état déplorable, il se fit transporter à Bagneux. 

Gourville rapporte (p. 266) que, « au sujet de cet accident, 
il fit graver un portrait de Mme de Longueville avec ces deux 
vers au bas : 

Faisant la guerre au Roi, j'ai perdu les deux yeux; 
Mais pour un tel objet je l'aurois faite aux Dieux*. » 

I. Madame de Longueville pendant la Fronde^ édition de 1867, 
p. i55. 

a. Mémoires^ p. /^l^. Conrart dit (p. 112) qu'il « eut les deux 
joues percées, mais le plus favorablement du monde. » 

3. Voyez ci-après, p. lxxi, note 3. 

4. Les vers que cite Gourville sont imités de deux vers du 
IIP acte (scène v) de la tragédie d^Alcionée^ de P. du Ryer, pu- 
bliée en 1640 : 

Pour obtenir un bien si grand, si précieux. 

J'ai fait la guerre aux rois; je l'eusse faite aux Dieux. 

Après sa rupture avec Mme de Longueville, la Rochefoucauld les 
parodia ainsi : 

Pour ce cœur inconstant, qu'enfin je connois mieux, 
J'ai fait la guerre au Roi : j'en ai perdu les yeux. 

Voyez les Mémoires de Mademoiselle, tome II, p. 97 (où M. Che'ruel 



SUR r\ PiOCHEFOIICAULD. i.v 

Quelque temps après (i6 octobre), le prince de Condé, que 
Mademoiselle avait sauvé au dernier moment en ordonnant de 
tirer le canon de la Bastille sur les trou[)es du Roi, sortait de 
Paris, et, suivant sa fatale étoile, s'en allait en Flandre com- 
mander les troupes espagnoles. La victoire de Mazarin était 
complète ; on sait qu'il n'en abusa pas. Il retourna en exil, 
pour donner à l'animadversion générale le temps de s'apaiser; 
six mois après seulement, le i février i653, il rentra dans 
Paris. Le Roi y fit son entrée solennelle dès le 21 octobre i652, 
et l'on se hâta de publier une amnistie portant les réserves or- 
dinaires de ces actes d'abolition générale, c'est-à-dire excluant 
de la clémence accordée au menu fretin des coupables les fau- 
teurs les plus redoutés de la rébellion. La Rochefoucauld se 
vit ranger parmi les factieux qui n inspiraient pas grande ap- 
préhension* : il fut admis à profiter des avantages de l'amnistie ; 
mais, bien que fort malade de sa blessure, il refusa par fierté 
la grâce qu'on lui voulait faire, aimant mieux suivre, s'il le 
fallait, jusqu'au bout la triste fortune de Condé, Au mois de 
novembre lôSa -, il quitta Paris et, muni d'un passe-port, se 
retira avec sa famille dans la place de Damvilliers, dont le 
marquis de Sillery, son beau-frère, était gouverneur, et où, en 
i65o, le chevalier de la Rochefoucauld, qui commandait alors 
pour le duc son frère dans cette place, avait été livré, pieds 
et poings liés, aux troupes royales par ses propres soldats^. 
Là, conjointement avec Condé, il reprit ses intelligences avec 
les Espagnols*; mais il était dans cet état d'épuisement phy- 

cite ces vers en note avec des variantes), et ceux de Mme de 3Iotte~ 
ville, tome IV, p. 20 et 2t. 

1. Le marquis de IMontausier, gouverneur d'Angoumois et de 
Saintonge, alors malade à Angoulême, ne partageait pas, au sujet 
de la Rochefoucauld, la sécurité de la cour. Voyez ci-après, à 
Vappendice v, 7" (p. cviii), des fragments de deux lettres écrites par 
lui à le Tellier, aux dates des 14 et 18 novembre i652. 

2. Gourville dit par erreur (p. 268) : « vers la fin de septem- 
bre »; voyez au tome III, p. ii3 et ii5, les lettres 41 et 42, et à 
Vappendice i du même tome, p. 268, la lettre 18. 

3. Voyez les Mémoires de Retz^ tome II, p. 5oo, 5oi et note i ; 
tome III, p. 27, 28 et note i. 

4. Sur les engagements pris .\ cet égard, avant de quitter Bor- 



i.vi NOTICE inOGllAPHIQUE 

sique et moral qui ne permet aucune action suivie. En no- 
vembre même, il tenta de s'aboucher avec Mazarin, à Châ- 
lons; mais le Cardinal refusa de le voir; il « lui fit répondre 
qu'il le remerciait de sa civilité, mais qu'il ne croyait pas à 
propos qu'il le vît'.» Durant toute l'année i653,ilne fut occupé 
qu'à se guérir et sans doute aussi à méditer sur l'avenir et 
sur le passé. C'est par mégarde que Gourville dit " qu'il passa 
toute cette année à Damvilliers ; il quitta cette ville aussitôt son 
accommodement fait et son passe-port obtenu; Gourville lui- 
même le voit en Angoumois, en se rendant à Bordeaux par 
ordre du Cardinal, et c'est à Verteuil qu'il lui adresse, de 
Villefagnan, la nouvelle de la conclusion de la paix, laquelle 
est du 3o juillet^. 

Malgré les velléités héroïques de sa jeunesse, il n'était point 
taillé en héros : la réflexion, chez lui, finissait toujours par 
dominer les autres facultés. Il n'était pas homme à continuer 
de sang-froid, comme il dit quelque part*, ce qu'il avait com- 
mencé en colère ; il n'avait pas enfin cette infatigable persévé- 
rance de Mme de Longueville, qui, à ce moment même, comme 
pour bien prouver l'indépendance de sa conduite politique, 
prolongeait, avec Conty et les Ormistes^, sa résistance à Bor- 
deaux. Aussi, tout en ayant l'air de se rendre aux vives in- 
stances des siens et de ses amis, ne fit-il, au fond, que suivre 
la pente de son naturel et obéir à ses vœux les plus secrets, 
quand il entreprit de se dégager honorablement envers la 
Fronde vaincue et Monsieur le Prince exilé. « La réconciliation 
avec nos ennemis, a-t-il écrit, n'est qu'un désir de rendre notre 
condition meilleure, une lassitude de la guerre, et une crainte 
de quelque mauvais événement^. » Ces trois éléments de ré- 

deaux, et depuis, lorsque les ducs se séparèrent de la princesse 
de Condé, voyez les Mémoires de Lenet^ p. 408, 409 et 4^2. 

1. Voyez les Souvenirs du règne de Louis XI F ^ par M. le comte de 
Cosnac, tome IV, p. 196. 

2. Mémoires de Gourville, p. 269. 

3. Ibidem, p. 274, ayS et 283. 

4. Voyez les Mémoires, p. 336. 

5. Voyez, daas Madame de Longueville pendant la Fronde^ 
chapitre intitulé : la fin de la Fronde à Bordeaux, 

6. Maxime 82, 



SUR l.A ROCHEFOUCAULD. lvii 

sipiscence se rencontrèrent dans sa résolution, et tout par- 
ticulièrement le premier. Un des principaux arguments, et 
probablement des plus de'cisifs, qu'on employa pour le « dé- 
gager absolument d'avec Monsieur le Prince « était la né- 
cessité d'assurer « le mariage de M. le prince de Marcillac 
avec Mlle de la Roche-Guyon, sa cousine germaine', » ma- 
riage qui, nous dit Mademoiselle ^, rétablit la maison de la 
Rochefoucauld, laquelle « n'étoit pas aisée. » Gourville *, son 
agent ordinaire, le plus adroit des ambassadeurs officieux, 
se chargea d'abord de faire agréer à Condé et au général 
espagnol cette démission, prévue peut-être de tous deux ; puis, 
ayant réussi de ce côté, il eut recours à l'entremise de M. de 
Liancourt pour obtenir une entrevue du Cardinal, qu'on re- 
présentait comme fort aigri contre le duc de la Rochefou- 
cauld. On vit alors combien importe, en toute affaire épineuse, 
le choix du négociateur, Mazarin, face à face avec Gourville, 
se montra plein de bonne grâce et de facilité; il oublia ses 
récentes colères, et accorda d'emblée à l'envoyé du Fron- 
deur repenti ce que peut-être il eût refusé au Frondeur lui- 
même. Il ne posa qu'une condition, futile en apparence, très- 
sérieuse au fond : c'est que Gourville passerait désormais à 
son service. Le Cardinal, qui se connaissait en hommes, té- 
moin le choix qu'il fera plus tard de Colbert pour lui succé- 
der, avait deviné tous les services qu'il pouvait tirer par la 
suite de ce génie souple et industrieux. Ces services furent tels 
en effet ^ qu'il serait malaisé de dire qui gagna le plus, après 
Gourville bien entendu, à cet arrangement, ou de la Roche- 
foucauld, qui obtint par là le droit de rentrer en France, ou de 
Mazarin, qui prit à l'illustre factieux son homme d'afîiiires le 
]>lus avisé. 

Gourville, il faut lui rendre cette justice, n'abandonna pas 

1. Mémoires de Gourville^ p. 269, 

2. Tome III, p. 358. 

3. Voyez ses Mémoires^ p. 269 et suivantes. 

4. Quelque temps après, Gourville (voyez ses Mémoires, p. 278- 
286), ayant réussi à entrer dans Bordeaux, sous prétexte d'en re- 
tirer les meubles du duc de la Rochefoucauld, fut assez adroit ou 
assez heureux pour amener le prince de Conty et Mme de Lon- 
gueville à faire, à leur tour, leur soumission, à la fin de juillet i653. 



Lviii \OTICE BIOGRAPHIQUE 

tout à fait son ancien maître pour le nouveau. Si actives que 
fussent ses fonctions auprès de Mazarin, il demeura toujours 
dévoué à la personne et aux intérêts du duc. « Il n'oublia 
pas, en aucun temps, qu'il devoit tout à M. de la Roche- 
foucauld, » dit Saint-Simon dans le portrait qu'il a tracé de 
lui^, et oii il nous parle, comme d'une chose prodigieuse, on 
le conçoit sans peine, du mariage secret qui l'avait uni, à ce 
qu'il paraît, à l'une des trois sœurs de M. de la Rochefoucauld 
(François VII)*. « Il étoit, dit-il, continuellement chez elle à 
l'hôtel de la Rochefoucauld, mais, toujours et avec elle-même, 
en ancien domestique de la maison. M. de la Rochefoucauld 
et toute sa famille le savoient, et presque tout le monde ; mais 
à les voir, on ne s'en seroit jamais aperçu. Les trois sœurs 
filles, et celle-là, qui avoit beaucoup d'esprit, et passant pour 
telles' [pour filles)^ logeoient ensemble dans un coin séparé de 
l'hôtel de la Rochefoucauld, et Gourville à l'hôtel de Condé. » 
Notre auteur, qui, au temps où nous voici arrivé, était 
âgé de quarante et un ans, s'était retiré dans ses terres, et, 
tantôt à Verteuil, tantôt à la R^ochefoucauld, il y passa plu- 
sieurs années dans une solitude relative, dont ses déceptions 
et aussi sa gêne pécuniaire lui faisaient sentir la douceur non 
moins que la nécessité. Là, tout en écrivant une partie de ses 
Mémoires ''j il travaillait à refaire à la fois sa santé et son 
patrimoine. Grâce à Gourville, qui avait su amasser, de bonne 
heure, une très-grosse fortune, il réussit tant bien que mal 
dans la seconde partie de l'entreprise. 

1. Mémoires de Saint-Simon^ tome III, p. 421-423, édition de 
1873. — Voyez aussi, dans les Causeries du lundi, de Sainte-Beuve 
(tome V, p. 283-299, 1^" édition), la notice sur Gourville. 

2. Voyez ci-dessus, p. xiir. 

3. Il y a bien telles dans le manuscrit ; avec ce pluriel, II faudrait, 
ce semble, toutes après passant. 

4. Nous renvoyons à la Notice spéciale qui est en tête du 
tome II, pour ce qui concerne ces Mémoires^ dont Bayle a poussé 
si loin l'éloge qu'il va jusqu'à nous dire : « Je m'assure qu'il y a 
peu de partisans de l'antiquité assez prévenus pour soutenir que 
les Mémoires du duc de la Rochefoucauld ne sont pas meilleurs 
que ceux de César. » [Dictionnaire^ article César, tome I, p. 83 1, 
note G, édition de Rotterdam, 1720.) 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. i.ix 

L'ex-secrétaire nous apprend lui-même qu'en iGîy, se 
trouvant « en argent comptant, » il songea « à traiter des 
anciennes dettes de la maison de la Rochefoucauld. » Il 
obtenait « des remises, « qu'il mettait au profit du duc. Il 
écrit ailleurs, dans ses Mémoires^ à la date de 1661 : « M. de 
la Rochefoucauld, n'étant pas trop bien dans ses affaires, me 
demanda de vouloir bien lui faire le plaisir de recevoir les 
revenus de ses terres, et de lui faire donner, tous les mois, 
quarante pistoles pour ses habits et ses menus plaisirs : ce 
qui a duré jusqu'à sa mort. Non-seulement j'avois soin de 
faire payer les arrérages, mais encore d'éteindre beaucoup de 
petites dettes de sa maison, tant à Paris qu'en Angoumois : 
ce qui lui faisoit un plaisir si sensible, qu'il en parloit souvent 
pour mieux le témoigner. M. le prince de Marcillac, voulant 
aller à l'armée, se trouva sans argent ni équipage, et désirant 
d'y porter un service de vaisselle d'argent, sa famille jugea 
qu'il lui falloit jusqu'à soixante mille livres : je les prêtai, et 
elle m'en fit une constitution. Il m'emprunta encore, de temps 
en temps, jusqu'à cinquante mille livres ; et ayant encore eu 
besoin de vingt mille livres, je me disposai à les lui prêter; 
M. de Liancourt, qui sut jusqu'où ces emprunts alloient, et 
qu'ils n'étoient pas trop assurés, dit qu'il s'en rendoit caution, 
pour que je ne pusse y perdre. » La même année, comme 
la Rochefoucauld délibérait, non sans un crève-cœur bien 
naturel, s'il ne vendrait pas son bel équipage de chasse, ce 
fut encoi'e Gourville qui lui épargna cet ennui, en s'accom- 
modant « avec celui qui en avoit soin » et en payant à ce 
dernier « la moitié de la dépense 3) par mois et par avance. 
Enfin, en 1662, le duc, toujours à court d'argent, obtient de 
l'industrieux homme d'affaires qu'il fasse « le salut de sa mai- 
son » en lui achetant au prix de trois cent mille livres, c'est- 
à-dire « au denier trente, » sa terre de Cahuzac, « qui valoit 
dix mille et quelques livres de rente*. » 

La Rochefoucauld avait lui-même sur le prince de Condé 
de grosses créances, qui remontaient au temps de la Fronde; 
mais l'auguste débiteur ne s'acquittait que fort lentement; 
treize ou quatorze ans après la guerre, le duc était encore 

I. Mémoires de Gourville^ p. 322, 3/(5, 356 et 357, 3^° ^' "i^i , 



i,x NOTICE BIOGRAPHIQUE 

en instances pour se faire rembourser'. Gourville rapporte 
dans ses Mémoires'^ qu'il essaya d'intéresser le surintendant 
Foucquet' à la fortune de son premier maître : « Il me rebuta 
fort écrit-il, en me disant qu'il savoit bien que M. de la Ro- 
chefoucauld n'étoit pas de ses amis; mais il ne voulut jamais 
s'ouvrir à moi davantage sur cela, » Cette assertion semble 
])ourtant contredite par un document manuscrit qui existe à la 
Bibliothèque nationale '' ; nous lisons en eflet, dans une pièce de 
la main du docteur Vallant, intitulée : Mémoire de certaines 
choses (jue l'on a trouvées chez M. Foucquet après cju'il fut 

arrêté : « On a trouvé une liste de pensionnaires; M. de 

Beaufort a quarante mille livres, Grandmont [Gramont]^ Clé- 
rembault et un autre maréchal de France, a chacun dix mille 
écus • deux ducs et pairs, la Rochefoucauld et un autre, dix 
mille écus. » Si quelque brouille était survenue depuis entre le 
duc et Foucquet, il n'y en avait pas moins eu d'abord ser- 
vices et promesses de reconnaissance : « J'ai beaucoup de 
confiance en l'affection de M. le duc de la Rochefoucauld et 
en sa capacité, écrit le Surintendant dans le fameux projet 
intitulé Secret^ rédigé en 1657, et trouvé à Saint-Mandé ^ ; il 
m'a donné des paroles si précises d'être dans mes intérêts, 
en bonne ou mauvaise fortune, envers et contre tous, que, 
comme il est homme d'honneur et reconnoissant la manière 
dont j'ai vécu avec lui et des {sic) services que j'ai eu intention 
de lui rendre, je suis persuadé que lui et M. de Marcillac ne 
me manqueroient pas à jamais. » Peut-être faut-il chercher, 

I. Voyez au tome III, p. 194, la lettre à Guitaut du 20 août 
1667, et la note 8 de la page 196. 
a. Page 822. 

3. On saie que Gourville fut impliqué dans le procès de Fouc- 
quet et qu'il eut à se racheter fort cher des poursuites. 

4. PortefeiùUes de Vallant^ tome III, fol. 27. 

5. Un exemplaire imprime de ce projet se trouve à la Biblio- 
thèque nationale, fonds Colbert^ V , n" 278, fol. Sfi-gS. Il a été 
publié, presque en entier, par P. Clément dans la Notice sur 
Fouquet (p. ^\ eX suivantes) qui est en tête de son Histoire de 
Colbert ; puis intégralement par M. Chéruel dans ses Mémoires 
sur la vie publique et privée de Fouquet^ tome I, Appendice^ p. 488- 
5oi. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxi 

avec Gourville', un motif du l'efroidissement de Foucquet 
pour notre duc, dans les intrigues de l'abbé, frère du premier, 
lié, comme nous le voyons dans les Méinobex de Mademoi- 
selle^, avec la Rochefoucauld. 

C'est l'année qui suivit la disgrâce de Foucquet et la mort de 
Mazarin, que la Rochefoucauld reçut du Roi une marque écla- 
tante de faveur : il fut promu, en décembre 1662, à l'ordre du 
Saint-Esprit. Plus tôt, le 11 juillet iGjg, il avait obtenu une 
pension de huit mille livres^. Dans les années un peu anté- 
rieures, nous ne trouvons, en ce qui le concerne, qu'un petit 
fait à noter : Mme de Motteville nous dit qu'il fut très-assidu 
auprès de la reine Christine de Suède, pendant son séjour à 
Paris, en i656*. 

Arrêtons-nous un instant sur cette date de 1662 : on n'est 
encore qu'à dix années de la minorité, et l'on s'en croi- 
rait à un siècle. Mazarin est mort, le règne personnel de 
Louis XIV est commencé. Les factieux de la Régence n'ont pas 
seulement cessé d'être dangereux, mais, ce qui est, à toutes 
les époques, le signe d'une complète restauration du pouvoir, 
ils ont même cessé de le paraître. Encore quelques années, et 
Gourville, parlant des troubles de la Fronde, aura peur qu'ion 
ne le soupçonne de narrer des légendes, et il écrira ces lignes 
significatives : « Les vieux qui ont vu l'état où les choses 
étoient dans le Royaume ne sont plus, et les jeunes, n'en 
ayant eu connoissance que dans le temps que le Roi a rétabli 
son autorité, prendroient ceci pour des rêveries, quoique ce 
soit assurément des vérités très-constantes^. » 

La royauté est redevenue, non pas seulement une réalité, 
mais une personne. Les parlements ne songent plus à jouer 
le rôle d'états généraux ; ils ne sont plus que de dociles cham- 
bres d'enregistrement. La Fronde a fini par l'épuisement même 
des passions et des convoitises personnelles qui en avaient 
faussé l'esprit et l'objet; elle s'est abîmée dans la lassitude gé- 



I. Mémoires de Gourville^ p. 3ig-322. — 2. Tome III, p. 90. 

3. Bibliothèque nationale, fonds Gaîgnières^ Fr. 21 4o5, p. 567. 

4. Mémoires de Mme de Motteville^ tome IV, p. 65. 

5. Mémoires de Gourville^ p. 243. 



Lxa NOTICE BIOGRAPHIQUE 

nérale et le discrédit. Des héros de la veille, les uns se sont 
aussitôt rangés aux cotés du monarque, les autres, les plus 
compromis, ont d'abord reçu l'ordre d'iiller dans leurs terres, 
et les esprits comme les temps sont si bien changés, que ces 
mêmes seigneurs qui naguère , au moindre froissement d'a- 
mour-propre, pensaient punir le pouvoir en se retirant avec 
hauteur dans leurs gouvernements ou leurs fiefs, se regar- 
dent à présent comme trop punis d'y rester ; aussi ont-ils hâte 
d'être pardonnes, de revenir à la source des faveurs, de quê- 
ter un regard du maître, de se trouver, dit le fabuliste, 

.... Au coucher, au lever, à ces heures 
Que Ton sait être les meilleures'. 

Le prince de Condé est rentré en France depuis deux ans; 
il a désavoué le passé devant le Roi, qui lui a fait bon accueil, 
se bornant à lui dire fièrement : « Mon cousin, après les grands 
services que vous avez rendus à ma couronne, je n'ai garde 
de me ressouvenir d'un mal qui n'a apporté du dommage qu'à 
vous-même^. » Monsieur le Prince n'a plus cette morgue hau- 
taine et ce ton de raillerie blessant qui avaient rebuté jadis 
jusqu'à ses amis les plus chauds. Il s'efface devant le Roi et 
les ministres ; au Conseil, où son rang lui donne place, c'est à 
l)eine s'il émet une opinion, et surtout s'il ose la soutenir, à 
moins de la savoir approuvée ^ 

I. La Fontaine, livre VII, fable xii : P Homme qui court après la 
Fortune et P Homme qui Patte/id dans son lit^ vers Sg et 4o. 

î. Histoire de Louis de Bourbon^ prince de Condé ^ par Pierre Coste, 
dans \es Archives curieuses de l'Histoire de France^ i^^ série, tome A III, 
p. aSo, — Cette histoire, imprimée, pour la première fois, à Am- 
sterdam, en 1692, est suivie d'une série de portraits des hauts 
personnages du temps. 

3. La duchesse de Chàtillon, une ancienne amie des mauvais 
jours, lui ayant reproché mie fois de ne pas tenir son rang, il lui 
répondit : « Madame, je n'ignore pas ce que vous venez de me 
représenter, et assurément je n'ai pas besoin qu'on m'invite à faire 
valoir l'autorité qui est due à ma naissance; j'y serois assez porté 
de moi-même, si le Roi étoit moins jaloux de son pouvoir et moins 
heureux qu'il n'est; mais aussi, Madame, si vous connoissiez son 
humeur comme je la connois, vous me parleriez d'une autre ma- 
nière que vous ne faites. » [Pierre Coslc^ ibidem^ p. 25 1.) 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxiii 

En son particulier, Condé continue, suivant l'expression 
de Sully, le bon ménage de son père. « Il prend connoissance 
exacte de tout ce qui se passe dans sa maison, et, après la 
grande alliance qu'il a faite de son lils unique avec une prin- 
cesse de la famille Palatine, il ne pense plus qu'à leur amas- 
ser de quoi fournir à l'illustre dépense qui se fait dans cette 
éclatante maison*. » 

Le duc d'Orléans, cet autre héros de la Fronde, est mort 
(1660) à l'âge de cinquante-deux ans, dans une fervente con- 
trition du passé ^. Retiré à Blois et continuant de suivre les 
sentiments et les goûts de ceux qui étaient auprès de lui, il 
s'était modestement attaché à la botanique et à la connaissance 
des médailles : « occupations peu convenables à un prince, » 
ajoute naïvement l'auteur de Y Histoire de Condé^ . 

Le prince de Conty, marié à une nièce de Mazarin, ne se 
montre pas moins doux et moins débonnaire; il a seulement 
conservé de sa jeunesse des goûts qui rappellent son pre- 
mier état d'homme d'EgHse. « Il est très-savant en toute 
sorte de sciences, et s'est fait admirer publiquement dans la 
plus célèbre assemblée de l'Académie par son grand esprit et 
pour sa capacité à traiter des plus hautes matières de la théo- 
logie'^. » Il publiera sous son propre nom, dans quelques an- 
nées (1667), un livre des plus édifiants sur les Devoirs des 
grands. Surtout l'auteur contemporain ne tarit pas sur la vertu 
et la salutaire influence de sa femme : « Par elle, il a sauvé la 
vie à un million de personnes pendant la famine, et a contribué 
au salut de plusieurs âmes qu'elle a attirées à l'odeur de la 
vertu ; si bien que ce prince et cette princesse sont aujour- 
d'hui les vrais miroirs de la piété dans la grandeur et dans les 
richesses ^ » Voilà certes un genre de gloire auquel n'avait 
point visé tout d'abord l'adorateur de Mlle de Chevreuse, le 
lieutenant de la Fronde en Guyenne. 

Mme de Longueville, de son côté, étonne le monde par son 

1. Archives curieuses de V Histoire de France^ les Portraits de la cour^ 
au tome cité, p. SSg. 

2. Voyez les Mémoires de Mme de Motteville^ tome IV, p. i "8-1 80, 

3. Histoire de Louis de Bourbon^ ibidem, "p. 232. 

4. Les Portraits de la cour, ibidem, p. 891 . 

5. Ibidem, [y. Sgi cl 092. 



Lxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE 

esprit de pénitence ; elle .i prouvé d'abord, en revenant auprès 
de son mari, que nul sacrifice, si pénible qu'il fût, ne coûtait 
à son repentir. Cette année même, 1662, elle vient de faire 
sa confession générale à M. Singlin'. Elle mettra autant d'ar- 
deur à donner à Dieu la seconde moitié de sa vie qu'elle en a 
mis à donner aux hommes la première ; elle conduira la piété 
« à tambour battant^, 3) comme elle a jadis conduit l'amour 
et l'ambition, et bientôt elle méritera d'être vantée pour son 
austère vertu ^. 

Mademoiselle, dont le canon de la Bastille a tué le mari ^ et 
qui a refusé d'épouser le roi d'Angleterre, s'est tournée aux 
belles-lettres. Son humeur est toujours « impatiente. Il est.... 
difficile, lisons-nous dans les Portraits précités', que son cœur 
altier se puisse soumettre à la domination d'un homme, quelque 
noble, quelque puissant qu'il puisse être. r> 

Retz, obligé de donner sa démission d'archevêque de Paris, 
s'est retiré (1662^, en exil, dans sa seigneurie de Commercy. 
Comme la Rochefoucauld, n'ayant pu être homme d'Etat, il 
deviendra, par pis aller, un grand écrivain. 

La maison de Vendôme est venue, elle aussi, à résipis- 
cence. Le duc César jouit d'une grande faveur; son fils aîné 
ne se mêle plus d'intrigues; il passe le temps fort en repos, 
dans son gouvernement de Provence; la sui'vivance de la 
grand'maîtrise de la navigation a été accordée au second tils 
de César, le fameux Beaufort; l'ancien roi des Halles com- 
mande maintenant les vaisseaux de Sa Majesté contre les pi- 
rates de Tunis et d'Alger. 

1. Voyez le Supplément au Nécrologe de Vahhaye de Notre-Dame 
de Port-Royal, 1735, in-4'', p. iSy et suivantes, Retraite de Mme la 
duchesse de Longueville. 

2. C'est l'expression de Henri-Louis de Loménie, comte de 
Brienne, dans ses Mémoires (édition de 1828, tome II, p. 242)', il 
ajoute méchamment (p. i0 et 244) que « 31. Arnauld, son direc- 
teur, étant devenu son amant spirituel, elle en étoit folle, comme 
elle l'avoit été, en d'autres temps, du duc de la Rochefoucauld. » 

3. Voyez les Mémoires de Mademoiselle^ tome IV, p. 271. 

4. D'après le mot communément prêté à 3Iazarin : voyez V. 
Cousin, Madame de Longueville pendant la Fronde^ p. 139. 

5. ."ircltivcs curieuses^ ibidem, p. 894. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. i.xv 

La maison de la Tour n'est pas moins obéissante ; le duc 
de Bouillon est mort; son cadet, Turenne, ne songe plus qu'à 
battre les ennemis du Roi, qu'à rivaliser de gloire militaire 
avec Condé. 

Ainsi tous ces Frondeurs, repentis, résignés, ont commencé 
une vie nouvelle. Les équii)ées d'autrefois, on s'efforce de les 
oublier : « c'est, dit encore en parlant de Mademoiselle l'au- 
teur des Portraits de la cnur^ une faute de jeunesse, à laquelle 
il n'y a plus de remède'. » 

La Rochefoucauld, plus que nul autre, a rompu avec le 
passé; il aura désormais « cette morale des honnêtes gens, » 
qu'il n'avait pas eue jusque-là ■^ ; à l'écart des brigues comme 
des hoimeurs, il va rentrer dans sa vraie nature. Cette seconde 
partie de sa vie, pour être paisible, ne sera point vide; tout 
intime et toute retirée, elle justifiera ce mot d'un personnage 
du Grand Cjrus^^ que « rien n'occupe davantage qu'une 
longue oisiveté, » 



III 



A l'époque où le duc prenait sa retraite forcée des intri- 
gues, la littérature n'était pas moins changée que le reste ; 
Corneille, Descartes, Pascal avaient rempli la première moitié 
du dix-septième siècle ; l'auteur du Cid^ après la Fronde, est 
sur son déclin '* ; Descartes est mort, en Suède, depuis douze 
années; quant à Pascal, il s'éteint, en 1662, à Port-Royal, oij 
il s'était retiré dès i654. La seconde période littéraire du 
siècle est ouverte : Bossuet a commencé de prêcher devant 
Louis XIV (1662), dans la chapelle du Louvre; il a prononcé, 

1. Comparez les Mémoires du marquis de la Fare^ p. i5i. — La 
Rochefoucauld semble avoir exprimé toute la philosophie de ce 
renoncement dans sa iif réflexion diverse : De la retraite : voyez 
ci-après, p. 345. 

2. Sainte-Beuve, Port-Royal, tome III, p. 2-5. 

3. Tome X, Uvre II, édition de i653, p. 676. 

4. On sait que le Ci J est de i636, Héraclius de 1647; entre ces 
deux dates se placent //orrtce, Cinna, Polyeucte (1639, i64o), puis 
Pompée, le Menteur, Rodogune (i64i-i645)' 

La Rochefoucauld, i e 



Lxvi NOTICE BIOGRAPHIQUE 

à la fin de la même anne'e, sa jjremière oraison funèbre *, et 
la cour et la ville se pressent à ses sermons ; Boileau écrit 
ses premières satires ^ ; Racine s'apprête à débuter ^ ; et Molière 
vient de s'établir à Paris et d'inaugurer la comédie de mœurs*. 

Près de cette littérature à la forte sève fleurit une littérature 
d'un genre plus menu, éclose, en pleine conversation, dans la 
tiède atmosphère des ruelles et des salons : c'est à celle-là que 
se rattache le nom de la Rochefoucauld. A la controverse, à la 
passion polémique, fort à la mode au seizième siècle, le dix- 
septième avait substitué, pour un temps, la causerie aimable et 
enjouée. De i6'^i à i634, le fameux hôtel de Rambouillet fut 
le cercle brillant où l'on se forma à la décence, au bel air, à la 
politesse et à la galanterie. L'honnête homme par excellence 
pour cette société était précisément celui qu'a défini l'auteur 
des Maximes et dont il semble avoir aspiré lui-même à pré- 
senter le type : de la hauteur dans les sentiments, de la bra- 
voure, de grandes manières, de la libéralité, avec une pointe 
de persiflage dans l'esprit ; c'était le mélange, d'ailleurs voulu 
et prémédité, du genre espagnol et de l'italien avec le bon goût 
français, le bon goût d'alors. Quant à la théorie de la spiri- 
tualité de l'amour, dont Julie d'Angennes força le pauvre Mon- 
tausier à faire l'expérience durant quatorze ans, elle eut géné- 
ralement plus de succès dans les livres que dans la pratique ; 
on a vu que la Rochefoucauld, pour son compte, ne se crut 
point obligé de pousser par l'exemple à la propagation de cette 
doctrine outrée. 

Les habitués les plus célèbres de l'hôtel de Rambouillet 
furent, dans la première période : Mlle de Scudéry, Balzac^, 
Voiture®, Conrart, Patru, Scarron, Rotrou, Bensserade, Saint- 
Evremond et Ménage. L'auteur de Mélite^ puis du Cid et d'/To- 
race^ y venait lire ses pièces ; les hommes les plus graves, les 
meilleurs esprits, étaient alors pleins de vénération pour cette 
sorte d'académie, qui, ayant entrepris, en haine de ce qui lui 

1. Celle du P. Bourgoing, 4 décembre 1662. 

2. 1660 à 1668. 

3. La Thébaïde est de 1664, Alexandre de i665, Andromaque 
de 1667. 

4. En 1639, avec les Précieuses ridicules. 

5. Mort en i654. — 6. Mort eu 1648. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxvh 

semblait trivial, de dévulgariser l'csjirit et le langage, fit la 
faute de de'passer le but et d'exagérer la réforme. Mme de 
Longueville, au temps où elle était encore Mlle de Bourbon 
avait paru dans ce salon littéraire'; la Rochefoucauld lui- 
même l'avait traversé à dix-huit ans, à côté du futur duc 
de Montausier, âgé de vingt et un ans. Puis les guerres ci- 
viles de la Régence étaient venues suspendre ces réunions. 
Les gentilshommes, encouragés par les belles alcovistes^ étaient 
allés tirer l'épée pour ou contre la cour ; dès lors, « le temps 
de la bonne Régence » était fini^. La belle Julie elle-même 
avait quitté Paris pour suivre son mari M. de Montausier 
dans son gouvernement d'Angoumois. Après la Fronde, l'hôtel 
de Rambouillet rouvrit ses portes, mais sans retrouver sa 
vogue et son éclat; il s'était d'ailleurs formé, à côté du cercle 
de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, des cénacles imitateurs 
qui outraient malheureusement les défauts de la société mère, 
sans en garder les qualités; le purisme y devint de l'affec- 
tation, et le bon air de la minauderie. La province, de tout 
temps en retard , eut ses ruelles, juste au moment où les 
ruelles devenaient de plus en plus « précieuses » et même 
« ridicules ». Ce sont ces sociétés d'admiration mutuelle, c'est 
cette « préciosité « en quelque sorte de reflet que raille Molière 
dès 1659, dans sa célèbre comédie. A Paris, la plupart des 
chevaliers et des suivantes à' Jrthénice tenaient salon à leur 
tour, Mlle de Scudéry, Mademoiselle de Montpensier, Mmes de 
Sablé, de la Fayette, de Sévigné. La Rochefoucauld est l'hôte 
le plus assidu et le plus fêté de ces nouvelles réunions, où il a, 
tour à tour, deux femmes pour Egéries ^, d'abord Mme de Sa- 

1. Voyez V. Cousin, la Jeunesse de Mme de Longueville^ 7e édi- 
tion, p. i47-i5i. 

2. On connaît les vers de Saint-Evremond : 

J'ai vu le temps de la bonne Régence, 
Temjjs où régnolt une heureuse abondance. 
Temps où la \-ille aussi bien que la cour 
Ne resplroient que les jeux de l'amour. 
(Epitre à Ninon de FEnclos^ OEuvres mêlées de Saint- 
Évremond^ édition de M. Giraud, tome II, p. SSg.) 

3. « On pourrait donner à chacune des quatre périodes de la vie 
de M. de la Rochefoucauld le nom d'une femme, comme Héro- 



Lxviii XOTICE BIOGRAPHIQUE 

blé, la Parthénie du Grand Cjrrus^ dans le salon de hujuelle 
il fait ou trouve en grande partie ses Maximes^ puis la com- 
tesse de la Fayette, auprès de laquelle il les revoit et les cor- 
rige dans une intimité' de quinze anne'es. 

Dès iôSq, la marquise de Sablé, atteinte de cette mélancolie 
janséniste qui s'emparait, comme une sorte de pieuse conta- 
gion, des grandes dames du temps, avait quitté la place Royale, 
où elle recevait l'élite de la société lettrée, pour se retirer au 
faubourg Saint- Jacques, a. Port-Royal de Paris, dans un corps de 
logis qu'elle s'était fait bâtir, « à la fois séparé du monastère, 
et renfermé dans son enceinte*. » Là elle sut mêler agréable- 
ment les devoirs du monde à ceux de la piété. A part certains 
accès, certaines vapeurs soudaines de dévotion claustrale*, on 
peut dire qu'elle ne tenait d'abord qu'à demi à l'austère maison : 
son esprit, comme sa demeure, avait fenêtres donnant sur la 
communauté, mais porte ouverte sur le monde. La marquise pa- 
raît n'avoir rien changé, dans sa retraite, aux délices vantées de 
sa table : elle avait beau faire, disait ce spirituel bossu Pisani, le 
diable ne voulait point sortir de chez elle : « il s'était retranché 
dans la cuisine'. » Mme de Sablé, née avec le siècle, n'avait 

dote donne à chacun de ses livres le nom d'une muse. » (Sainte- 
Beuve, Portraits de femmes, édition de i845, p. 262, dans l'article 
LA RocHEFoucAiTLD. placé à la suite de celui de Mme de la Fayette, 
et publié d'abord dans la Revue des Deux Mondes de janvier 1840.) 

1. V. Cousin, Madame de Sablé ^ 3<^ édition, p. loo. 

2. Ses amis se plaignent souvent soit de son silence, soit de n'être 
pas admis auprès d'elle : voyez, au tome III, les lettres 66, 69, 78, 79. 

3. Les portefeuilles manuscrits du docteur Vallaut (Bibliothè- 
que nationale, Fr. 17044-17037), qui fut, ou le sait, le médecin et 
le secrétaire de ]\Ime de Sablé, sont pleins de détails curieux à cet 
égard. La marquise tenait école de cuisine et de drogueries fines; 
elle échangeait avec ses amis toutes sortes de secrets culinaires et 
de recettes pharmaceutiques; tantôt il s'agit d'un hydromel, « aussi 
bon, dit Vallant, que le meilleur vin d'Espagne, » tantôt d'iuie pom- 
made, d'ime pâte, d'une marmelade, ou d'une omelette singuliè- 
rement compliquée; on trouve aussi des instructions sur la façon 
de mariner le mieux possible un aloyau ou une poitrine de mou- 
ton; puis un mémoire en deux pages in-folio, « sur les moyens de 
tenir le ventre libre, » etc. Voyez lesdits portefeuilles, entre autres, 
tome IV, fcl. 171, 177, 817 ; tome IX, fol. So, 299, 804. — Or la 



/ 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxix 

j)i)int trempé dans la Fronde'; c'était, avant tout, un esprit sain, 
exempt de chimères, sans inclinations héroïques et d'un équi- 
libre parfait ; une puriste, du reste : à cela seul on s'aj)crccvait 
qu'elle avait jadis fréquenté l'hôtel de Rambouillet. Qui donc 
n'y avait point fait son stage de belles-lettres? Mme de Scvigné 
elle-même ne se souvenait-elle pas en souriant d'avoir été une 
[M'écieuse? Le salon de Mme de Sablé offrait donc le charme 
d'un coin neutre, d'un terrain de conciliation, où le mérite per- 
sonnel était tout. Dans ce milieu choisi, la Rochefoucauld, sans 
y penser, pour ainsi dire, se fît homme de lettres. 

« J'écris bien en prose, je fais bien en vers-, dit-il (ci-après, 
p. 8) dans son Portrait fa/t par lu/'-mé/ne^ dont nous parlerons 
tout à l'heure, et si j'étois sensible à la gloire qui vient de ce 
côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrois m'acquérir 
assez de réputation. » La gloire du prosateur repose sur les 
plus solides fondements; nous avions espéré pouvoir aussi don- 
ner à nos lecteurs le moyen d'aj)précier sinon le poète éininent, 
au moins l'habile versificateur. Nous savions qu'un recueil manu- 
scrit de pièces de vers portant le mmî de la Rochefoucauld était 
aux mains d'un érudit qui se:proposait d'en faire l'objet d'un 
sérieux examen ; il nous avait, nous pouvons dire, promis de 
publier dans notre Collection, comme annexe aux OEuvrcs^ le 
fruit de son travail, accomj)agné des pièces qu'il jugerait au- 
thentiques. Nous avons en vain attendu plusieurs années ; nous 
n'avons pas même pu voir le manuscrit, savoir d'où il venait, 
si c'était celui où M. Charavay avait reconnu l'écriture du duc, 
le recueil de poésies mentionné par Cousin dans son histoire 
de Madame de Sablé^^ et que M. Ed. de Barthélémy croit 
être le volume C disparu, nous dit-il, de la bibliothèque de 

Rochefoucauld, comme bien des goutteux, dit-on, était très-friand 
(voyez, dans notre tome III, p. 148-164, les lettres 65, 69, 70 et 
74); la bête en lui, non moins que l'esprit, trouvait son compte 
dans l'hospitalière maison du faubourg Saint-Jacques. 

1. Voyez Madame de Sablé ^ chapitre m. 

2. Nous ne trouvons dans les Lettres à rapprocher de ces 
mots : en vers, qu'un passage de la 54"^, à Esprit, dont on peut in - 
duire qu'il est auteur d'un livret d'opéra, qu'il communique à 
celui-ci et à 3Ime de Sablé, pour eu avoir leur avis. 

3. Page 146, note i. , 



Lxx NOTICE BIOGRAPHIQUE 

laRoche-Guyon*. Le lecteur partagera nos regrets, qu'il e'tail 
de notre devoir de lui exprimer : non jDas que dans ce myste'- 
rieux recueil, s'il est vraiment de la Rochefoucauld, on puisse 
s'attendre à trouver la verve et le souffle poétiques ; mais il eût 
été, en tout cas, curieux de voir si notre auteur mettait dans 
sa versification ces qualités délicates de style et ce souci mi- 
nutieux de la forme par lesquels se distinguent les Maximes. 

C'était alors le plus beau moment de cette littérature aimable 
et facile qui, née à l'hôtel de Rambouillet, se développa, côte 
à côte, avec les romans de longue haleine mis à la mode par 
d'Urfé ', Chez la belle Arthénice, c'était de petits vers, de son- 
nets, de rondeaux, de quatrains que les beaux esprits fai- 
saient assaut. Parfois on rédigeait en foi-me de roman des his- 
toires véritables du temps '. Ailleurs, au Luxembourg, chez 
Mademoiselle de Montpensier, on cultivait le genre des Por- 
traits. La Rochefoucauld, qui fréquenta aussi ce salon, s'y 
peignit lui-même en passant*. Enfin, chez Mme de Sablé, on 
jouait aux sentences et maximes^ et c'est là qu'à force, en quel- 
que sorte, de se piquer au jeu, notre auteur a fait le beau livre 
que l'on connaît. « Otez la société du Luxembourg, dit avec 
raison Cousin, et les Divers Portraits de Mademoiselle, vous 
n'auriez jamais eu le Portrait de la Rochefoucauld par lui- 
même; de même, ôtez la société de Mme de Sablé et la pas- 
sion des sentences et des pensées qui y régnait, jamais la Ro- 
chefoucauld n'eût songé ni à composer ni à publier son livre*. » 

Cela est vrai, et l'illustre fortune de ce livre des Maximes 
n'en doit pas faire oublier l'origine un peu frivole. En littéra- 
ture comme en politique, la Rochefoucauld, esprit vif, éveillé, 
ingénieux, est homme d'occasion, n'a ni l'attaque ni l'initiative; 
il vient ici à la suite d'une femme, et d'un écrivain de troi- 

1. OEuvres inédites de la Rochefoucauld, Préface^ p. 7 et 8. 

2. iSAstrée^ 16 10. 

3. Voyez, au chapitre m de la Jeunesse de Mme de Longueville^ 
[). 237-265, Y Histoire d'Jgésllan et d^Ismén'ie. 

4. Portrait du duc de la Rochefoucauld fait par lui-même^ publié 
en iGSg, dans un recueil intitulé : Recueil des portraits et éloges en 
vers et en prose : voyez ci-après (p. i-ii) ce portrait et la notice qui 
le précède. 

5. Madame de Sablé ^ a'' édition, p. iZ-j. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxi 

sième ordre, Mme de Sable et Jacques Esprit* ; mais cette fois 
du moins, plus heureux et plus habile que dans les intrigues de 
la Fronde, il ne tarde pas à devancer ses guides, à prendre le 
pas, et, dès qu'il l'a pris, il le garde. Imitateur quant au genre, 
n'ayant pas même toujours le mérite de l'ide'e, il a celui de la 
mise en œuvre ; avec un talent merveilleux, il travaille et cisèle 
la matière légère que parfois d'autres lui ont fournie : in tenui 
labor, at tennis non gloria"^^ et, chose rare en tous les temps, 
d'un succès de salon et de ruelles il se fait un titre de gloire 
que le temps a confirmé. 

Il serait oiseux de revenir en détail sur la façon dont furent 
composées les Maximes de la Rochefoucauld ; c'est un chapitre 
de notre histoire littéraire aujourd'hui connu de tout le monde, 
et que chacun peut reconstruire à l'aide du recueil de lettres 
publié dans le tome III de notre édition. Un sujet de sentence, 
mis sur le tapis, soit chez le duc', soit chez Mme de Sablé, 
dans son salon du faubourg Saint-Jacques, était discuté en 
petit comité ; chacun donnait son mot, son avis ; le travail se 
continuait même par lettres, comme le prouve la correspon- 
dance de la Rochefoucauld*. Pour ce dernier, cette sorte de 
critique à la ronde était la pierre de touche ; le goût sûr de 

1. L'année même de la mort de Mme de Sablé (1678), on pu- 
blia un petit recueil de ses Maximes et Pensées diverses : « C'est plus 
judicieux que piquant, dit Sainte-Beuve; le tour y manque, ou 
du moins n'y est pas excellent. Ce sont des épreuves d'essai : la 
Rochefoucauld seul a la médaille parfaite. » i^Port-Rojal^ tome V, 
p. 69.) — Le livre d'Esprit a pour titre : la Fausseté des vertus liu- 
maines^ 1 vol. in-12, Paris, 1677-1678. 

2. Virgile, Géorg'icjues^ livre IV, vers 6. 

3. Il logeait à la fin de sa vie, comme nous le voyons par son 
acte de décès (ci-après, p. xcii, note 4), et sans doiUe habita dans 
ses dernières années, rue de Seine, dans l'ancien hôtel de Lian- 
court, devenu l'hôtel de la Rochefoucauld en 1674, à la mort de 
son oncle maternel, Roger du Plessis (voyez notre tome III, 
p. 16, note i), qui eut pour unique héritière sa petite-fille, mariée, 
en 1659, à François VII, fils de notre auteur : voyez ci-aj^rès 
V appendice vi (p. ex). 

4. On voit dans le tome XIII, fol. 122, des Portefeuilles de Fallant^ 
qu'il y avait comme un greffier de ces sentences ; à la fin d'une copie 
de lettre, non signée, se lisent ces mots : «Je vous supplie. Madame, 



i.xxit NOTICE BIOGRAPHIQUE 

.Mme de Sable' la rendait très-propre à cette entremise litte'- 
raire ; mais, il ne faut pas s'y tromper, lorsque la sentence, 
après avoir couru les salons et les alcôves, revenait à la Roche- 
foucauld, celui-ci, par un dernier tour de main, lui imprimait 
d('linitivemcnt la marcpie proj)re de son style et de son humeur. 
« Il y a, lisons-nous dans le Grand Cyrus^^ un biais de dire 
les choses qui leur donne un nouveau prix; » c'est par ce biais, 
dans la bonne acception du mot, que triomphait le noble écri- 
vain. Formé non par l'étude, mais par l'expérience des intri- 
gues, il mit tout de suite dans son style ces facultés de finesse un 
peu subtile et de réflexion laborieuse, cet art poussé jusqu'à 
l'artifice, qu'il avait en vain déployés pour sa fortune poli- 
tique. Ces maximes cherchées, trouvées, élaborées une à une, 
allaient merveilleusement à son esprit indolent et mélancolique, 
qui avait une admii'able pénétration, mais qui, ce semble, man- 
quait d'étendue, qui excellait dans le détail, mais que nous 
ne voyons apte à rien concevoir d'ensemble. N'avoir à la fois 
qu'une seule idée, qu'on tourne et retourne en tous sens, 
arriver par ce labeur patient, qui, au fond, est plaisir plus 
encore que labeur, à ce qu'on appelait le grand fin ^ le fin du 
fin : quelle manière douce et commode d'être occupé, très- 
occupé même, au hasard et au jour le jour, pour un homme 
qui, de sa vie, n'avait eu dans sa conduite ni plan ni méthode ! 
quelle occasion aussi de se soulager des mécomptes subis, de 
calomnier les hommes pour se venger de ne les avoir pu gou- 
verner, d'ôter les masques enfin et de faire voir ces dessous 
de cartes dont parle Mme de Sévigné ^ ! 

Il y avait bien six ou sept ans que la Rochefoucauld tra- 
vaillait à ses Maximes^ lorsqu'il se résolut à les publier. Elles 
parurent en i665, la même année que les Contes de la Fon- 
taine. On sait qu'à ce moment solennel de la mise au jour, il y 
eut, sous la présidence de Mme de Sablé, une dernière consul- 
tation des beaux esprits des deux sexes : la comtesse de Maure, 
la princesse de Guémené, la duchesse de Liancourt, Mme de 

de vouloir bien donner à celui qui a le greffe de nos sentences co- 
pie de celles que je vous envoie, en cas que vous les approuviez. » 

I. Tome X, livre II, p. 892. 

■X. Lettre du 24 juillet lôyS, tome III, p. 522. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxiii 

Schonberg, Eléonore de Rohan, et iMmc de la Fayette s'ex- 
])j-imèrent sur l'ouvrage avec plus ou moins de franchise et de 
vivacité ^ Les hommes, en général, approuvaient; mais les 
femmes se trouvaient prises au dépourvu. Tant cpie les Maximes 
avaient été colportées de bouche en bouche et la porte close, 
toutes les belles amies de l'auteur les avaient goûtées sans tro]) 
de scrupule ; mais c'est une terrible chose qu'un livre imprimé ; 
on découvrit tout à coup, et non sans raison, bien des pensées 
scabreuses dans ces sentences qui désormais allaient courir 
librement le monde. Le moyen que ces grandes dames mis- 
sent ou parussent mettre leur visa à certaines maximes sur 
l'honnêteté et la chasteté des femmes, telles que la 204'' et 
la 2o5% qui sont dans le manuscrit autographe, se trouvent 
déjà dans la \ "■* édition et ont dû leur être communiquées ^ ? 
De là, dès cette première épreuve, dans ce tribunal intime, 
une pluie de critiques et de réfutations; l'ouvrage ayant ét('; 
composé, préparé du moins, en commun, on craignait de se 
voir compromis dans une sorte de complicité avec l'auteur. 
Heureusement les Maximes n'en furent pas moins imprimées, 
mises en vente, et eurent, en peu d'années, un grand nombre 
d'éditions, que la Rochefoucauld revit avec soin. A vrai dire, 
il passa le reste de ses jours à perfectionner et à refaire son 
œuvre ; il se concentra tout entier dans ce livre, je ne dirai 
pas le ]}lus vrai, le plus confirmé par l'universelle expérience 
humaine, mais le plus éprouvé et, si l'on veut me permettre 
cette expression, le plus vécu qui fut jamais. Les Maximes^ en 
effet, ce sont encore des Mémoires^ mais des Mémoires ha- 
chés menu. Sous la gravité épigramraatique du trait tient sou- 
vent tout un épisode de l'histoire d'une âme, et la confidence 
est d'autant jjIus intime et précieuse qu'elle semble être mieux 
couverte sous l'ajjparente généralité de l'idée. Ce livre, c'est 
là son charme et aussi son défaut, n'est qu'une suite d'obser- 
vations particulières, l'œuvre, comme dit Sainte-Beuve, d' « un 

1. \ oyez ci-aprrs, à la fin du tome I, p. S-i-Syg, les Jugements 
des contemporains sur les Maximes. 

2. Voyez ci-après, aux pages 1 1 1 et 112, et à lu note i de lu 
page 112. Nous ne parlons pas de la maxime 36j (p. lyS), bien 
moins respectueuse encore; elle n'a paru que dans la 4« édition. 



Lxxiv NOTICE BIOGRAPHIQUE 

grand observateur positif; » une re'union de souvenirs et 
d'impressions individuelles, érigées en vérités absolues, ou 
faussées, di'naturées d'une autre manière, par les exigences 
d'un badinage de salon. La Rochefoucauld n'y peint pas 
l'homme en général, comme Pascal^, mais seulement la cour 
et la ville ; sous mainte maxime se place, comme de lui-même, 
un nom propre, et la clef, pour une bonne partie de l'ouvrage, 
est facile à faire. Ces sentences sont vraies, si l'on veut, mais 
d'une vérité passagère et étroite, qui ne dépasse pas tel mo- 
ment et tel personnage. Se laisser prendre à cet air de géné- 
ralité que la Rochefoucauld a donné à ses Maximes ^ ce serait 
aller au delà des vues qu'avait et avouait l'auteur lui-même. 
Si son expérience et ses rancunes y ont souvent déposé des 
opinions malignement acquises sur les hommes et les choses, 
il arrive souvent aussi que chez lui l'artiste, le bel esprit sa- 
crifie la vérité à la saillie. Otez les ciselures du style et l'ap- 
pareil laborieux de profondeur, que reste-t-il en beaucoup 
d'endroits? un fond banal et commun. Otez l'écrivain, que de- 
meure-t-il du penseur? un homme qui a découvert la malice 
des singes et le venin des serpents. Son originalité n'est guère 
que d'avoir retrouvé ou mis partout cette malice et ce venin. 
Le public du temps ne s'y est pas trompé : dans ces sentences 
absolues et tranchantes, dans cette théorie tout d'une pièce, 
il n'a vu qu'une forme piquante et paradoxale sur une matière 
assez indifférente en soi ; ce qu'il y avait pourtant de sérieux 
dans l'œuvre, c'était le dépit dont, après tout, la Rochefou- 
cauld, plein d'une « amertume sans mélange^, « s'était ainsi 
soulagé. 

Peu à peu, les relations, d'abord très-suivies, devinrent plus 
rares entre Mme de Sablé et la Rochefoucauld ; l'étroite 
liaison de la marquise avec Mme de Longueville, rattachée à 
Port-Royal par sa pénitence, contribua sans doute à éloigner 
le duc de la compagnie du faubourg Samt- Jacques. Vers la fin 
de l'année i665, la Rochefoucauld, qui n'avait eu jusqu'alors 
qu'un commerce de politesse avec Mme de la Fayette, se rap- 

I. Port-Royal^ tome III, p. 238. 

a. Voyez ibidem^ p. 427 et suivantes. 

3. Ibidem^ tome I, p. 408. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxv 

proche d'elle de plus en plus, et, en i665, 1666, l'intimité 
semble être complète. Sainte-Reuve, dans son article sur 
Mme de la Fayette', a de'duit cette date de i6G5, 1666, d'une 
lettre écrite par elle à Mme de Sablé, qu'il avait trouvée à 
la Bibliothèque royale ^. On voit par cette lettre, dit-il, 
« que vers le temps de la publication des Maximes (i665), et 
lors de la première entrée dans le monde du comte de Saint- 
Paul [le second fils de Mme de Longueville^ dont notre duc pas- 
sait aux yeux de tous pour être le père)^ il était bruit de cette 
liaison [devenue intime).... comme d'une chose assez récem- 
ment établie. Or la publication des Maximes et l'entrée du 
comte de Saint-Paul dans le monde, en la rapportant à l'âge 
de seize ou dix-sept ans (// était né le 28 janvier 1649), con- 
cordent juste et donnent l'année i665 ou 1666, « Segrais nous 
dit', et, après lui, Auger*et Petitot^, que « leur amitié a duré 
vingt-cinq ans, >3 ce qui la fait remonter dix ans plus haut, à 
i655, puisque la Rochefoucauld mourut en 1680. Les deux 
témoignages ne nous paraissent pas précisément contradic- 
toires : de bonnes et amicales relations ont pu exister dès 
i655, c'est-à-dire dès le temps même du mariage de Mme de 
la Fayette; mais l'intimité plus étroite, donnant lieu aux dits^ 



1. Cet article, publié dans la Revue des Deux Mondes du i"' sep- 
tembre i836, a été inséré dans le recueil intitulé Portraits de 
femmes; l'endroit auquel nous renvoyons se trouve aux pages 
624-526 de la Revue^ et aux pages 235-238 de l'édition de i845 
dudit recueil de Portraits. 

2. Nous donnons cette lettre, ci-api-îs, à V appendice vu (p. cxi), 
et M. Gilbert a cité (p. 374 et 376) des extraits de deux autres 
lettres qui confirment, croyons-nous, la conjecture de Sainte- 
Beuve. L'illustre critique se trompait toutefois, comme nous le 
dirons, quand il croyait avoir le premier découvert cette pièce, 

3. Segraisiana (1722), p. 102. 

4. Notice sur la vie et les ouvrages de Mme de la Fayette^ p. vi, en 
tête des OEuvres, 1804. 

5. Collection des Mémoires^ 2^° série, tome LXIV, Notice sur 
Mme de la Fayette^ -p. 342, — Le texte de Petitot fixe bien, comme 
nous le disons, le commencement de la liaison à i655; mais, en 
note, une curieuse faute d'impression substitue à cette date la nôtre, 
i665. 



Lxxvi NOTICE BIOGRAPHIQUE 

comme parle la lettre, aux propos du monde *, est postérieure 
de dix amie'es. 

La comtesse, marie'e en i655, était veuve : depuis combien 
d'années? nous ne le savons pas au juste; mais le plus jeune 
de ses fils était né en i65y. Elle habitait rue de Vaugirai'd, en 
face du petit Luxembourg, un charmant hôtel avec un jardin 
où il y avait « un jet d'eau, un petit cabinet couvert,... le 
plus joli petit lieu du monde pour respirer à Paris ^. » Là se 
rencontrait une docte et spirituelle société : Iluet, la Fontaine, 
Ménage, Mme de Sévigné, Segrais, la Rochefoucauld, parfois 
Monsieur le Prince, « le héros, » dont elle était « si amie, » 
nous dit Saint-Simon*, et qui demeurait dans le voisinage. 
Mme de la Fayette avait toutes les qualités du rôle qu'elle 
remplit si assidûment auprès de l'auteur des Maximes : plus 

1. Et ces propos ne ménageaient pas tous la vertu de la com- 
tesse. Un contemporain, le sieur Guillard, écrit, en 1689, dans un 
article de ses Généalogies'^^ que Ton a « fait de petites railleries 
d'elle parce qu'elle soiiffroit avec plaisir l'attache que le feu duc 
de la Rochefoucauld avoit pour elle. » La médisance est moins 
polie dans une chanson du temps*, où Mme de la Fayette est dési- 
gnée sous le nom de la nymphe Sagïette et son ami sous celui du 
berger Foucault ; Petitot (tome LXIV, p. 34'-, note 2) en cite quel- 
ques lignes auxquelles le nom propre très-significatif de Saucourt 
{Soyecourt) donne un sens fort clair et fort libre. 

2. Mme de Sév'tgné^ lettre du 24 juillet 1676, tome IV , p. 542. 
— Mme de la Fayette était fille d'Aymar de la Vergne, maréchal 
de camp. C'est lui sans doute que la Topographie historique du vieux 
Paris, de MM. Berty et Tisserand (région du Bourg Saint-Germain, 
p. 328), désigne par ce nom : « le sieur de la Vergne, » comme 
ayant acheté des religieuses du Calvaire, en 1640 (sa fille avait 
alors six ans, et quatorze ou quinze quand elle le perdit), une 
partie d'un grand jardin faisant le coin occidental de la rue Férou. 
L'acte de décès de Mme de la Fayette dit bien que son hôtel, où 
elle mourut en ifigS, était « rue de A augirard, proche la rue 
Férou » : voyez le Dictionnaire de Jal^ p. 720 et 721. 

3. Mémoires de Saint-Simon^ édition de 1873, tome IV, p. 397. — 
Voyez la lettre de Mme de Sévigné du 29 juillet 1 676, tome IV, p. 549- 

<• Bibliothèque nationale, Fonds Gaignières. Fr. 25 187, p. 3o. Publié dans 
le Cabinet historique^ tome lY, l858, \>- 212. 
' Chansonnier, Fr. 12639, p. 177. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxvii 

de solidité que d'éclat, plus de fond sensé que de vivacité d'es- 
prit, une merveilleuse tendresse d'âme unie à « cette divine 
raison, « que Mme de Sévigné nomme * « sa qualité princi- 
pale. » Elle savait le latin presque aussi bien que Ménage et 
le P. Rapin, qui le lui avaient appris: mais elle n'en faisait 
point parade, afin de ne pas attirer sur elle la jalousie des 
autres femmes. C'était, en outre, une femme d'affaires, ayant 
l'entente des procès*; son es])rit était grand, mais « elle avoit, 
nous dit Segrais', le jugement au-dessus de son esprit; elle 
aimoit le vrai en toutes choses et sans dissimulation. C'est ce 
qui a fait dire à M, de la Rochefoucauld qu'elle étoit \>raie'^, 
façon de parler dont il est auteur et qui est assez en usage, n 
Née en i633 ou i634, elle devait, d'après ce que nous 
venons de dire, avoir trente-deux ou trente-trois ans quand la 
Rochefoucauld, âgé, lui, de cinquante-deux ou cinquante-trois 
s'abrita définitivement sous son aile. Il semjjle toutefois que 
l'ancien Frondeur ait eu, à ce moment même, un vague re- 
tour et comme une secousse passagère d'ambition. Nous sa- 
vons en effet ^ qu'il brigua, vers i665, la charge de gouver- 

1. Lettre (lu 3 juin i6ij3, tome X, p. io8. 

2. « Mme de la Fayette, qui s'eiitendoit en toutes choses sans 
ostentation, s'entendoit aussi en procès, et ce fut elle qui empê- 
cha que M. de la Rochefoucauld ne perdît le plus beau de ses 
biens, lui ayant fourni les moyens de prouver qu'ils étoient substi- 
tués. » {Segra'isiana, p. 102.) — Gourville,qui eut avec elle quelques 
aigres démêlés (voyez ci-après, p. lxxxi), notamment à propos de 
la capitainerie de Saiut-Maur, et qui, par suite peut-être, la goûte 
beaucoup moins que ne fait Segrais, dit dans ses Mémoires (p. 439) 
qu'elle « présumoit extrêmement de son esprit, » puis ajoute 
malignement : « l.lle passoit ordinairement deux heures rie la ma- 
tinée à entretenir commerce avec tous ceux qui pouvoient lui être 
bons à quelque chose, et à faire des reproches à ceux qui ne la 
voyoient pas aussi souvent qu'elle le desiroit, pour les tenir tous 
sous sa main, pourvoir à quel usage elle les pouvoit mettre chaque 
jour. » 

3. Segraisiana^ p. 45. 

4. Voyez, dans le Lexique de Mme de Serlgné, à l'article Vrai, 
divers exemples de ce mot appliqué ainsi à des personnes. 

5. Voyez, au tome III, p. i85, la lettre 87, à 3Ime de Sablé. — 
M. Ch. Dreyss, dans son introduction aux Mémoires de Louis XIV 



Lxxviii NOTICE BIOGRAPHIQUE 

neur du Dauphin, laquelle fut donnée, en 1668, au duc de 
Montausier. Deux ans après, il se l'end à l'arme'e, comme sim- 
ple volontaire*, et, malgré la goutte qui le tourmente, il est 
au camp devant Lille. Au retour, le R.oi lui fait un gracieux 
accueil ; mais, quelles qu'eussent été peut-être ses secrètes es- 
pérances, cette reprise de bon vouloir ne profita, pour le 
moment, qu'à un de ses fils, le troisième, qui fut pourvu de 
l'abbaye de Fondfroide^. La Rochefoucauld se console, avec 
une philosophie quelque peu mélancolique, de ne pas mieux 
reconquérir la royale faveur : « Je suis venu ici [au camp)^ 
écrit-il au comte de Guitaut, et on me traite assez bien. » Il 
trouvait un doux dédommagement dans l'affection toujours 
croissante de Mme de la Fayette, qui était pour lui ce que 
Mme de Maintenon ne fut pas toujours pour Louis XIV vieil- 
lissant: elle l'éclairait en le calmant. Bien qu'elle fût « quelque- 
fois lasse de la même chose ^, » elle ne se lassa jamais de cette 
douce occupation ; la Rochefoucauld conserva jusqu'au bout, 
chez elle, la bonne place auprès du fojer. Ce fut entre eux 
un échange touchant de protection affectueuse et de recon- 
naissance attendrie, une de ces amitiés mixtes que rien n'al- 
tère. Faits pour se plaire, se goûter, se comprendre, même à 
demi-mot, ils se laissèrent aller de tout cœur à ce charmant 
commerce, qui devint bientôt aussi nécessaire à l'un qu'à 
l'autre''. Tous deux avaient horreur du ridicule, de ce ridicule 
des vieilles gens, dont parlent certaines maximes'^. Mme de 
la Fayette, dont nous venons de dire l'âge au début de cette 
amitié, croyait-elle, comme son héroïne la princesse de Clèves, 
qu'une femme ne peut être aimée, passé vingt-cinq ans®? La 
Rochefoucauld s'imaginait-il, de son côté, avoir mis d'avance 

(tome I, p. Lxx-Lxxiii), insiste sur le peu de vocation de l'auteur 
des Masimès pour de telles fonctions. 

1. Voyez, au tome III, p. 194-196, la lettre 94, à Guitaut, du 
ao août 1667. 

2. Il prit le nom d'abbé de Marcillac ; auparavant il se nom- 
mait, nous dit son père, M. d'Anvllle : voyez la même lettre 94. 

3. Ih'idem^ lettre du 6 mars 1671, tome II, p. 97. 

4. Hlme de Séi-igné^ lettre du 17 mars 1680, tome VI, p. 3i2. 

5. Voyez les maximes 408, 4^8. 

6. Voyez la Princesse de Clcves (1678), tome I, p. 120. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxix 

entre elle et lui une bai-ricre suffisante par le livre des 
Maximes j ce froid et refroidissant testament d'une âme à ja- 
mais désenchante'e? En tont cas, ils paraissent s'être engagés 
l'un avec l'autre sur une sorte de convention tacite, propre à 
« couper les ailes à l'amour*, » tout en laissant son plein essor 
à l'esprit. Jusqu'à quel point cette clause délicate fut-elle ob- 
servée? Ces longues conversations, ces fines analyses morales 
oh. se mêlaient et se délectaient ces deux âmes d'élite, n'abou- 
tirent-elles qu'à des développements littéraires bons à tran- 
scrire sur le jiapier? Ne prit-on rien pour soi de ces beaux 
sentiments qu'on prêtait aux personnages de romans ? Nul ne 
le sait; nul peut-être n'a le droit de s'en enquérir, car nous 
sommes ici en présence d'une de ces liaisons nol)les et tou- 
chantes que la postérité est tenue de respecter comme l'a fait 
l'élite des contemporains. 

Grâce à Mme de la Fayette, la Rochefoucauld, cet homme 
jadis si inconséquent, si aventureux dans la conduite, devient 
un modèle de sagesse et de sens rassis. A vrai dire, est tou- 
jours mélancolique; mais sa mélancolie n'a rien de morose : 
c'est le misanthrope le plus serviahle et le plus honnête homme 
qui se puisse voir^. Cette politesse accomplie, qu'on avait tou- 
jours admirée en lui, s'est affinée davantage encore au contact 
des femmes et dans l'atmosphcre des salons ; une plaisanterie 
de bon ton assaisonne tous ses entretiens. Amoureux, par-dessus 
tout, de considération, comme au temps de ses chevauchées 
ambitieuses, il gagne et retient les âmes sans effort. Il y a jieu 
d'hommes dont le commerce soit aussi sûr; tel on l'a trouvé 
la veille, tel on le retrouve le lendemain, et ce qu'on est une 
fois dans sa maison, on l'y es-t toujours. Aussi est-il la figure 
avenante et recherchée dans ce petit cercle choisi qui se rassem- 
blait tour à tour à l'hôtel de Liancourt, ou rue de Yaugirard, 

1. Expression de Mlle de Scudéry dans une lettre à Biissy, du 
6 décembre ifîjS : voyez la Correspondance de Bitssj^ édition La- 
lanne, tome III, p. ii6. 

2. « Je n'ai jamais vu, dit Mme de Sévigné (3i janvier 1680, 
tome VI, p. sSa), un homme si obligeant ni plus aimable, dans l'en- 
vie qu'il a de dire des choses agréables. » — Et ailleurs (22 août 
1675, tome IV, p. 81) : « Demandez à la Garde: il vous dira s'il 
y a un plus honnête homme à la cour et moins corrom])xi. » 



Lxxx NOTICE BIOGRAPHIQUE 

au fond Je cette plaisante maison dont nous avons parlé. Ce 
n'était pas là un cénacle avant tout aristocratique, avec grande 
vue sur le dehors, comme l'ancien hôtel de Ramhouillet ; on 
vivait surtout pour soi dans cette compagnie où assidûment 
Mme de Sévigné apportait sa charmante et féconde vivacité, 
Mme de la Fayette sa douceur attentive et sa raison un peu 
sentencieuse, Segrais sa gracieuse rectitude d'esprit, Mme de 
Thiangcs sa beauté. Parfois le cercle s'élargissait : Corneille, 
Boileau, la Fontaine, Molière venaient s'y joindre. Tantôt c'était 
l'auteur du Cid qui lisait chez la Rochefoucauld sa tragédie de 
Pulchérie^-^ tantôt c'était Molière qui y donnait lecture de sa 
comédie des Femmes savantes ^^ avant de lui faire affronter la 
scène du Palais-Royal. 

Ainsi les auteurs les plus célèbres prisaient fort l'approba- 
tion de la Rochefoucaud. Il était devenu comme un oracle du 
bon goût; il suggérait des sujets d'apologue à la Fontaine, qui 
lui dédiait deux de ses fables les plus jolies'. En de certains 
jours, le petit cénacle dînait chez l'évêque du Mans, M. de 
Beaumanoir, ou chez la bonne marquise d'Huxelles, ou chez 
Mme de Lavardin, on Almp de Sévigné lisait les lettres de 
Mme de Grignan sa lille, qui avait inspiré à la Rochefoucauld 
une affection véritable. D'autres fois on allait à la comédie, 
ou s'amuser, à la foire, des exhibitions curieuses*; ou bien on 
se rencontrait, on se rendait ensemble à Saint-Maur, dans 
cette jolie maison du prince de Condé, oîi nous savons que 
Boileau lut son .ïrt poétique'' ; l'industrieux Gourville, qui, 
depuis 1669, appartenait aux Coudés'^, y faisait, au besoin, 

1. Mme de Sévtgnc, tome II, p. 470, lettre du i5 janvier 1672. 

2. Ibidem^ p. 5i5, lettre du i" mars 1672. 

3. L'Homme et son image; les Lapins : voyez ci-après, p. 899 
et 400. 

4. Mme de Sévigné^ lettre du i3 mars 1671, tome II, p. 104. 
— Sur Taffection de la Rochefoucauld pour Mme de Griguan, 
rintérêt qu'il semblait lui porter, voyez particulièrement les lettres 
du lei", du 17 et du 22 avril 1671, tome II, p. 187, p. 176 et 
p. 180; et celles du 16 mai 1672, tome III, p. 73 et 74; du 6 no- 
vembre 1673, iAiV/em, p. 164 ; et du 26 mars 1680, tome VI, p. 328. 

5. Lettre du i5 décembre 1673, tome III, p. 3i5 et 3 16. 

6. Voyez les Mémoires de Gourville^ p. 40* et 4o3. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxxi 

« avec un coup de baguette,.., sortir de terre » d'admirables 
soupers'. 

A Saint-Maur se rattachent quekpies pages des Mèmnives 
(le Gourville'^ , vraiment plaisantes à lire, et où revient plu- 
sieurs fois le nom de notre duc. Ce sont celles où il raconte ses 
démêlés avec Mme de la Fayette, dont nous avons dit un mot 
ci-dessus'. Ayant obtenu de Monsieur le Prince la capitainerie 
de Saint-Maur, où celui-ci n'allait plus jamais, Gourville se 
|)réparait à l'accommoder. A ce moment, nous raconte-t-il, 
ce Mme de la Fayette, après avoir été s'y promener, me demanda 
d'y aller passer quelques jours pour prendre l'air. Elle se logea 
dans le seul appartement qu'il y avoit alors, et s'y trouva si à 
son aise, qu'elle se proposoit déjà d'en faire sa maison de cam- 
pagne. De l'autre côté de la maison, il y avoit deux ou trois 
chambres.,.; elle trouva que j'en avois assez d'une quand j'y 
voiidrois aller, et destina, comme de raison, la plus propre 
pour M. de la Rochefoucauld, ({u'elle souhaitoit qui y allât sou- 
vent. » Bref, elle fit à Saint-Maur un établissement si complet, 
y disposant à son gré des meubles, et y recevant société nom- 
breuse, que Gourville, piqué, crut lui devoir rappeler, à la fin, 
que c'était à lui, non à elle, qu'on donnait la capitainerie. « Elle 
ne me l'a jamais pardonné, ajoute-t-il, et ne manqua pas de 
faire trouver cela mauvais à M. de la Rochefoucauld. Mais 
comme il lui convenoit que nous ne parussions pas brouillés 
ensemble, elle étoit bien aise que j'allasse presque tous les jours 
passer la soirée chez elle avec M. de la Pvochefoucauld. » 

A partir de 1671, époque où Segrais quitte le service de 
^L\demoiselle et le Luxembourg, pour aller demeurer chez 
Mme de la Fayette, la liaison du duc et de la comtesse se res- 
serre encore et devient, à proprement dire, une vie à deux, 
Mme de la Fayette n'a ])lus qu'une pensée, achever de re- 
former le cœur de la Rochefoucauld ''^ le faire revenir de ses 

1. Lettre du 8 juillet 1672, tome HT, p. i4o et 141 ', et lettre du 
i5 octobre 1676, tome V, p. 102. 

2. Pages 454-457. — 3. Page lxxvii, note 2. 

4. On lit dans le Segrais'iana (p. 28) : « Mme de la Fayette disoit 
de M, de la Rochefoucauld : « Il m'a donné de l'esprit, mais j'ai 
« reformé son cœur. « Et ailleurs (p. 100 et loi) : « Il donna de 
La Rocuefoucauld, i f 



Lxxxii NOTICE BIOGRAPHIQUE 

aigreurs et de ses injustices contre les hommes et les choses. 
C'est sous l'influence salutaire de cette douce et sereine amie 
que le moraliste chagrin apporte à ses maximes tous ces cor- 
rectifs qui se trouvent dans l'e'dition de 1672 et surtout dans 
celle de 1678, et qui atte'nuent un peu la malveillance première 
de l'ouvrage. Il est même probable que, si l'intime liaison avait 
commencé dix années plus tôt, le livre de la Rochefoucauld 
eût été autre qu'il n'est; mais peut-être, après tout, si la vé- 
rité y eût gagné, bien des lecteurs, plus amis du piquant que 
du vrai, y eussent-ils perdu. En même temps que, devenu 
plus satisfait de lui et du prochain, le duc émousse la pointe 
de quelques sentences, il s'efforce de faire disparaître de son 
œuvre, composée d'abord pour les femmes et les ruelles, cer- 
taines traces de préciosité et de mauvais goût. Malgré ce tra- 
vail de correction, qui dura en réalité jusqu'à la mort de l'au- 
teur, le livre garda néanmoins dans sa concision quelque 
chose de subtil et çà et là d'elliptique qui rebutait parfois 
Mme de Sévigué, cet esprit vif et clair avant tout, plein 
d'abondance et de suc. En 1672, elle écrivait à sa fille, en lui 
adressant un exemplaire de la nouvelle édition des Maximes : 
« Il y en a de divines ; et, à ma honte, il y en a que je n'en- 
tends point*. » A coup sûr, c'était le cœur de la marquise, 
bien plus encore que son esprit, qui se refusait à comprendre. 
Entre Mme de la Fayette et la Rochefoucauld il n'y avait 
pas seulement une alliance de cœur, il y avait aussi accord 
d'esprit et entente intellectuelle. Tous deux réagissent en litté- 
rature contre l'ampleur diffuse de bon nombre d'écrivains de 
leur temps et du temps immédiatement antérieur ; tous deux 
appartiennent à cette école qui 

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir 2, 

l'esprit et de la politesse à Mme de la Fayette ; mais 3Ime de a 
Fayette régla son cœur. » Dans rédition de 172a on a sauté, dans 
le premier de ces deux endroits, de et //, et construit ainsi 
a Mme de la Fayette, disoit M. de la Rochefoucauld, m'a donné 
de l'esprit, etc. » La faute est évidente ; le second passage la cor- 
rige. 

I. Lettre du 20 janvier 1672, tome II, p. 472. 

a, Boileau, V Art poétique, cliant I, vers i33. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxxiu 

et donna l'exemple de la sobriété' et de la pre'cision. La pre- 
mière œuvre de Mme de la Fayette avait e'té, on le sait, Ui 
Princesse de Monlpensier ^ petite nouvelle qui, publiée en 
1660, sous le nom de Segrais, avait eu un très-grand succès. 
En 1670 parut Zayde^ qui, bien que tenant encore par les 
développements romanesques à l'école raffinée des d'Urfé et 
des Scudéry, avait néanmoins le mérite de mieux rentrer dans 
la vraisemblance et de substituer le langage naturel au style 
ampoulé. La Rochefoucauld est manifestement intervenu par 
sa critique, ses conseils, de détail au moins, dans la rédaction 
de ce livre*. Mais c'est principalement dans la Princesse de 
Clèves^ terminée en 1672, et publiée en 1678, que la collabo- 
ration du duc se révèle ^. Ce roman n'est déjà plus roma- 
nesque à la manière dont on l'entendait alors ; la passion vraie 
y a pris la place de l'amour précieux, et a mis en déroute cette 
légion de mourants pcir métaphore^ dont se moquait Boileau^. 
Cette fois le cadre et le style de l'ouvrage ont la forme histo- 
rique; l'analyse délicate et fine des mouvements du cœur, le 
ton vrai du récit et toute l'allure des personnages feraient 
croire parfois qu'il s'agit d'une histoire réelle. Qui ne recon- 
naîtrait rinsinration et comme le coup de plume de la R.oche- 
foucauid, d'abord, pour une bonne part, dans cet exposé élo- 
quent des intrigues de cour, puis dans ces pensées et maximes 
qui toujours interviennent à propos, et, par-dessus tout, dans 

1. On en trouve la preuve dans ini feuillet de son écriture, 
portant une retouche d'un passage du roman de Zaydc^ que nous 
avons reproduite au tome III, p. 10, à la fin de la Notice sur les 
Lettres. 

2. « M. de la Rochefoucauld et Mme de la Fayette ont fait un 
roman des galanteries de la cour de Henri second, qu'on dit être 
admirablement écrit. Ils ne sont pas en âge de faire autre chose 
ensemble. » [Lettre de Mlle de Sciidéry à Bussy^àw 8 décembre 1677, 
tome III, p. 43o, de Tédition de M. Lalanne.) — « Cet hiser, un 
de mes amis m'écrivit que M. de la Rochefoucauld et 3Ime de la 
Fayette nous alloient donner quelque chose de fort joli ; et je vois 
bien que c'est la Princesse de Clèves dont il vouloit parler. » {^Lettre 
de Bussy à Mme de Sévigné, du 22 mars 1678, tome V des Lettres de 
celle-ci, p. 429O 

. Satire , vers 264. 



Lxxxiv -\OiICE BIOGRAPHIQUE 

cette langue exquise, pleine de justesse et de mesure? Assu- 
rément il y a là bien des traces de son ex[)e'rience person- 
nelle et, dans tout ce travail en commun, un véritable unis- 
son d'âmes et d'intelligences. « Il est toucbant de penser, dit 
le plus pénétrant des critiques*, dans quelle situation particu- 
lière naquirent ces êtres si charmants, si purs, ces personnages 
nobles et sans tache, ces sentiments si frais, si accomplis, si 
tendi'es ; comme Mme de la Fayette mit là tout ce que son âme 
aimante et poétique tenait en réserve de premiers rêves tou- 
jours chéris, et comme M. de la Rochefoucauld se plut sans 
doute à retrouver dans M. de Nemours cette fleur brillante de 
chevalerie dont il avait trop mésusé, et, en quelque sorte, un 
miroir embelli où recommençait sa jeunesse. Ainsi ces deux 
amis vieillis remontaient par l'imagination à cette première 
beauté de l'âge où ils ne s'étaient pas connus et où ils n'avaient 
pu s'aimer. » 

Malgré tout, la fin de leur vie devait être triste : la Roche- 
foucauld souffrait cruellement de la goutte, dont il avait res- 
senti la première atteinte, à trente-neuf ans, dans son fa- 
meux voyage d'Agen à Paris^, et, à partir de 1671, Mme de 
la Fayette, elle aussi, ne cessa d'être malade. Dès le mois 
d'octobre 1669, Gourville, portant à Verteuil la nouvelle de 
la mort de Mme la princesse de Marcillac, trouva, nous dit-iP, 
« que M. de la Rochefoucauld ne marchoit plus; les eaux de 
Barèges l'avoient mis en cet état. » Mais ce sont surtout les 
lettres de Mme de Sévigné qui nous permettent de suivre les 
phases et pi'ogrès du mal chez le duc. En mars 1671, elle 
nous le montre « criant les hauts cris.... au point que toute sa 
constance étoit vaincue, sans qu'il en restât uu seul brin, » et 
souhaitant « la mort comme le coup de grâce '^. » Quinze jours 
après, la Rochefoucauld est dans son hôtel, « n'a3ant plus 
d'espérance de marcher. Son château en Espagne, c'est de se 



1. Sainte-Beuve, Portraits de femmes^ édition de i845, p. 3.Î7 
et 248, article sur Mme de la Fayette. 

2. Voyez les Mémoires, p. 358, note i. 

3. Mémoires de Gourville^ p. 408. 

4. Lettre (lu a3 mars ifîyi, tome II, p. luj. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxxv 

faire portei' dans les maisons, ou dans son carrosse ponr 
jjrendre l'air *. » Une semaine plus tard, Mme de Sévigné 
constate un mieux sensible ; elle écrit à sa fille chez Mme de 
la Fayette, chez qui elle fait, comme elle dit, son paquet : 
« M. de la Rochefoucauld que voilà vous embrasse sans autre 
forme de procès, et vous prie de croire qu'il est plus loin de 
vous oublier, qu'il n'est prêt à danser la bourrée : il a un 
petit agrément de goutte à la main, qui l'empêche de vous 
écrire dans cette lettre^. « 

Les jours oià la Rochefoucauld était paralysé par la souf- 
france, ses amis se réunissaient chez lui, ou chez Mme de la 
Fayette, quand il se jiouvait faire transporter chez celle-ci. 
Mme de Marans surtout, qui appelait le duc son iils, et qu'on 
nommait, elle, « sa folle de mère '\ » et Mme de Sévigné s'y 
installaient, en quelque sorte, à demeure; la dernière y faisait 
même, nous venons de le voir, sa correspondance, ses pa- 
quets''. Au printemps de l'année 1672, après un hiver brillant 
à l'hôtel de Liancourt, l'horizon s'assombrit de nouveau jiour 
la Rochefoucauld. Mme de la Fayette, de plus en plus affai- 
blie par le mal et dévorée par la fièvre, se retire à Flcury- 
sous-Meudon, pour « se reposer, se purger, se rafraîchira » 
Lui, reste seul dans sa chaise de goutteux ; « il est dans une 
tristesse incroyable, et l'on comjirend bien aisément ce qu'il 
a®. » Quelques jours après s'ouvre la fameuse campagne du 
Rhin, chantée par Roileau ; la Rochefoucauld, accablé de cha- 
grin, voit tous ses enfants partir pour l'armée'. Au commen- 
cement du mois suivant (4 mai), il perd sa mère, Gabrielle 
du Plessis-Liancourt. 3Ime de Sévigné s'exprime sur le cha- 
grin du duc de manière à en faire voir toute la profondeur : 

1. Lettre du 10 a^Til 1671, tome II, p. 160. 

2. Lettre du 17 avril 1671, tome II, p. 175. 

3. Voyez les /e/^rej de Mme de Sévigné du 22 avril 1^71, tome II, 
p. 179, et du 4 mai 1672, tome III, p. 53. 

4. Voyez la lettre du 10 avril 1671, et la lettre précitée du 17, 
tome II, p. 160 et p. 174. 

5. Mme de Sévigné, lettres du i5 avril et du i3 mai 1672, 
tome III, p. 20 et p. 62. 

6. Lettre du i5 avril 1672, tome III, p. 20 et 21. 

7. Lettre du 27 avril 1^172, tome III, p. 40. 



Lxxxvi NOTICE BIOGRAPHIQUE 

« Il ;i perdu sa vraie mère', dit-elle, je l'en ai vu pleurer 

avec une tendresse qui me le faisoit adorer Le cœur de 

M. de la Rocliefoucauld pour sa famille est une chose incom- 
parable^, » Quelques mois plus tard arrive la nouvelle du 
passage du Rhin, suivie aussitôt de celle des pertes que la no- 
blesse y avait feites. Il apprend que le prince de ^larcillac a 
été grièvement blessé, que son quatrième fils, le chevalier, a 
été tué, ainsi que le duc de Longueville, « Nous étions chez 
Mme de la Fayette, dit Mme de Sévigné^... Cette grêle est 

tombée sur lui en ma présence Ses larmes ont coulé du 

fond du cœur, et sa fermeté l'a empêché d'éclater. » Plu- 
sieurs fois la marquise revient sur ce triste sujet : « J'ai vu 
son cœur à découvert dans cette cruelle aventure; il est au 
premier rang de ce que j'ai jamais vu de courage, de mérite, 
de tendresse et de raison. Je compte pour rien son esprit et 
son agrément''. » — « N'oubliez pas, dit-elle encore dans une 
lettre à sa fille, d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la 
mort de son chevalier et la blessure de M, de MarcUlac ; n'al- 
lez pas vous fourvoyer : voilà ce qui l'afflige. Hélas ! je mens : 
entre nous, ma fille, il n"a pas senti la ])erte du chevalier, et il 
est inconsolable de celui que tout le monde regrette '. » 

T, Par comparaison avec ce qui est dit quelques lignes plus bas, 
dans la même lettre, de Mme de Marans : voyez ci-dessus, p. lxxxv. 

2. Lettre du 4 mai 1672, tome III, p. 53. 

3. Lettre du 17 juin 1672, tome III, p. 108 et log. 

4. Lettre du 20 juin 1672, tome III, p. 119. 

5. C'est-à-dire du duc de Longueville [Lettre du 24 juin 1672, 
tome III, p. 121). — Charles-Paris d'Orléans, d'abord comte de 
Saint-Paul, ëtait devenu duc de Longueville en 1671 par donation 
de son frère aîné, Jean-Louis-Charles d'Orléans, qui, entré dans 
les ordres, mourut, le dernier de sa maison, en 1694. Charles-Paris 
était né, on le sait, à l'Hôtel de Ville de Paris, le 29 janvier 1649. 
Henri-Louis de Brienne (tome II, p. 240, des Mémoires déjà cités) 
parle de son extrême ressemblance avec le duc de la Rochefou- 
cauld, dont il était fils en effet. Il avait été question de le marier 
avec 3Iademoiselle, puis avec la sœur de l'Empereur, ce qui 
lui eût valu le trône de Pologne à la place de Michel Coribut 
Wiesniowiecti. L'affaire semblait être sur le point de se conclure, 
lorsqu'il fut tué {^Mémoires de Mademoiselle^ tome IV, p. Sgy 
et 398). Le Roi ne l'aimait pas, et ne voulut pas lui donner le 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. lxxxvii 

On comprend qu'après cela, malgré ses succès de salon et 
ses succès littéraires, auxquels il était également sensible, 
malgré l'amitié caressante de Mme de la Fayette et de Mme de 
Sévigné, la mélancolie de la Rochefoucauld, si rudement at- 
teint dans son corps et dans son âme, n'ait fait que s'accroître 
dans les dernières années de sa vie. Il y a deux choses dont 
il nous parle dans ses Maximes avec une persistance significa- 
tive : l'ennui, auquel il ne trouvait de remède que dans son 
extrémité même*, et cette indolence, qu'il appelle la paresse, 
et qui, telle qu'il la définit, n'est autre que le découragement-. 
Dès le mois d'août 1G71, il avait cédé sa duché-pairie à son 
fils aîné, « politique et complaisant ', « partant fort bien en 
cour, pourvu d'une bonne pension, puis, jilus tard successive- 
ment, avant la mort de son père, du gouvernement du Berri, 
à la place de Lauzun (décembre 1671), de la charge de grand 
maître de la garde-robe '' (octobre 1672), et enfin de celle de 

gouvernement de Normandie. Mademoiselle {iblaem^ p. 899) dit 
qu'il avait « un air fort méprisant. » La vérité est qu'il parlait 
peu, et avec beaucoup d'esprit, comme son père. Comme son père 
aussi, son père naturel bien entendu, il était fort aimé des dames: 
Mme de Thianges, Mme de Brissac, la marquise d'Huxelles et au- 
tres, qui voulaient l'accompagner en Pologne, et qui, à sa mort, 
portèrent le deuil. Il y eut, dit Mme de Sévigné (tome III, p. 142), 
« lUî nombre infini de pleureuses. » Ce duc de Longueville laissait 
de Mlle de la Ferté un fils naturel, le chevalier de Longueville, tué 
plus tard à Philipsbourg (1688) par un soldat qui tirait une bécas- 
sine.^ — La doideurdeMme de Longueville ne fut pas moins vive que 
celle de la Rochefoucauld ; c'était à faire fendre le cœur, dit !\Ime de 
Sévigné (20 juin 1672, tome III, p. ii3-ii5), et elle ajoute : «J'ai 
dans la tête que s'ils s'étoient rencontrés tons deux dans ces pre- 
miers moments, et qu'il n'y eût eu que le chat avec eux, je crois 
que tous les autres sentiments auroient fait place à des cris et à 
des larmes, qu'on auroit redovihlés de bon cœur : c'est xme vision.» 

1. Maxime 532. 

2. Voyez les maximes auxquelles renvoie la Table du tome I, aux 
articles Ennui et Paresse. 

3. Mot de Louis XIV lui-même, en 1682 {Portefeuilles de Vallant, 
tome VIII, fol. 364). 

4. C'est en lui donnant cette charge, en 167a, que le Roi avait 
écrit au prince de Marcillac ce billet qui parut à tous alors une 



Lxxxvm NOTICE BIOGRAPHIQUE 

grand veneur (juillet 1679]'. Mme de Sévigné nous dit elle- 
même que la Rochefoucauld n'avait point d'autre faveur que 
celle dont jouissait son fils le prince de Marcillac ^. A Ver- 
sailles, il est vrai, quand le duc y allait, le Roi l'accueillait 
avec toutes sortes d'égards'; mais, si bonne contenance que 
fît l'ancien Frondeur, au fond il souffrait sans aucun doute 
de son effacement forcé*. Parfois, quand sa santé le lui per- 

sl grande marque de faveur; nous l'avons retrouve dans les Porte- 
feuilles (le Vallant (tome VII. fol. i83), avec cette suscription : « A 
M. de Marcillac en lui donnant la charge de grand maître de la 
garde-robe » : a Je vous envoie Lagybertie vous porter une nou- 
velle qui ne vous sera pas désagréable. Je m'en réjouis comme 
votre ami, et vous le donne comme votre maître. — Louis. » 

1. Voyez, ci-après, V appendice jx, p. cxvi. 

2. Lettre du i5 décembre 1673, tome III, p, 3 16. 

3. « M. de la Rochefoucauld ne bouge plus de Versailles, dit en 
plaisantant Mme de Sévigné (20 novembre 1673, tome III, p. 283) ; 

e Roi le fait entrer et asseoir chez Mme de Montespan, pour en- 
tendre les répétitions d'un opéra (/'Alceste, de Quinault et Lulli) qui 
passera tous les autres. » — La marquise dit cependant, peu de 
temps après, dans la lettre du i5 décembre citée tout à l'heure, 
qvi'il « n'a point d'autre faveur que celle de son fils, qui est très- 
bien placé. Il entra, l'autre jour, comme je vous l'ai déjà mandé, 
à une musique chez Mme de Montespan : on le fit asseoir ; le 
moyen de ne le pas faire? cela n'est rien du tout. » 

4. C'était au moins l'avis de plus d'un de ses contemporains; il 
est exprimé dans cette note du Chansonnier (Bibliothèque natio- 
nale, Ms. Fr. 12 619, p. 557 et 558) : « Le duc de la Rochefou- 
cauld A-^oyant le prince de Marcillac, son fils, dans une espèce de 
faveur auprès du roi Louis XIV, tant à cause des charges de grand 
maître de la garde-robe de Sa Majesté qu'il avoit, et de grand 
veneur dont il venoit d'être pourvu, qu'à cause de la confidence 
du Roi qu'il avoit alors, personne n'étant mieux que lui auprès de 
son maître; le duc de la Rochefoticauld, dis-je, qui se sentoit un 
esprit supérieur, du savoir, de la capacité, beaucoup de talents, 
une grande naissance jointe à la dignité de duc et pair, et avec 
cela beaucoup d'ambition, eût peut-être été aise de profiter de la 
faveur de son fils pour se faire goûter au Roi, et entrer par là 
dans le ministère. Mais comme Michel le Tellier, chancelier de 
France, et François-Michel le Tellier, marquis de Louvois, son fils, 
secrétaiBe d'Etat au département de la guerre, étoient tous deux 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. i.xxxix 

mettait, il se rendait soit à Chantilly, soit, non loin de là, 
à Liancourt. En septembre 1676, il fait même, en compagnie 
de Gourville, un voyage dans le Poitou, et il y mène, ])ar ex- 
ception, joyeux train, allant « comme un enfant, « dit Mme de 
Sévigné", voir Verteuil rebâti et les lieux où il avait chassé 
avec tant de plaisir. Pendant ce temps, Mme de la Fayette e'tait 
à Saint-Maur, avec « son mal de côté. 5> 

ministres d'Etat, aussi bien que J.-B. Colbert, aussi secrétaire 
d'Etat et contrôleur général des finances, il fallolt débusquer l'une 
de ces deux familles pour pouvoir entrer dans le Conseil étroit 
du Roi. Le duc de la Rochefoucauld avoit attaqué la première et 
lui rendoit tous les mauvais offices qu'il pouvoit en secret,... tant 
par le moyen du prince de Marcillac, qui parloit confidemment 
au Roi, que par toutes les autres voies qu'il pouvoit imaginer. » 
Voici du reste le couplet auquel est jointe cette note : 

La Rochefoucauld j ce guerrier 

Dans la Fronde si redoutable. 

Contre la race du Tellier 

En catimini fait le diable, 

Et si ce matois de ligueur 

Ne leur fait mal, il leur fait peur. 

L'alliance dont nous parlons au paragraphe suivant rend plus 
qu'improbable cette sourde guerre, au moins au temps où la place 
l'annotateur, d'après qui elle serait postérieure à la nomination 
de Marcillac à la charge de grand veneur, c'est-à-dire au mois de 
juillet 1679, qvii est l'année même où le petit-fils de notre duc 
épousa, en novembre, la fille de Louvois. 

Un second couplet, très-méchant pour le prince de Marcillac : 

A la cour il est soutenu 
, De la ganache formidable 

Du gros Marcillac, devenu 
Homme important et fort capable, 

est commenté d'une façon grossièrement désobligeante. 

I. Lettre du 7 octobre 1676, tome V, p. 90. Voici ce que 
Gourville [31émoires^ p. 469 et 470) raconte de ce voyage : « Au 
commencement de septembre 1676, je fis un voyage en Angoumois 
avec 3L de la Rochefoucauld, M. le marquis de Sillery et M. l'abbé 
de Quincé. Comme il y avoit longtemps que M. de la Rochefou- 
cauld n'avoit été dans ce pays-là, il fut visité d'un grand nombre 
de noblesse des provinces voisines; et, après avoir resté quelques 
jours à Verteuil, il alla faire une pêche dans la Charente de Mon- 



xc NOTICE BIOGRAPHIQUE 

L'année 1679 fut marquée jwur la Rochefoucauld par une 
belle journée. Son petit-fils François de la Roche-Guyon épousa 
un des grands partis de France, Madeleine-Charlotte le Tellierj 
fille de Louvois. Langlade avait fait ce mariage, qui fut célé- 
bré avec une grande j)ompe le 23 novembre* ; le cadeau de 
noces du Roi fut magnifique^: brevet de duc sur la terre de la 
Roche-Guyon, survivance, pour le jeune époux, des charges 
de grand veneur et de grand maître de la garde-robe. 

Le duc eût pu goûter un autre genre de satisfaction en se 
faisant élire à l'Académie française. Le célèbre érudit Huet, 
le futur évêque d'Avranches, sous-précepteur du Dauphin de- 
puis 1670 et membre de l'Académie depuis 1674, avait fait 
une démarche auprès de Mme de la Fayette pour qu'elle en- 
gageât son ami à se mettre sur les rangs. Dans sa correspon- 
dance, conservée à la Bibliothèque nationale, sont les copies de 
deux billets, sans date, de la comtesse, qui rappellent cette in- 
vitation et le refus qui l'accueillit : 

Je m'en vais envoyer votre lettre à M. de la Rochefoucauld. Je 
ne vous réponds de rien : il a la goutte, et ce seroit même une 
excuse pour n'être pas reçu en forme ^. 

Du même jour. 

M. de la Rochefoucauld vous est sensiblement obligé de l'envie 
que vous avez de l'avoir dans votre compagnie; mais il vous sup- 
plie de vous contenter de cette bonne intention, et d'empêcher 
qu'on ne pense à lui. Je ne saïu-ois assez vous dire quelle est sa 
reconnoissance. Il me prie de vous en assurer, et il vous conjure 
aussi de témoigner à tous vos Messieurs combien il leur est obligé 

tignac, où l'on prit plus de cinquante belles carpes, dont la 
moindre avoit plus de deux pieds. J'en fis porter une bonne partie 
à la Rochefoucauld, où ces Messieurs allèrent coucher; et, comme 
j'en étois encore capitaine, je me chargeai d'en faire les honneurs. 
On servit quatre tables pour le souper; mais, le lendemain, il en 
fallut bien davantage pour ceux qui venoient faire leur cour à 
M. de la Rochefoucauld. » En retournant à Paris, on s'arrêta à 
Basville, chez MM. de Lamoignon, 

1. Lettres de Mme de Sévigné du 24 et du 29 novembre 1679, 
tome VI, p. 99, io5 et 106". 

2. Ibidem^ p. 86, lettre^ sans date de mois, de 1679. 

3. En forme corrige dans les formes. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xci 

et avec quelle joie il recevrolt l'honneur qu'ils lui veulent faire, s'il 
s'en croyoit digne '. 

Mme de la Fayette avait, dit le manuscrit, ajouté ces mots 
sur l'adresse : « Il vous iroit remercier sans qu'il a la goutte. » 
En outre, au bas du feuillet portant ces deux copies, on lit ceci : 
ce Dans ses notes manuscrites, Huet parle de cette démarche 
faite, au nom de plusieurs de ses confrères, auprès de l'auteur 
des Maximes^ et il ajoute : « jM. de la Rochefoucauld refusa 
ce toujours de prendre place à l'Académie, parce qu'il étoit ti- 
cc mide et craignoit de parler en public -. « 

L'année suivante, 1680, s'annonça mal pour le duc et pour 
son amie. Celle-ci, en proie à de cruelles souffrances, ne quitte 
plus le lit, cherchant à se soutenir à l'aide du fameux bouillon 
de vipère tant prisé au dix-septième siècle ^ Son ame cepen- 
dant est toujours sereine : ce C'est assez que d'être, » disait- 
elle, se résignant à son état maladif. La Rochefoucauld, de 
plus en plus goutteux, en est réduit aux empiriques : il a re- 
cours au frère Ange, religieux qui passait pour faire des cures 
merveilleuses; puis il s'adresse au médecin anglais Talbot\ 

1. Correspondance de Huet, 3 volumes in-4°, Ms. Fr. i5 188, 
tome I, p. 34. 

2. Voyez l'autobiographie latine de Huet, publiée sous le titre 
de Commentar'ius de rébus ad eum pertinentibus (Amsterdam, 1718, 
p. 317), et la traduction française, sous le titre de Mémoires, de 
M. Ch. Nisard (i853, in-S", p. igS et 196). 

3. Voyez au tome III, p. i55, i56; et Mme de Sév'igné, lettre du 
20 octobre 1679, tome VI, p. 58. 

4. Ce médecin, dont le ^Tai nom était Tabor, avait, l'année pré- 
cédente, guéri le Dauphin d'une fièvre quarte, au moyen d'un re- 
mède nouveau, le quinquina infusé dans du vin. Louis XIV Iwi 
acheta son secret et le rendit pubHc. Mme de Sévigné, dans sa 
lettre du i3 mars à laquelle nous renvoyons ci-dessous, montre 
(p. 3 10) Gourville s'opposant à ce qu'on emploie pour son ancien 
maître le remède ordonné par « l'Anglois » (voyez Vappendice viii, 
p. cxv). — Ajoutons, dès à présent, que si Gourville ne parle 
qu'une fois et très-incidemment (p. ^Ç>o) de la mort de la Roche- 
foucauld, cela tient à ce que ses Mémoires ont, de 1677 à ifiSi, une 
lacune certaine. Nous le voyons, dans une autre lettre de Mme de 
Sévigné (26 mars 1680, tome VI, p. 328), couronner, en cette 
triste et dernière occasion, a tous ses fidèles services...; il est esti- 



xcii NOTICE BIOGRAPHIQUE 

Leurs remèdes ne lui réussissent pas mieux que n'avaient fait 
les eaux de Barèges ; il devient évident, dès le mois de mars, 
que sa goutte remonte *. Le i5, Mme de Sévigné écrit à Mme de 
Grignan^ : « Je crains bien que nous ne perdions cette fois 
M. de la Rochefoucauld; sa fièvre a continué; il a reçu hier 
Notre-Seigneur; mais son état est une chose digne d'admira- 
tion : il est fort bien disposé pour sa conscience, voilà qui est 
fait. « Ce dernier mot est comme un cri de soulagement chez 
la marquise; il trahit le genre de souci qui préoccupait l'en- 
tourage du duc; on avait eu peur évidemment que ce philo- 
sophe, que Port-Royal avait en vain assiégé de toutes parts, 
ne mourût dans l'endurcissement de l'impénitence. Il n'en fut 
rien; ce fut Bossuet qui lui administra les sacrements et recueil- 
lit son dernier soupir. « Il voulut expirer entre ses bras, dit 
le cardinal de Bausset dans son Histoire de Bossuet (tome II , 
p. 112), et être soutenu, dans ce grand combat de la vie et 
de la mort, par cet homme qui savait si bien parler de l'éter- 
nité à ceux à qui le temps est prêt à échapper. ■>•> Nous savons 
par Bourdelot, un des médecins qui l'assistèrent, que, jusqu'à la 
fin, du moins jusqu'à l'agonie même (voyez la page suivante), 
il garda sa connaissance ' , Le corps fut présenté à Saint-Sul- 
pice et porté de là chez les Cordeliers de Verteuil en Poitou''. 
Il quitta ce monde dans la nuit du 16 au 17 mars 1680, 
juste au second anniversaire de la publication de la Princesse 
de Clèves^ et presque une année après Mme de Longueville, 
qui s'était éteinte aux Carmélites le i5 avril 1679 \ Avant de 
mourir, il fit brûler tous ses papiers. « Il a bien fait, écrit à 
Bussy Rabutin le marquis de Trichâteau le i''' avril 1680^, 

mable et adorable par ce côté-là de son cœur, au delà, dit-elle, de 
ce que j'ai jamais vu : il faut m'en croire. » 

I. Lettre de Mme de Sévigué du i3 mars 1680, tome VI, p. Soj. 

3. Lettre du i5 mars 1680, ibidem^ p. Sog. 

3. Voyez \ appendice viii, p. cxv. 

4. Dictionnaire de Jal^ p. 739. — Voici l'acte de décès que Jal a 
copié dans le registre de Saint-Sulpice : « Mess'"<= François, duc de 
la Roch., pair de France et chev'des ordres du R., décéda en son 
hôtel, rue de Seine, le 17 mars 1680, âgé de soixante-six ans. » 

5. Voyez V appendice viii, p. cxv. 

(>. Correspondance de fiussY^ édition Lalanne, tome V, p. 96. 



SUR LA ROCHEFOUCAULD. xciii 

de brûler ses papiers, si cela lui j)ouv()it faire de l'embarras en 
l'autre monde ; mais je crois que celui-ci a perdu d'aimables 
amusements. » Le jour même de la mort, le dimanche 17, 
Mme de Sévigné écrit à sa fille, la tête toute « pleine de ce 
malheur et de l'extrême affliction » de Mme de la Fayette; 
elle lui raconte comment le duc, la veille encore, semblait 
revenir à la santé, si bien que chacun autour de lui « chantoit 
victoire ; » tout à coup le mal avait redoublé ; l'oppression et 
les ré\'erieSj c'est-à-dire le délire, l'avaient saisi, et il était 
mort étranglé « traîtreusement » par la goutte, en quatre ou 
cinq heures, « dans cette chaise que vous connoissez. » Avec 
quelle éloquence du cœur la marquise, dans cette même lettre, 
parle de «l'horreur des séparations» ! M. de Marcillac, dit-elle, 
est bien triste, « mais il retrouvera le Roi et la cour; toute sa 
famille se retrouvera en sa place ; mais où Mme de la Fayette 
retrouvera-t-elle un tel ami?... Elle est infirme, elle est tou- 
jours dans sa chambre, elle ne court point les rues ; M. de la 
Rochefoucauld étoit sédentaire aussi : cet état les rendoit né- 
cessaires l'un à l'autre ; rien ne pouvoit être comj^aré à la con- 
fiance et aux charmes de leur amitié^. » Le 20 mars, jour où 
l'on transporta le coi'ps du duc à Verteuil, Mme de Sévigné 
reprend sa lettre inachevée : « Il est enfin mercredi, écrit-elle. 
M. de la Rochefoucauld est toujours mort, et M. de Marcillac 

toujours affligé La petite santé de Mme de la Fayette soutien 

mal une telle douleur^. » Le 22, on lit encore dans une lettre 
de la marquise : «M. de Marcillac est affligé outre mesure; 
son pauvre père est sur le chemin de Verteuil fort tristement ' . » 
Le 26 : « Jamais homme n'a été si bien pleuré*. » Trois mois 
après, cette grande plaie se cicatrise : « On serre les files, il 
n'y paroît plus \ » Il y avait cependant au monde une per- 
sonne pour laquelle la résignation était moins facile : c'était 
Mme de la Fayette; elle ne savait plus que faire d'elle-même^; 
la vue seule de l'écriture de son ami la faisait pleurer ' : le 

I. Voyez tome VI, p. 3ii-3i3. — 2. Ibidem, p. 3i5. 
3. Ibidem, p. 324- — 4- Ibidem, p. 328. 

5. Lettre du 5 juin 1680, ibidem, p. 439. 

6. Lettre du 3 aviif 1680, ibidem, p. 338. 

7. Lettre du 12 avrif 1G80, ibidem, jj. 334. 



xciv NOTICE BIOGRAPHIQUE, ETC. 

temps, « si bon aux autres*, jj ne pouvait qu'augmenter sa 
tristesse. Elle vécut treize anne'es encore, d'une vie toute lan- 
guissante, tourne'e vers la religion, et mourut le 3 juin 1693 -. 

J. GoURDAULT. 

1. Lettre du 22 mars 1680, tome VI, j). 3a4- 

2. L'impression de cette Notice était entièrement achevée quand 
a paru, dans la Revue des Deux Mondes du i5 septembre 1880, à 
l'occasion d'une récente découverte faite dans les Archives d'Etat 
de Turin, une retouche du portrait de Mme de la Fayette, une 
nouvelle étude sur son caractère, qui nous la montre entretenant 
activement une correspondance diplomatique, çà et là frivole par 
le sujet, çà et là peu édifiante, qui étonne sous sa plume, et la con- 
tinuant l'année même de la mort de la Rochefoucauld. Nous ne 
pouvons nier que la lecture de ces lettres ne modifie en partie 
l'idée qu'on aimait à se faire de leur auteur, mais nous ne croyons 
pas qu'on puisse induire de cette trouvaille que ses regrets de la 
perte de son ami n'aient pas été vifs et profonds et qu'elle ne soit 
pas demeurée fidèle à sa douleur. 

Au reste, le changement que ces lettres de Turin apportent à 
l'appréciation qui a eu cours jusqu'ici est-il ATaiment tout à fait 
inattendu? Que nous apprennent-elles surtout? Que Mme de la 
Fayette fut et demeura, plus longtemps qu'on ne l'eût cru, agissante, 
affairée, qu'elle poussait loin, trop loin, le désir de plaire, le be- 
soin d'influçnce, l'amour des hautes, puissantes et utiles liaisons. 
Ses contemporains, ses amis ignoraient-ils absolument ce trait de 
son caractère, cet emploi de son activité ? Sans reparler de Gour- 
ville, mécontent et blessé, donc témoin suspect", pesons ce que 
3Ime de Sévigné écrit à 3Ime de Grignan, dans sa lettre du 26 fé- 
vrier 1690 *", c'est-à-dire dix ans après la mort de la Rochefoucauld : 
«Voyez, dit-elle, comme Mme delà Fayette se trouve riche en amis 
de tous côtés et de toutes conditions : elle a cent bras, elle atteint 
partout; ses enfants savent bien qu'en dire, et la remercient tous les 
jours de s'être formé un esprit si liant; c'est une obligation qu'elle 
a à M. de la Rochefoucauld, dont sa famille s'est bien trouvée. » 

Ne sufiit-il pas de forcer et grossir un peu ces coups de pinceau 
pour cesser d'être surpris de ce qu'il y a d'entregent, de facilité 
complais£uite, peu scinipuleusemême, dans ce commerce épistolaire, 
dans ces relations entretenues en haut lieu? 

<» Voyez ci-dessus, p. lsxvii, note 2, et p. lxxxt. 
' Lettres de Mme de Sévigné, tome IX, p. 474- 



APPENDICES 

DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. 



' (Voyez p. Il et note 2.) 

ACTE DE BAPTÊME DE FRANÇOIS VI DE LA ROCHEFOUCAULD. 

Extrait du Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, où Jal l'a cité 
textuellement, à peu près en entier (p. 739). 

Le i5 septembre i6i3, à deux heures et demie après midi, 
naquit, rue des Petits-Champs, un enfant qui, le 4 octobre suivant, 
fut baptisé à l'égUse Saint-Honoré, sous le nom de François « fils 
de Messire compte [sic] de la Rochefoucault, prince de Marcillac, 
cous'' du R. en ses conseils d'Estat et priué, et m<= de sa garde- 
robe, et de Mad. Gabrielle duplaissis {sic), sa femme. » 

Le parrain fut « Rév, père en Dieu, Mess'« François, cardinal de 
la Rochefoucault; » la marraine « Mad. Antoinette de Ponce, mar- 
quise de Guercheville, dame d'hon[neur] de la R. et épouse de 
Mi^e Charles duplaissies(i/c), cheV de Tord. duR., premier escuyer 
d'honneur du R., lieu' g' pour Sa Maj, en la ville et prevosté de 
Paris, seis'' de Liencourt et autres lieux. » 

Le baptême fut administré par « Rév. père en Dieu, M"'"' Ant. de 
la Rochef., » évéque d'Angoulême, avec la permission de Mgr l'ar- 
chevêque de Paris. 



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xcviii APPENDICES 

Il a pain, au milieu du dix-septième siècle, un livre intitulé: 
« Généalogie de la très-grande, très-ancienne et très-illustre maison 
de laRochefoucaut. Imprimé aux despens de Monsieur deRoissac'. 
M.DC.LIV », in-4». 

L'exemplaire qui est au Cabinet des titres de la Bibliothèque 
nationale(Dossier bleu la Rochefoucauld i5 120) est chargé de cor- 
rections, de notes manuscrites, qui paraissent être de la main de 
d'Hozler. Au verso du feuillet de titre de l'exemplaire, annoté 
lui aussi, qui est à la Réserve du département des imprimés (L 3"" 
539), on lit celte note : « Avec des remarques prises sur celles 
qu'a faites M. d'Hozier dans le sien, » L'annotateur du volume 
du Cabinet relève durement les hautes prétentions affichées dans 
les premières pages, ces a visions, dit-il, dont on gâte ordinaire- 
ment toutes les généalogies. » La préface débute par un second 
titre qui montre en quoi ces visions consistent : 

« Brlève description généalogique de la très-grande.... maison 
de la Rochefoucaut..., où est prouvée sa descente depuis Sigisbert 
roi dAustrasle, fils de Clotaire premier du nom, roi de France, 
jusqu'à présent, de père en fils. » 

Plus modeste est la généalogie que nous avons citée dans la 
Notice (p. Il), et qui fut imprimée, environ trente ans plus tôt, 
avec ce titre : « Généalogie de l'ancienne et illustre maison de 
la Rochefoucauld, dressée sur les chartes, titres et histoires plus 
fidèles, par André du Chesne, G. [Généalogiste] du Roi.... A Paris. 
M.DC.XXII. » Du Chesne ne remonte pas au delà de Foucauld I 
et va jusqu'à François Y. 

Dans les lettres d'érection, plusieurs fols citées, de 1622, il est 
dit que François V témoigne, par les preuves qu'il a données de 
son courage et de sa fidélité, « être digne successeur des comtes 
de la Rochefoucauld, issus de l'illustre maison de Luslgnan, qui 
ont eu cet honneur d'être entrés en des alliances royales'*. » On 
peut voir ce qui est dit dans V Histoire généalogique ' de cette tradi- 
tion conjecturale de descendance des Lezignem ou Lusignan, de 
la manière dont l'abbé le Laboureur a cherché à l'établir, et de 
l'opinion d'André du Chesne, qui n*a pas encore, dit-il, trouvé 
« la vraie jonction». 

1 . Dans les deux exemplaires que mentioimeiit les lignes suivantes, une note 
manuscrite ajoute : r et dressée par lui-même. » — M. de Roissac, en i654î 
était Léonor de la Rochefoucauld, petit-lils du 4"^ fi's de Louis de la Roche- 
foucauldj aine du 2"* lit de François I de la Rochefoucauld et tige des marquis 
de Montendre et de Surgères. 

2. Histoire généalogique du P. Anselme, tome IV, p. 4i5. 

3. Ibidem^ p. 418, 



DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. xcix 

SUR LE TITRE DE COUSIN ET LE TABOURET. 
(Extrait d'un méruoire de d'Hozler.) 

« Les ducs de la Rochefoucauld sont traités de cousins par 
rapport à leur dignité', depuis 1622 que le comté de la Roche- 
foucauld fut érigé en duché ; mais je ne crois pas que les princes 
de Marcillac, fils aînés des ducs de la Rochefoucauld, aient aucun 
titre, ni même d'anciens exemples d'avoir été traités de cousins. 

« La terre de Marcillac érigée en principauté ne donne aucune 
prérogative à son possesseur, et il y a plus d'apparence qu'en dres- 
sant quelque expédition pour les princes de Marcillac, on se sera 
servi pour modèle de celles faites j)our les ducs leurs pères, et que 
la qualité de cousin s'y sera glissée. Le jjère de M. le duc de la 
Rochefoucauld d'aujourd'hui *, n'étant que prince de Marcillac, 
fut fait gouveriîeur de Poitou en 164^? ^^ dans les provisions il est 
traité de cousin. Son père avoit eu le même gouvernement. 

« Le même prince de Marcillac se trouva engagé dans la rébellion 
des Parisiens, l'an 1649; et le ])rince de Conty, qui étolt à la tête 
de ce parti, demanda, dans ses propositions de paix, de procurer les 
honneurs du Louvre au prince de Marcillac, et le tabouret à sa 
femme. Après que le Roi eut accordé à la noblesse la révocation 
des rang et prérogatives extraordinaires, et avant que les nouveaux 
brevets donnés aux maisons deRohan et de Bouillon eussent éclaté, 
Sa Majesté accorda, le 10 novembre 1649, ^m brevet au prince de 
Marcillac pour l'assurer qu'aucune personne de sa naissance, rang 
et condition, ne seroit honorée du tabouret, que la même grâce ne 
lui fût accordée, comme au fils aîné de la maison de la Roche- 
foucauld, pour la princesse de Marcillac, sa femme. II se trouva 
depuis fortement engagé dans le parti de M. le prince de Condé, 
à la seconde guerre de Paris, sous le nom de duc de la Roche- 
foucauld, son père étant mort au mois de février i65i [lisez i65o). 
Monsieur le Prince demanda pour lui, dans les propositions de paix 
qu'il donna à la cour l'an i65i, qu'on lui accordât un pareil brevet 
à celui de MM. de Bouillon et de Guémené, avec le gouvernement 
d'Angoumois et de Xalntonge, cent vingt mille li\Tes d'argent, et 
permission de vendre ce gouvernement 5 mais ces propositions ne 
furent pas acceptées. 

1. Kous avons vu plus haut (p. nx et note i; les aînés de la famille traités 
de cousins par les rois, lorsqu'ils n'étaient encore que comtes, donc sans 
rapport à leur « dignité, » par laquelle d'Hozler, on le voit, entend ici le titre 
de duc. 

2. Le Mémoire est daté de 1696. « Le duc d'aujourd'hui » est donc Fran- 
<;ois VU, mort en 1714; fi's de notre auteur. 



c APPENDICES 

a Le brevet du lo novembre 1649 a été le prétexte sur lequel 
M. le duc de la Rochefoucauld obtint, en 1679, l'érection de la 
Roche-(juyon en duché pour son fils aîné, pour lui procurer et à 
Madame sa femme les honneurs du Louvre. Ce fut aussi sur même 
prétexte qu'il s'opposa aux demandes que M. de Luxembourg 
fit au Roi, en i685, des honneurs du Louvre pour ses enfants, 
comme issus de l'héritière de la maison souveraine de Luxem- 
bourg. » 

^Mémoire sur les honneurs dont jouissent citez le Roi les princes^ ducs 
et pairs ^ ducs non pairs, officiers de la couronne et autres seigneurs..,. 
« Je l'ai fait, dit d'Hozier, pour 3Igr de Pontchartrain, en 1696, 
depuis chancelier de France.» — Ms, Clairambault 721, p. 5io 
et 5ii.) 



En 1557, la maison de la Rochefoucauld contracta une étroite 
alliance avec une branche de la maison de Bourbon. François III, 
le bisaïeul de l'auteur des Maximes.^ épousa, cette année, Charlotte 
de Roye, dont la sœur ainée, Eléonore, avait épousé, en i55i, 
Louis I, prince de Condé, bisaïeul du grand Condé. Henri IV, et 
François IV, traité par le roi de iSavarre de parent et de cousin 
dans ses lettres, nommaient donc tous deux Louis I leur oncle, 
l'un oncle paternel, l'autre oncle par alliance, et François VI 
était cousin de Louis II, le grand Condé, au troisième degré. 

La Gazette du 5 janvier 1647 (p. 24) nomme François V, le 
premier après le duc d'Angoulème, parmi les parents qui reçoivent 
le duc d'Enghien quand celui-ci vient, le 3o décembre 1646, jeter, 
de la part du Roi, de l'eau bénite sur l'efligie de Henri II, prince 
de Condé, son grand-père. 



III 

(Voyez p. IV.) 

LETTRE DE UEKRI IV A FRANÇOIS IV, COMTE DE LA ROCHEFOUCAULD. 

Mon cousin par ce que le S"" des marais vous fera bien amplement 
entendre comme après avons faict tout ce qui nous a este possible 
pô obtenir les plus advantageuses conditions que nous avons peu 
au Iraicte de la paix qu'il a pieu a Dieu nous donner Je m'en 



DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. ci 

rrmelray sur sa suffisance et vous prieray seullement de croire et 
vous asseurer que vous n'aurez jamais uug meilleur amy ne parent 
que moy, Qui eu ceste volonté prie le Créateur vous avoir Mon 
cousin en sa très saincte et cligne garde, de Bergerac, ce xyiii* sep- 
tembre iSyj. 

Je vous prye Mon cousin vous assurer de mon amytie'. 
Vre bien afectionne cousin et assure amy 

Henry. 
Suscr'ipt'toii (au verso d'un second feuillet) : 

A Mon cousin Monsi" le conte de la Rochefoucault. 



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(Voyez p. XIII, etc.) 

KTAT DES SERVICES MILITAIRES DU DUC FRANÇOIS VI 
DE LA ROCHEFOUCAULD. 

Un membre de la famille de la Rochefoucauld nous a obligeam- 
ment communiqué un état des services militaires du duc Fran- 
çois VI, qui lui a été récemment envoyé, sur sa demande, du Mi- 
nistère de la guerre. 

Il est à peu près identique avec celui de la Chronologie historique 
militaire de Pinard (1763, in-4°, tome VI, p. 209-211), sauf pour 
la part prise à la guerre civile, part indiquée par Pinard, et qui na- 
turellement est omise dans le document fourni par le Ministère. 

C'est également d'après Pinard qu'a été composé l'état inséré 
dans l'édition àes OEin'res de i865 (voyez, la Notice bibliographique^ 
II, E,n<' 7). 

Voici quel est dans la pièce ministérielle le détail des services : 

Volontaire à l'attaque du Pas-de-Suse, 1629. 

Mestre de camp d'un régiment de son nom-, le i«>' mai 1629. 

Démissionnaire de ce régiment, en mars i63i. 

Maréchal de camp, le 19 mai 1646. .__ 

Mestre de camp d'un régiment de cavalerie de son nom, le 
II septembre 1646, régiment licencié à la fin de 1648. 

Gouverneur général du Poitou, le 3 novembre 1646. 

1. Cette ligne est de In main du Roi, ainsi que la signature (formule et 
nom). 

2. Voyez ci-dessus la Notice, p. xrrr, note 4- 



en APPENDICES 

Mestre de camp d'un régiment d'infanterie de son nom, le 
lo février 1649. 

Démissionnaire de ce régiment, le 2 novembre 1649. 
3Iestre de camp d'un nouveau régiment d'infanterie de son nom, 
le 10 novembre 1649. 

Ce régiment lui fut retiré en février i65o. 

Démissionnaire du gouvernement général du Poitou, en août i65i. 
Après ce détail, le document officiel, suivant toujours Pinard, 
énumère les Campagnes^ et y comprend l'attaque du Pas-de-Suse 
(1629), la conquête de la Savoie (i63o), le siège de Nancy (i633). 
la bataille d'Avein (i635), le siège de Corbie (i636), la bataille 
de Rocroy et le siège de Thionville (i643), le siège de Gravelines 
{1644), Iss prises de Cassel, Mardick, Bourbourg, Menin, Béthuue, 
Saint-Venant (i645), les sièges de Mardick et de Dunkerque (1646), 
le siège d'Ypres (1648). Il mentionne une blessure reçue au siège 
de Dunkerque, et termine par la nomination de chevalier des 
ordres du Roi, du 3i décembre i6fii. 

Il y a là bien des actions auxquelles nous savons par les Mémoires 
ou autrement que François VI n'assista pas. Les Mémoires nous 
apprennent (p. 14) qu'il fit ses premières armes dans la campagne 
d'Italie de 1629, mais ne parlent pas du Pas-de-Suse. Nous le voyons 
ensuite (p. a 2 et a3), comme volontaire, à la bataille d'Avein ou, 
comme il la nomme, d'Avène, en i635; à son retour, il est « chassé, » 
dit-il, éloigné de la cour (p. aS et 24)' En i636, il nous apprend 
simplement (p. 26 et 27) qu'il était à l'armée, en Picardie, et que 
« le Roi reprit Corbie. » Nous devons conclure qu'il n'était, en 
1643, ni à la bataille de Rocroy ni au siège de Thionville, non point 
seulement de son silence à l'endroit des Mémoires (p. 81) où il en 
parle, mais encore de deux lettres de félicitation ' écrites par lui 
de Paris à Condé. En 1646, il n'est pas à l'armée, mais à la cour, 
« dans un état ennuyeux » (p. 92). Il suit le duc d'Enghienà l'armée, 
en 1646 (p. 96 et 97); il est, comme il y a lieu de l'induire d'un 
passage deGourville (p. 216), à la prise de Courtray, puis à celle de 
Mardick, où il est blessé, et non à la prise de Dunkerque*, de trois 
coups de mousquet (p. 98). Ensuite sa vie ne nous offre plus, les 
rébellions omises, qu'un dernier souvenir militaire, bien postérieur. 
Une lettre de 1667 est écrite du camp devant Lille ^ : il est au siège 
comme volontaire, à l'âge de cinquante-quatre ans. 

I. Tome III, p. 23-25, lettres 4 et 5. 

1, Comme il est dit dans l'état communiqué par le Ministère de la guerre. 

Z. Tome HT. p. 194, httre 94. 



DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. 



PIECES RELATIV'ES AU G OUVERÎŒIVTENT DU POITOU, 
PUIS AU TEMPS DE LA GUERRE CIVILE. 

1° Répression par le prince de Marcillac des troubles du Poitou 
(août à décembre 1648). 

(Voyez ci-dessus p- xxxvi et note 2.) 

« A Monsieur le prince de Marcillac, sur les désordres arrivés en 
Poitou dans les lieux où sont établis les bureaux des traites et 
[traites] foraines. Du 16'= août 1648.» (Bibl. nat., Ms. Fr. 4178, fol. gS 
et 96 ; copie au Dépôt de la guerre, vol, 108, fol. 91 et qî.) 

« A Monsieur le prince de Marcillac, pour lui dire de tenir la 
main à ce qu'il ne sorte aucuns blés de Poitou et de Xaintonge. 
A Ruel, le 20" septembre 1648. » (Bibl. nat., Ms. Fr. 4178, fol. 119 
v» et 120 ; copie au Dépôt de la guerre, vol. 108, fol. ii5 et 116.) 

« Lettre du Roi au prince de Marcillac, relative aux affaires de 
Poitou. 19 octobre 1648. » (Minute. Dépôt de la guerre, vol. 117, 
pièce n" 90.) 

« A Monsieur le prince de Marcillac, pour lui dire d'empêcher 
les armements et levées secrètes de gens de guerre, que l'on a avis 
de faire en Poitou. Du 19'^ octobre 1648.» (Bibl. nat.,Ms.Fr. 4178, 
fol. iST) V" et 137; copie au Dépôt de la guerre, vol. 108, fol. i34 
et i35.) 

IMarcillac répond, à ce sujet, 

Au comte (le Brienne ' : 
« Monsieur, 

« Aussitôt que j'ai reçu la lettre que' vous m'avez fait l'honneur de 
m'écrire, je me suis informé particulièrement de plusieurs gentils- 
hommes de bas Poitou s'ils n'avoient eu aucune connoissance de 
l'avis qu'il vous a plu me donner, et ils m'ont* tellement assuré 
qu'ils n'en avoient rien su s, que j'ai bien delà peine à croire que 
ce soit dans mon gouvernement qu'on ait essayé de faire des levées. 
Je ferai néanmoins toute la diligence possible pour en savoir cer- 
tainement la vérité, et pour faire punir les coupables, 

1. Vu sur l'autographe, Bibliothèque nationale, Ms. Clairambault 417, 
p. 25oi-25o4; cachets conservés; au dos, cette mention : « M. le Pr. de 
Marcillac, du 29* octobre 1648, à Vertœil. Rendue le 6' novembre. » — Sur 
le comte de Brienne, voyez les Mémoires, p. 65, note 6. 

2. Ils tti'ont corrige yV les. 

3. Devant rien su, les mots eu aucune cognnissance ont été biffés. 



civ APPENDICES 

« Je vous supplie tris-humblement de croire que je vous avertirai 
Je tout ce qui viendra à ma connoissance, et que je suis, Monsieur, 
votre très-humble et très-affectionné serviteur. 

« Marcillac. 
« A Vertœil, ce ag""" octobre. » 

Suscription : A Monsieur Monsieur le comte de Brienne, con- 
seiller du Roi eu ses Conseils et secrétaire de ses commandements. 

« Lettre du Roi au prince de Marcillac, par laquelle S. M. lui 
dit qu'Elle est informée par les fermiers des cinq grosses fermes que 
leurs droits ne sont perçus dans son gouvernement qu'avec beau- 
coup de difficulté. Snovembre 1648. » (Minute. Dépôt de la guerre, 
vol. 117, pièce n° ii3.) 

« A Monsieur le prince de Marcillac. pour donner son avis sur 
l'absence de quelques-uns des échevins de Niort. Du ii<= novem- 
bre 1648. » (Bibl. nat., Ms. Fr. 4178, fol. i58-, copie au Dépôt 
de la guerre, vol. 108, fol. 160 et 161.) 

« Lettre du Roi au prince de Marcillac, sur la plainte portée par 
l'abbaye de Fontevrault contre les fermiers. 20 novembre 1(148. » 
(Minute. Dépôt de la guerre, vol. 117, pièce n" ii3.) 

« A Monsieur le prince de Marcillac, pour faire relâcher six habi- 
tants de Saint-Hermine et Saint-Jemnie, à cause des désordres qui 
sont arrivés en Poitou. 7 décembre 1648. » (Dépôt de la guerre, 
vol. 108, fol. 106 et 107.) 

« Lettre de M. le Tellier à mondit sieur le prince de IMarcillac, 
sur le même sujet et autres points, dudit jour. » (Dépôt de la 
lierre, vol. 108, fol. 107-109.) 

« A Monsieur le prince de Marcillac, pour se rendre dans son 
gouvernement de Poitou. 3o décembre 1648. » (Bibl. nat., Ms. 
Fr. 4178, fol. 287 ; copie au Dépôt de la guerre, vol. 108, fol. 248.) 

2» Première rébellion du prince de Marcillac (janvier 1649). 

(Voyez ci-dessus, p. xxxvi, et à V appendice i du tonie III, n° 9, 
p. 249, 25o, et note 3 de la page 25o.) 

« Instruction donnée au sieur abbé de Palluau s'en allant en 
Poitou. Du i6<= janvier 1649, à Saint-Germain-en-Laye. » (Bibl. 
nat., Ms. Fr. 4i79) f"'- ^4 et 25.) 

« A Monsieur le duc de la Rochefoucauld, touchant l'envoi du 
sieur abbé de Palluau eu Poitou, à cause de la rébellion de son fils. 
Du i7<= janvier 1649.» (Bibl. nat., Ms. Fr. 4i79) l"'- ^5 v» et 26.) 

« A Monsieur des Roches-Baritault, sur ce sujet, dudit jour. » 
« Il a été écrit à M. le marquis de Montausier, gouverneur 



DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. cv 

de Xaintonge et Angoumois, et au sieur comte de Jouzac, 

lieutenant de Sa Majesté ès-dits lieux, de semblables lettres 

et pour le même sujet. « (Bibl. nat., Ms. Fr. 4179? fo'- 26 v",) 

« Lettre à M. le marquis d'Aumont, pour se rendre au plus tôt 

en son gouvernement. Le i6'' janvier, à Saint-Germain. » 

« Il a été écrit aux habitants de Poitiers pour leur dire d'agir 
sous les ordres dudit sieur marquis d'Aumont, et de le faire 
garder. Dudit jour 16'= janvier 1649. " (Bibl. nat., Ms. 
Fr. 4179? fol- 27.) 

3" Lettre du prince de Marcillac aux maire et échevins de 

Poitiers [avril 1649, à la veille de la conclusion de la paix 

de Rue il) \ 

(Voyez ci-dessus, p. xsxvjii et note 3.) 

Messieurs, 

Le Roi ayant, par sa déclaration vérifiée au Parlement le pre- 
mier de ce mois, fait cesser tous mouvements et si bien apaisé les 
troubles de son Etat que nous sommes à présent pour jouir en 
France d'un repos assuré, attendant qu'eu bref, suivant les inten- 
tions de Sa Majesté, nous ayons conclu la paix générale, je vous 
donne avis par celle-ci, mon indisposition et l'incommodité de 
mes blessures ne me l'ayant pu permettre plus tôt; vous saurez 
donc, s'il vous plaît, faire observer toutes choses ordinaires en 
semblable cas. 

C'est pourquoi je ne ferai la présente plus longue, et vous assure 
que je suis votre très-humble et très-affectionné serviteur. 

^IvKCILLAC. 
A Paris, ce 7 avril 1649. 

4° Seconde rébellion du prince de Marcillac^ duc de la 
Rochefoucauld^ (i*^!^ février à 11 mai i65o). 

(Voyez ci-dessus, p. xli et note 2.) 

« Déclaration du Roi adressée au parlement de Dauphiné, por- 
tant commandement aux duc de Bouillon, maréchaux de Brezé et 
de Turenne, et prince de IMarciilac, de se rendre près du Roi, à 

1. Extrait deVHistoire du Poitou, Y>arThihaudeau, tome III, p. 3lO et 3ll. 

2. Quoique, à partir du 8 février i65o, donc dès la seconde lettre de ce 
4' paragraphe, la Rochefoucauld ait droit au titre de duc, on verra que, dans 
toutes les pièces, on continue de le désigner par celui de « prince de Mar- 
cillac. » 



cvi APPENDICES 

peine de crime de lèse-majesté. Du i" jour de février i65o. A 
Paris. » (Bibl. nat., Ms, Fr. 4181, fol. 114-116 ; copie au Dépôt 
de la guerre, vol. 120, fol. 118-120.) 

« A M. le marquis des Roches-Baritault, sur la rébellion du prince 
de Marcillac. Du la*^ fé\Tler ifiSo. » 

« Il a été écrit une semblable lettre à M. de la Rochepozay, 
pour la même chose, dans l'étendue de sa charge, dudit 
jour. » (Bibl. nat., Ms. Fr. 4181, fol. i43 et 144 '■, copie au 
Dépôt de la guerre, vol. 120, fol. 146 et i i7-) 

« A Monsieur de la Rochepozay, siu- l'avis que l'on a eu que le 
prince de Marcillac assemble quelques gens de guerre en Poitou. 
Du 9« aATil i65o*. » 

a II a été écrit de semblables lettres aux sieurs des Roches- 
Baritault pour son département de Poitou, et aux gouver- 
neurs et lieutenants généraux deTouraine, Anjou, Saintonge 
et autres, pour le même sujet. Il a aussi été écrit aux prin- 
cipales villes desdits pays, ledit jour. » (Bibl. nat., Ms. 
Fr. 4181, fol. 228-, copie au Dépôt de la guerre, vol. 120, 
fol. 228.) 

« A Monsieur de Comminges, pour aller dans le Poitou, avec les 
troupes qu'il pourra assembler, en qualité de maréchal de camp, y 
dissiper les levées et les rébellions que le prince de Marcillac y 
pourroit causer, et le pousser hors la province. Du lô"" avril i65o. » 

« Il a été écrit, sur ce même sujet, aux sieurs des Roches- 
Baritault, de la Rochepozay, et autres gouverneurs de la- 
dite province de Poitou, ledit jour 16"= avril i65o. » (Bibl. 
nat., Ms. Fr. 4181, fol. sSo-aSa; copie au Dépôt de la 
guerre, vol, 120, fol. 23o-232,) 

« Aux habitants des villes de Poitiers, Tours, Niort, Fontenay 
et autres, pour leur dire de faire garde à leurs portes pour 
empêcher que les rebelles ne se saisissent desdites places. Du 
i9« avril i65o. » 

(( Il a été écrit à M. le duc de Rohan et à MM. des Roches- 
Baritault, la Rochepozay, et autres gouverneurs des pro- 
vinces et villes du côté de Poitou, pour leur donner aussi 
avis sur la cessation de ladite garde ci-dessus. Ledit jour 
19S avril i65o. » (BLbl. nat., 3Is. Fr. 4181. fol. 282 v» et 
233.) 

1. Cette pièce et les deiix suivantes portent au bas soit ecr//, soit f/onne. 
à Dijon. 



DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. cvii 

« A Monsieur le comte cluDognon, pour recevoir du sieur baron 
lie Montendre et autres gentilshommes de ces quartiers-là les pro- 
testations de fidélité au service du Roi qu'ils sont obligés de lui 
rendre*. Du 7^ mai i65o. » (Bibl. nat., Ms. Fr. 4i8i, fol. 247 V 
et 248.) 

tt A Monsieur l'évêque de la Rochelle, de la main de Mgr le Tel- 
lier, sur ce sujet, dudit jour. » (Bibl. nat., Ms. Fr. 4i8i,fol. 349') 

« Déclaration du Roi contre Mme la duchesse de Longueville, 
les duc de Bouillon, maréchal de Turenne, prince de Marcillac et 
leurs adhérents. Du 9'' de mai iC5o, à Paris.» (Bibl. nat.,Ms. Fr. 
4i8r , fol. aSi v'>-257.) 

« A Monsieur le maréchal de laMeilleraye, pour lui donner avis 
des pratiques qui se font à Bordeaux contre le service du Roi, et lui 
ordonner de pousser le prince de !MarcilIac hors le Poitou et 
M. de Bouillon du vicomte de Turenne. Du 11" mai 1600. » 
(Bibl. nat., Ms. Fr. 4181, fol. 269 v''-26i ; copie au Dépôt de la 
guerre, vol. 120, fol. 260-262.) 



5° ^ Monsieur de Bar, pour lui dire de laisser parler a mes- 
dits sieurs les Princes les sieurs duc de la RncJiefoucauld^ 
président Viole et Arnaud^ dudit 'our [10" février i6ji). 

(V'03'ez ci-dessus, p. xLVir et note 2.) 

Monsieur de Bar, mon cousin le duc de la Rochefoucauld, le 
sieur président Viole et le sieur Arnaud, s'en allant au Havre avec 
ma permission pour voir mes cousins les princes de Condé et de 
Conty et duc de Longueville, j'ai bien voulu, par l'avis de la Reine, 
vous faire cette lettre pour vous dire que vous ayez à les laisser 
entrer en ma citadelle du Havre, et voir mesdits cousins, et les 
entretenir en votre présence. Et sur ce, je prie Dieu, etc. 

(Bibl. nat., Ms. Fr. 4182, fol. 43i: cet ordre fait partie d'une 
série de pièces toutes relatives au traitement des Princes dans la 
prison du Havre, et à leur mise en liberté.) 



I. Ces gentilshommes étaient du nombre de ceux que le nouveau duc de 
la Rochefoucauld avait assemblés sous le prétexte d'accompagner à Verteuil le 
corps de son père; et, soit crainte d'un châtiment, soit aussi de bonne foi, plu- 
sieurs avaient protesté contre cette siir])iise. Vovez les Mémoires. \>. 179-182. 



cvni APPENDICES 

6° Dernière rt^bellion du duc de la Rocliefoucauld 
(février à avril 1602). 

(Voyez cl-dessiis, p. r, et note 5.) 

« Ordre au sieur de Chalesme*, pour se saisir des châteaux de 
la Rochefoucauld, Vertœil et la Vergne. Du ifi« février i652. » 

« Il a été écrit à M. le comte d'Harcourt et à M. le marquis 
de 3Iontausier, sur ce sujet, ledit jour. » (Bibl. nat., Ms. 
Fr. 4184, fol. 112 et ii3.) 

« Au capitaine de Chalesme, pour recevoir les ordres de M. de 
Montausier au sujet de la garde de la Rochefoucauld et A'ertœil. 
Du 14e mars 1&62, àAmboise. » (Bibl. nat., Ms. Fr. 4184, fol. 181.) 

a A MM. du Plessis-Bellièrc et marquis de Montausier, sur ce 
qu'ils auront à faire avec les trou[)es du Roi en conséquence de la 
prise de Xaintes et de Taillebourg. Du 4'' avril i652, à Sully. » 
(Bibl. nat., Ms. Fr. 4184, fol. 214 v°-2i8; copie au Dépôt de la 
guerre, vol. i35, fol. 170 et 171.) 

Cette lettre contient (fol. 217 V et 218), après un ordre de gra- 
tification de cent écus pour chacune des compagnies d'infanterie 
qui ont servi aux sièges de Xaintes et de Taillebourg, le paragra- 
phe suivant : 

« Et parce que j'ai trouvé bon de décharger de garnison les 
terres de la Rochefoucauld et Verteuil, la Terne, Marcillac et 3Ion- 
tlgnac, à cause qu'il a été vérifié que la jouissance en doit être dé- 
laissée à ma cousine la duchesse de la Rochefoucauld, ainsi que je 
l'écris particulièrement à vous, s"" de Montausier, par une déjiêche 
qui vous sera rendue par celui qui a sollicité cette décharge de la 
part de madite cousine, à la charge toutefois qu'elle n'y fera donner 
aucune retraite ni assistance aux ennemis dans lesdits lieux, et en 
ceux en dépendance dont elle doit jouir, je désire que vous retiriez 
ledit capitaine Chalesme et sa compagnie desdits lieux. » 

7° Défection de nocenibre i652. 
Fragments de deux lettres du marquis de Montausier à le Tellier, 

(Voyez ci-dessus, p. lv et note i.) 

« .... Pour ce qui regarde l'Angoumois, la permission que le Roi 
adonnée à M. de Marcillac de demeurer dans les maisons de son 

I. Capitaine au régiment d'infanterie de la Reine. 



DE LA .NOTICE lilOGUAPlllQUE. cix 

père y est fort nuisible ; car sa présence réveille beaucoup de fac- 
tieux endormis, qu'il visite et dont il est visité sous prétexte de 
chasse et de divertissement. On dit cpi'on veut donner une pareille 
j)ermission à M. de la Rochefoucauld ; si cela est, je ne réponds 
pas d'Angoulème, n'y ayant que des bourgeois pour garder la ville, 
qui sont si las de ce métier que, quelque rigueur dont je me 
serve, je ne les y puis plus obliger, n'y ayant quelquefois que 
trois ou quatre bourgeois à la garde : de sorte que le voisinage de 
M. de la Rochefoucauld et de M. de Marcillac est plus dangereux 
pour cette ville que celui d'une armée ennemie ; car le bruit de 
celle-ci obligeroit les habitants à se tenir sur leurs gardes par la 
peur qu'elle leur feroit, à quoi ces deux Messieurs ne les oblige- 
roient pas, faisant semblant de ne s'occuper qu'à la chasse, outre 
que, si les ennemis entroient en ce pays par quelque endroit, ces 
gens ici se pourroient servir de l'occasion, durant qu'on s'oppose- 
ruit à cet orage. Ainsi, Monsieur, la demeure de personnes aussi 
suspectes que celles-là dans leurs maisons ne peut être que très- 
pernicieuse au service du Roi, et je vous conjure de faire révoquer 
celle du fils et refuser celle du père. Ce n'est ])oint mon intérêt 
qui me fait parler en ceci, car j'ai toute ma vie été leur ami ; mais 
c'est le service du Roi, au prix duquel je ne considère personne.... » 
{^Lettre du marquis de Montausier à le TelUei\ du i4 novembre i652. 

— Dépôt de la guerre, vol. i34, pièce n" 871. — Publiée dans les 
Souvenirs du règne de Louis XIT\ par M. le comte de Cosnac, tome V, 
p. i25-i3i.) 

« Je vous conjure, Monsieur, de ne pas négliger ce que je vous 
ai mandé par ma précédente touchant la permission qu'on a donnée 
à M. de Marcillac de demeurer en ce pays-ci et de celle qu'il dit 
que Monsieur son père a d'en faire de même. Rien n'est plus dan- 
gereux en ce pays-ci que cela; c'est pourquoi je vous en rafraîchis 
la mémoire. » 

[Post-scriptum d'une lettre du même au me'me, du 18 novembre 1632. 

— Dépôt de la guerre, vol. i34, pièce n" 882. — Publiée ibidem^ 
p. 134-187.) 

Le volume i36 du Dépôt de la guerre contient (fol, 336 ^-844 
v°) une pièce du 12 novembre i652, intitulée : 

« Déclaration du Roi contre les princes de Coudé, de Conty, la 
duchesse de Longueville, le duc delà Rochefoucauld, le prince de 
Talmont et leurs adhérents, » 



ex APPENDICES 

VI 

HÔTEL DE LA ROCHEFOUCAULD (fUC de SeinC*). 

(Voyez ci-dessus, p. Lxxi, note 3.) 

« Cette maison a appartenu autrefois à Henri de la Tour, prince 
de Sedan, duc de Bouillon, vicomte de Turenne et maréchal de 
France*. Roger duPlessis, marquis de Liancourt, duc de la Rochc- 
Guyon, pair de France, connu sous le nom de duc de Liancourt, 
chevalier des ordres du Roi, premier gentilhomme do sa Ciiambre, 
l'acheta ensuite et l'occupa jusqu'à sa mort^; mais Henri-Roger 
du Plessis, son fils unique, étant mort avant lui et n'ayant laissé 
qu'une fille unique, nommée Jeanne-Charlotte du Plessis-Liancourt, 
que son grand-père maria, le i3 novembre iGSg, à François de la 
Rochefoucauld, septième du nom, elle apporta à son mari cet 
hôtel et toute la succession du duc de Liancourt, son grand-père; 
ce qui a fait prendre à cette maison le nom d'hôtel de la Roche- 
foucauld. La porte principale est sur la rue de Seine, et ne donne 
pas une grande idée de la maison ; cependant elle est grande, et 
est décorée d'une architecture dorique en pilastres, tant du côté 
de la cour, que du côté du jardin. On volt dans cet hôtel plusieurs 
tableaux qui viennent du duc de Liancourt. On y admire surtout 
un Ecce homo^ d'André Solario, qui est regardé comme un tableau 
inestimable. » (Piganiol de la Force, Description historique de la 
ville (le Paris, 1765 ; tome YIII, p. 184 Pt i85,) 



« Hôtel Dauphix, de Bouillon, de Liancourt et de la Roche- 
roucAULD, aboutissant rue Bonaparte. 

« Cet hôtel occupait l'emplacement de deux propriétés conti- 
guës qui bordaient la rue de Seine, et dont la première contenait 
un deml-arpent. Après avoir appartenu à Charles de Magny, «ca- 
«pitaine de la porte du Roi, o elle était, dès i538, h François Bas- 

1 . Dans la partie où s'ouvre maintenant la rue des Beaux-Arts, Nous don- 
nons dans V Album la copie d'une gravure représentant la façade de Tliôtcl 
(lui fut et se nomma, de i65g à 171S, 1' « hôtel de la Rochefoucauld ». 

2. Le père du gi-and Turenne. 

3. Roger du Plessis, oncle maternel de notre duc, mourut le i" août 167^, 
la même année et le même jour que sa petite-fille, dont il est parlé quelques 
lignes plus loin : voyez le P. Anselme, tome IV, p. 757; 



DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. cxi 

tonneau, notaire, lequel y (k construire une maison. La seconde 
propriété consistait en un jardin clos, d'environ sept quartiers, 
lequel, après avoir ap|)artenu aussi à Charles de Magny, et ensuite 
à Jean-Jacques de Mcsmes, seigneur de Pioissy, lieutenant civil de 
la prévôté de Paris, était passé, dès i543, aux mains de Nicolas 
Dangu, évêque de Seez, puis de Mende. En i586, les deux pro- 
priétés étaient fondues en une seule, et appartenaient à François de 
Bourbon, duc de Montpensier, dauphin d'Auvergne ; d'où le nom 
de « Hostel Daulphin » qu'on trouve dans le censier de iSgS, où il 
est dit que l'hôtel était alors possédé par M. de Penillac. Il fut 
ensuite acquis par Henri de la Tour, duc de Bouillon, maréchal de 
France, et après sa mort, arrivée en 1628, par Roger du Plessis, 
sieur de Liancourt, qui le fît rebâtir sur les dessins de Lemercier, 
l'architecte du Louvre. La petite-Clle du duc de Liancourt ayant 
épousé, en iGSg, le duc François de la Rochefoucauld, celui-ci 
devint propriétaire de l'hôtel, que l'on continua à appeler l'hôtel 
de la Rochefoucauld; cependant il fut vendu, en 1718, par le 
prince de Marcillac à la famille Gilbert des Voisins. La rue des 
Beaux-Arts a été ouverte, en 1825, sur l'emplacement de cet édifice, 
détruit peu auparavant. » {Topograplûe historique du Vieux Paris par 
feu Berty et Tisserand. Région du bourg Saint-Germain, p. aSg 
et 240 ) 



VII 



LETTHE DE MADAME DE LA FAYETTE A MADA3IE DE SABLE ' . 

(Voyez ci-dessus, p. lxxv et note 2.) 

« Ce lundi au soir [i665 ou i666]. 
a Je ne pus hier répondre à votre billet, parce que j'avois du 

I. La source indiquée par Sainte-Beuve (^Portraits de Jemmes, édition de 
1845, note de la page 235) est, d'après l'ancien classement des manuscrits de 
la Bibliothèque du Roi : « Résidu de Saint-Germain, paquet 4> n" 6 >> ; mais 
nous avons en vain cherché la pièce, ainsi que les sept autres lettres de Mme de 
la Fayette dont nous allons parler, dans les Portefeuilles de Veillant^ où se 
trouve maintenant placé ce Résidu. Nous pouvions du reste prévoir que nous 
ne la trouverions pas : dès i85i, MM. Lalanne et Bordier l'avalent signalée 
comme absente dans leur Dictionnaire des autographes volés (p. 177, article 
LA Fayette). — Sainte-Beuve croyait, nous l'avons dit, avoir le premier dé- 
couvert cette lettre. Cette erreur, partagée par Geruzez et par V. Cousin, a été 
rectifiée par Edouard Fournier, qui, en insérant dans ses Fariétés historiques 



cxii APPENDICES 

monde, et je crois que je n'y répondrai pas aujourd'hui, parce 
que je le trouve trop obligeant. Je suis honteuse des louanges que 
vous me donnez, et, d'un autre côté, j'aime que vous ayez bonne 
opinion de moi, et je ne veux vous rien dire de contraire à ce que 
vous en pensez. Ainsi je ne vous répondrai qu'en vous disant que 
M. le comte de Saint-Paul sort de céans, et que nous avons parlé 
de vous, une heure durant, comme vous savez que j'en sais parler. 
Nous avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la 
liberté de mettre en comparaison avec vous pour l'agrément de 
l'esprit. Je ne sais si la comparaison vous offense, mais, quand elle 
vous offenseroit dans la bouche d'un autre', elle est une grande 
louange dans la mienne, si tout ce qu'on dit est vrai. J'ai bien vu 
que M. le comte de Saint-Paul avoit ouï parler de ces dits-Ià, et 
j'y suis un peu entrée avec lui ; mais j'ai peur qu'il n'ait pris tout 
sérieusement ce que je lui en ai dit. Je vous conjure, la première 
fois que vous le verrez, de lui parler de vous-même de ces bruits- 
là. Cela viendra aisément à propos, car je lui ai donné les Maximes^ 
et'* il vous le dira sans doute; mais je vous prie de lui en parler 
bien comme il faut pour lui^ mettre dans la tête que ce n'est autre 
chose qu'une plaisanterie*; et je ne suis pas assez assurée de ce 
que vous en pensez pour répondre que vous direz bien, et je pense 
qu'il faudroit commencer par persuader l'ambassadeur. Néanmoins 
il faut s'en lier à votre habileté; elle est au-dessus des maximes 
ordinaires ; mais enfin persuadez-le. Je hais comme la mort que 



et littéraires (tome X, p. 1 17-129) huit lettres de Mme de la Fayette à 
Mme de Saljlé, dont celle-ci est la dernière, nous apprend qu'elles ont toutes 
paru [avec quelques légères variantes), en 182 1, dans un livi-e bizarre de .1. 
Delort : Mes Vojages aux environs de Paris (tome I, p. 217-224). Delort 
joint à son texte un fac-similé de celle qu'il a placée en tète. 

1. Tel est le texte de Sainte-Beuve; dans celui de Delort, reproduit par 
Edouard Fournier : « d'une autre ». 

2. Delort et Ed. Fournier ont omis et, ici et deux lignes plus bas. 

3. Chez Delort et Fournier, le, au lieu de lui \ si c'est le vrai texte^ c'est 
sans doute que Mme de la Fayette avait voulu d'abord employer un autre 
verbe, comme le convaincre, le persuader, qui revient plusieurs fois dans la 
suite immédiate. 

4. Ceci n'est pas clair. A quoi s'applique le mot de « plaisanterie » ? 
A ces dits-là, ces bruits-là, ou bien aux Maximes? Nous croyons, vu l'objet 
même et la suite de la lettre, devoir adopter la première explication, bien que 
la seconde, préférée par Ed. Fournier, paraisse tirer quelque vraisemblance 
d'une lettre antérieure dont nous parlons à la suite de celle-ci, et où nous voyons 
Mme de la Fayette appliquer à ces maximes qui la révoltent le même mot de 
« plaisanterie », et ne trouver, pour atténuer son blâme, d'autre tour que de 
es traiter de ])ur jeu d'esprit. Le passage est, en tout cas, fort obscur. 



DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. cxiii 

les gens de son âge puissent croire que j'ai des galanteries'. Il 
me* semble qu'on leur paroît cent ans dès qu'on ^ est plus vieille 
qu'eux, et ils sont tous propres à s'étonner qu'il soit encore ques- 
tion des gens •, et de plus il croiroit plus aisément ce qu'on lui 
diroit de M. de la R. F. * que d'un autre. Enfin je ne veux 
pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes amis, et je vous prie-* 
de n'oublier non plus de lui ôter cela de la tête, si tant est qu'il 
l'ait ^, que j'ai oublié votre message. Cela n'est pas généreux de vous 
faire souvenir d'un service en vous en demandant un autre. » 

Eu marge : « Je ne veux pas oublier de vous dire que j'ai trouvé 
terriblement de l'esprit au comte de Saint-Paul. » 

Parmi les buit lettres de Mme de la Fayette à Mme de Sablé, il 
y en a doux, les n"^ i et 3 d'Edouard Fournier (p. 120-122), qui 
nous paraissent confirmer la date assignée par Sainte-Beuve, non 
pas au commencement d'amitié, mais à la tendre intimité et aux 
quotidiennes relations. Qu'on veuille bien relire les extraits que 
M. Gilbert a donnés, au tome I, p. 874 et SjS, de ces deux lettres, 
dont la première a échappé à Cousin et à Sainte-Beuve. Elles sont 
du temps où les Maximes^ <^léjà imprimées quand fut écrite la lettre 
où il s'ai^it du comte de Saint-Paul, étaient encore manuscrites, 
c'est-à-dire, très-probablement, d'une de ces dix années antérieures 
à i665, qu'avant Sainte-Beuve on comprenait dans l'époque d'é- 
troite intimité. L'auteur avait communiqué son écrit à Mme de Sablé, 
qui, à son tour, sans paraître agir au nom de l'auteur, le commu- 
niquait aux personnes considérées comme les plus capables d'en 
bien juger. Or peut-on dire que le jugement qu'en porte Mme de 
la Fayette et la manière dont il est exprimé, surtout dans le premier 

1. Sainte-Beuve fait remarquer (p. 238) que Mme de la Fayette s'applique 
là une idée qu'elle a exprimée dans son roman de la Princesse de Clèves (tome Ij 
p. 120, édition de 1678) : « Mme de Clèves.... étoit dans cet âge où l'on ne 
croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a passé vingt-cinq ans. » 

2. Au lieu de leur, qui est le texte de Sainte-Beuve et peut-être bien le texte 
original, Delort et Fournier ont me, qui est en effet bien préférable pour le 
sens. Il est probable que l'intention de Mme de la f^ayette avait été de met- 
tre : « Il leur semble qu'on a cent ans, » 

3. Chez Delort et Fournier, « dès que l'on ». 

4. Le nom propre est ainsi en abrégé dans l'original. Tournier croit voir 
là une petite preuve de « rare délicatesse. » 

5. Delort et Fom-nier ont suijplie, au lieu de prie; à la suite, Fournier 
omet cela après ôter. 

6. Tel est le texte de Sainte-Beuve; chez Fournier, « qui le l'eust »; chez 
Delort, « qui le l'ait». Ce /e de trop est probablement, par inadvertance, dans 
l'autographe. 

La Rochefoucauld, i U 



cxiv APPENDICES 

extrait, Impliquent vive estime et soient d'une tendre et familière 
amie? Puis la communication par un tiers ne suffit-elle pas à 
montrer que l'époque d'entière conilance où l'on ne se cachait 
rien et où l'on se voyait si souvent, n'avait pas encore commencé ? 



VIII 



SUR LA MALADIE, LA MORT ET L AUTOPSIE DU DUC 
DE LA ROCHEFOUCAULD. 

(Voyez ci-dessus, p. xci et xcii.) 

Un recueil fort rare, publié, dans l'année même, par Nicolas 
de Blegny, sous ce titre : Le Temple d'Esculape ou le Dépositaire des 
Nouvelles découvertes qui se font journellement dans toutes les parties de 
la médecine ', contient (tome II, in-12, i68o, p. 277-291, et p. 3oo- 
809) « sur la mort et sur l'ouverture de Mgr le duc de la Rochefou- 
cauld » une correspondance qui aurait pu fournir à Molière, s'il 
n'eût précédé le moraliste de sept ans dans la tombe, quelques 
épigrammes nouvelles. C'est une lettre adressée par l'abbé Bourde- 
lot, premier médecin de la reine de Suède (Christine) et de S. A. S. 
Monseigneur le Prince, au célèbre Fagon, alors premier médecin 
de la Reine (de France), puis la réponse de Fagon et une réplique 
de Bourdelot. Celui-ci, rendant compte de 1' « ouverture » du corps 
faite par le docteur Morel, affirme que « la cause de la mort a été 
la grande abondance du sang qui a gorgé et inondé le poumon, » 
et amené « la suffocation de cette partie. » Trois ans auparavant, 
Bourdelot avait traité le duc d' « une péripneumonie.,.. avec cra- 
chement de sang, » et l'avait sauvé, dit-il, en le faisant « saigner 
vigoureusement. » Lors de la rechute, les médecins (« MM. Lisot, 
Duchesne et moi ») conseillèrent aussi « de grandes saignées des 
pieds et des bras; » mais « les parents et assistants, par tendresse 
ou mal persuadés sur les remèdes, n'y ont point voulu consentir.... 

t. Nous devons la conaaissnnce de ce livre, que nous avons trouvé à la Bi- 
bliothèque nationale, à M. Ch. Livet, qui possède et a bien voulu nous com- 
muniquer un exemplaire de la traduction latine qui en a été publiée à Genève 
en 1682, sous ce titre singulier : Zodiacus medico-gallicus. — On peut voir, 
au sujet de ce curieux répertoire médical, une note d'Edouard Fournier au 
tome il (p. 177) de l'édition elzévirienne du Livre commode, de 1692, publié, 
sous le nom de du Pradel, par le même Blegny ou de Blegnv, et, sur l'auteur, 
les pages xliiî et suivantes de l'inti-oduction placée par Fournier en tête du 
tome I dudit Livre commode. 



DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. cxv 

]Soiis sommes dans un siècle où tout le monde croit être médecin. 
Il y a une corruption dans les esprits qui les empêche d'entendre 
tout ce qui est raisonnable et leur fait avoir recours à des remèdes 
bizarres, qui sont toujours funestes. Les parents et les amis du ma- 
lade s'opposèrent à la saignée. Ils dirent qu'il e'toit âgé, que la 

saignée n'étoit pas bonne aux goutteux, que le médecin anglois * 
et d'autres gens guérissoient les fièvres sans saignées, et, pendant 
qu'ils s'opiniàtrèreut à s'en tenir à ces petites raisons et à d'autres 
aussi méchantes, le poumon s'étant gorgé de sang, » les symptômes 
devinrent de plus en plus graves et la mort suivit. 

Fagon, avec des ménagements d'infinie politesse, admet que le 
malade a est mort suffoqué par le débordement du sang dans le 
poumon, » mais il veut que ce soit le cerveau qui, « inondé d'une 
sérosité maligne, » ait causé le dernier étouffement «parla paralysie 
des nerfs du poumon et du diaphragme. » Bourdelot maintient 
son dire : à savoir, que a la cause de la mort et celle du mal par 
conséquent étoit principalement renfermée dans le thorax.... Il 
n'y a point eu de transport au cerveau, car le raisonnement du 
malade a toujours été bon. » Mais ce que surtout il soutient jus- 
qu'au bout et ce que son confrère ne nie pas, c'est « que de bonnes 
saignées l'auroient guéri. » 

Il y a dans les Portefeuilles de Vallant^ tome XIV, p. 137-140, 
une note, de sujet analogue, sur la mort et l'autopsie de Mme de 
Longueville, décédée dans la nuit du vendredi au samedi i5 avril 
1679, « à quatre heures et lui demi quart du matin, » âgée de 
cinquante-neuf ans et demi ; elle en auroit eu soixante accom- 
plis le jour de saint Augustin, qui est le 28"^ août. Elle n'avoit 
eu pendant sa maladie nulle frayeur ni trouble. » L'autopsie fit 
voir « la rate pourrie et en bouillie noire •, le rein gauche de même 
et fort petit...; le cœur grand et flétri; quasi point de sang dans la 
(veine) cave...; cerveau flétri, avec de l'eau rougeâtre dans les 
ventricules. » — Hélas! qu'était devenue cette beauté tant prisée 
dans sa jemiesse et dont le souvenir a passionné, de nos jours en- 
core, un éloquent historien-philosophe ? 

I. "Voyez ci-dessus, la note 4 de la page xci. 



APPENDICES 



IX 

ARTICLES RELATIFS AU DUC DE LA ROCHEFOUCAULD, FRANÇOIS VI, 

A SES ENFANTS ET A SON PETIT-FILS, LE DUC DE LA ROCHE-GUYON, 

dans le Dictionnaire des bienfaits du Roi (tome IV et dernier) 
de l'abbé de Dangeau'. 

(Voyez ci-dessus, p. lxxxvii-xc.) 

« Le duc de la Rochefoucauld se nommoit François (VI) de la 
Rochefoucauld, avoit épousé Andrée de Vivonne de la Châteigne- 
raie, dont il a eu : le duc de la Rochefoucauld ; le chevalier de la 
Rochefoucauld; l'abbé de MarclUac ; le chevalier de Marcillac, tué 
dans la guerre de Hollande en 7a •, l'abbé de Verteuil et trois 
filles. 

o Étoit duc et pair; il se démit de son duché en faveur du prince de Mar- 
cillac, son fils. Nonobstant sa démission, le Roi lui conserva les honneurs du 
Louvre. 

a Avait été gouverneur de Poitou; avoit vendu cent mille écus au duc de 
Roannais. 

« !"■ janvier 6a, le Roi le fait chevalier de l'Ordre. » 

« Le duc de la Rochefoucauld se nomme François (VII) de la 
Rochefoucauld. Jusqu'à la mort de son père, on l'a appelé prince 
de Marcillac; a épousé Jeanne-Charlotte du Plessls de Liancourt, 
petite-fdle et héritière du duc de Liancourt, dont il a eu : le duc 
de la Rûche-Guyon et le marquis de Liancourt. 

« Novembre 61, le Roi lui donne un brevet de justaucorps en broderie. 

« C4., le Roi le fait mestre de camp du régiment royal; achète quarante mille 
écus de Montpezat, vend vingt-trois mille écus au marquis de Planci. 

« Août 71, le Roi le fait duc et pair sur la démission du duc de la Roche- 
oucauld, son père. 

« Le Roi lui donne une pension de dix-huit mille livres. 

« Décembre 71, le Roi le fait gouverneur de Berri ; s'en démet, mars 81, en 
faveur du prince de Soubise, qui lui en donna cent mille écus. 

a 21 octobre 72, le Roi lui donne la charge de grand maître de la garde- 
robe, vacante par la mort du marquis de Guitri, tué an passage du Rhin. Le 
Roi lui permet de choisir deux artisans de chaque métier pour servir à la 
garde-robe, qui ont chacun soixante livres de gages, avec les privilèges de 
commensaux de la maison du Roi. Le duc de la Roche-Guyon eut la survivance 
de cette charge, en novembre 7g. 

« 79, le Roi lui donne la charge de grand veneur, vacante par la mort du 
marcjuis de Soyecourt, en donnant aux héritiers deux cent trente mille livres, 

Bibliothè((ue nationnie, Ms. Fr. 658, fol. 83 V-Sg. 



DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE. cxvii 

dont il ent un brevet «le retenue. Le duc «le la Roclie-Gu} un eut la survivance de 
cette charge, lO novembre 79. 

« Le Roi lui donne la finance des charges de la chancellerie de Tournai ; il en 
a eu cent vingt mille écus. » 

« Le chevalier de la Rochefoucauld se nomme Charles de la 
Rochefoucauld, frère du duc de la Rochefoucauld (François VII). 

« [5a,] le Roi lui donne l'abbaye de Molesme par ' de Franijois de Cler- 

niont ; cette abbaye est de l'ordre de Saint-Benoît, diocèse de Langres. 

« 2 février 80, le Roi lui donne une pension de quatre mille livres sur 
révêclié de Poitiers. 

« II novembre 87, le Roi lui donne une peusion de cinq mille livres sur 
l'abbaye de la Chaise-Dieu, que Sa Majesté donna pour lors à l'abbé de Mar- 
cillac, son frère. » 

« De la Rochefoucauld, abbé de Marcillac, se nomme Henri- 
Achille de la Rochefoucauld, frère du duc de la Rochefoucauld 
(François VII). 

« [67-], le Roi lui donne l'abbaye de Fontfroide, vacante par la mort de 
Jean de Noblet des Prés; cette abbaye est de l'ordre de Cîteaux, diocèse de 
Narbonne. 

« Il a deux pensions, l'une sur l'abbaye de Molesme, et l'autre sur Sainte- 
Colombe-lez-Sens. 

u II janvier 87, le Roi lui donne l'abbaye de la Chaise-Dieu, vacante par 
la mort d'Hyacinthe Seroni, archevêque d'Albl; cette abbaye est de l'ordre de 
Saint-Benoît, diocèse de Clerraont, a un grand nombre de collations. » 

« De la Rochefoucauld, abbé de Verteuil, se nomme Alexandre 
de la Rochefoucauld de Verteuil, frère du duc de la Rochefou- 
cauld d'aujourd'hui (François VII). 

« 24 février 79, le Roi lui donne l'abbaye de Beauport, vacante par la 
mort de la Rochepozay ; cette abbaye est de l'ordre de Prémontré, diocèse de 
Saint-Brieuc. » 

A la suite (fol. 86 v°-88) viennent les articles relatifs à un oncle et à quatre 
tantes du duc François VII, c'est-à-dire à un frère de Francjois VI : [Henri,] 
abbé de la Rochefoucauld, et à quatre de ses sœurs : Gabrielle, Catherine, 
Marie-Elisabeth, Anne-Fran(;oise ; les prénoms de cette dernière ne sont pas 
donnés. Des donations enregistrées avec dates, il n'y en a que deux qui soient 
antérieures à la mort de notre duc : l'abbaye d'issy, près de Paris, donnée à 
Gabrielle, qui refuse, et l'abbaye de Charenton donnée à Catherine. 

« Le duc de la Roche-Guyon se nomme François (VIII) de la 

1. Ce blanc est dans le manuscrit. Le prédécesseur dans le Galliii christiana 
(tome IV, c<d. 741) est Armand, prince de Conty. Alexandre de la Rochefou- 
cauld (voyez ci-après) succède à son frère Charles en 1689. 

2. Voyez le Gallia christiana, tome IV, col. ai 5. 



cxviii APPENDICES DE LA NOTICE. 

Rochefoucauld, fils aîné du duc (François VII) de la Rocliefou- 
cauld (petit-fils de François VI), a épousé 3Iadeleine le Tellier, 
fille aînée du marquis de Louvois. 

« 10 novembre 7g, le Roi lui donne la survivance des charges de grand 
maître de la garde-robe et de grand veneur, que possède le duc de la Roche- 
foucauld, son père. 

« Le Roi le fait duc; la terre de laRoche-Guyon fut érigée en duché le 17 no- 
vembre 79 et vérifiée au Parlement. 

« Février 81, le Roi lui donne une pension de neuf mille livres. 

« Mars 84, le Roi lui donne un brevet de justaucorps en broderie. 

a 83, le Roi le fait colonel du régiment de Navarre, par la mort du che- 
valier de Souvré. » 



12 834. — PARIS, IMPRIMERIE A. LAHURE 
Rue de Fleurus, 9 



AVERTISSEMENT 

SUR LE TOME I '. 

Ce premier tome contient les OEiwres morales du duc 
de la Rocliefoucauld, c'est-à-dire celles qui, ajuste titre, 
ont ajouté à la gloire de l'illustre nom qu'il portait. Outre 
quelques morceaux accessoires qui les précèdent, elles 
se composent des Réflexions ou Sentences et Maximes 
morales^, et des pensées intitulées Réflexions dit>erses^. 
La Notice bibliographique, et les Notices particulières 
que Ton trouvera dans le courant de ce volume me dis- 
pensent d'un long Ji^ertissement; il me suffira de résu- 
mer ces dernières pour rendre compte au public de mon 
travail. 

Le recueil des Maximes est le seul ouvrage que la 
Rochefoucauld ait publié lui-même, et cinq éditions en 
ont paru de son vivant. J'ai suivi le texte de la dernière, 
celle de i6y8, comme étant l'expression définitive de la 
pensée de l'auteur, mais j'ai joint à ce texte, dans les 
notes, les nombreuses variantes qui s'y rapportent, et 
qui sont puisées à diverses sources , le Manuscrit de 
la Rocheguyon , les papiers de Mme de Sablé , connus 
sous le nom de Portefeuilles de V allant^ et les quatre 

1. Le tome suivant sera précédé d'un Avertissement particulier. 

2. Tel est le titre donné par l'auteur lui-même à son livre. — 
Voyez la note 2 de la page 25. 

3. C'est ainsi que tous les éditeurs désignent ces morceaux, qui sont 
posthumes, et que l'auteur n'avait pas réunis sous un titre commun. 

La RoCHEFOl cauld. i a 



II AVERTISSEMENT 

premières éditions des Maximes (i665, 1666", 16-1 
et 1675)*. 

A la suite de cette série principale se plaçaient natu- 
rellement les Maximes posthumes^ c'est-à-dire celles 
qui, comme le mot l'indique, n'ont paru qu'après la mort 
de l'auteur; dans les éditions précédentes, elles étaient 
au nombre de vingt-huit; j'ai pu les augmenter de trente 
autres, tirées du Manuscrit et des Portefeuilles ci-dessus 
mentionnés *. 

Enfin il est un certain nombre de pensées que la Ro- 
chefoucauld a successivement éliminées de son œuvre ; 
sous le titre de Maximes supprimées, je les ai recueillies 
avec autant de soin qu'il m'a été possible, ne laissant de 
côté que celles qui, à titre de variantes , avaient déjà 
trouvé place dans les notes des Maximes définitives de 
l'auteur ^ 

Ces trois séries forment un total de six cent quarante 
et une maximes , c'est-à-dire un relevé complet, le plus 
complet qui ait été donné jusqu'à présent, déduction faite 
des simples variantes, qu'on a trop souvent réimprimées 
comme pensées distinctes. Pour les deux dernières de ces 
trois séries, j'ai adopté un caractère d'imprimerie dififé- 
rent, mais un numérotage continu , m'étant bien trouvé 
de cette disposition dans une édition que j'ai publiée d'un 
autre moraliste , Vauvenargues * . 



1. La Notice bibliographique donnera la description de ce manu- 
scrit, de ces portefeuilles, en tant qu'ils ont rapport aux Maximes, 
et de ces éditions. 

2. Pour de plus amples détails, voyez la Notice des Maximes pos- 
thumes, p. 219-222, 

3. Voyez la Notice des Maximes supprimées, p. 289-242. 

4. OEuvres complètes de ï'auvenargues, 2 vol. in-8°, Pans, Fume, 
1857. 



SUR LE TOME I. m 

Les Réflexions diverses sont encore, à uu certain point 
de vue, des Blaxiines, si bien qu'un des éditeurs de la 
Rochefoucauld, l'abbé Brotier, a cru pouvoir donner les 
unes et les autres sous la même formel Sept avaient 
été imprimées dès lySi', j'en ajoute douze autres, que 
M. Edouard de Barthélémy avait publiées en i863 et 
qui viennent des manuscrits de la Rocheguyon. 

Telle est la composition principale de ce volume. On 
y trouvera, en tête des œuvres de la Rochefoucauld, son 
Portrait écrit par lui-même, un autre Portrait de la 
main du cardinal de Retz , puis , comme réplique , le 
Portrait du Cardinal par le Duc; enfin la première 
Préface et la dernière que l'auteur a mises en tête des 
Maximes^. A la suite des Réflexions diverses, sous le 
titre di Appendice , sont réunis divers morceaux se ratta- 
chant aux Maximes : i" un Discours apologétique, solli- 
cité , ou au moins accepté par la Rochefoucauld pour sa 
première édition ; i" les Jugements des contemporains , 
également sollicités par lui ^ ; puis plusieurs pièces (nu- 
méros xii-xix de \ Appendice) ayant trait, de près ou de 
loin, à son principal ouvrage. Enfin, ce volume est 
complété par une nouvelle Table alphabétique et ana- 
lytique des OEuures morales , c'est-à-dire des Maximes 
et des Réflexions diverses. Eu tête de cette Table, j'ai 
dit les raisons qui m'ont engagé à la faire. 

Quant au texte de la présente édition, je n'ai pas à en 
parler longuement : on sait quelles sont les règles adop- 
tées pour cette collection des Grands écrivaifis de la 

1. Voyez la Notice des Réflexions diverses , p. 271 et 272. 

2. Les trois autres Préfaces originales, celles de i66fi, de 1671 
et de 1675, donnent de légères différences, que nous avons relevées 
dans les notes des pages 29 et 3o. 

3. Voyez p. 871 61872. 



IV AVERTISSEMENT SUR LE TOME I. 

France; rien n'y paraît qui nait été vérifié, soit sur les 
manuscrits quand il en existe, soit sur les éditions origi- 
nales. Je n'ai pas davantage à parler de l'orthographe et 
delà ponctuation, si peu fixées au dix-septième siècle, 
que notre auteur lui-même en varie sans cesse; ici, 
comme dans tout le reste, je me suis conformé aux usages 
suivis pour l'uniformité de cette collection. Je n'insis- 
terai pas non plus sur le travail d'annotation : tout en 
m'abstenant de discuter avec l'auteur, j'ai tâché de faire 
un commentaire perpétuel de son œuvre , comme on en 
use avec les auteurs grecs ou latins. Je m'y suis appliqué 
surtout à la confrontation, pour ainsi dire, de la Roche- 
foucauld avec lui-même, par de nombreux renvois entre 
ses pensées, et à sa confrontation avec les moralistes an- 
ciens ou modernes, par des rapprochements que j'ai 
multipliés autant que je l'ai pu. 

Il me reste un agréable devoir à remplir, celui de re- 
mercier publiquement M. Ad. Régnier, directeur de 
cette collection des Grands écrivains de la France. 
A des connaissances presque universelles, il joint le tact 
littéraire le plus délicat; il juge de tout avec un discer- 
nement qui profite à ses collaborateurs, et l'érudition 
n'a rien ôté, chose rare, ni à la sùi^eté ni à la finesse 
de son goût. Qu'il veuille bien souffrir que je lui rende 
ici ce respectueux témoignage; sa modestie dépasserait 
son droit et empiéterait sur le mien, si elle s'opposait à 
la juste expression de ma reconnaissance. 

D. L. Gilbert, 



PORTRAIT 

DU DUC 

DE LA ROCHEFOUCAULD 

FAIT PAR LUI-MÊME 

( i659 ) 



La Rochefoucaulu. 



NOTICE. 



Ce morceau, composé sans doute en i658 ou dans les pre- 
miers jours de lôSg, fut inséré dans le Recueil des portraits et 
éloges en vers et en prose^ dédié à S. A. R. Mademoiselle (de 
Montpensier). Paris^ Ch. de Sercy et Cl. Barbin, M.DC.LIX. 
Nous avons vu de ce recueil trois éditions de i65g, une in-4° 
et deux in-8°. V. Cousin, dans Madame de Sablé (p. i43, a*" édi- 
tion), croit qu'il n'y en a qu'une qui contienne le portrait de 
la Rochefoucauld : « C'est, dit-il, en 1659 qu'il débuta devant 
le public avec son Portrait fait par lui-même, inséré dans une 
des éditions des Portraits de Mademoiselle. » Ce portrait 
manque en effet dans l'édition in-4'', intitulée : Divers portraits, 
imprimés en i65g (sans nom de libraire et sans Achevé cFim- 
primer); il se trouve dans les deux éditions in-8°. Ces deux 
éditions, de grandeur inégale, sont, quant au contenu, iden- 
tiques entre elles; mais elles diffèrent de l'édition in-4'*, qui 
évidemment les a précédées. On a négligé dans les deux réim- 
pressions, composées chacune de deux parties (tandis que 
l'in-4° n'en a qu'une) , un certain nombre de portraits d'abord 
publiés , qui comptent entre les meilleurs, et on en a ajouté 
plusieurs qui sont fort bons , parmi d'autres qui sont fort 
médiocres. 

Le portrait de la Rochefoucauld, intitulé : Pohtrait de M. R. 
D. (première et dernière lettres du nom) fait par lui-même, 
est dans la seconde partie, aux pages 1 16-124 de la plus petite 
des deux éditions in-8", aux pages 6i8-63o de la plus grande, 
dont la pagination se continue d'une partie à l'autre*. Elles 
portent toutes deux : a Achevé d'imprimer le aS janvier lôSg. » 

I. L'exemplaire de la plus grande, que nous avons examiné dans 



4 PORTRAIT DE LA ROCHEFOUCAULD. 

Nous avons vérifié notre texte sur Tune et sur l'autre, et 
n'avons remarqué entre elles que de très-rares et très-légères 
différences, que l'on trouvera dans les notes. L'abbé Brotier, 
en joignant le Portrait à son édition des Maximes (1789), y 
avait fait çà et là quelques changements, qui ont passé dans 
les éditions venues après la sienne, particulièrement dans celle 
de G. Duplessis (i853). 

A la suite de ce Portrait de la Rochefoucauld fait par lui- 
même^ nous plaçons en appendice, comme une contre-partie 
assez piquante , celui qui se trouve dans les Mémoires du car- 
dinal de Retz. 



la bibliothèque de V. Cousin, a, en tête de la première partie, un 
frontispice, au bas duquel on lit cet autre titre : La Galerie des pein- 
tures, ou Recueil des portraits en vers et en prose. 



PORTRAIT 

• , , , 

DU DUC 

DE LA ROCHEFOUCAULD 

FAIT PAR LUI-MÊME. 

Je suis d'une taille médiocre, libre, et bien proportion- 
née. J'ai le teint brun, mais assez uni; le front élevé et 
d'une raisonnable grandeur; les yeux noirs, petits, et 
enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. 
Je serois fort empêché à' dire de quelle sorte j'ai le nez 
fait, car il n'est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, 
au moins à ce que je crois : tout ce que je sais, c'est qu'il 
est plutôt grand que petit, et qu'il descend un peu trop 
en bas ^. J'ai la bouche grande, et les lèvres asse.z rouges 
d'ordinaire, et ni bien ni mal taillées; j'ai les dents 
blanches, et passablement bien rangées. On m'a dit 
autrefois que j'avois un peu trop de menton : je viens de 
me tàter et^ de me regarder dans le miroir, pour savoir 
ce qui en est, et je ne sais pas trop bien qu'en juger. 
Pour le tour du visage, je l'ai ou carré, ou en ovale; 
lequel des deux, il me seroit fort difficile de le dire. J'ai 
les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela 
assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en 
belle tête. J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans 

I. Brotier et Duplessis ont remplacé à par de. 
a. a Trop bas, » dans le texte de Brotier et dans celui de Duplessis. 
3. Les mots : a de me tàter et, » ont été omis par Brotier et par 
Duplessis. 



6 PORTRAIT DE LA ROCHEFOUCAULD 

la mine : cola fail croire à la plupart des gens que je suis 
méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J'ai Taction 
fort aisée, et même * un peu trop, et jusqucs à faire beau- 
coup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je 
pense que je suis fait au dehors; et Ton trouvera, je 
crois, que ce que je pense de moi là-dessus n'est pas fort 
éloigné de ce qui en est. J'en userai avec la même fidé- 
lité dans ce qui me reste à faire de mon portrait; car je 
me suis assez étudié pour me bien connoître, et je ne 
manque ^ ni d'assurance pour dire librement ce que je 
puis avoir de bonnes qualités, ni de sincérité pour avouer 
franchement ce que j'ai de défauts^. Premièrement, 
pour parler de mon humeur, je suis mélancolique, et 
je le suis à un point que, depuis trois ou quatre ans*, à 
peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. J'aurois pour- 
tant, ce me semble, une mélancolie assez supportable 
et assez douce, si je n'en avois point d'autre que celle 
qui me vient de mon tempérament; mais il m'en vient 
tant d'ailleurs , et ce qui m'en \àent me remplit de telle 
sorte l'imagination, et m'occupe si fort l'esprit, que la 
plupart du temps ou je rêve sans dire mot, ou je n'ai 
presque point d'attache à ce que je dis. Je suis fort 
resserré avec ceux que je ne connois pas, et je ne suis pas 
même extrêmement ouvert avec la plupart de ceux que je 
connois. C'est un défaut, je le sais bien, et je ne né- 
gligerai rien pour m'en corriger ; mais comme un certain 
air sombre que j'ai dans le visage contribue à me faire 
paroître encore plus réservé que je ne le suis, et qu'il 
n'est pas en notre pouvoir de nous défaire d'un méchant 



I. H y a mêmes dans les deux éditions originales. 

a. A manque Brotier et Duplessis ont substitué manquerai. 

3. Voyez la maxime 202. 

4. Voyez à ce sujet, ainsi que pour l'appréciation et l'explication 
de tout ce portrait, la Notice biographique. 



FAIT PAR LUI-MEME. 7 

air qui nous vient de la disposition naturelle des traits, je 
pense qu'après ni'êlre corri<^é au dedans , il ne laissera 
pas de me demeurer toujours de mauvaises marques au 
dehors. J'ai de Tesprit, et je ne fais point difficulté * de le 
dire; car à quoi Ijon façonner là-dessus? Tant biaiser et 
tant apporter d'adoucissement pour dire les avantages 
que l'on a, c'est, ce me semble, cacher un peu de vanité 
sous une modestie apparente", et se servir d'une manière 
bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de 
bien que l'on n'en dit. Pour moi, je suis content qu'on 
ne me croie ni plus beau que je me fais, ni de meilleure 
humeur que je me dépeins, ni plus spirituel et plus raison 
nable que je dirai que^ je le suis. J'ai donc de l'esprit, 
encore une fois, mais un esprit que la mélancolie gâte; 
car encore que je possède assez bien ma langue , que 
j'aie la mémoire heureuse*, et que je ne pense pas les 
choses foit confusément, j'ai pourtant une si forte appli- 
cation à mon chagrin, que souvent j'exjDrime assez mal 
ce que je veux dire. La conversation des honnêtes gens 
est un des plaisirs qui me touchent le plus. J'aime qu'elle 
soit sérieuse , et que la morale en fasse la plus grande 
partie ; cependant je sais la goûter aussi quand elle est 
enjouée, et si je n'y dis pas^ beaucoup de petites choses 
pour rire , ce n'est pas du moins que je ne connoisse bien 

1. Daus Broder : « je ne fais point de difficulté, » 

2. Voyez la maxime i49- — Montaigne {^Essais ^ livre II, cha- 
pitre vi, édition J. y. le Clerc, 1866, tome II, p. 70) : « De dire moins 
de soy qu'il n'y eu a, c'est sottise, non modestie. » — Mme de Sablé 
(édition de 1678, maxime 17) : « C'est une force d'esprit d'avouer 
sincèrement nos défauts et nos perfections ; et c'est une foiblesse de 
ne pas demeurer d'accord du bien ou du mal qui est en nous. » 

3. Brotier et Duplessis ont omis : « je dirai que. » 

4. Dans l'édition de 1639, petit in-S" : « que j'aie la mémoire assez 
heureuse. » 

5. Dans Brotier et dans les éditions suivantes : « et si je «edis pas. » 



8 PORTRAIT DE LA ROCHEFOUCAULD 

ce que valent les bagatelles bien dites, et que je ne trouve * 
fort divertissante cette manière de badiner, où il y a cer- 
tains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J'écris 
bien en prose, je fais bien en vers, et si j'étois sensible 
à la gloire qui vient de ce côté-là, je pense qu'avec peu 
de travail je pourrois m'acquérir assez de réputation. 

J'aime la lecture en général ; celle où il se trouve 
quelque chose qui peut façonner l'esprit et fortifier Tàme 
est celle que j'aime le plus; surtout jai une extrême 
satisfaction à lire avec une personne d'esprit; car de 
cette sorte on réfléchit à tous moments sur ce qu'on lit, 
et des réflexions que l'on fait il se forme une conver- 
sation la plus agréable du monde et la plus utile. Je 
ju-e assez bien des ouvrages de vers et de prose que l'on 
me montre; mais j'en dis peut-être mon sentiment avec 
un peu trop de liberté. Ce qu'il y a encore de mal en 
moi , c'est que j'ai quelquefois une délicatesse trop scru- 
puleuse et une critique trop sévère. Je ne hais pas à 
entendre^ disputer, et souvent aussi je me mêle assez 
volontiers dans la dispute; mais je soutiens d'ordinaire 
mon opinion avec trop de chaleur, et lorsqu'on défend 
un parti injuste contre moi , quelquefois, à force de me 
passionner pour celui de la raison ^, je deviens moi-même 
fort peu raisonnable. J'ai les sentiments vertueux , les 
inclinations belles , et une si forte envie d'être tout à fait 
honnête homme *, que mes amis ne me sauroient faire un 
plus grand plaisir que de m'avertir sincèrement de mes 

1. Tieitve flans l'édition de iGSg, petit in-8°. 

2. Dans l'édition de Dnplessis; «Je ne hais pas entendre, s — Dans 
la Galerie des portraits publiée par M. Ed. de Barthélémy : « Je ne liais 
pas à entendre » a été reniplaeé par : a Je ne tiens pas à entendre. » 

3. Brotier et Duplessis : s pour la raison. » — Vovez phis loin, 
p. 284, note 3. 

4. Malgré le voisinage des mots sentiments lerliieiix et inclinations 
belles, honnête Ao/nme est pris ici dans l'acception, ordinaire au dix- 



FAIT PAR LUI-MEME. 9 

défauts. Ceux qui me connoissent un peu particulière- 
ment, et qui ont eu la bonté de me donner quelquefois 
des avis là-dessus, savent que je les ai toujours reçus avec 
toute la joie imaginable , et toute la soumission d'esprit 
que Ton sauroit désirer*. J'ai toutes les passions assez 
douces et assez réglées : on ne m'a presque jamais vu en 
colère, et je n'ai jamais eu de haine pour ^ personne. 
Je ne suis pas pourtant incapable de me venger, si l'on 
m'avoit olfensé, et qu'il y allât de mon honneur à me 
ressentir de l'injure qu'on m'auroit faite. Au contraire, 
je suis assuré que le devoir feroit si bien en moi l'office 
de la haine , que je poursuivrois ma vengeance avec 
encore plus de vigueur qu'un autre ^. L'ambition ne me 
travaille point. Je ne cranis guère de choses, et ne crains 
aucunement la mort''. Je suis peu sensible à la pitié, et 
je voudrois ne l'y être point du tout. Cependant il n'est 
rien que je ne fisse pour le soulagement d'une personne 
affligée ; et je crois effectivement que l'on doit tout 
faire, jusques à lui témoigner même beaucoup de com- 
passion de son mal; car les misérables sont si sots, que 
cela leur fait le plus grand bien du monde. Mais je 
tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner, et se 
garder soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui 
n'est bonne à rien au dedans d'une âme bien faite , qui 
ne sert qu'à affoiblir le cœur, et qu'on doit laisser au 
peuple ^, qui n'exécutant jamais rien par raison, a besoin 

septième siècle, d'/iomme bien élevé, de galant homme. Nous retrou- 
verons souvent cette expression clans le même sens. 

I. Voyez les maximes 283 et 609. 

1. L'édition de Duplessis substitue contre a pour. 

3. Montaigne est d'humeur plus accommodante (Essais, livre III, 
cliapitre xii, vers la fin) : « le ne hais personne, et suis si lasclie à of- 
fenser, que, pour le seruice de la raison mesme, ie ne le puis faire. » 

4. Voyez la maxime 5o4 . 

^ 5. Voyezla maxime 264, et, plus loin, p. 280, note 4. — ï Qu'on 



lo PORTRAIT DE LA ROCHEFOUCAULD 

de passions pour le porter à faire les choses. J'aime mes 
amis , et je les aime d'une façon que je ne balancerois pas 
un moment à sacrifier mes intérêts aux leurs. J'ai de la 
condescendance pour eux ; je souffre patiemment leurs 
mauvaises humeurs * et j'en excuse facilement toutes 
choses^; seulement je ne leur fais pas beaucoup de 
caresses , et je n'ai pas non plus de grandes inquié- 
tudes en leur absence. J'ai naturellement fort peu de 
curiosité pour la plus grande partie de tout ce qui en 
donne aux autres gens. Je suis fort secret, et j'ai moins 

doit laisser au peuple, » c'est-à-dire au vulgaire, à ceux qui par la 
condition, les sentiments, le défaut de culture, sont gens du commun. 
C'est la doctrine des stoïciens, ainsi que le rappelle Montaigne 
(Essais, livre I, chapitre i) : « Us veulent qu'on secoure les affligez, 
mais non pas qu'on fléchisse et compatisse auecques eulx. j — 
Cicéron (Tusciilanee Qusestiones, livre IV, chapitre xxvi) : At etlam 
utile est misereri. Cur misereare poliiis, quam feras opem, si id facere 
possis? An sine misericordia libérales esse non possumus ? a. Mais (disent 
les péripatéticiens') la pitié est utile. Au lieu de prendre pitié d'un 
malheureux, que ne l'assistez-vous plutôt, si vous le pouvez? A-ton 
besoin d'être touché , pour se montrer secourable ? s — Sénèque 
(de Clementia, livre II, chapitre iv) : Ad rem pertinet quœrere hoc 
loco qiiid sit misericordia; plerique enim ut virtulem eam laudant.,.. 
At Iixc vitium animi est. ce C'est le cas de rechercher ici ce que c'est 
que la pitié; car le vulgaire la vante comme une vertu.... Ce n'est 

pourtant qu'un défaut de l'àme. » — Misericordiam vitaburit ; est 

enim vitium pusilli animi, ad speciem alienorum malorum succidentis. 
(Ibidem, chapitre v.) « Ou évitera la pitié; car c'est le défaut d'une 
âme faible, qui succombe au spectacle des maux d'autrui. » — 
Charron (de la Sagesse, livre I, chapitre xxxn , édition de i632) 
abonde dans le sens de Cicéron, de Sénèque et de la Rochefoucauld : 
C'est « vue passion d'ame foible, vne sotte et féminine pitié, qui 
vient de mollesse, trouble d'esprit ; loge volontiers aux femmes. » 
Cependant son maître, Montaigne, avait dit (Essais, livre I, cha- 
pitre i) : « l'ay vne merueilleuse lascheté vers la miséricorde et 
mansuétude. » 

1. « Leur mauvaise humeur, » au singulier, dans le texte de 
Duplessis et dans celui de M. Ed. de Barthélémy. 

2. Ce membre de phrase : a et j'en excuse, etc., » manque dans 
les éditions de Brotier et de Duplessis. 



FAIT PAR LUI-MEME. il 

de cliflîculté' que personne à taire ce qu'on m'a dit en 
confidence". Je suis extrêmement régulier à ma parole : 
je n'y manque jamais , de quelque conséquence que 
puisse être ce que j'ai promis, et je m'en suis fait toute 
ma vie une obligation indispensable. J'ai une civilité 
fort exacte parmi les femmes, et je ne crois pas avoir 
jamais rien dit devant elles qui leur ait pu faire de la 
peine. Quand elles ont l'esprit bien fait, j'aime nneux 
leur conversation que celle des hommes : on y trouve 
une certaine douceur qui ne se rencontre point parmi 
nous; et il me semble outre cela qu'elles s'expliquent 
avec plus de netteté, et qu'elles donnent un tour plus 
agréal)le aux choses qu'elles disent. Pour galant*, je l'ai 
été un peu autrefois; présentement je ne le suis pins, 
quelque jeune que je sois^. J'ai renoncé aux fleurettes, 
et je m' (tonne seulement de ce qu'il y a encore tant 
d'honnêtes gens qui s'occupent à en dé])iter. J'appiouve 
extrêmement les belles passions ; elles marquent la gran- 
deur de Fâme, et quoique dans les inquiétudes qu'elles 
donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère 
sagesse, elles s'accommodent si bien d'ailleurs avec la 
plus austère vertu, que je crois qu'on ne les sauroit con- 
damner avec justice. Moi qui connois tout ce qu'il y a de 
délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, 
si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette 
sorte; mais de la façon dont je suis, je ne crois pas que 
cette connoissance que j'ai me passe jamais de l'esprit 
au cœur. 

I. Dans le texte de Duplessis : « et j'ai moins difliculté. » 
a. Voyez la S'' des Réflexions diverses. 

3. Il y a galand, par un d, dans les deux éditions in-8° de 1659. 

4. L'auteur avait en i658 quarante-cinq ans. 



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PORTRAIT 



DU DUC 



DE LA. ROCHEFOUCAULD, 

PAR LE CARDINAL DE RETZ'. 



Il y a toujours eu du je ne sais quoi en tout M. de la Roche- 
foucauld : il a voulu se mêler d'intrigue, dès son enfance, et dans 
un temps où il ne sentoit pas les petits intérêts, qui n'ont jamais été 
son foible, et où il ne connoissoit pas les grands, qui, d'un autre 
sens, n'ont pas été son fort; il n'a jamais été capable d'aucune 
affaire, et je ne sais pourquoi, car il avoit des qualités qui eussent 
suppléé, en tout autre, celles qu'il n'avoit pas*. Sa vue n'étoit pas 
assez étendue, et il ne voyoit pas même tout ensemble ce qui étoit à 
sa portée; mais sou bon sens, et très-bon dans la spéculation, joint à 
sa douceur, à son insùiuation et à sa facilité de moeurs, qui est admi- 
rable, devoit compenser^ plus qu'il n'a fait le défaut de sa pénétra- 
tion. Il a toujours eu une irrésolution habituelle, mais je ne sais 
même à quoi attribuer cette irrésolution : elle n'a pu venir en lui de 
la fécondité de son imagination, qui n'est rien moins que vive; je 
ne la puis donner à la stérilité de son jugement, car, quoiqu'il ne 
l'ait pas exquis dans l'action, il a un bon fonds de raison : nous 
voyons les effets de cette irrésolution, quoique nous n'en connois- 
sions pas la cause. Il n'a jamais été guerrier, quoiqu'il fût très- 



1. Ce portrait, comme nous l'avons dit, est tiré des Mémoires du Cardinal. 
Le texte a été vérifié sur le manuscrit autographe de la Bibliothèque impériale 
(fonds français loSaS, p. 736-739). 

2. Ici, sur le manuscrit de la Bil)liothèque impériale, se trouve, soigneu- 
sement biffé, ce court passage, que le Cardinal a récrit, en changeant est en el, 
un peu plus bas : « Mais son bon sens est très-bon dans la spéculation. » 

3. Il y avait d'abord : recompenser, mais re a été effacé. 



i4 PORTRAIT DE LA ROCHEFOUCAULD. 

soldat' ; il n'a jamais été par lui-même bon courtisan , quoiqu'il ait 
eu toujours bonne intention de l'être; il n'a jamais été bon homme 
de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte 
et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile , s'étoit tourné, 
dans les affaires, en air d'apologie; il croyoit toujours en avoir 
besoin : ce qui, joint à ses Maximes, qui ne marquent pas assez de 
foi en la vertu , et à sa pratique, qui a toujours été de chercher à 
sortir des affaires avec autant d'impatience qu'il y étoit entré, me 
fait conclure qu'il eût beaucoup mieux fait de se connoître, et de se 
réduire à passer, comme il l'eût pu, pour le courtisan le plus poli* 
qui eût paru dans son siècle. 



1 . « Soldat se dit aussi de tout humme de guerre qui est brave. » ( Diction- 
naire de Furetière, 1690.) 

2. Le Cardinal avait d'abord ajouté ici : oc et pour le plus honnête homme à 
l'égard de la vie commune ; » mais il a ensuite supprimé ces mots. 



PORTRAIT 

DU 

CARDINAL DE RETZ 

PAR LA ROCHEFOUCAULD 

(1675) 



NOTICE. 



Ce Portrait du cardinal de Retz par la Rochefoucauld peut 
être considéré comme une soi'te de réplique au Portrait de la 
Roche foucaidd \)AV le cardinal de Retz, cpie nous avons donné 
ci-dessus, aux pages 1 3 et 1 4- Il a paru, pour la première fois, 
dans le tome III, p. 6o-63 \ de VèàAÛowàes Lettres de Mme de 
Sévigné, publiée en 1754 par le chevalier de Perrin"^. On peut 
supposer que Perrin a fait imprimer ce portrait de Retz 
d'après la copie même qui se trouvait dans la correspondance 
de Mmes de Sévigné et de Grignan. Il dit en note : a Comme 
ce portrait n'a été imprimé ni dans la Galerie des peintures^ 
ni dans les Mémoires de Mademoiselle, où sont insérés la plu- 
part des portraits qui furent faits dans ce temps-là, on a pré- 
sumé que celui-ci seroit vu avec d'autant plus de plaisir ciu'll 
est fait de main de maitre. » ]Mme de Sévigné écrit à sa iille, 
en le lui envoyant le 19 juin 167 5 ' : « Voilà un trait qui 
s'est fait brusquement sur le Cardinal : celui cjui l'a fait n'est 
pas son intime ami; il n'a aucun dessein qu'il le voie, ni que 
cet écrit coure; il n'a point prétendu le louer. II m'a paru bon 
par toutes ces raisons : je vous l'envoie et vous prie de n'en 
donner aucune copie. On est si lassé de louanges en face, qu'il 
y a du ragoût à pouvoir être assuré qu'on n'a pas eu dessein 
de vous faire plaisir, et que voilà ce qu'on dit, quand on dit 
la vérité toute nue, toute naïve. » Elle écrit encore, le 3 juillet 
suivant* : « Ce qui me le Ut trouver bon, et le montrer au Car- 

1. Pages 5o-52 clans l'édition petit format. 

2. Dans i'édition qui fait partie de la collection des Grands écrivains 
de la France, on trouvera ce portrait au tome III, p. 486-488. 

3. Tome III, p. 485 et 486. — 4. Tome III, p. 5o5. 

La Rochefoucauld, i 2 * 



i8 PORTRAIT DU CARDINAL DE RETZ. 

dinal, c'est qu'il n'a jamais été fait pour être vu. C'c'toit un 
secret que j'ai forcé, par le goût que je trouve à des louanges 
en absence, par un homme qui n'est ni intime ami, ni flatteur. 
Notre cardinal trouva le même plaisir que moi à voir que 
c'étoit ainsi que la vérité forçoit à parler de lui, quand on ne 
l'ainioit guère, et qu'on croyoit qu'il ne le sauroit jamais. » 
— On s'est étonné (voyez le tome III des Lettres de. Mme de 
Sévigné, p. 5o5, note 17) que le cardinal de Retz ait pu trou- 
ver du plaisir a lire un tel portrait, et l'on s'est demandé si 
celui que Perrin a publié est bien le même que Mme de Sévigné 
a envoyé à sa fille. En effet, c'est une objection qui se présente 
naturellement à Tesprit. Il faut le remarquer cependant : outre 
que, devant Mme de Sévigné, le Cardinal devait, connue on 
dit, faire contre fortune bon cœur, il pouvait aussi se trouver 
satisfait , au moins relativement , car un ennemi , ou , en tout 
cas, un juge aussi redoutable pour lui que l'était la Roche- 
foucauld, aurait pu le maltraiter davantage. Pour moi, après 
une étude attentive du fond et de la forme de ce morceau, 
je n'hésite pas à le laisser à l'auteur des Maximes. Aucun con- 
temporain, je crois, n'était en état de l'écrire avec cette pré- 
cision et cette force, voilà quanta la forme; et quant au fond, 
on va trouver, dans les notes qui suivent, plusieurs passages 
des Mémoires et des Maximes où mêmes pensées se retrouvent, 
quelquefois en mêmes termes. 



PORTRAIT 



DU 



CARDINAL DE RETZ, 



Paul de Gondi, carrlinal de Retz, a beaucoup d'éléva- 
tion, d'étendue d'esprit, et plus d'ostentation* que de 
vraie grandeur de courage. 11 a une mémoire extraordi- 
naire; plus de force que de politesse dans ses paroles; 
riiumeur facile", de la docilité* et de la foiblesse à 
souffrir les plaintes et les reproches de ses amis ; peu de 
piété, quelques apparences de religion. Il paroît ambi- 
tieux sans l'être; la vanité, et ceux qui l'ont conduit lui 
ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes 
opposées à sa profession; il a suscité les plus grands 
désordres de l'Etat, sans avoir un dessein formé de s'en 
prévaloir^, et bien loin de se déclarer ennemi du car- 

1. La Rochefoucauld, dans ses Mémoires, dit, en parlant du car- 
dinal de Retz : « Il avolt de l'élévation et de l'esprit ; » et un peu 
plus loin : « 11 avoit de l'orgueil et de la fierté. » 

2. Nous lisons de même dans la partie des Mémoires que nous 
venons de citer : « Son humeur étoit facile. » 

3. Dans l'édition des Mémoires de Retz, de M. Champoliion-Figeac, 
on a imprimé : solidité, au lieu de docilité. — Mme de Sévigné, dans 
une lettre à sa fille (tome V, p. 5 19), dit à peu près de même, en 
parlant du Cardinal : « Jamais je n'ai vu un cœur si aisé à gouverner.» 

4. On peut croire que l'auteur pensait au cardinal de Retz, lors- 
qu'il écrivait les maximes 160 et 343 : a. Quelque éclatante que 
soit une action, elle ne doit pas passer pour grande lorsqu'elle n'est 
pas l'effet d'un grand dessein. » — « Pour être un grand homme, il 
faut savoir profiter de toute sa fortune. » 



20 PORTRAIT DU CARDINAJ. DE RETZ. 

dinal Mazarin poui^ occuper sa place, il n'a pensé qu'à 
lui paroître redoutable, et à se flatter de la fausse vanité 
de lui être opposé. Il a su néanmoins * profiter avec 
habileté des malheurs publics pour se faire cardinal; il a 
souffert sa prison avec fermeté, et n'a dû sa liberté qu'à 
sa hardiesse^. La paresse^ l'a soutenu avec gloire, durant 
plusieurs années, dans l'obscurité d'une vie errante et 
cachée. Il a conservé l'archevêché de Paris, contre la 
puissance du cardinal Mazarin ; mais après la mort de ce 
ministre, il s'en est démis, sans connoître ce qu'il faisoit, 
et sans prendre cette conjoncture pour ménager les 
intérêts de ses amis et les siens propres. Il est entré dans 
divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa 
réputation ^. Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille 
néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, 
et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. 
Il a une grande présence d'esprit, et il sait tellement tour- 
ner à son avantage les occasions que la fortune lui offre ^, 
qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à ra- 
conter; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui 
l'écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent 
son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est 
faux dans la plupart de ses qualités '', et ce qui a le plus 

1. Néanmoins est omis dans la petite édition de Peirin. 

2. On sait avec quelle hardiesse le Cardinal s'échappa, en i654, 
de la prison où il était retenu à Nantes. 

3. Voyez, en consultant la Table des Maximes, les diverses ré- 
flexions de l'auteur sur la paresse, qui pour lui est synonyme d'i«- 
Uolence. 

4. En effet le Cardinal joua un grand rôle dans plusieurs con- 
claves; il contrihua particulièrement, en i655 , à l'élection du pape 
Alexandre VU, comme plus tard, en 1(176, il contribua à celle 
d'Innocent XI. 

5. Voyez les maximes Sy et 60. 

fi. C'est-à-dire, ses qualités ne sont qu'en apparence. — Voyez la 
maxime 166 et la i3' des Réflexions diverses. 



PORTRAIT DU CARDINAL DE RETZ. 21 

contribué à sa réputaliou, est de savoir donner un beau 
jour à ses défauts * . 11 est insensible à la haine et à Tamitié, 
quelques soins qu'il aitipris de paroitre occupé de Tune ou 
de l'autre; il est incapable d'envie et d'avarice^, soit par 
vertu, soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses 
amis qu'un particulier ne pouvoit espérer de leur pouvoir 
rendre \ il a senti de la vanité à trouver tant de crédit, 
et à entreprendre de s'acquitter^. Il n'a point de goût, 
ni de délicatesse; il s'amuse à tout, et ne se plaît à 
rien; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a 
qu'une légère connoissance de toutes choses. La retraite 
qu'il vient de faire * est la plus éclatante et la plus fausse 
action de sa vie; c'est un sacrifice qu'il fait à son or- 
gueil, sous prétexte de dévotion : il quitte la cour, 
où il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde, qui 
s'éloigne de lui. 

1. Voyez les maximes 162 et 354- — Dans ses Mémoires, l'auteur 
ajoute : « Il savoit feindre des vertus qu'il n'avoit pas. » 

2. Dans les Mémoires : « Son humeur étoit.... désintéressée. » 

3. C'est en 1676, l'année même où ce portrait fut composé, que 
le Cardinal entreprit de s'acquitter envers ses créanciers en allant vivre 
dans la retraite. Il s'acquitta en effet. Mme de Sévigné écrit àBussy, 
le 27 juin 1678 (tome V, p. 459) : « Vous savez qu'il s'est acquitté 
de onze cent mille écus. » 

4. La Rochefoucauld parle sans doute de la résolution que Retz 
avait prise de se retirer à l'abbaye de Saint-Mihel , et qu'il exécuta 
en juin ifijS, dans le temps même où Mme de Sévigné envoyait le 
présent portrait à Mme de Grignan : voyez les Lettres de Mme de 
Sévigné, tome V, p. 482. Quelques mois plus tard, le pape lui or- 
donna de quitter Saint-Mihel pour aller vivre à Commercy. Il s'était 
démis depuis plusieurs années de l'archevêché de Paris; il voulut 
aussi renoncer à son chapeau de cardinal, mais le pape et le Roi exi- 
gèrent qu'il le gardât. 



REFLEXIONS ov SENTENCES 



MAXIMES MORALES 



PRÉFACE 



DE LA PREMERE ÉDITION (iGf.S) 



AVIS AU LECTEUR. 

Voici un portrait du cœur de riiomme que je donne au 
pulilic, sous le nom de Réflexions ou Maximes morales^. 
II court fortune de ne plaire pas à tout le monde, parce 
qu'on trouvera peut-être qu'il ressemble trop, et qu'il ne 

1. Contrairement à l'usage suivi clans cette collection des Grands 
écrivains de la France, nous ne donnons pas de notice particulière 
sur les Maximes. Ce qu'on en pourrait dire ici ferait double emploi 
avec les renseignements que nous fournissons, aussi complets qu'il 
nous a été possible, dans les Notices hiogrophique et bibliograpltiqiie. 
La seconde moitié de la vie de la Rochefoucauld est à peu près vide 
d'événements; en ôter ce qui concerne la composition et la publica- 
tion de ses ouvrages, ce serait réduire a rien sa biographie. 

2. Le litre complet de cette première édition, et de toutes celles qui 
ont été publiées du vivant de l'auteur («), est : Réflexions ou Sentences et 
Maximes morales. — « Ce titre est singulier, dit l'abbé Brotier; et ce- 
pendant le duc de la Rochefoucauld n'en devoit pas mettre d'autre. 
Mme de la Fayette, qui s'intéressoit à l'ouvrage plus que l'auteur 
même, avoit consulté quantité de personnes /'). Le savant Huet pré- 
tendoit que ce n'étoit point des maxime». D'autres y vovoient des 
réflexions, des sentences. Pour ne point trancher en maître et laisser à 

(rt) A l'exception d'une des quatre de i665, une contrefaçon évi- 
demment, qui est intitulée : Re flexions morales de Monsieur de L. R. 
Fonçant. C'est la seule qui porte ainsi le nom de l'auteur. 

(/*) Nous pensons que Brotier se trompe, au moins en ce qui con- 
cerne la première édition des Maximes (i665) : c'est plus tard que 
Mme de la Fayette s'intéressa à Convrage autant qiià Vauteur même. 
Voyez la Notice hio graphique. 



26 RÉFLEXIOTSS MORALES. 

flatte pas assez. Il y a apparence que rinlention du 
peintre n'a jamais été de faire paioître cet ouvrage, et 
qu'il seroit encore renfermé dans son cabinet, si une 
méciiante copie qui en a couru, et qui a passé même, 
depuis quelque temps, en Hollande*, navoit obligé un de 
ses amis de m'en donner une autre, qu'il dit être tout à 
fait conforme à l'original ; mais toute correcte qu'elle 
est, possible n'évitera-t-elle pas la censure de certaines 
personnes qui ne peuvent souffrir que l'on se mêle de 
pénétrer dans le fond de leur cœur, et qui croient être 
en droit d'empêcher que les autres les connoissent, parce 
qu'elles ne veulent pas se connoître elles-mêmes ^. Il est 
vrai que , comme ces Maximes sont remplies de ces 
sortes de vérités dont l'orgueil humain ne se peut ac- 
commoder, il est presque impossible qu'il ne se soulève 
contre eDes, et qu'elles ne s'attirent des censeurs^. Aussi, 
est-ce pour eux que je mets ici une Lettre'' que 1 on m'a 
donnée, qui a été faite depuis que le manuscrit a paru^, 

chacun ses idées, le duc de la Rochefoucauld a très-bien fait de faire 
connoître cette variété d'idées et de jugements. Le public a prononcé 
en faveur des Maximes. » [Observations sur les Maximes, p. 207 
et 208.) 

I. L'histoire de cette copie infidèle n'a jamais pu être éclaircie, 
et il y a tout lieu de croire que c'était un simple prétexte dont un 
grand seigneur comme la Rochefoucauld avait besoin pour donner 
au public un livre même anonyme. Si une copie avait couru jus- 
qu'e« Hollande, on n'eût pas manqué de l'y imprimer immédiate- 
ment, comme on s'était hâté de faire, en 1662, pour les Mémoires 
de notre auteur; or il ne reste pas trace d'une édition hollandaise an- 
térieure à la première édition française. 

3. Voyez la maxime 119. 

3. Voyez, à V Appendice àe cevohmie, \e?, Jugements des conterti- 
porcins sur les Maximes. 

4. C'est le Discours faussement attribué, selon nous, à Segiais. 
Voyez la notice de ce Discours à Vyippendice de ce volume. 

5. C'est-à-dire depuis que le manuscrit a été communiqué à di- 
verses personnes. Voyez la Notice biographique. 



PREFACE DE LA PREMIERE EDITION. 27 

ci dans le temps que chacun se mêioit d'en diie son avis. 
Elle m'a sem])lé assez propre pour répondre aux prin- 
cipales difficultés que Von peut opposer aux lié flexions, 
et pour expliquer les sentiments de leur auteur ; elle 
suffit pour faire voir que ce qu'elles contiennent n'est 
autre chose que l'abrégé d'une morale conforme aux 
pensées de plusieurs Pères de l'Eglise, et que celui qui 
les a écrites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne 
pouvoit s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui 
étoit permis de parler de Y homme comme les Pères en 
ont parlé. Mais si le respect qui leur est dû n'est pas 
capable de retenir le chagrin des critiques, s'ils ne font 
point de scrupule de condamner l'opinion de ces grands 
hommes en condamnant ce livre, je prie le lecteur de 
ne les pas imiter, de ne laisser point entraîner son esprit 
au premier mouvement de son cœur, et de donner ordre, 
s'il est possible, que V amour-propre ne se mêle point 
dans le jugement qu'il en fera; car s'il le consulte, il 
ne faut pas s'attendre qu'il puisse être favorable à ces 
Maximes : comme elles traitent Y amour-propre de cor- 
rupteur de la raison, il ne manquera pas de prévenir 
l'esprit contre elles. Il faut donc prendre garde que cette 
prévention ne les justifie, et se persuader qu'il n'y a rien 
de plus propre à établir la vérité de ces Réflexions que la 
chaleur et la subtilité que Ton témoignera pour les com- 
battre^ : en effet il sera difficile de faire croire à tout 
homme de bon sens que l'on les condamne par d'autre 
motif que par celui de l'intérêt caché, de l'orgueil et de 
l'amour-propre. En un mot, le meilleur parti que le 
lecteur ait à prendre est de se mettre d'abord dans 
l'esprit qu'il n'y a aucune de ces Maximes qui le regarde 
en particulier, et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles 

I. \0ye7, les maximes Si" et 524- 



28 . RÉFLEXIONS MORALES. 

paroissent générales'; après cela, je lui réponds qu'il 
sera le premier à y souscrire, et qu'il croira qu'elles font 
encore grâce au cœur humain. Voilà ce que j'avois à dire 
sur cet écrit en général ; pour ce qui est de la méthode 
que l'on y eût pu observer, je crois qu'il eût été à désirer 
que chaque maxime eût eu un titre du sujet qu'elle 
traite, et qu'elles eussent été mises dans un plus grand 
ordre; mais je ne l'ai pu faire sans renverser entière- 
ment celui de la copie qu'on m'a donnée ^ ; et comme il 
y a plusieurs maximes sur une même matière, ceux à 
qui j'en ai demandé avis ont jugé qu'il étoit plus expé- 
dient de faire une Tahle^ à laquelle on aura recours pour 
trouver celles qui traitent d'une même chose. 

1. Sans parler de divers passages de cette préface qui répètent 
plusieurs m«ij-//n«, Duplessis fait remarquer avec raison (p. 287) que 
cette phrase, a ingénieusement ironique, suffirait seule pour prouver 
que la Rochefoucauld lui-même est l'auteur de cet Avis au lecteur. » 

2. Cette raison ne paraît guère satisfaisante. Voyez ce que nous 
disons à ce sujet, eu appréciant le livre des Madimes, dans la Aodce 
biographique. 



PREFACE 

DE LA CINQUIÈME ÉDITION (ifi-8)'. 



LE LIBRAIRE AU LECTEUR. 

Cette cinquième édition des Réflexions morales est 
augmentée de plus de cent nouvelles maximes^, et plus 
exacte que les quatre premières'. L'approbation que le 

1. Cette préface est presque entièrement conforme à celle de la 4' édi- 
tion (i(>75), et elle diffère peu de celles des 2° et S"" (ifi66 et 1^71). 

2. Il y en avait 817 dans la i^e édition (a); 3o2 seulement dans 
la 2^^ en y comprenant la réflexion sur la mort, non numérotée dans 
la l'e; 341 dans la 3" ; 41 3 dans la 4*^ ; 5o4 dans la 5<=. 

3. Var. : Cette quatrième édition des Réflexions morales est encore 
beaucoup plus ample et plus exacte que les trois premières. (1675.) 
— Voici une troisième édition des Réilexions morales, que vous trou- 
verez plus ample et plus exacte que les deux premières. Vous pouvez 
en faire tel jugement que vous voudrez, je ne me mettrai point en 
peine de vous prévenir en leur faveur (/'). Si elles sont telle s que je les 
crois, on ne pourroit leur faire plus de tort que de se persuader 
qu'elles eussent besoin d'apologie. (1671.) — Mon cher lecteur, voici 
une seconde édition des Réflexions morales, que vous trouverez sans 
doute plus correcte et plus exacte en toutes façons que n'a été la 
première. Ainsi vous pouvez maintenant en faire tel jugement que 
vous voiMrez, sans que je me mette en peine de tâcher à vous pré- 
venir en leur faveur, puisque si elles sont telles que je le crois, on 
ne pourroit leur faire plus de tort que de se persuader qu'elles 
eussent besoin d'apologie. (1666.) 

(rt) La dernière, il est Arai, est numérotée 3ifi ; mais il y a deux 
maximes portant le numéro 3o2. Si l'on tenait compte de la réflexion 
sur la mort, qui se trouve, sans numéro, à la fin du volume, la pre- 
mière édition comprendrait en réalité 3 18 maximes. 

{!<) L'auteur lui-même a fait justice, en la supprimant, de cette 
boutade à la Scudérv. 



3o REFLEXIONS MORALES. 

public leur a donnée est au-dessus de ce que je puis dire 
en leur faveur, et si elles sont telles que je les crois, 
comme j'ai sujet d'en être persuadé, on ne pourroit leur 
faire plus de tort que de s'imaginer qu'elles eussent 
besoin d'apologie * . Je me contenterai de vous avertir de 
deux choses : l'une, que par le mot à'intérèc, on n'entend 
pas toujours un intérêt de bien , mais le plus souvent un 
intérêt d'honneur ou de gloire; et l'autre (qui est comme 
le fondement de toutes ces Réflexions), que celui" qui 
les a faites n'a considéré les hommes que dans cet état 
déplorable de la nature corrompue par le péché , et 
qu'ainsi la manière dont il parle de ce nombre infini de 
défauts qui se rencontrent dans leurs vertus apparentes, 
ne regarde point ceux que Dieu eu préserve par une 
grâce particulière '. 

Pour ce qui est de l'ordre de ces B.é flexions^ on n'aura 
pas de peine à juger * que, comme elles sont toutes sur des 
matières différentes, il étoit difficile d'y en observer; et 
bien qu'il y en ait plusieurs sur un même sujet, on n'a pas 
cru les devoir toujours" mettre de suite, de crainte d'en- 
nuyer le lecteur; mais on les trouvera dans la Table. 

1. Aussi la Rochefoucauld a-t-il supprimé, dès la 2^ édition, le 
long Discours apologétique (voyez ci-dessus, p. 26, note 4); mais 
il n'en reste pas moins que, pour la i^^ édition, il avait accepté, 
et sans doute sollicité, cette apologie, comme il avait sollicité de 
Mme de Sablé , et retouché de sa main , un article pour le Journal 
des Savants (voyez à VJppendice de ce volume). 

2. Vab. : et l'autre, qui est la principale et comme le fondement 
de toutes ces Réflexions, ej^ que celui.... (1666.) 

3. On l'a vu dans la préface qui précède, l'auteur, dès sa première 
édition, s'était mis en règle avec l'Eglise, mais sous une autre forme. 

4. Var, : vous n aurez pas de peine à juger, mon cher lecteur.... 
('1666.) 

5. Le mot toujours n'est pas dans la 2^ édition (1666), non plus 
que dans la 3^ (1671). 



RÉFLEXIONS MOPtALES. 



A^os vertus ne sont le plus souvent que des vices dé- 
guisés *. (ÉD. 4') 

I 

Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent 
qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts 
que la fortune ou notre industrie savent arranger ^ , et 
ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les 
hommes sont vaillants et que les femmes sont chastes. 

(ÉD. 2*^) 

II 

L'amour-propre est le plus grand de tous les flat- 
teurs*. (ÉD. I .) 

1. Cette maxiine-épigraplie, résumé de tout le lI\Te, ne date que 
de la 4^ édition (1675). — Brotier {Observations sur les Maximes, 
p. 210) cite à ce propos Bossuet [Oraison funèbre de ta princesse Pa- 
latine^ tome XVIII, p. 438, édition de Versailles) : « Elle croyoit 
voir partout dans ses actions un amour -propre déguisé en vertu.... » 
— A oyez la maxime 607. 

2. Vak. : de diverses actions que la fortune arrange comme il 
lui plait. (1666 et 167 1.) — La fin de la maxime: « et ce n'est pas 
toujours, etc., » date de la 4" édition (1675). — Rapprochez des 
maximes iGy, 204, 2o5, 2i3, 2i5, 220, 333, 38o et 63l. — Au lieu 
de cette pensée, la i^^ édition (i665) donnait la longue définition de 
l'amour-propre {maxime 563). 

3. Les maximes marquées à la fin d'un astérisque sont celles que 
l'auteur a retouchées. 

4. Voyez les maximes 3o3 et 600. 



3a RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



m 

Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de 
l'aniour-piopre, il y reste encore bien des terres incon- 
nues*. (ÉD. I*.) 

IV 

L'amour-propre est plus habile que le plus habile 
homme du monde ^. (éd. i.) 



La durée de nos passions ne dépend pas plus de nous 
que la durée de notre vie '. (éd. i .) 



VI 

La passion fait souvent un fou * du plus habile homme 
et rend souvent"* les plus sots habiles, (éd. i *.) 



1. Var. : il reste b':en encore des terres inconnues. (i665 et 16G6.) 

— «Le pays de V amour-propre , terres inconnues ; ces expressions ne 
me paroissent pas nobles, » dit ^'auvenargues {OEiwres posthumes et 
OEuvres inédites, édition D. L. Gilbert, Paris, Furne, iSSj, p. 76^. 
Voyez, dans la présente collection des Grands écrivains de la France^ 
le Lexique de Corneille, tome II, p. 1 3 et 14. 

2. 'S'auvenargues (p. y6) répond à cette maxime : « L'amour- 
propre le plus habile fait beaucoup de fautes contre ses yrais intérêts. » 

— Mme de Sablé objecte de son côté (^maxime 28) : « L'amour-propre 
se tromjie, même parl'amour-propre, en faisant voir dans ses intérêts 
une si grande indifférence pour ceux d'autrui, etc. » 

3. Rapprocbez des wajr//«ei 122, 297, 564 et 638. 

4. Var. : un sot. (^Manuscrit.) — un fol. (1666.) 

5. Var. La passion fait souvent du plus habile homme im fol, et 
rend ^uasi toujours..., ^i665,) 



ET MAXIMES MORALES. 33 

VU 

Ces* grandes et éclatantes actions qui éblouissent les 
yeux sont représentées par les politiques comme les effets 
des grands desseins^, au lieu que ce sont d'ordinaire les 
effets de l'humeur et des passions. Ainsi la guerre d'Au- 
guste et d'Antoine, qu'on rapporte à l'ambition qu'ils 
avoient de se rendre maîtres du monde, n'étoit peut-être 
qu'un effet de jalousie ^. (éd. i *.) 



VIII 

Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent 
toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les 
règles sont infaillibles * ; et l'homme le plus simple qui a 
de la passion persuade mieux que le plus éloquent qui 
n'en a point, (éd. i *.) 

IX 

Les passions ont une injustice et un propre intérêt qui 
fait qu'il est dangereux de les suivre, et qu'on s'en doit 
défier^, lors même qu'elles paroissent les plus raison- 
nables^. (ÉD. I *.) 

I. Var. : Les. (i665.) — 2. Var. : des grands 'intérêts. (i66j.) 

3. La lï'e édition (i665) disait affirmativement : était uu effet 
de jalousie. » — Vauvenargues répond à la Rochefoucauld (p. 77) : 
ce La jalousie d'Auguste et d'Antoine n'étant probablement fondée 
que sur ce qu'ils partageoient l'empire du monde, on a pu raisonna- 
blement confondre une telle jalousie avec l'ambition. » — Voyez les 
maximes 6y, 58, 160, et la 17'' des Réflexions diverses. 

4. Dans le manuscrit, la maxime finit ici; la suite appartient à la 
i''e édition (166 5), sous cette forme : « et l'homme le plus simple que 
la passion fait parler persuade mieux que celui qui n^a que la seule élo- 
quence. » 

5. La 1''° édition (iG65) n'a pas ce membre de phrase. 

6. Var. : Les j)assions ont une injustice et un propre intérêt qui 
La Rochefoucauxu, i 3 "^ 



34 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle 
de passions, en sorte que la ruine de l'une est presque 
toujours ^ l'établissement d'une autre ^. (éd. i *.) 

XI 

Les passions en engendrent souvent qui leur sont con- 
traires : l'avarice produit quelquefois la prodigalité , et la 
prodigalité l'avarice; on est souvent ferme par foiblesse, 
et audacieux par timidité*, (éd. i*.) 

XII 

Quelque soin que l'on prenne de couvrir ses passions 

fait qit elles offensent et blessent toujours , même lorsqu" elles parlent rai- 
sonnablement et équitahlcment. La charité a seule le privilège de dire 
tout ce qui lui plaît et de ne blesser jamais personne. (^Manuscrit .") — 
Selon Vauvenargiies, cette pensée est commune (p. 84, note). 

1. La !'■•' édition (i665) donne sans correctif : « est toujours, s 

2. Var. : Comme dans la nature il y a une éternelle génération, et 
que la mort d''une chose est toujours la production d'une autre, de même 
il V a dans le cœur humain.... {Manuscrit.) — Montaigne [Essais, 
livre III, chapitre 11, tome III, p. aSo) : « Nous ne quittons pas tant 
les vices, comme nous les changeons, et, à mon opinion, en pis, » 
— Pascal [Pensées ^ édition Havet, articles VIII, 8, et XXV, 12) : 
« Les passions sont toujours vivantes dans ceux qui y veulent renon- 
cer. » — (t Otez un de ces vices, nous tomhons dans l'autre. » — 
Vauvenargues [Introduction à la Connaissance de Vesprit humain, 
\\\Te II, 42, p. 48) : « Les passions s'opposent aux passions, et peu- 
vent se servir de contre-poids. » — Meré [Maximes, Sentences et Ré- 
flexions morales et politiques, Paris, Es tienne du Castin, 1687, maxime 
546) : « C'est toujours un bon moyen pour vaincre une passion que 
de la combattre par une autre. » — Voyez les maximes 191, 4^0 
et 484. 

3. La i'"^ édition (i665) donne ainsi la fin de cette maxime .- 



ET MAXIMES I\I011ALES. 



par (les apparences de piété et d'honneur, elles parois- 
sent toujours au travers de ces voiles ^ (éd. i *.) 



xni 

Notre amour-propre souffre plus impatiemment la 
condamnation de nos goûts que de nos opinions^, (éd. 2.) 

XIV 

Les hommes ne sont pas seulement sujets à perdre le 
souvenir^ des bienfaits et des injures : ils haïssent même 
ceux^ qui les ont obligés, et cessent de haïr ceux qui leur 
ont fait des outrages \ L'application à récompenser le 



« l'avarice produit quelquefois la Ubcralité, et la libéralité l'avarice; 
on est souvent ferme de foiblesse, et Vaudace nait de la timidité, m 

— Le manuscrit développe le commencement: s Je ne sais si cette 
maxime, que chacun produit son semblable, est véritable dans la physique ; 
mais je sais bien quelle est fausse dans la morale, et que les passions » 

— Voyez la maxime 492. 

1. Var : Œ Quelque industrie que Con ait à cacher ses passions sous 
le voile de la piété et de /'honneur, il y en a toujours quelque endroit 
qui se montre. [Manuscrit et i(i65.) — Bien que Vauvenargues trouvât 
cette réflexion commune, il a dit absolument de même, dans son 
xi^ caractère (Termosiris) : a Les passions percent toujours à travers 
le voile dont on les couvre. » (OEuvres, p. 3o3.) 

2. Voyez la maxime 890. Selon la 4*^7^? c'est bien plutôt la vanité 
que la raison qui peut nous faire agir contre notre goût. — Voyez 
aussi la maxime aSa. 

3. Var. : Les François ne sont pas seulement sujets à perdre, comme 
la plupart des hommes, le souvenir.... (^Manuscrit.) — .... à perdre 
également le souvenir (i665.) 

4- Vak. : mais ils haïssent ceux.... (i6C5.) 

5. Le manuscrit ajoute ici : « V orgueil et [intérêt produisent partout 
Cingratitude. » — Dans sa 46^ maxime, Mme de Sablé dit également 
que a l'amour qu'on a pour soi-même.... nous fait... oublier les 
plus grands sujets de ressentiment contre nos ennemis. - 



36 REFLEXIONS OU SENTENCES 

bien, et à se venger du mal, leur paroît une servitude à 
laquelle ils ont peine de se soumettre' . (éd. i *.) 

XV 

La clémence des princes n'est souvent qu'une poli- 
tique^ pour gagner l'affection des peuples^, (éd. i *.) 

XVI 

Cette clémence, dont on fait une vertu*, se pratique 
tantôt par vanité ^, quelquefois par paresse , souvent par 
crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble ". 

(ÉD. 1*.) 

1 . Var. : ils ont peine d€s''assujettir. (^Manuscrit.) — .... ils ont peine 
à se soumettre. (i665.) — A auvenargues répond à la Rochefoucauld 
(p. 77) : « Les hommes oublient les bienfaits et les injures, parce 
qu'ils sont légers , et qu'il n'y a ordinairement que le présent qui 
fasse une forte impression sur leur esprit; s et il ajoute dans sa 
826^ maxime (OEtivres, p. 482) : « La haine n'est pas moins volage 
que l'aniitié. » — La Bruyère (^clii Cœiir^ n°^ 6g et 70, tome I, p. 210 
et 211) dit de son côté : a II est également difficile d'étouffer dans 
les commencements le sentiment des injures, et de le conserver 
après un certain nombre d'années. » — k C'est par foiblesse que l'on 
hait un ennemi, et que l'on songe à s'en venger; et c'est jiar paresse 
que l'on s'apaise, et qu'on ne se venge point. » — Voyez la 
maxime 82. 

2. Var. : est souvent une politique do/U ils se servent pour.... 
(i665.) — Le manuscrit n'a pas le coTTeciii souvent . 

3. J. Esprit dit de même {^Faussetés des vertus humaines, édition 
de 1678, tome I, p. 262} : « La clémence des rois.... est quel- 
quefois une politique et un moyen dont ils se servent pour gagner 
les cœurs de leurs sujets. » 

4. Var. : La clémence, dont nous faisons une vertu. (i665.) — La 
Harpe {Cours de littérature^ 2« partie, livre II, chapitre m, g 2, édition 
de l'an vu, tome VII, p. 2 54) demande : « Que signifient ces mots : 
dont on fait une vertu? Quoi donc? la clémence n'en est-elle pas une? » 

5. Var.: taniôl pour la gloire. (i66i).) 

6. A AR. : La clémence est un mélange de gloire, de paresse et de 



ET MAXIMES MORALES. 87 

XVII 

La modération des personnes heureuses vient du calme 
que la bonne fortune donne à leur humeur \ (éd. i*.) 

XVIII 

La modération est une crainte de tomber dans l'envie 
et dans le mépris que méritent ceux ^ qui s'enivrent de 
leur bonheur^ ; c'est une vaine ostentation de la force de 
notre esprit; et enfin* la modération des hommes dans 
leur plus haute élévation est un désir de paroître ^ plus 
grands que leur fortune*, (éd. i*.) 

crainte, dont nous faisons une vertu. [Manuscrit.) — Aimé-Martin 
[Examen critique des Maximes, p. 22-24) voit dans cette pensée ime 
allusion à la reine Anne d'Autriche. 

1. Vab. : La modération des personues heureuses est le calme de 
leur humeur, adoucie par la possession du bien. (i6fi5.) — Vauve- 
nargues ohjecte (p. 77) : « La bonne fortune ne fait qu'irriter les 
désirs des esprits naturellement immodérés. » 

2. Var. : La modération est une crainte de l'envie et du mépris 
qui suivent ceux.... (ifi65.) — Envie est pris dans le sens qu'a sou- 
vent le latin Invidia, de u haine (encourue). » — 11 y a dans le blâme 
au manuscrit. 

3. L'annotateur contemporain, que nous citons d'après Duplessis, 
ajoute : « Au lieu de s'enivrer de leur bonheur, ils s'enivrent de 
leur modération. j> 

4. Après enflri^ il y a dans le manuscrit : « pour la définir Intime- 
ment, » et dans l'édition de i665 : <î pour la bien définir. » 

5. Var. : .... dans leurs plus hautes élévations est une andntion 
de paroître (i665.) 

6. Dans les quatre premières éditions : a plus grands que les choses 
qui les élèvent. » — J. Esprit (tome II, p. 60) : « Ceux qui ne s'éblouis- 
sent point de leur faveur sont modérés, afin qu'on croie que, quel- 
que grande que soit leur élévation, leur âme est encore plus grande 
que leur fortune. » — Si l'on en croit Mme de Molteville, citée par 
Aimé-Martin (p. 24), Mazarin « affcctoit d'être froid quand ses 
affaires alloient bien, pour faire Yoir qu'il ne s'emportoit pas dans 



38 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

XIX 

Nous avons tous assez de force pour supporter les 
maux d'autiui^ (éd. i.) 

XX 

La constance des sages n'est que l'art de renfermer * 
leur agitation dans le cœur*, (éd. i *.) 

XXI 

Ceux qu'on condamne au supplice affectent quelque- 
fois une constance et un mépris de la mort qui n'est en 
effet que la crainte de l'envisager * ; de sorte qu'on peut 

la prospérité, i — Voyez les maximes 298 et 565. — A auvenar- 
gues (p. 77) ; <t II y a une modération de tempérament, où la ré- 
flexion n'a point de part. Tous ceux qui sont continents ne le sont 
point par raison ; on pourroit en nommer qui sont nés cliasSes. La 
nature a fait d'autres hommes modérés dans leur ambition, comme 
ceux-ci le sont dans leurs plaisirs, b 

1 . C'est le sens du proverbe : a Mal d'autrui n'est que songe. » — 
Swift a dit d'une façon plus piquante encore : k Je n'ai jamais connu 
personne qui ne fût capable de supporter le malheur des autres en 
parfait chrétien. ï 

2. Var. : n'est quitn art avec lequel ils savent enfermer. (i665.) 

3. Les quatre premières éditions donnent : a dans leur cœur. » — 
VauAenargues répond (p. 78) : « La constance des sages peut être 
fondée sur le sentiment qu'ils ont de leurs ressources ; » et il développe 
cette pensée dans la So^ des Réflexions sur divers sujets [OEuvres, p. 91), 
et dans le 6^ Conseil à un jeune homme (p. iig et 120). — La Harpe 
s'écrie (tome VII, p. 2 56) : « Oii est la preuve de cette assertion gé- 
nérale? Restreignez-la, elle sera aussi vraie que commune; énoncée 
comme elle l'est, elle est démentie par cent exem])les. » 

4. Meré [maxime 76) : « La crainte de la mort est plus sensible 
que la mort même. » — Publius Syrus : 

Mortem timere crudelius est quam mari. 

La Bruyère (de PHomme^ no 36) a ainsi traduit cette sentence : ff H 



ET MAXIIMES MORALES. Sg 

dire que cette constance et ce mépris sont à leur esprit ce 
que le bandeau est à leurs yeux*, (éd. i *.) 



XXII 

La philosophie triomphe aisément des maux passés et 
des maux à venir", mais les maux présents triomphent 
d'elle^(ÉD. i\) 

XXIIl 

Peu de gens ronnoissent la mort : on ne la souffre pas 
ordinairement par résolution, mais par stupidité et par 
coutume *, et la plupart des hommes meurent parce 
qu'on ne peut s'empêcher de mourir ^ (éd. i *.) 



est plus dur de ra])préhender {la mort) que de la souffrir. » — Pas- 
cal dit de son côté (Pensées, article VI, 58) : « La mort est plus aisée 
à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril. » 

1. Vah. : Ceux qu'on fait mourir affectent quelquefois Jes con- 
stances, des froideurs, et des mépris de la mort, pour ne pas penser à 
elle (le manuscrit ajoute : et pour s'étourdir : de sorte qu'on peut dire 
que ces froideurs et ces mépris font à leur esprit ce que le bandeau 
(manuscrit : le mouchoir) fait à leurs yeux. (Manuscrit ei i(i65.) — 
Voyez les maximes 23, /\6 et 5o4. - — Dans la maxime 420, l'auteur 
dira à peu près la mt'me chose de la constance dans les mallieurs. 

2. Var. : des maux passés et de ceux (jiii ne sont pas prêts d'' ar- 
river. (i665.) 

3. Var. : La philosophie ne fait des merveilles que contre les maux 
passés ou contre ceux qui ne sont pas prêts d'arrii'er, mais elle n''a pas 
grande vertu contre les maux présents. (Manuscrit .) 

4. Var. : on la souffre, non par la résolution, mais par la stu- 
pidité et par la coutume. (Manuscrit.') — Montaigne (Essais, livre III, 
chapitre ix, tome III, p. 477 et 478; : « le me plonge, la teste bais- 
sée, stupidement dans la mort, sans la considérer et recognoistre. » 

5. Var. : et la plupart des hommes meurent parce qu'on meurt. (Ma- 
nuscrit et i665.) — L'annotateur contemporain qualifie de ^a//wa//«^ 
la première phrase de cette maxime, et objecte : « Comment connoîlre 
une chose que l'on ne peut voir que dans les autres? b — Vauve- 
nargues (maxime 848, OEuvres, p. 484) • « La gloire et la stupidité 



/,o REFLEXIONS OU SENTENCES 

XXIV 

Lorsque les grands hommes se laissent abattre par 
la longueur de leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne 
les soutenoient que par la force de leur ambition, et 
non par celle de leur âme , et qu'à une grande vanité 
près% les héros sont faits comme les autres houimes^. 

(ÉD. I*.) 



cachent la mort, sans triomjiher d'elle. » — A'oyez plus liant la 
maxime 21, et ci-après les maximes 46 et 5o4. 

1, Au lieu de : « ils font voir, etc., » on lit dansle 31anuscnt : nceîa 
fait voir manifestement qu'à une grande vanité près.,.. » — Dans 
la I" édition (i665), cette pensée est ainsi rédigée : a Les grands 
hommes s^abattent et se démontent à la fin par la longueur de leurs 
infortunes; cela fait ^iVn voir qu'ils n'étaient pas forts quand ils les 
supportaient , mais seulement cjuils se donnaient la gène pour le paraître, 
et qu'ils soutenoient leurs malheurs par la force de leur ambition, et 
non ^«5 par celle de leuràme; enfin, aune grande vanité près.... » 

2. J. Esprit dit absolument de même (tome II, p. 210}: a Ala vanité 
près ils (les Itéras) sont faits comme les autres hommes. » — Mon- 
taigne avait déjà dit (Essais, livre II, chapitre xii, tome II, p. 2i5 : 
a Les âmes des empereurs et des sauatiers sont iectées a mesme 
moule. » — Pascal dit pai- deux fois : (article VI, 28 et 3o) : c Les 
grands et les petits ont mêmes accidents, et mêmes fâcheries, et 
mêmes passions. » — <c Quelque élevés qu'ils soient (les grands hom- 
mes), si sont-ils unis aux moindres des hommes par quelque en- 
droit. » — Vauvenargues dit à son tour (maxime 5 16, OEuvres, p. 448) : 
« Les grands rois, les grands capitaines, les grands politiques, les 
écrivains sublimes sont des hommes.... » Mais dans sa Critique 
(p. 78), il répond en ces termes à notre auteur : « Lorsqu'un homme 
n'est pas assez fort pour supporter le malheur, je ne crois point qu'il 
puisse être capable d'une forte ambition, et surtout de celle qui fait 
supporter de longues infortunes : ce que M. de la Rochefoucauld 
appelle la force de fambitian n'est donc autre chose que la force de 
Pâme, et l'auteur les sépare mal à propos. J une grande vanité près, 
les héros sont faits, dit-il, comme les autres hommes; c'est encore abuser 
des termes que d'apj^eler l'amour de la gloire une grande vanité, et je 
ne conviens point de cette définition. D'ailleurs, plus un homme a 
de vanité, moins il est capable d'héroïsme ; il est donc faux de dire 



ET MAXIMES ÎMORALES. 4i 



XXV 

Il faut de plus grandes vertus^ pour soutenir la bonne 
fortune que la mauvaise^, (éd. i*.) 

XXVI 

Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixe- 
ment *. (ÉD. I.) 

XXVII 

On fait souvent vanité des passions même les plus cri- 
minelles", mais l'envie^ est une passion timide et hon- 
teuse^ que Ton n'ose ^ jamais avouer, (éd. i'.) 

que c'est une grande vanité qui fait les héros, puisque c'est, au con- 
traire, le mépris des choses vaines qui les rend supérieurs aux autres 
hommes. » — Vauvenargues insiste sur cette dernière pensée, dans 
une variante : a L'héroïsme est incompatible avec la vanité, et n'a 
ni les mêmes effets, ni la même cause : plus grande est la vanité, 
plus foiblc est l'amour de la gloire. » 

1. L'édition de i665 ajoutait : « et en plus grand nombre . » 

2 . Tacite [Histoires , livre I , chapitre xv) : Seciindse res acrioribus 
stimulis animas explorant, quia miserise tolerantur, felicitate ccrrumpi- 
mur. «. La prospérité est pour le cœur humain une épreuve plus t'i^ou- 
reuse [que r adversité); car on supporte le malheur, mais le bonheur 
corrompt. » 

3. Cicéron pensait, au contraire, que la méditation de la mort est 
le seul moyen de repos pour l'esprit : Sine qua (mortis) meditatione 
tranquillo esse animo nemo potest [de Senectufe , chapitre xx , 74)- 
— Vauvenargues (p. 78) reproche à la Rochefoucauld d'avoir donné 
le soleil comme image de la mort. Cette observation tombe à faux : 
la Rochefoucauld a simplement rapproché les deux ternies, et un 
rapproclwment n'est pas une image. 

4. L'édition de ifî65 commence ainsi : a Quoique toutes les pas- 
sions se dussent cacher, elles ne craignent pas néanmoins le jour ; la seule 
envie.... b 

5. Honteuse d'elle-même, qui n'ose se laisser voir. 

6. \ar.". quon n'ose, (ififij.) 



/,2 REFLEXIONS OU SEXTEXCES 



XXVIII 

La jalousie est, en quelque manière, juste et raison- 
nable, puisqu'elle ne tend* qu'à conserver un bien qui 
nous appartient ou que nous croyons nous appartenir, au 
lieu que Teuvie est une fureur qui ne peut soulFrir le bien 
des autres*, (éd. i*.) 

XXIX 

Le mal que nous faisons ne nous attire pas^ tant 
de persécution et de haine que nos bonnes qualités*. 

(ÉD. I *.) 

XXX 

Nous avons plus de force^ que de volonté, et c'est sou- 

r. Var. : La jalousie est raisonnable et juste en quelcjue manière, 
puisqu'elle ne cherche.... (i665.) 

2. Vas. : est une fureur qui nous fait toujours souhaiter la ruine du 
bien des autres. (i665.) — Charron {de la Sagesse, livre I, cha- 
pitre xxvri) définissait ren\ie : c un regret du bien que les autres 
possèdent, qui nous ronge fort le cueur; elle tourne le bien d'autruv 
en nostre mal. » — Selon Yauvenargues , cette maxime et la précé- 
dente, aussi bien que les Zi^ et 33^, sont communes. Je ne puis que 
répéter ce que j'ai dit ailleurs (édition de Vauvenargues, OEuvres 
postlnimes et OEuvres inédites, p. 84)) à savoir qu'il serait bien regret- 
table « qu'il eût été aussi sévère pour lui-même qu'il l'est ici pour la 
Rocliefoucauld. » — \ovez la maxime 824. 

3. Var. : ne nous attire point. (i665.) 

4. Var. : que les bonnes qualités que nous avons. (i6fi5.) — Le mal 
que nous faisons aux autres ne nous zXÛve point tant leur persécution 
et leur haine que les bonnes qualités que nous avons. {Manuscrit .) — 
Tacite, cité par Amelot de la Houssave , a dit à peu près dans le 
même sens : Sinistra erga eminentes interpretatio, nec minus periculum 
ex magna fama quam ex mala. {Agricola, chapitre v.) « L'opinion est 
contraire aux hommes éminents, et une grande réputation ne court 
pas moins de risques qu'une mauvaise, s 

5. Vak. : plus de forces, (ifiji et i6j3.) — L'édition de i66fi a 
force, au singulier, comme celles de i665 et de 1678. 



ET MAXIMES MORALES. 43 

vent pour nous excuser à nous-mêmes que nous nous 
imaginons que les choses sont impossibles *. (éd. i * .) 

XXXI 

Si nous n'avions point de tléfauts, nous ne prendrions 
pas tant de plaisir à en remarquer dans les autres^. 

(ÉD. I*.) 

XXXII 

La jalousie se nourrit dans les doutes, et elle devient 
fureur, ou elle finit, sitôt qu'on passe du doute à la cer- 
titude '. (ÉD. I *.) 



1. Var. ; Mien nest impossible de soi: Il j a des voies qui conduisent 
à toutes choses, et si nous avions assez de volonté, nous aurions tou- 
jours assez de moyens. {Manuscrit .) — Le manuscrit donne encore cette 
autre pensée, dans le même sens : « On peut toujours ce qu'on vent, 
pourvu qu'on le veuille bien. » — Ces diverses maximes expriment 
la même idée que la 243''. — Multa experiendo confieri, quse segni- 
hus ardua videantur (Tacite, Annales, livre XV, chapitre i,ix). a On 
voit souvent réussir à l'épreuve ce qu'un esprit timide aiu-ait cru 
impossible. » — ]^on ista difficilia sunt natura, sed nos fluidi et énerves 
(Sénèque, épi'lre i.\\i). « Ces choses ne sont pas difficiles eu elles- 
mêmes; c'est nous qui sommes sans consistance et sans nerf. ? — 
Duplessis fait dater cette maxime 3o de la i^ édition (1666); elle 
date en réalité de la i''^ (ifiGS), où elle a motivé un carton (voyez la 
Notice bibUographi(jue). 

2. Var. : nous ne serions pas si aiies «/'en remarquer aux autres 

(Manuscrit et ifi65.) — .... tant de plaisir rt'' en remarquer (1666.) 

— Voyez les maximes 34, 267, 397, 4^3 et 5i3. 

3. Var. : La jalousie ne subsiste que dans les doutes, et ne vit 
que dans les nouvelles inquiétudes. [Manuscrit.^ — La jalousie ne sub- 
siste que clans les doutes; l'incertitude est sa matière; cest une passion 
qui cherche tous les jours de nouveaux sujets d^ inquiétude et de nou- 
veaux tourments ; on cesse d'être jaloux, dès que Von est éclairci de ce qui 
causoit la jalousie. (i665). — La jalousie se nourrit dans les doutes; 
c'est une passion qui cherche toujours de nouveaux sujets d'inquié- 
tude et de nouveaux tourments, et elle devient fureur, sitôt qu'on 



44 REFLEXIONS OU SENTENCES 



XXXIII 

L'orgueil se dédommage toujours et ne perd rien*, 
lors même qu'il renonce à la vanité^, (éd. i *.) 

XXXIV 

Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plain- 
drions pas de celui des autres *. (éd. i .) 

XXXV 

L'orgueil est égal dans tous les hommes, et il n'y a de 
différence qu'aux moyens et à la manière de le mettre 
au jour*. (ÉD. I.) 

passe du doute à la certitude, (1666.) — Voyez la maxime 5i4, et 

la 8<' des Réflexions diverses. 

I. Var. : et il ne perd rien. (]\ranuscrit et i665.) 

•2 . Le contemporain annote ainsi cette maxime : a \ rai ; témoin 

les dévots. » Il est à croire que la Rochefoucauld l'a entendu de 

même, et qu'il a pensé à Mme de Longueville, aussi bien que dans 

les "vaximes 254? 358, 534, 536 et 563. 

3. La Bruyère (</e l'Homme, n° 72) : « Notre vanité, et la trop 
grande estime que nous avons de nous-mêmes, nous fait soupçonner 
dans les autres ime fierté à notre égard, qui y est quelquefois, et qui 
souvent n'y est pas ; une personne modeste n'a point cette délicatesse. » 
— Rapprochez des maximes 3i et 389. 

4. Ainsi que le fait remarquer l'annotateur contemporain , cette 
pensée se rapporte à la précédente. — Pascal ^Pensées, article II, 3) : 
« La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un soldat, un 
goujat , un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admi- 
rateurs. » — Vauvenargues (p. 79) : « L'orgueil n'est pas plus égal 
dans tous les hommes que l'ambition, ou le courage; et comme il 
V a des hommes qui ont moins d'esprit, moins de vivacité, moins 
d'humanité que d'autres, il s'en trouve aussi qui ont moins d'or- 
gueil. » — - La Harpe (tome VII, p. 258) abonde dans le sens de 
VauA'enargues : « Je ne crois point du tout cette proposition ^Taie, 



ET MAXIMES MORALES. 45 



XXXVI 

Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les 
organes de notre corps pour nous rendre heureux , nous 
ait aussi donné l'orgueil pour nous épargner la douleur 
de connoître nos imperfections*, (éd. i *.) 

XXXVIl 

L'orgueil a plus de part^ que la bonté aux remontrances 
que nous faisons à ceux qui commettent des fautes, et 
nous ne les reprenons pas tant ^ pour les en corriger, que 
pour leur persuader* que nous en sommes exempts^. 

(ÉD. I*.) 

XXXVIII 

Nous promettons selon nos espérances, et nous tenons 
selon nos craintes ^. (éd. i.) 

pas même en meUant C amour de soi à la place de P orgueil.... Dire 
que cet orgueil est égal dans totts^ c'est anéantir une vertu qui lui est 
opposée, la modestie.... Prétendre que personne n'est véritablement 
plus modeste qu'un autre, c'est dire que nul homme n'a plus de bon 
sens qu'un autre homme; que nul n'est capable de restreindre par 
la réflexion l'idée trop avantageuse qu'il est tenté d'avoir de lui- 
même. » 

1. A'ar. : La nature, qui a si sagement ^ok/'^k à la vie de riiomme 
par la disposition admirable des organes du corps, lui a sans doute 
donné l'orgueil pour lui épargner la douleur de connoître ses imper- 
fections et ses misères. (i665.) C'est sans doute à cause du rapport 
douteux des pronoms que l'auteur a remanié cette pensée. — Vau- 
venargues (p. 84, note) la range parmi celles qui lui paraissent 
communes. — Selon la maxime 494? l'amour-propre d'ordinaire nous 
aveugle, mais parfois aussi nous éclaire. 

2. Var. : a bien plus de part, (i665.) 

3. Var. : et nous lesreprenons bien moins. (l665.) 

4. Var. : les persuader. (i665.) 

5. Vovez la fin de la maxime iifi. 

6. Cette maxime, dit Amelot de la Houssaje, fait allusion à Ma- 



RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



XXXIX 

L'Intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes 
sortes de personnages, même* celui de désintéressé. 

(ÉD. I*.) 

XL 

L'intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des au- 
très . (ED. I .) 

XLI 

Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses devien- 
nent ordinairement incapables des grandes ^. (éd. i.) 



zarin; et par conséquent, aurait-il pu ajouter, à Anne d'Autriche. — 
Racine, dans ses Fragments liistonqites ^ explique ainsi la conduite de 
Mazarin : «La raison pourquoi le Cardinal différoit tant à accorder 
les grâces qu'il avoit promises, c'est qu'il étoit persuadé que l'espé- 
rance est bien plus capable de retenir les hommes dans le de- 
voir que non pas la reconnoissance. » — Tacite avait déjà dit, en 
parlant de Vitellius (Histoires, livre III, chapitre iviii) : Largus 
promissis, et, qux natura trepidarttiiim est , immodicus. « Il n'était pas 
avare de promesses ; il en était prodigne, comme les gens qui ont 
peur. » 

1. Var. : et même. (i665.) — J. Esprit (tome I, p. 594; : « L'in- 
térêt joue lui seul ce nombre infini de personnages qu'on voit sur 
le théâtre du monde. » — Vauvenargues (p. 84) trouve cette pensée 
commime. — Voyez la maxime 7,^6. 

2. Var. : L'intérêt, à qui on reproche d'aveugler les uns, est ce qui 

fait toute la lumière des autres. (Manuscrit.) — est tout ce qui fait 

la lumière des autres. (i665.) 

3. L'auteur pensait probablement à Louis XIII, dont il dit tout 
au commencement de ses Mémoires : a II avoit un esprit de détail 
appliqué uniquement à de petites choses, s — Fénelon [Télcmaque, 
livre XXlI): a Un esprit épuisé par le détail est comme la lie du vin, 
qui n'a plus ni force, ni délicatesse, s — A auvenargues (maxime iZo, 

Q£.7(7ej,p. 4o2.) : « Si l'on en voit quelques-uns (^«s/^aei hommes) 

que la spéculation des grandes choses rend en quelque sorte incapables 



Eï MAXIMES MORALES. /,7 

XLII 

Nous n'avons pas assez de force ^ pour suivre toute 
notre raison", (éd. i*.) 



des petites, on en irou-ve encore davantnge à qui la pratique des 
petites a ôté jusqu'au sentiment des grandes, y» — Par contre, Vau- 
venargues (dans sa maxime 552, p. 45i) pense que « les grands 
hommes le sont quelquefois jusque dans les petites choses ; » et, 
revenant à la charge dans sa Critique de la Rochefoucauld (p. 79), 
il estime k qu'il seroit plus vrai de dire « que ceux dont il s'agit 
sont nés Incapables des grandes. — Tacite {Annales, livre XIII, 
chapitre xlix) fait dire à Thraséas : Magnarum rerum curam non dis- 
simulaturos, qui animum etiam levissimis adverterent. « Que des veux 
ouverts sur les plus petites choses ne se fermeraient pas sur les 
grandes, b — D'un autre côté, Ph. de Comines, cité par Amelot de 
la Houssaye, blâme Louis XI du soin minutieux qu'il mettait aux 
plus petites affaires; mais Tacite {Annales, livre IV, chapitre xxxii) 
dit encore: ... Primo adspectu levia, ex queis magnarum siepe rerum motus 
oriuntur. « Telle chose, au premier regard, paraît peu importante, 
qui produit souvent les plus grands effets. » — La Bruyère {du Sou- 
verain ou de la Piépublique, 11° 24, tome I, p. 882) loue dans Louis XIV 
la science des détails; mais Saint-Simon et Fénelon lui en font un 
reproche. « Son esprit, dit le premier, naturellement porté au 
petit, se plut en toutes sortes de détails » {Mémoires , tome XII , 
p. 400} . — « L'habileté d'un roi, dit le second,... ne consiste pas 
à tout faire par lui-même.... Vouloir examiner tout jiar soi-même, 
c'est défiance, c'est petitesse; c'est se livrer à une jalousie pour les 
•détails qui consument le temps et la liberté d'esprit nécessaires pour 
les grandes choses » {Télémaque, livre XXII). — Voyez la waj/me 569, 
et comparez avec la 16^ des Réflexions dii-crses , où la Rochefou- 
cauld revient sur cette pensée, et se rapproche du sens de Vauve- 
nargues. 

1. \ar. : pas assez de forces, {id/i tt i6-5.) — Vovez ci-dessus, 
p. 42, note 5. 

2. Aimé-Martin (p. 34) raj)pelle que celte pensée fut ainsi retour- 
née par Mme de Grignan : « Nous n'avons pas assez de raison pour 
employer toute notre force; » et que Mme de Sévigné trouvait cette 
maxime plus vraie que celle de la Rochefoucauld. Voyez les Lettres 
de 3Jme de Sévigné, tome VI, p. 527. Du reste, la Rochefoucauld 
lui-même donnait raison par avance à Mme de Grignan, dans la 



48 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

XLIII 

L'homme croit souvent se conduire lorsqu'il est con- 
duit \ et pendant que par son esprit il tend à un but ^, 
son cœur l'entraîne^ insensiblement à un autre *. (éd. i *.) 

XLIV 

La force et la foiblesse de l'esprit sont mal nommées; 

maxime 3o, où 11 reconnaît que noiis avons plus de force que de vo- 
lonté. — a L'homme, dit Pascal [Pensées.^ article XXV, 27), n'agit 
point par la raison qui fait sou être. » — Sénèque [épitre lxxiv) 
pensait de son côté que la raison nous donne toujours assez de force, 
mais à la condition qu'on l'aime : Ama raûonem ; hujus te amor con- 
tra durisslma armabit. î Aime la raison ; cet amour t'armera contre 
les plus rudes épreuves. » — La Bruyère {de r Homme , n° iS") " 
c J'ose presque assurer que les hommes savent encore mieux prendre 
des mesures que les suivre, résoudre ce qu'il faut faire et ce qu'il 
faut dire , que de faire ou de dire ce qu'il faut . b — Voyez la 
maxime ^/[3. 

1. Var. : L'homme est conduit ,\oTiqu'''û croit se conduire. (i665.) 

2. Var. : il vise à un endroit. (i665.) 

3. Var. : l'achemine. (i665.) Peut-être ce mot, qui s'accommode 
mieux avec insensiblement, est-il à regretter. 

4. Pascal dit dans le même sens (Pensées, article VII, 4) : « Tout 
notre raisonnement se réduit à céder au sentiment. » — Cette maxime 
n'est, au reste, qu'iui commentaire de la 102^ : a L'esprit est tou- 
jours la dupe du cœur, » et ce commentaire, l'auteur l'a emprunté 
à Mme de Schomberg, qui s'exprime ainsi dans la critique qu'elle 
avait faite de quelques maximes de la Rochefoucauld , à la prière 
de Mme de Sablé (voyez dans le présent volume, Pensées de Mme de 
Schomberg, etc.) : a Je ne sais si vous l'entendez comme moi, 
mais je l'entends, ce me semble, bien joliment, et voici comment : 
c'est que l'esprit croit toujours, par son habileté et par ses rai- 
sonnements , faire faire au cœur ce qu'il veut ; mais il se trompe, il 
en est la dupe; c'est toujours le cœur qui fait agir l'esprit; l'on 
suit tous ses mouvements, malgré que l'on en ait, et l'on les suit 
même sans croire les suivre. » — Voyez aussi les maximes io3, 
108 et 4G0. 



ET MAXIMES MORALES. 49 

elles ne sont, en efTet, (jue la bonne ou la mauvaise dis- 
position des organes du corps*, (éd. i.) 



XLV 

Le caprice de notre humeur" est encore plus bizarre 
que celui de la fortune, (éd. i *.) 

1. Chaulieu (t. Il, p. 1 4 1, édition de ijSy) a dit dans le même sens : 

Bonne ou mauvaise santé 
Fait notre philosophie. 

Voyez la maxime 297. — Montaigne (^Essais, livre II, chapitre xii, 
tome II, p. 36i) : « Il est certain que nostre appréhension, nostre 
iugement, et les facultez de nostre ame en général souffrent selon les 
mouuements et altérations du corps. » — Vauvenargues (p. 79) : « On 
pourroit dire sur ce fondement : la sagacité et l'imhécillité sont mal 
nommées; elles ne sont, en effet, etc. Mais qui ne voit la fausseté de 
cette maxime? L'imhécillité et la sagacité, la force et la foihlesse de 
l'esprit sont-elles moins réelles et moins distinctes, pour être fondées 
sur la disposition de nos organes? Si la force du corps entraînoit 
nécessairement celle de l'esprit, il seroit assez raisonnable de les ap- 
peler du même nom; mais puisque ces deux avantages sont si rare- 
ment unis, ne faut-il pas avoir aussi deux expressions pour carac- 
tériser deux choses, non-seulement séparabies, mais presque toujours 
séparées? » — La Harpe dit à son tour (tome VII, p. 260): « Il 
est très-faux que la force d'esprit dépende toujours de la dispo- 
sition du corps; il est démontré par des faits sans nombre que cette 
force peut se trouver dans le corps le plus mal dispose'. Quand le 
maréchal de Saxe, gonflé d'hydropisie, ne pouvant se mouvoir sans 
douleur, se faisait porter, à Fontenoy, dans une gondole d'osier, et 
disait en riant : // serait plaisant que ce fût une balle ou un boulet qui 
me fit la ponction,\a force de son âme était-elle mal nommée? N'était-ce 
que la bonne disposition de ses organes ?» — Cicéron ( Tusculanes, livre I, 
chapitre xxx) dit bien, ce nous semble, à quoi doit se réduire, pour 
être vraie, la pensée de la Rochefoucauld : Ipsi animi magni refert 
quali in corpore locati sint ; multa enim e corpore exs'istunt quœ acuant 
mentent, multa qux obtundant. « Il importe beaucoup dans quel corps 
l'âme est logée; car nombre de qualités corporelles aiguisent l'esjirit, 
et nombre d'autres l'émoussent. » 

2. Var. : Le caprice de Vlmmcur. {JSlanuscrit. ) — Voyez les 
La Rochefoucauld, i 4 



5o RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

XLVI 

L'attachement ou rindifférencc que les philosophes 
avoient pour la vie n'étoit qu'un goût de leur amour- 
propre, dont on ne doit non plus disputer que du goût 
de la langue, ou du choix des couleurs ^ (éd. i*.) 

XLVII 

Notre humeur met le prix à tout ce qui nous vient de 
la fortune ^ (éd. 2.) 

XLVIIl 

La félicité est dans le goût, et non pas dans les choses ; 
et c'est par avoir ce qu'on aime qu'on est heureux, et 
non par avoir ^ ce que les autres trouvent aimable. 

(ÉD. I*.) 



maximes 47,61, aSa, 290, 62 5, lanote delà /nax/we Sgo , et la lo*^ des 
Réflexions diverses. 

1. Vah. ; Le désir de vivre ou de mourir sont des goûts de /'amour- 
propre, dont il ne faut non plus disputer que des goûts de la langue, 
ou du choix des couleurs. [Manuscrit.) — L'attachement ou l'indiffé- 
rence pour la vie sont des goûts de /'amour-propre, dont on ne doit 
non plus disputer que de ceux de la langue, ou du choix des cou- 
leurs. (i665.) — L'attachement ou l'indifférence pour la vie, qu avoient 
les philosophes, n'étoit qu'un goût de leur amour-propre, dont on ne 
doit non plus disputer que de ceux de la langue, etc. (1666.) — Il 
est probable que cette pensée, sous sa première forme, n'avait pas 
paru assez chrétienne; aussi l'auteur l'a-t-il mise au compte des 
philosophes païens. — Rapprochez ([e!> maximes 21, 22, 28 et 5o4. — 
Vauvenargues (p. 79) : ï L'aniour-propre n'empêche pas qu il n'y 
ait, en toutes choses, un bon et un mauvais goût, et qu'on n'en 
puisse disputer avec fondement. » 

2. Voyez les maximes 45 et 61. 

3. Vak. : et non pas par avoir. (i665 et 1666.) — On trouve une 
idée analogue à celle-ci dans la maxime 563. — Heraclite, cité par 



ET MAXIMES MORALES. 



XLIX 



On n'est jamais si heureux ni si malheureux qu'on 
s'imagine', (éd. i*.) 

L 

Ceux qui croient avoir du mérite se font un honneur 
d'être malheureux, pour persuader aux autres et à eux- 
mêmes qu'ils sont dignes^ d'être en butte à la fortune^. 



1-6 



ED. I 



*•) 



LI 



Rien ne doit tant diminuer la satisfaction que nous 
avons de nous-mêmes que de voir que nous désapprou- 



Montaigne (£wa« , livre II, chapitre xii, tome II, p. 399}, disait : 
« Que toutes choses auoient en elles les visages qu'on y trouuoit. a 

1. Dans les quatre premières éditions : « que /'o« pense. » — 
Dans le manuscrit : « On n'est jamais si malheureux quon craint, lù 
si heureux qu'on espère. » — Autre version du manuscrit ; oc Les 
biens et les maux sont plus grands dans notre Imagination au ils ne le 
sont en effet, et on n'est jamais si heureux ni si malheureux que l'on 
pense. » — L'abbé de la Roche rappelle que « le cardinal de Riche- 
lieu avoit coutume de dire qu'il y a des révolutions si grandes dans 
les choses et dans les temps, que ce qui paroît gagné est perdu, et 
que ce qui semble perdu est gagné. » — Voyez la maxime 572. 

2. Var, : Ceux qui se sentent du mérite se piquent toujours d'être 
malheureux, pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu''ils sont 
au-dessus de leurs malheurs, et qu'ils sont dignes.... (i665.) 

3. Var. :.... pour persuader aux autres et à eux-mêmes qu'ils 
sont de véritables Itéras^ puisque la mauvaise fortune ne s'' opiniâtre ja- 
mais à poursuivre que les personnes qui ont des qualités extraordinaires . 
[Manuscrit.) — Duclos (1806, tome I, p. i3i, Considérations sur les 
mœurs de ce siècle, chapitre v) : « Celui dont les malheurs attirent l'at- 
tention est à demi consolé.» — A'auvenargues (p. 84) trouve cette 
pensée de la Rochefoucauld commune , aussi bien que la 48°. — 
Voyez la maxime 5^3 . 



52 REFLEXIONS OU SENTENCES 

vons dans un temps ce que nous approuvions dans 
un autre \ (éd i*.) 

LU 

Quelque différence qui paroisse" entre les fortunes, il 
y a néanmoins' une certaine compensation* de biens et 
de maux qui les rend égales^, (éd. i*.) 



LUI 

Quelques grands avantages que la nature donne, ce 
n'est pas elle seule, mais la fortune avec elle qui fait les 
héros ^ (ÉD. I*.) 

1. Vab. : que de voir que nous avons été contents dans Fêtât et dans 
les sentiments que nous désapprouvons à cette heure. (^i66S.) — Voyez 
les maximes i35 et 4/8. — Pascal (de t Esprit géométrique^ a*' frag- 
ment , tome II , p. 3oo) : « Il n'y a presque point de vérités dont 
nous demeurions toujours d'accord. » — La Bruyère {de PHomme, 
n° 147): ff Les hommes n'ont point de caractères, ou s'ils en ont, 
c'est celui de n'en avoir aucun qui soit suivi, qui ne se démente 
point, et où ils soient reconnoissables ; » et ailleurs {de V Homme, 
n° i33) : « Rien n'est plus inégal et moins suivi que ce qui se passe — 
dans leur cœur et dans leur esprit. » 

2. Dans les quatre premières éditions : a Quelque différence qu'il 
y ait » 

3. Var. : il y 3i pourtant. (i665.) 

4. Var. : proportion. (ifi65.) 

5. Vah, : Quelque disproportion qiiil y fit entre les fortunes, il 
v a pourtant toujours une certaine proportion de biens et de maux qui 
les rend égales. {Manuscrit .) — C'est la conclusion de Vauvenargues, 
dans son Discours sur rinégalitc des richesses (OEuvres, p. 182 et i83). 
— La Bruyère {des Grands, n° 5, tome I, p. 339; • * ^^ demande 
si, en comparant ensemble les différentes conditions des hommes, 
leurs peines, leurs ava.'itages. on n'y remarqueroit pas un mélange 
ou une espèce de compensation de bien et de mal , qui établiroit 
entre elles l'égalité, ou qui feroit du moins que l'uu ne seroit guère 
plus désirable que l'autre.... » 

6. La version de i665 était plus absolue: « .... que la nature 



ET MAXIMES MORALES. 53 



LIV 

Le mépris des richesses étoit clans les philosophes^ un 
désir caché de venger leur mérite de Finjustice de la for- 
lune, par le mépris des mêmes hiens dont elle les privoit; 
c'étoit un secret pour se garantir de l'avilissement^ de la 
pauvreté; c'étoit"' un chemin détourné pour aller à la 
considération qu'ils ne pouvoient avoir par les richesses*. 

(ÉD. I*.) 

LV 

La haine pour^ les favoris n'est autre chose que 

donne, ce n'est pas elle, mais la fortune, qui fait les héros. » — Voyez 
les maximes 5", 58, i53, i65, 38o, 47°, et la 14® des Réflexions 
diverses. — Selon Vauveiiargues (p. 84), cette pensée, ainsi que la 
précédente et la suivante, sont communes ; il a \oulu sans doute ré- 
pondi'eà la 53" dans sa maxime i-jg [OEuvres.^ p. 455) : « .... La for- 
tune, qu'on croit si souveraine, ne peut presque rien sans la nature. » 

I. Var. : Le mépris des richesses dans les piùlosoplies étoit 

(i665.) 

a. Vak, : c'étoit un secret quils avaient trouvé pour se dédommager 
de ravilissement. (i655.) 

3. Var. : c'étoit enfin. (ifi65.) 

4. Var. : à la considération que les richesses donnent. {Manu- 
scrit.) — J. Esprit [Préface) : « .... La seconde cause de l'erreur 
des philosophes étoit leur sorte d'ambition, qui étoit si fine et si dé- 
licate, qu'elle se dérohoit à leur connoissance, car die leur donnoit 
du mépris pour les richesses, pour les dignités, et pour l'appro- 
bation des hommes, afin que le mépris des richesses, des charges et 
des dignités les mît dans une beaucoup plus grande considération 
que ceux qui les possèdent, et qu'on les crût d'autant plus dignes 
d'être loués qu'ils témoignoient faire peu de cas des louanges et de 
la gloire. » — Bossuet (Pensées détachées, édition de Versailles, 
tome XV, p. 332) : a Combien en voit-on qui se servent de la phi- 
losophie , non pour se détacher des biens de la fortune, mais pour 
plâtrer la douleur qu'ils ont de les perdre, et faire les dédaigneux 
de ce qu'ils ne peuvent avoir! » 

5. Var. : La haine quon a pour (i665.) 



54 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

Tamour de la faveur. Le dépit de ne la pas posséder se 
console et s'adoucit par le mépris que Ton témoigne de 
ceux qui la possèdent; et nous leur refusons nos hom- 
mages', ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux 
de tout le monde ^. (éd. i*.) 



LVI 

Pour s'établir dans le monde, on fait tout ce que l'on 
peut pour y paroître établi^, (éd. i.) 

LVII 

Quoique les hommes se flattent de leurs grandes 
actions, elles ne sont pas souvent les effets d'un grand 
dessein, mais des effets du hasard*, (éd. i*.) 

1. Var. : se console et s'adoucit j/« ^f;/ parle mépris de ceux qui 

la possèdent ; cest enfin une secrète envie de la détruire^ qui fait que 
nous leur dtons nos propres hommages.... (i665.) — .... l'amour de 
la faveur; c''est aussi la rc.ge de n''a\-oir pas la faveur, qui se console et 
s'adoucit par le mépris des favoris; c'est aussi une secrète envie, etc. 
{Mamucrit.) 

2. Amelot de la Houssaye applique cette réflexion aux Guises; 
Aimé-Martin (p. 43) au cardinal de Retz et à la Rochefoucauld lui- 
même; il aurait pu y joindre à peu près tous les Frondeurs. 

3. La Rochefoucauld dit du duc de Beaufort, dans ses Mémoires, 
que ce prince cherchait à « établir sa faveur par l'opinion qu'il affec- 
toit de donner qu'elle étoit déjà tout établie. x> — Duclos (tome I, 
p. iSy, Considérations sur les mœurs de ce siècle, chapitre vu) : a Quand 
on se propose la considération pour objet, on emploie communément 
son crédit pour le faire connoître et lui donner de l'éclat. La seule 
réputation d'en avoir est un des plus sûrs moyens de l'affermir, 
de l'étendre, et même de le procurer, s — \ oyez les notes des 
maximes 90 et 129. 

4. La i"'^ édition (i665) donnait cette pensée sous une forme 
plus ijarticulière, où l'allusion à Richelieu et à Mazarin était transpa- 
lente : oc Quoique la grandeur des ministres se flatte de celle de leurs 



ET MAXIMES MORALES. 55 

LVIII 

Il semble que nos actions aient des étoiles heureuses 
ou malheureuses, à qui elles doivent une grande partie* 
de la louange et du blâme qu'on leur donne^. (éd. i*.) 



LIX 

Il n'y a point d'accidents si malheureux dont les 
habiles gens ne tirent quelque avantage, ni de si heureux 
que les imprudents ne puissent tourner à leur préjudice '. 

(ÉD. I*.) 

. . i I i . ■ ■ • <'!j 

actions, elles sont bien souvent les effets du hasard ou de quelque petit 
dessein. » — Charron {de la Sagesse, livre I, chapitre xxxviii) : 
« La plupart de nos actions ne sont que saillies et boutées poussées 
par quelques occasions; ce ne sont que pièces rapportées. » — Cette 
réflexion et la suivante, communes selon Vauvenargues (p. 84}, ré - 
pètent à peu près les ma.rimes 53, 60 et 160; de plus, elles paraissent 
contredire la 59^, où l'auteur admet qu'il y a des gens assez habiles 
pour tirer avantage des accidents même les plus malheureux. — Voyez 
aussi la 17® des Réflexions diverses. 

1. Var. : .... des étoiles heureuses ou malheureuses, aussi bien que 
nous^ d'oïl dépend une grande partie (Manuscrit et i665.) 

2. Voyez les maximes i53, i65, 38o, 47O1 et 1^ i4^ f^es Béflexions 
diverses. 

3. Var. : On pourrait dire qu^il ny a point d^heurcux ni de malheu- 
reux accidents, parce que les habiles gens savent profiter des mauvais, ei 
que les imprudents tournent bien souvent à leur préjudice les plus avanta- 
geux. [Manuscrit.) — Amelot de la Hovissnye cite, à propos de 
cette maxime, le cardinal d'Ossat, négociant à Rome l'absolution 
d'Henri IV : « Dieu me fît la grâce, écrivait-il à son maître, que je ne 
tardai guère âme résoudre; et ce que la fortune sembloit me pré- 
senter de la main gauche, je le pris de la droite, en usant de cette 
traverse en sorte que non-seulement elle ne nuisit de rien à votre 
service, mais, au contraire, qu'elle y aida et servit autant que si, de 
propos délibéré, elle y eût été dressée et destinée, a •' î • 



56 REFLEXIONS OU SEMENCES 

LX 

La fortune tourne tout à l'avantage de ceux qu'elle 
favorise*, (éd. i*,) 

LXI 

Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas 
moins de leur humeur que de la fortune^, (éd. 2.) 

LXII 

La sincérité est une ouverture^ de cœur. On la trouve 
en fort peu de gens , et celle que l'on voit d'ordinaire * 
n'est qu'une fine dissimulation, pour attirer la confiance 
des autres^, (éd. i*.) 



1. Vah. : La fortune ne laisse rien perdre pour les hommes heureux. 
(i665.) — Tacite dit en parlant de Cérialis (Histoires, livreY, cha- 
pitre xxi) : jiderat fortuna^ etiam ubi artes défiassent, s lia fortune 
le servait, même au défaut de l'art. » — Mme de Sévigné écrit de 
même à sa fille (tome VI, p. 121; : « N'est-il pas vrai, ma fille, que 
tout tourne à bien pour ceux qui sont heureux? » — La Bruvère (de 
la Cour, n° 90, tome I, p. 334; • « Étes-vous en faveur, tout manège 
est bon, vous ne faites point de fautes, tous les chemins vous mènent 
au terme. » — Publius Syrus avait déjà dit : 

Fortuna quo se^ eodem et incliitat favor. 

a La faveur publique incline du même côte que la fortune. » — Cette 
maxime 60 est encoie une de celles que Vauvenargues trouve commune. 

2. Cette pensée n'est qu'une répétition des 45^ et 4"^) .et elle 
semble contredire la 323"=, qui fait tout dépendre de la fortune. 

3. Var. : une rta^Mre//e ouverture. ('i665.) 

4- Var. : et celle ^ui se pratique d'ordinaire. (i665.) 
5. Var. : pour arriver à la confiance des autres. (i665.) — 
J. Esprit (tome I, p. 121) : et La sincérité est une ouverture de cœur 

qui tend à nous ouvrir celui de nos amis, ou une franchise habile 

ou une crainte dépasser pour fourbe, ou une inclination naturelle 
à dire ce que l'on pense, ou une ambition exquise qu'on ait une dé- 



ET MAXIMES MORALES. 5? 

LXIII 

L'aversion du mensonge est souvent* une impercep- 
tible ambition de rendre nos témoignages considérables, 
et d'attirer à nos paroles^ un respect de religion^, (éd. i*.) 

LXIV 

La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que 
ses apparences y font du mal*, (éd. i*.) 

LXV 

Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la prudence ; 

férence aveugle pour nos paroles. Dans les faux sincères, la sincérité 
est, une tromperie fine.... w — Meré déclare également [maxime SgS) 
que la sincérité n^est souvent (^ii' une fine dissimulation. — Voyez la 5^ 
des Réflexions diverses. 

1. Var, : La vérité, qui fait les hommes véritables est souvent. 
[Manuscrit,') — Souvent ne se trouve pas dans la première édition 
(i665); la seconde (i666), au lieu de souvent, a. d'ordinaire. 

2. Vah. : .... ambition qu^ils ont de rendre leurs témoignages con- 
sidérables, et d'attirer à leurs paroles.... [Manuscrit.) 

3. J. Esprit (tome I, p. 104 et io5) : « La disposition de ceux 
qui sont véritables dans leurs paroles est en quelques-uns une secrète 
ambition qu'ils ont que tout le monde ajoute foi à tout ce qu'ils 
disent. » — Cette pensée de la Rochefoucauld répète à peu près la 
précédente. — « Vaversion du mensonge, dit Vauvenargues (p. 79), 
est encore plus souvent, à mon avis, Paversion d'être trompé, » et 
il ajoute [maxime 523, OEuvres, p. 449) : « L'aversion contre les 
trompeurs ne vient ordinairement que de la crainte d'être dupe; c'est 
par cette raison que ceux qui manquent de sagacité s'irritent non- 
seulement contre les artifices de la séduction, mais encore contre la 
discrétion et la prudence des habiles. » — Dans sa maxime 35o, la 
Rochefoucauld se rencontre mieux avec Vauvenargues. 

4. Var. : que les apparences de la vérité font de mal. (i665.) — Le 
vrai ne fait pas tant de bien dans le monde que le vraisemblable y fait 
de mal. [Manuscrit.) 



58 REFLEXIONS OU SENTENCES 

cependant elle ne sauroit nous assurer du moindre évé- 
nement ^ (ÉD. I*.) 

LXVl 

Un habile homme doit relier ^ le rane^ de ses intérêts, 
et les conduire chacun dans son ordre ; notre avidité le 

1 . Cette pensée est une de celles que l'auteur a le plus heureuse- 
ment remaniées et réduites. — Yar. : On élève la prudence jusqu'au 
ciel^ et il nest sorte d'éloge quonne lui aonne; elle est la règle de nos 
actions et de notre conduite ; elle est la maîtresse de la fortune • elle fait 
le destin des empires ; sans elle, on a tous les maux ; avec elle, on a tons 
les biens ; et comme disoit autrefois un poète, quand nous avons la pru- 
dence, il ne nous manque aucune divinité [a), pour dire que nous trouvons 
dans la prudence tout le secours que nous demandons aux Dieux. Cepen- 
dant la prudence la plus consommée ne sauroit nous assurer du plus petit 
effet du monde, parce que, travaillant sur une matière aussi changeante 
et aussi inconnue quest r/iomme, elle ne peut exécuter sûrement aucun 
de ses projets ; d'où il faut conclure que toutes les louanges dont nous 
flattons notre prudence ne sont que des effets de notre amour-propre, qui 
s'applaudit en toutes choses et en toutes rencontres. (i665.) — Au ma- 
nuscrit, qui est, du reste, conforme à l'édition de i665, la fin de la 
dernière phrase est ainsi rédigée: a .... elle ne peut exécuter sûre- 
ment aucun de ses projets; Dieu seul^ qui tient tous les cœurs des 
hommes entre ses mains, et qui, quand il veut, en accorde tous les mou- 
vements, fait aussi réussir les choses qui en dépendent : d'où il faut con- 
clure que toutes les louanges dont notre ignorance et notre vanité 
flattent notre prudence sont autant d'injures que nous faisons à la 
Providence. » — Il n'y a point d'éloges qu'on ne donne à la pru- 
dence; cependant, quelque grande qu'elle soit, elle ne sauroit nous 
assurer du moindre événement, parce quelle travaille sur r homme, qui 
est le sujet du monde le plus changeant. (1666, 1671 et 1675.) — J. Es- 
prit (tome I, p. Il) : La prudence ne peut s'assurer de rien, parce 
que l'homme, qui est le sujet qu'elle considère, n'est jamais dans une 
même assiette, et qu'il en prend de différentes en peu de temps, par 
un nombre infini de causes intérieures et étrangères. » — Montaigne 
avait dit avant la Rochefoucauld et J. Esprit : £ La fortune surpasse 
en règlement les règles de l'humaine prudence. » [Essais, livre I, 
chapitre xxxiii, tome I, p. 3 17.) 

2. Var. : doit savoir régler. (i665.) 

(«) Nullum numen abest , si sic prudentia.... 

(Juvénal, satire x, vers 365 var.) 



ET MAXIMES MORALES. 59 

trouble souvent, en nous faisant courir à tant de choses 
à la fois, que pour désirer trop les moins importantes, 
on manque les plus considérables ^ (éd. i*.) 



LXVII 

La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à 
l'esprit". (ÉD. 2.) 

LXVIII 

Il est difficile de définir Famour : ce qu'on en peut 

1. Var. : ... les moins importantes, nous ne les faisons pas assez servir 
à obtenir les plus considérables. (t6()5.) — Sénèque {épitre xl) : 
A'ihil.... ordinatum est, quod prsecipitatur et properat. « Rien de ce 
qu'on hâte et précipite ne saurait être bien ordonné. » 

2. L'annotateur contemporain fait observer, non sans raison, que 
le corrélatif de la bonne grâce du corps serait plutôt la délicatesse de 
["esprit; mais il est juste d'ajouter qu'au temps delà Rochefoucauld 
l'expression bon sens avait une signification plus étendue que du nôtre • 
elle signifiait jiarfois le bon biais, la bonne et dclicatc façon de prendre 
les choses, et c'est ap])aremment dans cette dernière acception que 
l'auteur l'a employée. Quoi qu'il en soit, Corbinelli, qui avait fait des 
remarques sur une centaine de maximes de la Rochefoucauld, n'en- 
tendait pas celle-ci [Lettres de Mme de Sévigné, tome V, p. 609) ; il ne 
voyait pas quel rapport il ])eut y avoir a entre bonne grâce et bon 
sens; » par contre, Bussy Rabutin la défendait (/6/Wew, p. 612). Quanta 
V^auvenargues, dans une j)remière rédaction de sa Critique des Maximes 
de la Rochefoucauld, il qualifiait cette pensée de Juste et lumineuse com- 
paraison ; mais, en y regardant de plus près, il arriva bientôt à cette 
conclusion tout opposée {OF.uvres, p. 80) : « Cette comparaison ne me 
paroît ni claire , ni juste. Un esprit sage peut manquer de grâce, 
comme il est possible qu'un homme, bien fait d'ailleurs, n'ait pas un 
maintien agréable , ou une démarche légère. » — Vient enfin la 
Plarpe; mais ce n'est pas sa remarque (tome VII, p. 268) qui éclair- 
cira la question, a Cela ne serait-il pas plus vrai, dit-il, du g o il t que 
du bon sens ? Ce n'est pas que le premier ne suppose l'autre ; mais le 
bon sens tout seul ne donne point l'idée de la grâce, et le goût 
donne au l)Ou sens une délicatesse d'expression, qui est pour l'esprit 
ce qu'est pour le corps l'aisauce et lu justesse des mouvements. » 



6o RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

dire* est que, dans rame, c'est une passion de régner; 
dans les esprits, cVst une sympathie; et dans le corps, 
ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce 
que l'on aime" après beaucoup de mystères, (éd. i*.) 

1. Var. : Il est malaisé de cléGiiir l'amour : tout ce qu'on peut 
dire. (i665.) 

2. Var. : de jouir de ce que l'on aime. (i665.) — La passion de 
l'amour paraît à Cicéron si légère, qu'il ne voit pas à quoi la comparer: 
Totus.... iste qui vulgo appellatur amor.... taiitse levitatis esl, ut niltil t-i- 
deam quod putem confcrendum. (Tusculanes , livre IV, chapitre xxxir.) 
« Pour ce qui s'appelle conimunément amour, c'est chose si légère que 
je ne vois rien à quoi je le puisse comparer. » — Dans sa maxime 638, 
la Rochefoucauld sera moins embarrassé que Cicéron , et comparera 
l'amour à la fièvre. — Vauvenargues (p. 80) : « Si l'âme est distincte 
du corps, si c'est, non pas le corps, comme le suppose ici l'auteur, 
mais l'àme, qui sent fa), on ne peut pas dire que Vamour est , dans le 
corps, une envie cachée et délicate de posséder ce que C on aime. Et 
d'ailleurs, quel est cet amour qui ne veut posséder (^n'après beaucoup 
de mystères? Le duc de la Rochefoucauld avoit pris cela dans nos 
romans, ou parmi les Femmes savantes de Molière. » — Il serait peut- 
être plus juste de dire que, dans cette maxime, le noble duc avait 
gardé le ton de l'hôtel de Rambouillet. ■ — La Harpe répond à la 
Rochefoucauld (tome VII, p. 265 et 266) : « Je crois qu'on en peut 
dire [de C amour tout autre chose, et je doute que beaucoup de gens 
goûtent cette définition. On est souvent teuté de dire aux moralistes 
qui parlent de l'amour, comme à Burrhus : 

Mais, croyez-moi, l'amour est une autre science (*). 

D'abord, ce n'est point unç passion de régner, car celui des deux qui 
aime le plus est toujours le plus gouverné. Ce n'est pas toujours une 
sympathie ; car il y a des amants qui n'ont entre eux aucune confor- 
mité de caractère, d'esprit, ni d humeur, et qui ne peuvent s'accorder 
sur rien, si ce n'est à s'aimer.... Au reste, je pense, comme la Ro- 
chefoucauld, qu'il [Famour) est très-difficile à de finir : aussi ne le défî- 
nirai-je point, d'abord parce qu'il me convient d'être plus réservé 
que lui. et puis parce que chacun ne définit que le sien. > 

[a) Vauvenargues dit dans sa maxime 545'' [OEuvres, p. 45 1) : «Les plus 
▼ifs plaisirs de l'âme sont ceux qu'on attribue au corps ; car le corps ne doit 
point sentir, ou il est âme. » 

[b) Racine, BriCannicus, acte III, scène i, vers 796. 



ET MAXIMES MORALES. 6r 



LXIX 

S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos 
autres passions , c'est celui * qui est caché au fond du 
cœur, et que nous ignorons nous-mêmes, (éd. i*.) 

LXX 

Il n'y a point de déguisement qui puisse longtemps 
cacher l'amour où il est, ni le feindre où il n'est pas^. 

(ÉD. I.) 

LXXI 

Il n'y a guère de gens qui ne soient honteux de s'être 
aimés, quand ils ne s'aiment plus^. (éd. 5.) 

1. Var. : Il n'y a point d'amour ])ur.... que celui.... (i665.) — 
L'édition de M. de Barthélémy donne : a. de mélange, » et <t celle 
qui est cachée. » — Voyez la maxime 76. 

2. Pascal (^Discours sur les passions de C amour , tome II, p. 261) 
pense que le faux-seinhiant mène vite à la réalité : « L'on ne peut 
presque faire semblant d'aimer, que l'on ne soit bien près d'être 
amant. » — Mme de Sablé (^maxime 80) : « L'amour a un caractère 
si particulier qu'on ne peut le cacher où il est, ni le feindre où il 
n'est pas. » — Meré [maxime 460) : « Il est impossible , quand on 
aime, de laisser croire que l'on hait. » — On a interprété dans le 
même sens ce verset du Livre des Proverbes (chapitre vi, verset 27) : 
Numquid potest homo abscondere ïgnem in sinu suo^ ut vestimenta illius 
non ardeant? « L'homme peut-il si bien renfermer dans son sein le 
feu dont il brûle, que ses vêtements n'en soient brûlés ?» — Voyez 
les maximes 102, io8 et SSg. 

3. C'est apri s avoir mis et commenté cette maxime dans une lettre 
de Julie {la Nouvelle Héloïse, 3" partie, lettre xx), que J. J.Rousseau 
ajoute en note : « Je serois bien surjjris que Julie eût cité la Roche- 
foucauld en toute autre occasion ; jamais s 11 triste livre ne sera 
goûté des bonnes gens. » — Voyez la 18*^ des Réflexions diverses. 



6a RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

LXXII 

Si on juge de l'amour par la plupart de ses effets, il 
ressemble plus à la haine qu'à l'amitié \ (éd. i.) 

LXXIII 

On peut trouver des femmes qui n'ont jamais eu de 
galanterie, mais il est rare d'en trouver qui n'en aient 
jamais eu qu'une^, (éd. i*.) 

LXXIV 

Il n'y a que d'une sorte d'amour^, mais il y en a mille 
différentes copies, (éd. i*.) 



1. Fortia d'Urban remarque, après l'abbé de la Rocbe, a qu'il 
semble que Tancienne mythologie ait eu cette maxime en vue, quand 
elle a donné pour attributs à l'amour un bandeau, une torche, des 
flèches, un joug, des chaînes, et que Virgile [Églogue VIII, vers 43-45) 
le fait naître parmi les peuples les plus barbares. » — La Bruyère {du 
Cœur, no Sg, tome I, p. 2o5) : a L'on veut faire tout le bonheur, ou 
si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime, j — Voyez 
les maximes m, Sai, et la 8<= des Réflexions diverses. 

2. Var. : qui n'ont jamais fait de galanterie.... qui n'en aient 
jamais fait qu'une. (i665.) — Il J a beaucoup de femmes qui n'ont 
jamais fait de galanterie ; mais je ne sais s^il y en a qui n'en aient 
jamais fait qu'une. [Manuscrit.) — Voyez les maximes SgS, 471 et 499. 

3. Var. : Il n'y a d^ amour que d'une sorte. {Manuscrit.) — Voyez 
la maxime 77. — Vauvenargues (p. 80) : « Autre maxime de ro- 
man. L'amour prend le caractère des cœurs qu'il surmonte : il est 
violent, impérieux, et jaloux jusqu'à la fureur, dans quelques-uns; 
il est tendre, aveugle et soumis, dans quelques autres; il est passionné 
et volage, dans la plupai t des hommes ; mais il lui arrive quelquefois 
d'être fidèle. » — Vauvenargues disait pourtant, dans une maxime, 
qu'il a supprimée, il est vrai (la 755^, OEuvres, p. 477) : " La con- 
stance est la chimère de l'amour, » 



ET MAXIMES MORALES. 6.Î 



LXXV 

L'amour, aussi bien que le feu, ne peut subsister sans 
un mouvement continuel, et il cesse de vivre dès qu'il 
cesse d'espérer ou de craindre^, (éd. i.) 

LXXVI 

Il est du véritable amour comme de l'apparition " des 
esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en 
ont vu^. (ÉD. I*.) ... 

LXXVII 

L'amour piête son nom à un nombre infini de com- 
merces qu'on lui attribue, et où il n'a* non plus de part^ 
que le Doge à ce qui se fait^ à Venise, (éd. i*.) 

1 . Voyez la 9^ des Réflexions diverses. — Publlus Syrus : 

Amans, ita ut fax, agitando ardescit magis. 

« L'amant est comme le feu ; plus il s'agite, plus il brûle. » — Platon 
[des Lois, livre II) dit la même chose de la jeunesse, dont la nature 
ardente (oïdcTTupoç ouca) ne peut demeurer en repos. — Pascal (Discours 
sur les passions de l'amour, tome II, p. 260) : « Les âmes propres à 
l'amour demandent une vie d'action qui éclate en événements nou- 
veaux.... La vie de tempête surprend, frappe et pénètre. » — La 
Bruyère {du Cœur, n° 5, tome I, p. 199) : « Tant que l'amour dure, 
il subsiste de soi-même, et quelquefois par les choses qui semblent 
le devoir éteindre , par les caprices, par les rigueurs, par l'éloigne- 
ment, par la jalousie. » 

2. Var. : Il est f^e/'amoî/rcomme de l'apparition. (Manuscrit et 166S.) 

3. Cependant, selon la maxime 478, le véritable amour est encore 
moins rare que la i-éritable amitié. — Voyez la maxime 69. 

4. Vah. : .... qu'on lui attribue, où il n'a [Manuscrit et i665.) 

5. Var. : où il n'a souvent guère plus de part. (Manuscrit.) 

6. Var. : que le Doge en aà. ce qui se fait [Manuscrit et i665.) 

— Vauvenargues (p. 81) ne voit dans cette pensée qu'une « plaisan- 
terie froide et recherchée. » — Voyez la maxime 74- 



RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



LXXVIII 

L'amour de la justice n'est, en la plupart des hom- 
raes\ que la crainte de soufTiir l'injustice, (éd. i*.) 

LXXIX 

Le silence est le parti le plus sur de celui qui se défie 
de soi-même^, (éd. i.) 

1. L'édition de i665 n'a pas ce correctif: « en la plupart des 
hommes. » — Celte pensée est un résumé des maximes $78 et 58o. — 
Le cardinal d'Ossat [lettre 336, édition de Boudot), cité par Amelot 
de la Houssaye : « Ceux-là même qui n'ont point connu la yraie 
source de la justice ont néanmoins reconnu qu'il la falloit observer, 
et se garder de faire tort et injure à autrui, afin de n'en recevoir 
point. ï — J. Esprit ^tome I, p. 5i3 et 5i5) : « L'équité des personnes 
privées est une crainte qu'ils ont qu'on ne leur fasse des injus- 
tices. » — « La justice des particuliers n'est qu'une adresse qui tend 
à mettre leur vie, leur bien et leur honneur à couvert des injures 
qu'on leur peut faire. » — La Harpe (tome VII, p. 261) : «. Je n'en 
crois rien du tout : c'est le cri de la conscience, c'est un sentiment 
qui précède toute réflexion. Il y a mille injustices que nous ne crai- 
gnons pas de souffrir, et dont la seule idée nous révolte, j 

2. C'est encore là une des pensées que Vauvenargues (p. 84) 
trouve communes. — Stultiis quoque , si iacuerit, sapiens reputabitur ; 
et si compresserit labia sua , intelUgera ( lÀvre des Proverbes , cha- 
pitre XVII, verset 28). 0: Le sot lui-même, s'il se tait, sera réputé 
sage; et tant que ses lèvres seront closes, intelligent. î — Caton 
(livre I, distique 3} : 

Virtutem primam esse puta compescere linguam. 
Regarde comme la première vertu de retenir la langue. » 

— Publius Syrus : 

Taciturnitas stulto homini pro sapientia est . 
K Pour le sot le silence tient lieu de sagesse. » 

— Montaigne [Essais, livre III, chapitre vni , tome III, p. 4^8) : 
a A combien de sottes âmes, en mon temps, a seruy vne mine froide 
et taciturne de iiltre de prudence et de capacité! s — Voyez la ff 
des Réflexions diverses. 



ET MAXIMES MORALES. 65 



LXXX 

Ce qui nous rend si changeants clans nos amitiés, 
c'est qu'il est difficile de connoître les qualités de l'ànic, 
et facile* de connoître celles de l'esprit^, (éd. i*.) 

LXXXI 

Nous ne pouvons rien aimer que par rapport à nous, 
et nous ne faisons que suivre notre goût et notre plaisir 
quand nous préférons nos amis à nous-mêmes; c'est 
néanmoins par cette préférence seule que l'amitié peut 
être vraie et parfaite^, (éd. 5.) 

1. Var. : c'est qu'il est aussi difficile y//'/7 est facile. (1666.) 

2. Var. : « Ce qui i-cnd nos inclinations si légères et si changeantes, 
c'est qu'il est aisé de connoître les qualités de l'esprit, et difficile de 
connoître celles de l'âuie. (i665.) 

3. Voyez les maxi/ncs 83, 236, et la 2^ des Réflexions diverses. — 
Sainl-Evremond {Maxime, qiCon ne doit jamais manquer à ses amis. 
OEuvres mêlées^ p. 289, Barbin, 1689) : « L'honneur, qui se déguise 
sous le nom d'amitié, n'est qu'un amour-propre qui se sert lui-même 
dans la personne qu'il fait semblant de servir, a — J. Esprit (îomel, 

p. 172): « Quoiqu'il paroisse qu'il donne sa vie pour consei-ver 

celle de son ami, il est certain pourtant qu'il meurt pour sa propre 

gloire » — Duclos (tome I, p. 204, Considérations sur les mœurs 

de ce siècle, chapitre vxi) : — « L'inclination détermine moins qu'on ne 
s'imagine à obliger, quoiqu'elle y fasse trouver du plaisir; elle est 
souvent subordonnée à beaucoup d'autres motifs, à des plaisirs qui 
l'emportent sur celui de l'amitié, quoiqu'ils ne soient pas si hon- 
nêtes. » — Térence avait déjà dit {Adelphes^ acte I, scène i, vers i3 
et 14) : 

Vah I quemqnanine hominem in animum instituere, aut 

Parare, quod sit carias quant ipse est sihi ? 

« Est-il possible qu'un homme aille se proposer et se mettre en tête 
d'aimer quelque chose plus que soi-même? » 



La Rochefoucauld, i 



66 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



LXXXII 

La réconciliation avec nos ennemis * n'est qu'un désir 
de rendre notre condition meilleure ^, une lassitude de la 
guerre, et une crainte de quelque mauvais événement^. 

(iD. I*.) 

LXXXIII 

Ce que les hommes ont nommé amitié n'est qu'une 
société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et 
qu'un échange de bons offices; ce n'est enfin qu'un com- 
merce où l'amour-propre se propose toujours quelque 
chose à gagner*, (éd. i*.) 

1. L'édition rie i665 ajoute ici : a qui se fait au nom de la sincérité, 
de la douceur et de la tendresse. » 

2. Yak. : sa condition meilleure. (i665.) 

3. C'est ainsi que s'est terminée la guerre de la Fronde, et l'anleur 
y pensait sans doute en écrivant cette maxime. — La Bruyère [du 
Cœur, n° 70, tome I, p. 211) : « C'est par foiblesse que l'on hait un 
ennemi, et que l'on songea s'en venger; et c'est par paresse que l'on 
s'apaise, et qu'on ne se venge point. » 

4. Var. : V amitié la plus sainte et la plus sacrée nest quun trafic 
oh nous croyons toujours gagner quelque chose. [Manuscrit.) — L'amitié 
lapins désintéressée n'est qu'un commerce (i665 : quun trafic) où 
notre amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. (iô65, 
1666, 1671 et 1675.) — J. Esprit (tome I, p. 164) : <r Les amitiés or- 
dinaires sont des trafics honnêtes, où nous espérons faire plusieurs 
sortes de gains, qui répondent aux prétentions différentes que nous 
avons...; de là vient que l'intérêt fait presque toutes nos amitiés et 
nos liaisons. » — Mme de Sablé [maximes 77 et 78) : « La société, 
et même l'amitié de la plupart des hommes, n'est qu'un com- 
merce qui ne dure qu'autant que le besoin, b — « Quoique la 
plupart des amitiés qui se trouvent dans le monde ne méritent point 
le nom d'amitié, on peut pourtant en user selon les besoins, comme 
d'un commerce qui n'a point de fond certain , et sur lequel on est 
ordinairement trompé. » — Saint-Evremond [Maxime, qu^on ne doit 
jamais manquer à ses amis. OEuvres mêlées.^ p. 287, Barbin, 1 6S9) : ce II est 

certain que l'amitié est un commerce; le trafic en doit être honnête; 



ET MAXIMES MORALES. 



LXXXIV 

Il est plus honteux de se tléfier de ses amis que d'en 
être trompé*, (éd. 2.) 

LXXXV 

Nous nous persuadons souvent^ d'aimer les gens plus 
puissants que nous, et néanmoins c'est l'intérêt seul 
qui produit notre amitié. Nous ne nous donnons pas* à 

mais enfin c'est un trafic. » — Amelot de la Houssave donne avec 
assez d'à-propos cette citation d'Antonio Perez : (t II ne se trouve 
plus de véritable amitié, sinon entre le corps et l'àme, qui sont à 
moitié de perte et de gain.» — L'auteur, dit la Harpe (tome VII, 
p. 261-263), « ne prend-il pas ici l'amour de soi pour l'amour-pro- 
pre?... L'amour de soi n'est point vicieux en lui-même ;... Dieu nous 
ordonne expressément d''aiincr notre procitain comme nous-mêmes,... Si 
la Rochefoucauld a voulu dire que cet amour de nous entre dans 
l'amitié la plus désintéressée, c'est une vérité, et non pas un reproche; 
car nul ne peut se séparer absolument de lui-même. Mais s'aimer 
ainsi dans un autre n'est point un commerce d'amour-propre, du moins 
dans l'acception vulgaire de ce mot, qui répond à celle d'intérêt 
personnel ; c'est, au contraire, l'usage le plus noble de cette heureuse 
faculté d'étendre nos sentiments hors de nous , et de nous retrouve- r 
dans autrui. On sait combien cet attrait réciproque a produit d'ac- 
tions héroïques, et cet héroïsme ne sera pas détruit par la sentence 
équivoque et vague de la Rochefoucauld. » — Voyez la note de la 
maxime ^'^/\, la maxime 81, et la 2^ des Réflexions diverses, — 
V. Cousin {Mme de Sablé , chapitre m, 2" édition, p. ii5 et 116} 
pense que c'est pour réfuter expressément cette maxime de la Roche- 
foucauld que le cœur de Mme de Sablé a composé le petit traité de 
rjmitié qui se trouve à la bibliothèque de l'Arsenal, dans les Papiers 
de Conrart (tome XI, in-folio) ; il aurait fallu ajouter que le cœur de 
Mme de Sablé n'a pas toujours parlé de même, car ses maximes 77 
et 78 , que nous venons de citer, abondent entièrement dans le sens 
de la Rochefoucauld. 

1. Voyez la maxime 86. 

2. L'édition de i665 ajoute : mal à propos. 

3. Var. : ....plus puissants que nous; l'intérêt seul jnoduii notre 



68 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour 
celui que nous en voulons recevoir, (éd. i*.) 



LXXXVI 

Notre défiance justifie la tromperie d'autrui*. (éd. 2.) 

amiiié, et nous ne nous donnons pas.... (i6fi5) — c'est l'inlérêt seul 

qui produit notre amitié, et nous ne leur promettons pas selon ce que nous 
leur voulons donner, mais selon ce que nous voulons qu'ils nous donnent. 
(Manuscrit.) — Pascal (IIli^ Discours sur la condition des grands, édi- 
tion Havet, tome II, p. 355) : «Qu'est-ce, à votre avis, que d'être 
grand seigneur? C'est être maître de plusieurs objets delà concupis- 
cence des hommes, et ainsi pouvoir satisfaire aux besoins et aux désirs 
de plusieurs. Ce sont ces besoins et ces désirs qui les attirent auprès de 
vous, et qui font qu'ils se soumettent à vous; sans cela, ils ne vous 
regarderoieiU pas seulement. Mais ils espèrent, par ces services et ces 
déférences qu'ils vous rendent , obtenir de vous quelque part de ces 
biens qu'ils désirent et dont ils voient que vous disposez, s — La 
pensée de la Rochefoucauld paraît commune à Vauvenargucs (p. 84). 
— La Bruyère dit plus généreasemeut [du Cœur, n° 58, tome I, 
p. 209^ : « Il faut briguer la faveur de ceux à qui l'on veut du bien, 
plutôt que de ceux de qui l'on espère du bien. » — Mme de Sablé 
(maxime 22) : k II y a une certaine médiocrité difficile à trouver avec 
ceux qui sont au-dessus de nous, pour prendre la liberté qui sert à 
leurs plaisirs et à leurs divertissements, sans blesser l'honneur et le 
respect qu'on leur doit, » — Dans une autre maxime (44)>elle semble 
admettre que nous avons le droit de compter sur le bien que nos 
amis peuvent nous faire : « Encore que nous ne devions pas aimer 
nos amis pour le bien qu'ils nous font, c'est une marque qu'ils ne 
nous aiment guère, s'ils ne nous en font point quand ils en ont le 
pouvoir. » — Voyez ci-après les maximes 228, 247 et 298. 

I. Vauvenargues (p. 81) : a L'expérience justifie notre défiance; 
mais rien ne peut justifier la tromperie. » — Sénèque {épitre m) : 
Multi f aller c docuerunt .^ dam timent falli, et aliïs jus peccandi suspi- 
cando fecerunt. « Plus d'un, en craignant qu'on ne le trompe, en- 
seigne aux autresàletro.mper, et par ses soupçons autorise le mal qu'on 
lui fait. » — Charron (de la Sagesse, livre II, chapitre x) : « Il se faut 
bien garder de faire démonstration aulciuie de deffîance, quand bien 
elle y seroit et juslement, car c'est desplaire, voire offenser, et don- 
ner occasion de nous estre contraire. » — Voyez la maxime 84- 



ET MAXIMES MORALES. 69 

LXXXVII 

Les hommes ne vivroient pas longtemps en société, s'ils 
n'étoient les dupes les uns des autres ^ (éd. 5.) 

LXXXVIIl 

L'amour-propre nous augmente ou nous diminue les 
bonnes qualités de nos amis à proportion de la satisfac- 
tion que nous avons d'eux ; et nous jugeons de leur mé- 
rite par la manière dont ils vivent avec nous ^. (éd. i*.) 

I. Pascal (Pensées, article II, 8): « La vie luiinaine n'est qu'une 
illusion perpétuelle : on ne fait que s'entre-tromper et s'entre-flat- 

ter L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette 

mutuelle tromperie, » — Vauvenargues (^maxime Saa, OEuvrcs , 
p. 448) : « Les hommes semblent être nés pour faire des dupes, 
et l'être d'eux-mêmes; » el {maxime 921, p. 49^) : "^ '"^i ^^s hom- 
mes ne se flattolent pas les uns les autres, il n'y aurcit guère de 
société. » 

a. Cette pensée est le résumé de la longue réflexion, assez con- 
fuse, et çà et là peu claire par le rapport douteux des pronoms, 
que donnait la fe édition (i665), sous le n" loi : « Comme si 
ce n'étoit pas assez à l'amour-propre d'avoir la vertu de se trans- 
former lui-même, il a encore celle de transformer les objets, ce 
qu'il fait d'une manière fort étonnante; car non-seulement il les dé- 
guise si bien qu'il y est lui-même trompé, mais il change aussi l'état 
et la nature des choses {Manuscrit : a .... si bien qu'il y est lui-même 
abusé, mais soudainement il change l'état et la nature des choses »). 
En effet , lorsqu'une personne nous est contraire, et qu'elle tourne 
sa haine et sa persécution contre nous, c'est avec toute la sévérité de 
la justice que l'amour-propre juge ses actions; il donne à ses dé- 
fauts une étendue qui les rend énormes, et il met ses bonnes qualités 
dans un jour si désavantageux, qu'elles deviennent plus dégoûtantes 
que ses défauts. Cependant, dès que cette même personne nous 
devient fiivorable, ou que quelqu'un de nos intérêts la réconcilie 
avec nous, notre seule satisfaction retid aussitôt à son mérite le lustre 
que notre aversion venoit de lui ôter. Les mauvaises qualités s'ef- 
facent, et les bonnes paroissent avec plus d'avantage qu'auparavant 



70 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

LXXXIX 

Tout le monde se plaint de sa mémoire , et personne 
ne se plaint de son jugement *. (éd. 2*.) 



XC 

Nous plaisons plus souvent dans le commerce de la 
vie par nos défauts que par nos bonnes qualités ". 

(ÉD. 5.) 

[Manuscrit : « le lustre que notre aversion venoit d* effacer. Tous ses 
avantages en reçoivent un fort grand du biais dont nous les regardons ; 
toutes ses mauvaises qualités disparoissent i) ; nous rappelons même 
toute notre indulgence pour la forcer à justifier la guerre quelle 
nous a faite. Quoique toutes les passions montrent cette vérité, l'a- 
mour la fait voir plus clairement que les autres ; car nous voyons un 
amoureux, agité de la rage où Ta mis l'oubli ou TinOdélité de ce 
qu'il aime, méditer pour sa vengeance tout ce que cette passion 
inspire de plus violent. Néanmoins, aussitôt que sa ^Tie a calmé la 
fureur de ses mouvements, son ravissement rend cette beauté inno- 
cente; il n'accuse plus que lui-même; il condamue ses condamna- 
tions, et par cette vertu miraculeuse de l'amour-propre, il ote la 
noirceur aux mauvaises actions de sa maîtresse, et en sépare le crime, 
pour s'en charger lui-même (Manuscrit : « le crime, pour en charger 
ses soupçons »). s — Voyez les maximes 428, 563, et la 10^ des Ré- 
flexions diverses. 

1. Le manuscrit ajoute : m parce que tout le monde croit en avoir 
beaucoup. » — La Bruyère a dit de même (de V Homme, n° 67) : 
a L'on se plaint de son peu de mémoire , content d'ailleurs de son 
grand sens et de son bon jugement. » — Cette pensée est commune. 
selon Vauvenargues (p. 84). 

2. La Rochefoucauld jiensait sans doute au duc de Beau fort, dont 
il dit dans ses Mémoires : a. Nul que lui, avec si peu de qualités aima- 
bles, n'a jamais été si généralement aimé.... » — Voyez les notes des 
maximes 56 et 129. — Vauvenargues (^maxime 176, OEuvres, p. 392) : 
a On peut aimer de tout son cœur ceux en qui on reconnoît de 
grands défauts : il y auroit de l'impertinence à croire que la per- 
fection a seule le droit de nous plaire » — Voyez ci-après les 

maximes i55, aSi, 273, 354 ^t 468. 



ET MAXIMES MORALES. 



XCI 

La plus grande ambition n'en a pas la moindre appa- 
rence, lorsipi'elle se rencontre dans mie impossibilité 
absolue d'arriver où elle aspire, (éd. 2.) 

XCII 

Détromper un homme piéoccupé de son mérite est lui 
rendre un aussi mauvais office que celui ' que Ton rendit 
à ce fou d'Athènes ^ qui croyoit que tous les vaisseaux 
qui amvoient dans le port étoient à lui*, (éd. 2*.) 

XGIII 

Les vieillards aiment à donner de bons préceptes, 
pour se consoler de n'être plus en état de donner de 
mauvais exemples \ (éd. i.) 

1. Var. : que fut celui. (1666.) 

2. Thrasylas ou Thrasylle, dont la folle est racontée par Athénée 
(livre XII, chapitre Lxxxij et par Élien {Histoires diverses, livre IV, 
chapitre xxv). 

3. Vovez la maxime 588. — Vauvenargues (p. 81) répond à la 
Rochefoucauld : « Détromper un homme de la fausse idée de son 
mérite, c'est le guérir de la présomption, qui fait commettre ks 
fautes les plus sottes et les plus nuisibles; » et en variante : « c'est 
lui épargner des fautes plus humiliantes que la modestie qu'on 
lui inspire. » ^ 

4. Celte rédexion, comme tant d'autres de l'auteur, n est , en 
réalité, qu'une épigramme. — Vauvenargues dit, à la fois avec plus 
de gravité et d'éclat {maxime iSg, OEuvres , p. Sgo) : a Les conseils 
de la vieillesse éclairent sans échauffer, comme le soleil de l'hiver; « 
mais la Bruyère {de l'Homme, n" 112) abonde dans le sens de la 
Rochefoucauld : <r Peu de gens se souviennent d'avoir été jeunes, et 
combien il leur étoit difficile d'être chastes et tempérants. La pre- 
mière chose qui arrive aux hommes, après avoir renoncé aux plai- 



72 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

XGIV 

Les grands noms abaissent au lieu d'élever ceux qui ne 
les savent pas soutenir K (éd. 2.) 

XCV 

La marque d'un mérite extraordinaire est de voir que 
ceux qui l'envient le plus sont contraints de le louer "^. 

(ÉD. 2.) 

XGVI 

Tel homme est ingrat , qui est moins coupable de son 
ingratitude que celui qui lui a fait du bien*, (éd. 5.) 

sirs, ou par bienséance, ou par lassitude, ou par régime, c'est de les 
condamner dans les autres. Il entre dans cette conduite une sorte 
d'attachement pour les choses mêmes que Ton vient de quitter : l'on 
aimeroit qu'un bien qui n'est plus pour nous ne fût plus aussi pour 
le reste du monde : c'est un sentiment de jalousie. » — Voyez la 
19e des Bé flexions diverses. 

1. Vauvenargues (p. 84) trouve cette réflexion commune. Au dix- 
septième siècle, et dans la bouche d'un grand seigneur, comme était 
le duc de la Rochefoucauld, elle l'était moins peut-être qu'au dix- 
huitième. 

2. yauTenargues(p. 84) notait cette pensée comme étant commune. 
— Cicéron (Oratio in Pisoncm, chapitre xxxii) : Hahet hoc virtus.... ut 
viros fortes speeïes ejus et pulchritudo, etiam in hoste posita, delectet. 
« Le propre de la vertu, c'est que sa beauté et son éclat plaisent aux 
hommes de cœur, même dans la personne d'un ennemi. » — Aimé- 
Martin (p. 56-58) voit dans le fameux Dialogue de Sjllaet d''Eucratc 
le développement de cette maxime; la Rochefoucauld, dit-il, a mon- 
tré quelle était la marque d'un génie extraordinaire ; Montesquieu a 
tracé le caractère, et lui a donné le mouvement . 

3. Sans doute dans le cas indiqué par la maxime 3 17, ou par Meré 
{maxime 42) : « Les bienfaits accompagnés d'orgueil sont souvent 
payés de haine. » 



ET MAXIMES MORALES. 78 



XGVII 

On s'est trompé lorsqu'on a cru que l'esprit et le juge- 
ment étoient deux choses diCTérentes^ : le jugement n'est 
que la grandeur de la lumière de l'esprit^; cette lumière 
pénètre le Tond des choses , elle y remarque tout ce qu'il 
tant remarquer, et aperçoit celles qui semblent impercep- 
tibles. Ainsi il faut demeurer d'accord^ que c'est l'éten- 
due de la lumière de l'esprit qui produit tous les efFets 
qu'on attribue * au jugement" . (éd. i*.) 

1. L'édition de i66j n'a {)as ce premier membre de phrase. 

2. Le manuscrit ajoute ici : On peut dire la même chose de son 
étendue, de sa profondeur, de son discernement, de sa justesse, de sa 
droiture, de sa délicatesse. » 

3. Var. : On s'est trompé lorsque /'on a cru de la lumière de l'es- 
prit; sa profondeur pénètre le fond des choses ; sa justesse n'en remarque 
que ce qu il en faut remarquer , et sa délicatesse aperçoit celles qui semblent 
fVre imperceptibles : de sorte quW faut demeurer d'accord.... (1666.) 

4. Var. : que /'on attribue. (1666.) 

5. Var. : Le jugement n'est autre chose que la grandeur de la lu- 
mière de l'esprit ; son étendue est la mesure de sa lumière ; sa profondeur 
est celle qui pénètre le fond des choses; son discernement les compare 
et les distingue; sa justesse ne voit que ce qiiil faut voir ; sa droiture les 
prend toujours par le bon biais; sa délicatesse aperçoit celles (^^ni pa- 
raissent imperceptibles, et le jugement décide ce que les choses sont. Si 
on Vexamine bien, on trouvera que toutes ces qualités ne sont autre chose 
que la grandeur de l'esprit, lequel, voyant tout, rencontre dans la pléni- 
tude de ses lumières tous les avantages dont nous venons de parler. (i665.) 
— L'auteur a beaucoup retouché cette maxime^ mais il n'a pu l'ame- 
ner à ce point de précision qu'on admire dans beaucoup d'autres. La 
Harpe (tome VIL p. 269) y relève le défaut de justesse et de clarté; 
et déjà l'annotateur contemporain avait établi qu'il faut distinguer 
entre l'esprit et le jugement, au moins quant à leurs effets, attendu 
que le jugement est la force de resprit^ et que l'esprit est la délicatesse 
du jugement. — La Rochefoucauld lui-même , dans deux maximes 
contradictoires à celle-ci (aSS et 456), admet une distinction entre les 
deux termes. — Quoi qu'il en soit, Vauvenargues pense comme la 
Rochefoucauld, qu' « on ne peut avoir beaucoup de raison et peu 
d'esprit » [maxime 602, OEuvres, p. 458). 



7/, RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

XCVIII 

Chacun dit du bien de son cœur \ et personne n'en ose 
dire de son esprit ^ . (éd . i .) 

XGK 

La politesse de l'esprit consiste à penser des choses 
honnêtes et déUcates^. (éd. i*.) 



La galanterie de l'esprit est de dire des choses flatteuses 
d'une manière agréable ''. (éd. i*.) 

1. Samt-ÉNTemond (^Maxime, quon ne doit jamais manquer à ses 
amis. OEuvres mêlées, p. 288, Barbiu, 1689) : « Chacun vante son 
cœur; c'est une vanité à la mode. » 

2. La Bruyère [de T Homme . n° 84 ) : « Les hommes comptent 
presque j)Our rien toutes les vertus du cœur, et idolàtieut les talents 
du corps et de l'esprit; celui qui dit froidement de soi, et sans croire 
blesser la modestie, qu'il est bon, qu'il est constant, fidèle, sincère, 
équitable, reconnoissant, n'ose dire qu'il est vif, qu'il a les dents 
belles et la peau douce : cela est trop fort. » — Duclos (tome I, 
p. 204, Considérations sur les mœurs de ce siècle^ chapitre xi) : tt On 
est étonné qu'il soit permis de faire l'éloge de son cœur, et qu'il soit 
révoltant de louer son esprit. i> — Aimé-Martin, qui, dans son Exa- 
men des ^laximes, a presque toujours tort contre la Rochefoucauld, 
dit avec raison cette fois (p. 58) : « L'auteur s'est plu à la contredire 
(^cette maxime) dans le portrait qu'il a tracé de lui-même : J'ai de 
r esprit , dit-il, f écris bien en prose, je fais bien en vers, et je suis peu 
sensible à la pitié. On ne peut dire plus de bien de son esprit, ni 
médire plus franchement de son cœur, a 

3. Var. : La politesse de l'esprit est un tour par lequel il pense 
toujours des choses honnêtes et délicates. (i665.) — Honnêtes, c'est- 
à-dire, selon la langue du temps, de bon goût. — Voyez la 16^ des 
Ré p exions diverses. 

4- Var. : La galanterie de l'esprit est un tour de l'esprit par lequel 



ET MAXIMES MORALES. 75 

CI 

Il arrive souvent que des choses se présentent plus 
achevées à notre esprit qu'il ne les pourroit faire avec 
beaucoup cVart*. (éd. I*.) 

Cil 

L'esprit est toujours la dupe du cœur ^. (éd. i .) 



cm 

Tous ceux qui connoissent leur esprit ne connoissent 
pas leur cœur^. (éd. i*.) 

il entre dans les choses les plus flatteuses, c est-à-dire celles qui sont le 
plus capables de plaire aux autres. (i665.) — La Bruyère (de la So- 
ciété^ n" Sa, tome I, p. 229) : « Il me semble que l'esprit de poli- 
tesse est une certaine attention à faire que par nos paroles et par nos 
manières les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes. » 

1. Var. : Il y a des jolies choses (i665 C : de jolies choses) <jue 
r esprit ne cherche point , et quil trouve toutes achevées ( voyez le 
Lexique , au mot Tout) en lui-même ; il semble quelles y soient ca- 
chées, comme V or et les diamants dans le sein de la terre. (ifi65.) — 
Voyez la maxime 404. 

2. Pascal (Pensées, article XXIV, 5) : « Le cœur a ses raisons, que 
la raison ne connoît point. » — Vauvenargues (maxime 124, OEuvres, 
p. 385) : « La rai» a ne connoît pas les intérêts du cœur. » — 
Duclos (tome I, p. m, Considérations sur les mœurs de ce siècle, cha- 
pitre iv) : a On pourroit dire que le cœur a des idées qui lui sont 
propres, j — « Il faut avouer, dit le P. Bouhours (Manière de bien 
penser.^ 2« édition, p. 89 et 90), que le cœur et l'esprit sont bien à la 

mode : on ne parle d'autre chose dans les belles conversations 

Voiture est peut-être le premier qui a opposé l'un à l'autre.... L'au- 
teur des Réflexions morales renchérit bien sur Voiture, en disant que 
Pesprit est toujours la dupe du cœur. » — Voyez les maximes 43, io3 
et 108. — Voyez aussi dans ce volume, à V^ppendice^les Pensées de 
Mme de Schomberg sur les Maximes. 

3. Var. : Bien des gens connoissent leur esprit, qui ne connois- 



76 REFLEXIONS OU SENTENCES 

CIV 

Les hommes et les affaires ont leur point de perspec- 
tive : il y en a* qu'il faut voir de près, pour en bien 
juger; et d'autres* dont on ne juge ^ jamais si bien que 
quand on en est éloigné, (éd. i*.) 

CV 

Celui-là n'est pas raisonnable à qui le hasard fait 
trouver la raison , mais celui qui la connoît , qui la 
discerne et qui la goûte *. 'éd. i.) 



CVI 

Pour bien savoir les choses , il en faut savoir le détail , 
et comme il est presque infini , nos connoissances sont 
toujours superficielles et imparfaites ^. (éd. i*.) 

sent pas leur cœur. (i665.) — On peut connaître son esprit; mais qui 
peut connoùre son cœur? [Manuscrit.) — Cette pensée revient évidem- 
ment à la précédente. 

1. Vab. : Toutes les grandes choses ont leur point de perspective, 
comme les statues : il y en a.... (i663.) — Les affaires et les actions 
des grands hommes, comme les statues, ont leur point de perspective : il 
y en a.... {Manuscrit.) 

2. Var. : et il y en a d'autres (i665.) 

3. Var. : .... voir de près, jiour en bien discerner toutes les cir- 
constances ; il j en a d'autres dont on ne juge.... {Manuscrit.) — Voyez 
la 2^ des Réflexions diverses. 

4. Pensée commune, selon Vauvenargues (p. 84). 

5. Var. : et comme il est presque infini, de là vient qu^il y a si peu 
de gens qui sont savants, que nos connoissances sont superficielles et 
imparfaites, et qiion décrit les choses, au lieu de les définir. En effet, 
on ne les connaît et on ne les fait connaître qucn gras, et par des 
marques communes : de même que si quelqiiun disait que le corps 
humain est droit, et composé de différentes parties, sans dire le nombre, 



ET MAXIMES MORALES. 77 

GYII 

C'est une espèce de coquetlerie de faire remarquer 
qu'on n'en fait jamais*, (éd. 2.) 

GVIII 

L'esprit ne sauroit jouer longtemps le personnage du 
cœur'. (ÉD. 2.) 

CIX 

La jeunesse change ses goûts par l'ardeur du sang, et 
la vieillesse conserve les siens par l'accoutumance^. 

(ÉD. 2*.) 

ex 

On ne donne rien si libéralement que ses conseils*. 

(ÉD. I*.) 

la situation, les fonctions, les rapports et les différences de ces parties. 
(Manuscrit.) — A propos de la science du détail dont parle cette 
maxime.^ Amclot de la Iloussaye, et, après lui, Duplcssis, citent Col- 
bert comme exemple; comme il s'agit ici du détail, non des affaires, 
mais des connaissances humaines, cet exemple est sans application. 

1. Cette pensée revient a la 204^. — Voyez aussi les 289^ et 43 1^. 

2. L'idée j)araît ressassée, car on la retrouve plus ou moins dans 
les maximes 43, 102 et io3. 

3. Var. : par Vliabltude. (Blanuscrit.) — Voyez la io« des Ré- 
flexions diverses. 

4. L'annotateur contemporain fait cette réserve : « excepté au 
Palais, où l'on paye tout. ï — Var. : // n\y a point de plaisir qu'on 
fasse plus volontiers à un ami que celui de lui donner conseil. (i665.) 
— Vauvenargues (maxime 49^, OEuvres, p. 446) : « Nous voulons 
foiblemeut le bien de ceux que nous n'assistons que de nos con- 
seils. » 



j9i RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



CXI 

Plus on aime une maîtresse, et plus on est prêt de la 
haïr*. (ÉD. 2.) 

CXII 

Les défauts de l'esprit augmentent en vieillissant,, 
comme ceux du visage^, (éd. 2.) 

CXIII 

11 y a de bons mariages, mais il n'y en a point de 
délicieux^, (éd. 2.) 

1. Voyez la maxime 72, et la 8^ des Réflexions diverses. — Prêt de 
est le texte de toutes les éditions originales (voyez le Lexique"). — 
La Bruyère [du Cœur, n° 3o , tome I, p. 2o3) : « En amour, il n'y 
a guère d'autre raison de ne s'aimer plus que de s'être trop aimés. » 
— Meré [maxime 274) dit même chose de l'amitié . « Il n'y a point 
de plus grande haine que celle qui succède à ime grande amitié. » 

2. Montaigne (^Essals, livre III, chapitre 11, tome III, p. 280) : 
« Il me semhie qu'en la vieillesse nos âmes sont subiectes à des ma- 
ladies et imperfections plus importunes qu'en la ieuuesse.... Elle 
nous attache plus de rides en l'esprit qu'au visage ; et ne se veoid 
point d'ames, ou fort rares, qui en vitillissant ne sentent l'aigre et le 
moisi. 3 — L'annotateur contemporain fait remarquer qu'il y a 
pourtant de belles iielllcsses d'esprit^ et celte objection n'aurait pas été 
désagréable à la Rochefoucaidd , déjà vieux. — Voyez les maximes 
207, 210 et 444- 

3. Swift en donne cette explicalion tout humoristique : « La raison 
pour laquelle si peu de mariages sont heureux, c'est que les jeunes 
filles passent leur temps à tendre des filets, au lieu de préparer des 
cages. » — Lady Wortley Montagne, fort choquée de l'irrévérence 
de la Rochefoucauld, l'a réfuté dans une dissertation en forme, que 
l'on trouve à la suite de ses Lettres ; que n'a-t-elle plutôt réfuté 
la Bruyère, qui se montre plus irrévérencieux encore? « Il y a peu 
de femmes si parfaites, dit-il [des Femmes^ tqP 78, tome I, p. iqS), 
qu'elles empêchent un mari de se repentir du moins une fois le 
jour d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a 



ET MAXIMES MORALES. 79 



ex IV 

On ne se peut consoler (Vêtre trompé* par ses enne- 
mis, et trahi par ses amis, et Ton est^ souvent satisfait de 
l'être par soi-même. (éd. i*.) 

cxv 

Il est aussi facile de se tromper soi-même sans s'en 
apercevoir ^ qu'il est difficile de tromper les autres sans 
qu'ils s'en aperçoivent, (éd. i*.) 

point. » — Montaigne (Essais, livre III, chapitre v, tome III, 
p. 3i5) : s Bonne femme et bon mariage se dict, non de qui l'est, 
mais duquel ou se taist. » — Quant à la Rochefoucauld, on vou- 
drait penser qu'il était veuf quand il publia cette maxime (1666); 
mais sa femme ne mourut que quatre ans après. 

1. Var. : On esl au désespoir d'être trompé — (ififiS.) 

2. Var. : et 'on est.... (i665.) — Charron (de la Sao;esse, livre I, 
chapitre xxxvi) : ff Nous prenons plaisir à nous piper noiis-mesmes 
à escient, j — Vauvenargues (p. 81) : ce II n'y a, en cela, aucune 
contradiction : on est presque aussi fâché d'avoir été trompé par 
soi-même, quand on s'en aperçoit, que de l'avoir été par d'autres; 
et si l'on est quelquefois bien aise d'être trompé par soi-même , 
c'est qu'on ne s'en aperçoit pas toujours; car, si l'on savoit que 
l'on se trompe , on ne serolt point en erreur. Il est vrai qu'on s'en 
doute quelquefois, et qu'on ne veut pas s'éclairer ; mais cela nous 
arrive aussi bien avec les autres qu'avec nous-mêmes: lorsqu'on nous 
flatte, par exemple, s — Vauvenargues a pourtant une pensée que 
nous avons déjà citée à un autre titre (p. 69, note i), et qui se 
rapporte partiellement à cette maxime 114 : « Les hommes semblent 
être nés pour faire des dupes, et l'être d' eux-mêmes. y> — Voyez aussi 
la 5i6<^ maxime de la Rochefoucauld. 

3. Var. : Il est aussi awe de se tromper sans s'en apercevoir.... (i 665.) 
— Mme de Sablé [maxime 11) : « Ceux qui usent toujours d'artifice 
devroient au moins se servir de leur jugement pour connoître qu'on 
ne peut guère cacher longtemps une conduite artificieuse parmi des 
hommes habiles et toujours appliqués à la découvrir, quoiqu'ils 
feignent d'être trompés, pour dissimuler la connoissance qu'ils en 



8o REFLEXIONS OU SENTENCES 



CXVI 

Rien n'est moins sincère que la manière de demander 
et de donner des conseils : celui qui en demande paroît 
avoir une déférence respectueuse pour les sentiments de 
son ami, bien qu'il ne pense qu'à lui faire approuver les 
siens, et à le rendre garant de sa conduite; et celui qui 
conseille paye la confiance qu'on lui témoigne d'un zèle 
ardent et désintéressé, quoiqu'il ne cherche le plus sou- 
vent*, dans les conseils qu'il donne, que son propre 
intérêt ou sa gloire^, (éd. i*.) 

CXVII 

La plus subtile ^ de toutes les finesses est de savoir bien 
feindre * de tomber dans les pièges que l'on nous tend, 

ont. » — Le comiiiencemeut rie la maxime Sog de Vauveuargues 
{OEuvres, p. 419) ressemble à la sejoude parlle de la pensée de la 
Rochefoucauld : « Tous les liommes sont clairvoyants sur leurs in- 
térêts, et il n'arrive guère qu'où les en détache par la ruse.,.. » 

1. La 2^ édition (1666) n'a pas ce correctif : a le plus souvent, s 

2. Var. : Rien n'est plus divertissant que de voir deux hommes as- 
semblés, l'un pour demander conseil, et Pautre pour le donner : Fun 
paroît avec une déférence respectueuse, et dit qiiil vient recevoir des 
instructions pour sa conduite ; et son dessein^ le plus souvent , est de faire 
approuver ses sentiments, et de rendre celui cjuil vient consulter gsxdoaX. 
de V affaire qiiil lui propose. Celui qui conseille pave t/'a^ort/ la con- 
fiance de son ami des marques d'un zèle ardent et désintéressé, et il 
cherche en même temps, dans ses propres intérêts, des règles de conseiller ; 
de sorte que son conseil lui est bien plus propre qu'à celui qui le reçoit. 
(i665.) 

3. Vab. : La plus déliée.... (i665.) 

4. Var. : bien faire semblant. (i6'65.) C'était l'avis d'Agrippine 
(Tacite, ^/<«a/<'.f, livre XIV, chapitre vi) : ... solum insidiarum remedium 
esse, si non intelligerentur. « Le seul moyen de se garantir des pièges, 
c'est de paraître ne pas les voir. » — La tromperie était le moyeu 
ordinaire de Mazarin ; il en usa tellement qu'il n'abusa plus personne, 



ET MAXIMES MORALES. 8r 

et' on n'est jamais si aisément trompé ([ue ([uautl on 
songe à tromper les autres, (éd. i*.) 

cxvm 

L'intention de ne jamais tromper nous expose à être 
souvent trompés^, (éd. i.) 

CXIX 

Nous sommes si accoutumés à nous déguiser aux 
autres, qu'enfin^ nous nous déguisons à nous-mêmes. 

(ÉD. I*.) 

et don Luis de Haro disait de lui : « Il a un grand défaut en politique, 
c'est qu'il veut toujours tromper. » — Vauvenargues pensait comme 
le ministre espagnol (variante à la maxime 276, OEuvres, p. 4^^) • 
(c Ceux qui \eulent toujours tromper, ne trompent point; » et la 
Rochefoucauld en convient lui-même, non-seulement dans la pré- 
sente maxime, mais dans ses Mémoires (fers la fin), où il la répète : 
« On nest jamais si facile à être surpris nue quand on songe trop à tromper 
les autres. » — Mme de Sablé [maxime 4) : «■ II est quelquefois bien 
utile de feindre que l'on est trompé » — La Bruyère [de la So- 
ciété et de la Conversation, n» 58, tome I, p. 235) : a Vous le croyez 
votre dupe : s'il feint de l'être, qui est plus dupe de lui ou de vous? 9 

— C'est la polltiqueque le cardinal de Retz(voyez sesMémoires passini) 
pratiquait à l'égard de Gaston d'Orléans; pour gouverner ce prince, 
il fallait se mettre à sa suite, et paraître dupe de ses finesses; le 
Cardinal, aussi souple qu'impétueux, n'y manqua jamais. — Voyez 
les maximes 127, 199 et 245. 

1. Et n'est pas dans la i"""^ édition (i665). 

2. Sénèque [OEdipe, acte III, vers 686) : 

Aditum nocendi perfido prxstat jîdes. 

a La bonne foi donne au perfide le moyen de imlre. » 

3. Var. : La coutume que nous avons de nous déguiser aux autres, 
pour acquérir leur estime, fait qu'enfin.... (i()65.) — Pascal (Pensées, 
article II, 8, et article VI, 17) : a L'homme n'est que déguisement, 
que mensonge et hypocrisie, et eu soi-même, et à l'égard des autres. ï 

— « ....Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété, et 
nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes. » 

La Rochefoucauld, i 6 



82 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

cxx 

L'on fait plus souvent des trahisons par foiblesse que 
par un dessein formé de trahira (éd. i*.) 

CXXI 

On fait souvent du bien pour pouvoir impunément 
faire du maP. (éd. i*.) 

CXXII 

Si nous résistons à nos passions, c'est plus par leur 
foiblesse que par notre force, (éd. 2.) 

CXXIII 

On n'auroit guère de plaisir si on ne se flattoit jamais^. 

(ÉD. 2.) 

CXXIV 

Les plus habiles affectent toute leur vie de blâmer* les 
finesses, pour s'en servir en quelque grande occasion et 
pour quelque grand intérêt, (éd. i*.) 



1. Var. : La foiblesse fait commettre plus de trahisons que le véritable 
dessein de trahir. [Manuscrit.) 

2. Var. : faire du mal impunément. (i665.) — L'annotateur 

contemporain fait remarquer que cette maxime est répandue dans 
Tite Live et dans Salluste. 

3. L'annotateur contemporain ajoute assez agréablement : «Il y a 
même beaucoup de gens qui n'ont pas d'autre plaisir. » 

4. Var. : d^e'viter.... (i665.) — Dans le manuscrit, cette ré- 
flexion commence ainsi : ce Rien ri est si dangereux que Vusage des 
finesses, que tant de gens emploient si communément ; [esTplushah'ûes. .. .ti 
— Voyez la maxime 2^5. 



ET MAXIMES MORALES. 83 



CXXV 

L'usage ordinaire de la finesse est la marque ' d'un 
petit esprit, et il arrive presque toujours^ que celui qui 
s'en sert pour se couvrir en un endroit , se découvre en 
un autre, (éd. i*.) 

CXXVI 

Les finesses et les trahisons ne viennent que de man- 
que d'habileté^, (éd. i*,) 

CXXVII 

Le vrai moyen d'être trompé , c'est de se croire plus 
fin que les autres *. (éd. i*.) 

1. Var. : .... est Veffet (i665.) 

2. Var. : .... quasi toujours. (i665.) — Comme la finesse est Veffet 
(l'un petit esprit, il arrive quasi toujours.... {^Manuscrit.') — Cicérou 
{de Officiis^ livre II, chapitre ix) : Qito qti'ts i'ersuttor et r.allidior est, hoc 
invis'ior et sttspect'wr.... a Plus un homme est fin et rusé, plus il se 
rend suspect et odieux. » — \'auvenargues {jnaxime 85, OEitvres , 
p. 382j : « On gagne peu dechoses par habileté. » — Duclos (tomel, 
p. 282, Considérations sur les mœurs de ce siècle, chapitre xiii) : « La 
finesse peut marquer de l'esprit, mais elle n'est jamais dans un esprit 
supérieur, à moins qu'il ne se trouve avec un cœur bas. » — Vovez 
les majcimes 126, 127, 245, 529, et la ifi^ des Réflexions diverses. 

3. Habilité est le texte des diverses éditions où la maxime a paru 
sous cette forme du vivant de l'auteur ; cependant toutes les éditions 
donnent habileté aux maximes 244i '45, 283 (n^s 266, 267, 3ii, de 
la i^e édition), et toutes aussi, sauf la 5^, à la maxime 170 (n° 178 de 
la i""" édition). — Var. : Si on étoit toujours assez habile, on ne ferait 
jamais de finesses (i665 C : de finesse) ni de trahisons. (i665.) — 
Voyez la maxime 529. 

4. Vak. : On est fort sujet à être trompé quand on croit être plus 
fin que les autres. (i665.) — La maxime 894 en donne la raison : 
« On ])eut être plus fin qu'un autre, mais non pas plus fin que tous 
les autres. « — Antonio Ferez, cité par Amelot de la Houssaye : Uno 



7 



84 RÉFLEXIONS OU SENTENCES] 

CXXVIII 

La trop grande ^ subtilité est une fausse délicatesse, et 
la véritable délicatesse est une solide subtilité, (éd. i*.) 

CXXIX 

11 suffit quelquefois d'être grossier * pour n'être pas 
trompé par un habile homme ®. (éd. i*.) 

cxxx 

La foiblesse est le seul défaut que Ton ne sauroit cor- 
riger *. (ÉD. 2.) 

GXXXI 

Le moindre défaut des femmes qui se sont abandon- 
nées à faire l'amour, c'est de faire Tamour^. (éd. 2.) 



no puede enganar à todos. « Un seul homme ne peut abuser tout le 
monde. > — Voyez les maximes 117, laS, 199, 245, 394, et la note 
de la 407e. 

1. L'édition de i665 n'a ni trop grande, ni, plus loin, véritable. 

2. Var. : C^est quelquefois assez d'être grossier — (i665.) 

3. Evidemment la Rochefoucauld gardait rancune au duc de Beau- 
fort; du moins est-ce encore à lui, on n'en peut douter, qu'il fait 
allusion dans cette maxime, comme dans les 56« et 90^, car il dit 
expressément dans les Mémoires : « Le duc de Beaufort allait assez 
habilement à ses fins par des manières grossières. 3 On sait que ce petit- 
fils d'Henri IV fut surnommé le roi des Halles. 

4. Voyez la maxime 44^. 

5. Voyez les maximes y'i, Sgô, 4°^, 44" et 47^- — Aimé-Martin 
(p. 60 et 61) : a J. J. Rousseau a dit quelque part qu'il n'aurait voulu 
de Ninon ni pour maîtresse ni pour amie. Sans doute il avait appris 
de la maxime de la Rochefoucauld ce que la Rochefoucauld lui-même 
avait appris de l'expérience et de Ninon. > 



ET MAXIMES MORALES. 85 



CXXXII 

Il est plus aisé d'être sage pour les autres que de Tétre 
pour soi-même * . (éd. i*.) 

CXXXIII 

Les seules bonnes copies sont celles qui nous fout voir 
le ridicule des méchants originaux", (éd. 2*.) 

GXXXIV 

On n'est jamais si ridicule par les qualités que Ton a 
que par celles que Ton affecte d'avoir '. (éd. i .) 

1. Var. : .... que de Tètre assez pour soi-même. (i6fi5.) — La 
forme de cette pensée prête à l'équivoque; l'auteur a-t-il voulu dire 
qu'il nous est plus facile d'être sage pour le compte des autres que 
pour le nôtre, c'est-à-dire qu'il est plus aisé de conseillerXa. sagesse 
que de la pratiquer? ou bien qu'il est plus aisé de paraître sage que 
de l'être? Une variante, fournie par le manuscrit, semblerait décider 
pour le dernier sens, bien que l'équivoque n'ait ])as entièrement 
disparu : (t On est sage pour les autres personnes : personne ne Cest 
assez pour soi-même. » — Le mot sage signifie probablement ici habile, 
prudent, prévoyant, 

2. Var, : le ridicule des excellents originaux. (1666.) — Bien que 
les mots excellents et méchants semblent contradictoires, chacun d'eux 
donne un sens à cette pensée, d'ailleurs un peu obscure, comme mainte 
autre de l'auteur. Copie veut dire imitation; or le propre de l'imi- 
tation est de tout faire ressortir, en exagérant tout ; il en résulte que 
celle-là est bonne (ou plutôt utile) qui fait ressortir le côté faible des 
meilleurs, et, à plus forte raison, des mauvais originaux ou modèles. 
Seulement il faut convenir que ridicule serait bien fort en parlant des 
originaux excellents. — Voyez la 3"= des Réflexions diverses. 

3. Aimé-Martin (p. 61) : a La Rochefoucauld était riionime le 
plus poli et le plus ami des bienséances (a). Il délestait l'affectation, 

(a) Mémoires de Segrais, p. 3i. 



86 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

cxxxv 

On est quelquefois aussi différent de soi-même que 
des autres*, (éd. i'.) 



CXXXVI 

Il y a des gens qui n'auroient jamais été amoureux, s'ils 
n'avoient jamais entendu parler de l'amour ^ (éd. 2.) 



et ce genre de travers lui a paru si ridicule qu'il l'a critiqué dans 
cinq maximes, i33, i3 4, 3~ 2, ^3 1, ^Sy {Aimé-Martin aurait pu en citer 
au moins trois antres, 202, 2o3, 4ii) outre les 3^ et i3^ Réflexions 
diverses). Mais il trouvait aussi tant de charme à la vertu opposée, 
que, pour l'exprimer, il a enrichi notre langue d'une locution nou- 
velle. Dire d'une personne qu'elle est vraie ^ c'est faire entendre 
qu'elle est simple et naturelle. La Rochefoucauld trouva cette heu- 
reuse expression pour louer et peindre en même temps le caractère 
de Mme de la Fayette (a\ » 

1. ^ AR. : Chaque homme nest pas plus différent des autres au il F est 
souvent de lui-même. (^Manuscrit.) — Chaque homme se trouve quelquefois 
aussi différent de lui-même qu^il F est des autres. (i665.) — Sénèque 
[èpître cxx) : Nemo non quotidie et consilium mutât et votum;... alius pro- 
dit atque alius ;.,. impur sibi est, Magnam rem puta unum hominem agere. 
a Personne qui ne change chaque jour de volonté et de désir;... on 
se montre tantôt d'une façon, tantôt d'une autre;... on n'est jamais 
pareil à soi-même. Tenez que c'est chose difficile d'être toujours le 
même homme. » — Montaigne [Essais, livre II, chapitre i, tome II, 
p. Il) : « [//] se treuue autant de différence de nous à nous mêmes, 
que de nous à aultruy. » — Pascal (de F Esprit géométrique, tome II, 
p. 3oo) : « Il n'y a point d'homme plus différent d'un autre que de 
soi-même, dans les divers temps. » "\'oYez les maximes 5i et 4-8. 

2, Voyez les maximes 69 et 76. — Pascal [Discours sur les passions 
de Pamour, tome II, p. 255) : « A force de parler d'amour, on devient 
amoureux. » — Vauvenargues (maxime 89, OEuvres, p. 877) : « La 
coutume fait tout, jusqu'en amour, b 

(a) Mémoires de Segrais, p. 5o. 



ET MAXIMES MORALES. 87 



CXXXVII 

On parle peu, quand la vanité ne fait pas parler*. 

(ÉD. r.) 

CXXXVIII 

On aime mieux dire du mal de soi-même que^ de n'en 
point parler, (éd. i*.) 

GXXXIX 

Une des choses qui fait que Ton trouve si peu de gens 
qui paroissent raisonnables et agréables dans la conver- 
sation, c'est qu'il n'y a presque personne^ qui ne pense 
plutôt à ce qu'il veut dire qu'à répondre précisément à ce 
qu'on lui dit \ Les plus habiles^ et les plus complaisants 
se contentent de montrer seulement une mine attentive, 
au même temps que l'on voit , dans leurs yeux et dans 
leur esprit, un égarement pour ce qu'on leur dit , et une 

1. Var. : Quand la vanité ne fait point parler, on na pas envie 
de dire grand'' chose. (ififiS.) — Vauvenargues développe cette pensée 
dans sonoi^Fragment .{OEu^'res posthumes et OEui-res inédites^ p. 65-67.) 

2. Var. : .... de soi que.... (i665.) — Mme de Sévigné (tome IV, 
p. 283) applique cette réflexion à Mlle d'Aumale. — Mme de Lon- 
gueville (Examen de conscience, adressé à M. Singlin en 1 661, et cité 
par M. Sainte-Beuve, Portraits de Femmes, 1862, p. 3o4) :(tL'amour- 
propre fait qu'on aime mieux parler de soi en mal que de n'en rien 
dire du tout. j> Voyez plus loin, à la maxime 345, une semblable 
rencontre du duc de la Rochefoucauld avec Mme de Longueville. — 
La Bruyère [de VHomme, n° (^6) : a Un homme vain trouve son 
compte à dire du bien ou du mal de soi ; un homme modeste ne parle 
point de soi. » — Voyez les maximes 3 14, 364 et 383. 

3. Var. : quasi personne. (i665.) 

4. Livre des Proi'erhes, chapitre xviii, verset i3 : Qui priiis res~ 
pondet quam audiat, stultum se esse demonstrat. « Celui qui répond 
avant d'entendre, montre qu'il est un sot. » 

5. Var.: à ce qu'on lui dit, et que les plus habiles.... (i665 et 1666.) 



88 REFLEXIONS OU SEMENCES 

précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire, au 
lieu (le considérer que c'est un mauvais moyen de plaire 
aux autres, ou de les persuader, que de chercher si fort à 
se plaire à soi-même, et que bien écouter et bien répondre 
est une des plus grandes perfections qu'on puisse avoir 
dans la conversation*, (éd. i*.) 

CXL 

Un homme d'esprit seroit souvent bien embarrassé 
sans la compagnie des sots ^. (éd. i.) 

1. Mme de Sablé (maxime 3i) : « Une des choses qui fait que l'on 
trouve si peu de gens agréables, et qui paroissent raisonnables dans 
la conversation, c'est qu'il n'y en a quasi point qui ne pensent plutôt 
fi ce qu'ils veulent dire qu'à répondre précisément à ce qu'on leur 
dit. Les plus comphùsants se contentent de montrer une mine atten- 
tive, en même temps qu'on voit, dans leurs yeux et dans leur esprit, 
un égarement et une précipitation de retourner à ce qu'ils veulent 
dire; au lieu qu'on devroit juger que c'est un mauvais moyen de 
plaire que de chercher à se satisfaire si fort, et que bien écouter et 
bien répondre est une plus grande perfection que de parler bien et 
beaucoup, sans écouter, et sans répondre aux choses qu'on nous dit. » 
— Mme de Sablé ajoute {maxime 62) : t II y a une certaine manière 
de s'écouter en parlant, qui rend toujours désagréable; car c'est une 
aussi grande folie de s'écouter soi-même quand on s'entretient avec 
les autres, que de parler tout seul. » — Meré (maxime 119) : « Parle 
peu et à ton rang, dit le sage : écoute beaucoup , et ne réponds qu'à 
projjos. » — La Bruyère (de la Société et Je la Conversation , n" 67, 
tome I, p. 287 et 238) : « L'on parle impétueusement dans les entre- 
tiens, sou\ ent par vanité on par humeur, rarement avec assez d'atten- 
tion : tout occupé du désir de répondre à ce qu'on n'écoute point, 
l'on suit ses idées, et on les explique sans le moindre égard pour les 

raisonnements d'autrui ï — A oyez les maximes 3 14, 5 10, et la 

4* des Réflexions diverses, 

2. Yauvenargues [maxime 63, OEutres, p. 38o) : « Les gens d'esprit 
seroient presque seuls sans les sots qui s'en piquent, n — Aussi, 
Mme de Sablé déclarc-t-elle (maxime 33) qu' il faut s'accoutumer 
aux sottises d'autrui, et ne se point choquer des niaiseries qui se 
disent en notre présence, a 



ET MAXIMES MORALES. 8g 



CXLI 

Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer, 
et nous sommes si glorieux que nous ne voulons pas 
nous trouver de mauvaise compagnie ^ (éd. i*.) 

CXLII ' 

Comme c'est le caractère des grands esprits de faire 
entendre en peu de paroles^ beaucoup de choses, les 
petits esprits, au contraire^, ont le don de beaucoup 
parler, et de ne rien dire *. (éd. i*.) 

CXLIII 

C'est plutôt par l'estime de nos propres sentiments * 
que nous exagérons les bonnes qualités des autres , que 
par l'estime de leur mérite ^ ; et nous voulons nous attirer 
des louanges , lorsqu'il semble que nous leur en don- 
nons'. (ÉD. I*.) 

1. Var. : On se vante souvent mal à propos de ne se point en- 
nuyer, et l'homme est si glorieux qu'il ne veut pas se trouver de 
mauvaise compagnie. (i665.) — L'annotateur contemporain fait 
remarquer qu' « il v a des caractères qui s'ennuient de profession, s 
— Mme du Deffant, qui s'ennuya durant toute sa vie, sans jamais 
ennuyer les autres, aurait fort goûté cette remarque. 

2. Var. : avec peu de paroles. (i665.) 

3. Var. : en revanche. (i665.) 

4. Var. : et de ne dire rien. (i665.) — Mme de Sablé (maxime 36) : 
c Le trop parler est un si grand défaut, qu'en matière d'affaires et 
de conversation, si ce qui est bon est court, il est doublement bon; 
et l'on gagne par la brièveté ce qu'on perd souvent par l'excès des 
paroles. » 

5. Var. : de nos sentiments. (i665.) 

6. Var. : que par leur mérite. (i665.) 

7. Vab. : et nous nous louons en effet, lorsqu'il semble que nous 



90 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CXLIV 

On n'aime point à louer, et on ne loue jamais personne 
sans intérêt*. La louange est une flatterie habile, cachée, 
et délicate, qui satisfait différemment celui qui la donne 
et celui qui la reçoit : l'un la prend comme une récom- 
pense de son mérite ; l'autre la donne pour faire remar- 
quer son équité et son discernement", (éd. i .) 

CXLV 

Nous choisissons souvent des louanges empoisonnées 
qui font voir, par contre-coup, en ceux que nous louons, 
des défauts que nous n'osons découvrir d'une autre 
sorte ^. (éd. i*.) 

CXLVI 

On ne loue d'ordinaire * que pour être loué. (éd. i*.) 

leur donnons des louanges. (i665.) — Voyez les maximes i44> 14^, 
279, 356 et 53o. 

1. Duclos (tome I, p. 97, Considérations sur les mœurs de ce siècle, 
chapitre m) : « Les louanges d'aujourd'hui ne partent guère que de 
l'intérêt. » 

2. Voyez les maximes i43, i4^> 356 et 53o. 

3. Var. : .... que nous n'osons découvrir autrement. Nous élevons la 
gloire des uns pour abaisser par là celle des autres, et on loueroit moins 
Monsieur le Prince et M. de Turenne, si on ne les voulait point blâmer 
tous deux. (i665 A, B et C.) La contrefaçon que nous indiquons 
par i665 D n'a pas cette addition. La maxime y finit à autrement. 
C'est à partir de la 1^ édition (1666) que la dernière phrase citée dans 
cette note forme une maxime séparée, sous le n° 198. — Tacite ÇAgri~ 
cola, chapitre xli) : Pessimum inimicorum genus laudantes. « Il n'y a 
pire ennemi que le flatteur. » — Voyez les maximes 148 et 198. 

4. L'édition de i665 n'a pas : d'ordinaire. — Voyez les maximes 2 43, 
244) 356 et 53o. — Cette pensée se retrouve mot pour mot (sauf 
ordinairement, ^OMT d'' ordinaire) dans les maximes de Meré, sous le 
no 35i. 



ET MAXIMES MORALES. 91 

GXLVII 

Peu de gens sont assez sages pour piéférer le blâme 
qui leur est utile à la louange qui les trahit ^ (éd. i*.) 

CXLVIII 

Il y a des reproches qui louent, et des louanges qui 
médisent^, (éd. i.) 

CXLIX 

Le refus des louanges est un désir d'être loué deux 
fois'. (ÉD. I.) 



1 . Var . : . . . . pour aimer mieux le blâme qui leur sert que la louange 
qui les trahit. (ifi65.) — Vitellius, au dire de Tacite, était de 
ceux-là [Histoires, livre III, chapitre lvi) : .... Ita format is Principis 
auribus, ut aspers qux ut'ilia, nec quidquam nisi jucundum et lœsurum 
acciperet. a Les oreilles du Prince étaient ainsi faites, que les 
conseils utiles lui étaient insupportables; il n'écoutait que ceux qui 
lui étaient agréables, dussent-ils lui nuire. » — aC'estque, dit l'abbé 
de la Roche, peu de personnes mettent en pratique ce beau vers de 
Caton le poète (livre I, distique 14) : 

Quum te cdiquis laudat, Judex tuus esse mémento. 

« Lorsqu'on te loue, n'oublie pas de te faire ton propre juge. » — 
Salomon dit de son côté [Livre des Proverbes, chapitre xiii, verset 18) : 
Qui acquiescit arguenti gloriûcabitur. « Qui accepte le blâme sera glo- 
rifié. » 

2. Pline le Jeune (livre III, lettre xii) : Ita reprehendit ut laudet. 
« Il blâme d'une façon qui loue.» — Voyez les maximes i45 et 
198. 

3. J. Esprit (tome II, p. 76) : a La modestie qui, en apparence, 
ne peut souffrir les louanges, en est une secrète recherche. » — 
Voyez les maximes 184, 827, 383, 554, SgG, et ci-dessus, p. 7 et 
note 2, le Portrait de la Rochefoucauld par lui-même. 



92 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CL 

Le désir de mériter les louanges qu'on nous donne 
fortifie notre vertu, et celles que l'on donne à l'esprit, à 
la valeur et à la beauté contribuent à les augmenter*. 

(ÉD. I.) 

CLI 

Il est plus difficile de s'empêcher d'être gouverné que 

de gouverner les autres^, (éd. 2.) 



1. Cette pensée réunit dans une rédaction plus courte et plus précise 
les maximes Sg8 et Sgg (i55« et i56e de l'édition de i665\ — Mme de 
Sablé dit à peu près dans le même sens [maxime 70} : a La honte qu'on 
a de se voir louer sans fondement donne souvent sujet de faire des 
choses qu'on n'auroit jamais faites sans cela. » — Vauvenargues 
(maxime 242, OEuvres, p. 4o-^y • "^' Quelque vanité qu'on nous re- 
proche, nous avo7is besoin quelquefois qu'on nous assure de notre 
mérite. — Le sénat romain, dit Tacite (annales, livre XIII, cha- 
pitre xi), comblait Néron de louanges, ut juvéniles animus, levium quo- 
que rerum gloria sublatus^ majores continuaret . ( Afin que son jeune 
cœur, sensible à la gloire des petites choses, s'élevât à de plus 
grandes. » — Voyez les maximes 200 et 270. 

2. Aimé-Martin (p. 63) cite, à ce sujet, un passage de Plutarque, 
traduit par Amvot (Apoplitliegmes des rois et capitaines) : Thémis- 
tocle disait que son fils était le plus puissant homme de la Grèce, 
t pour ce que les Athéniens commandent au demeurant de la Grèce, 
ie commande aux Athéniens, sa mère à moy, et luy à sa mère. » 
— Tacite [Agricoia, chapitre xix) : A se suisque orsus, primam domum 
suam coercuit, quod plerisque haud minus arduum est quam provinciam 
regere. Commençant par lui-même et par les siens , il régla sa 
maison, ce qui, pour la plupart des hommes, est plus difficile que de 
gouverner une province, a 



ET MAXIMES MORALES, 93 

CLII 

Si nous ne nous flattions point nous-mêmes, la flatterie 
des autres ne nous pourroit nuire^. (éd. i*.) 

CLIII 

La nature fait le mérite, et la fortune le met en 
œuvre ^. (éd. i.) 

CLIV 

La fortune nous corrige de plusieurs défauts que la 
raison ne sauroit corriger^, (éd. 3*.) 

CLV 

Il y a des gens dégoûtants avec du mérite, et d'autres 
qui plaisent avec des défauts*, (éd. i*.) 

I. Va». : .... ne nous ferait jamais de mal. (i665.) — Voyez les 
maximes 2, l58 et 600. 

3. « Mais souvent, dit l'annotateur contemporain, l'ouvrage l'em- 
porte : materiam superabat opus. » (Ovide, Métamorphoses, livre II, 
vers 5.) — La Bruyère (du Mérite personnel , n» 6, tome I, p. 162) : 
« Le génie et les grands talents manquent souvent, quelquefois aussi 
les seules occasions, a — On peut rattacher à la pensée de la Ro* 
chefoucauld la maxime 67 de Mme de Sablé ; « C'est un défaut bien 
commun de n'être jamais content de sa fortune, ni mécontent de son 
esprit. » — Voyez les maximes 53, 67, 58, 60, i65, 38o, 4/0» 63i,et 
la ï^^ àes Réflexions diverses. — Vauvenargues {jnaxime 5y(),0Eitvres, 
p. 455) : « .... La fortune, qu'on croit si souveraine, ne peut presque 
rien sans la nature. » 

3. Var. : La fortune nous corrige plus souvent que la raison. [Ma- 
nuscrit.) 

4. Var. : Comme il y a de bonnes viandes qui affadissent le cœur, 
il jr a un mérite fade, et des personnes qui dégoûtent avec des qualités 
bonnes et estimables (i665 D : et inestimables). (i665.) — Voyez les 
maximes 90, 261, 273, 354, ^^ 1^ 3« des Réflexions diverses. 



94 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CLVI 

11 y a des gens dont tout le mérite * consiste à dire et à 
faire des sottises utilement, et qui gâteroient tout s'ils 
changeoient de conduite^, (éd. i*.) 

CLVII 

La gloire des grands hommes se doit toujours mesurer 
aux moyens dont ils se sont servis pour l'acquérir^. 

(ÉD. I*.) 

CLVIII 

La flatterie est une fausse monnoie , qui n'a de cours 
que par notre vanité^, (éd. 5.) 

1. Var. : Il y a des gens dont le mérite. ...(i665.) 

2. « Tel étoit de nos jours, dit Amelot de la Houssaye, le comte 
de Bautru; » mais l'observation de la Rochefoucauld a une portée 
plus générale : il entend sans doute désigner ceux dont il parle dans 
la précédente maxime, o qui plaisent avec des défauts. » — Voyez les 
maximes 208 et Sog. 

3. Var. : La gloire des grands hommes se doit mesurer aux 
moyens qu'ils ont eus pour l'acquérir. (i665.) — Cette pensée a, au 
fond, le même sens que la maxime 160. 

4. Voyez les maximes 1, iSs et 600. — Pascal {Pensées^ article II, 
8) : a On nous traite comme nous voulons être traités : nous haïs- 
sons la vérité, on nous la cache ; nous voulons être flattés, on nous 
flatte ; nous aimons à être trompés, on nous trompe. » — Duclos 
(tome I, p. loi, Considérations sur les mœurs de ce siècle, chapitre m): 
« L'adulation même dont l'excès se fait sentir produit encore son 
effet, /e sais que tu me flattes^ disait quelqu'un, mais tu ne nCen plais 
pas moins. M 



ET MAXIMES MORALES. gS 

CLIX 

Ce n'est pas assez d'avoir de grandes qualités; il en 
faut avoir l'économie \ (éd. i.) 

GLX 

Quelque éclatante que soit une action, elle ne doit pas 
passer pour grande, lorsqu'elle n'est pas l'effet d'un 
grand dessein ^ (éd. i*.) 



CLXI 
Il doit y avoir une certaine proportion^ entre les actions 

1. Véconomle, c'est-à-dire le bon usage. — Amelot de la Houssaye 
cite ce que Tacite dit de Brutidius, au livre III des Annales.^ cha- 
pitre Lxvi. — Voyez les maximes 343 et 437- 

2. A'AR. : On se mécompte toujours , auand les actions sont plus 
grandes que les desseins. (^Manuscrit.) — On se mécompte toujours rfnw^ 
le jugement que l'on fait de nos actions, quand elles sont plus grandes 
que nos desseins. (i665.) — La Bruyère {du Mérite personnel, n° ^i, 
tome I, p. ifiS) : « Le motif seul fait le mérite des actions des 
hommes. » — \ ovez les maximes y et Sy. — Il y a bien de l'appa- 
rence que cette maxime a trait au cardinal de Retz (voyez ci-dessus, 
p. 19, le Portrait de ce dernier par la Rochefoucauld) ; peut-être re- 
garde-t-elle aussi Mazarin, dont l'auteur dit dans ses Mémoires : « II 
avoit de petites vues, même dans ses plus grands projets. » — La 
Harpe (tome VII, p. 263) répend à la Rochefoucauld : « Oui, dans 
tout ce qui suppose de la réflexion; mais dans ce qui est instantané, 
dans ce qui est l'effet d'un sentiment prompt, dans tout ce qui 
tient à la pitié généreuse, dans ce qui est l'élan du courage, dans 
l'oubli de sa vie et de ses intérêts, n'y a-t-il point de grandeur .^ s 
— La Harpe n'oublie qu'une seule chose , c'est que l'auteur , 
dans tout le cours de son livre, nie la pitié généreuse, le courage, 
le désintéressement , et que dès lors il est conséquent avec lui- 
même. 

3. Var. : Il faut une certaine proportion..,. (i665.) 



96 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

et les desseins, si on en veut tirer tous les efTets qu'elles 
peuvent produire*, (éd. i*.) 

CLXII 

L'art de savoir bien mettre en œuvre ^ de médiocres 
qualités dérobe l'estime, et' donne souvent plus de répu- 
tation que le véritable mérite, (éd. i*.) 

CLXIU 

Il y a une infinité de conduites qui paroissent ridicules, 
et dont les raisons cachées sont très-sages et très-solides*. 

(ÉD. I*.) 

1. Var. : Il faut une certaine proportion entre les actions et les 
desseins qui les produisent , sans laquelle les actions ne font Jamais tous 
les effets qu elles doivent faire. (^Manuscrit.) — Cette pensée revient 
aux deux précédentes. Voyez aussi les maximes 244 et 377. — Sé- 
nèque {de Tranquillitate animi, chapitre v) ; JEstimanda sunt.... ipsa 
quœ aggredimur ;... lus admovenda manus est., quorum fnem aut faccre, 
aut certe sperare possis ; relinquenda, quœ latius actu procédant, nec 
ubi propos ue ris desinunt. » 11 faut peser ce que nous entreprenons,... 
ne mettre la main qu'aux choses dont on peut voir, ou du moins es- 
pérer de voir la fin ; renoncer à celles qui dépassent votre action 
même, et ne s'arrêtent pas au point que vous vous êtes fixé. » 

2. Le manuscrit commence ainsi : « On admire tout ce qui éblouit, 
et l'art de savoir bien mettre en œuvre » 

3. L'édition de i66S n'a pas les mots dérobe P estime , et. — 
Même idée que dans la maxime 166. — Amelot de la Houssaye cite, 
comme exemple à l'appui, ce que Tacite rapporte de Poppaeus Sa- 
biims, au livre VI des Annales, chapitre xxxix. — Mme de Sablé 
[maxime 48) : a Les dehors et les circonstances donnent souvent plus 
d'estime que le fond et la réalité;... le comment fait la meilleure par- 
tie des choses. 9 

4. Var. : Il y a une infinité de conduites qui ont un ridicule 
apparent., et qui sont, dans leurs raisons cachées, très-sages et très- 
solides. (i665.) — L'abbé de la Roche rappelle que ce Turenne 
excelloit surtout dans ces moyens contraires aux apparences. » — 
Voyez la maxime 3 10. 



ET MAXIMES MORALES. 97 



GLXIV 



Il est plus facile de paroître digne des emplois qu'on 
n'a pas que de ceux que l'on exerce ^ (éd. 1*.) 



CLXV 

Notre mérite nous attire l'estime des honnêtes gens, 
et noire étoile celle du public^, (éd. i.) 



1. Var. : Il est plus aisé que de ceux quon exerce. (i665.} 

— C'est aiusi que Tacite a pu dire de Galba (Histoires, livre I, 
chapitre xlix) : Omnium coiiscnsu capax imperii, iiisi imperasset. « De 
l'avis de tous, il était digne de l'empire, s'il n'eût été empereur. » — 
Si l'on en croit Segrais {Mémoires^ p. m), cité par Aimé-Martin 
(p. 64), h Rochefoucauld, en écrivant cette réflexion, avait en vue 
Mme de Montausier, à qui sa charge à la cour avait fait oublier 
tous ses anciens amis. — Au reste , l'auteur a exprimé la même pensée 
dans la maxime 449 ; voyez aussi la 419"- — Mme de Sablé (OTnj:/wc Sg) : 
a On fait plus de cas des hommes quand on ne connoît point jus- 
qu'où peut aller leur suffisance, car l'on présume toujours davantage 
des choses que l'on ne voit qu'à demi. » — Yauvenargues répond par 
deux fois à la Rochefoucauld, dans la maxime 56g {OEuvres, p. 453} : 
« Les grandes places instruisent promptement les grands esprits; » et 
dans la 942^ (p. 493), où il cite et réfute expressément la Rochefou- 
cauld : (( Les hommes ne s'approuvent pas assez pour s'attribuer les 
uns aux autres la capacité des grands emplois ; c'est tout ce qu'ils 
peuvent, pour ceux qui Ifs occu|)ent avec succè-s, de les en estimer 
après leur mort. Mais proposez l'homme du monde qui a le plus 
d'esprit : oui, dit-on, s'il avoit plus d'expérience, ou s'il étoit moins 
paresseux, ou s'il n'avoit pas de l'humeur, ou tout au contraire; car 
il n'y a point de prétexte qu'on ne prenne pour donner l'exclusion 
à l'aspirant, jusqu'à dire qu'il est trop honnête homme, supposé 
qu'on ne puisse rien lui reprocher de plus plausible : tant cette 
maxime est peu yTi\.ïe,(\n'ïl est plus aisé de parnùre digne des grandes 
places, que de les remplir. K — On le voit, ce n'est pas tout à fait le 
texte de la pensée de la Rochefoucauld ; Vauvenargues la citait sans 
doute de mémoire. 

2. Voyez les maximes 53, 58, i53, 38o et 470* 

La Rochefoucatix-u. i 7 



98 REFLEXIONS OU SENTENCES 



CLXVI 

Le monde récompense plus souvent les apparences du 
mérite que le mérite même \ (éd. i*.) 

CLXVII 

L'avarice est plus opposée à l'économie que la libéra- 
lité^. ^ÉD. 2.) 

CLXVIII 

L'espérance, toute trompeuse qu'elle est^, sert au 

1. \'ar. : Le monde, ne connoissant pas le véritable mérite, rCa 
garde de le vouloir récompenser ; aussi n élève- t-il pas à ses grandeurs 
et à ses dignités que des personnes qui ont de belles qualités , et il cou- 
ronne généralement tout ce qui luit , quoique tout ce qui luit ne soit pas 
de Ver. (^ 3/anuscril.) — Mme de Sablé { maxime 6) : « On juge si 
superficiellement des choses, que Tagrément des actions et des 
paroles communes , dites et faites d'un bon air , avec quelque con- 
uoissance des choses qui se passent dans le monde, réussissent sou- 
vent mieux que la plus grande habileté. » — Montaigne ( Essais , 
livre III, chapitre vrii, tome III, p. 418) : « Les dignitez, les charges 
se donnent nécessairement plus par fortune que par mérite. » — 
Duclos ( tome I, p. i43 , Considérations sur les mœurs de ce siècle, 
chapitre v) : « Vous voyez des hommes dont on vante le mérite : si 
l'on veut examiner en quoi il consiste , on est étonné du vide ; on 
trouve que tout se borne à un air, un ton d'importance et de suffi- 
sance; un peu d'impertinence n'y nuit pas; et quelquefois le main- 
tien suffit. » — Voyez la maxime 162. 

2. Voyez la maxime 491. — Vauvenargues [maximes 762 et 766, 
OEuvres , p. 4/8) : ot La trop grande économie fait plus de dupes que 
la profusion. » — La libéralité.... ne ruine personne. > — Enfin 
[maxime 5i , p. SyS) : c Celui qui sait rendre ses profusions utiles 
a une grande et noble économie. » 

3. Var. : L'espérance, toute vaine et fourbe qu'elle est d'ordi- 
naire — [Manuscrit.) — Vauvenargues n'accorde pas tout à fait 
autant à l'espérance, qui est, dit-il [maxime 789, OEuvres, p. 476}, 
< le plus utile ou le plus pernicieux des biens. » — Antonio Ferez, 



ET MAXIMES MORALES. 99 

moins à nous mener à la fin de la vie par un cliemiu 
agréable, (éd. i*.) 

CLXIX 

Pendant que la paresse et la timidité nous retiennent* 
dans notre devoir, notre vertu en a souvent^ tout Thon- 
neur. (éd. i*.) 

GLXX 

Il est difficile de juger si un procédé^ net, sincère et 
honnête est un effet de probité ou d'habileté *. (Éc. i*.) 

cité par Amelot de la Hoiissaye, l'appelle le viatique de la vie hu- 
maine. — Voyez la maxime i~4- 

1. Vak. : Pendant que la paresse et la timidité ont seules le mé- 
rite de nous tenir (i665.) 

2. L'édition de ï665 n'a pas le correctif souvent. — Vak. : La 
liante^ la paresse et la timidité conservent toutes seules le mérite de 
nous retenir dans notre devoir, pendant que notre vertu en a tout 
l'honneur. (Manuscrit.) — Dans une lettre de la Rochefoucauld à 
J. Esprit , cette réflexion est ainsi rédigée : a // faut avouer que la 
vertu, par qui nous nous vantons de faire tout ce que nous faisons Je bien^ 
n aurait pas toujours la force de nous retenir dans les règles de notre 
devoir, si la paresse, la timidité, ou la honte ne nous faisoicnt voir 
les inconvénients quil y a d'en sortir. » — J. Esprit, de son côté, dit 
dans une assez longue énumération ;^tome II, p. 121) : « La pa- 
resse et la timidité font une troisième espèce d'honnêtes femmes. » 
— Voyez les maximes i, 2o5, 220, 241, 266 et 5i2. 

3. Var. : Il rt'j a que Dieu qui sache si un procédé.... [Manuscrit, 
et Portefeuilles de V allant, tome II, i» 124.) — Il n'y a personne qui 
sache si un procédé — (i665.) 

4. Var. : est plutôt un effet de prohité que d'hahlleté. [vCiiyS.') — 
Dans la 5" édition (1678), au lieu A' habileté , on lit habilité (voyez 
p. 83, note 3). — J. Esprit (tome I, p. 99) : « La honne foi est une 
grande hahileté. » — Mme de Sahlé 'maxime 9) : « L'honnêteté et la sin- 
cérité dans les actions égarent les méchants, et leur font perdre la voie 
par laquelle ils pensent arriver à leurs fins, parce que les méchants 
croient d'ordinaire qu'on ne fait rien sans artifice. >; — LaRrujère 
[de la Cour, n° 89, tomel, p. 334) : « H y a quelques rencontres dans 
la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du inonue. » 



!Oo REFLEXIONS OU SENTENCES 

GLXXI 

Les vertus se perdent * dans rintérêt, comme les fleuves 
se perdent dans la mer. (éd. i*.) 

GLXXII 

Si on examine bien les divers effets de l'ennui, oii 
trouvera qu'il fait manquer à plus de devoirs que l'in- 
térêt *. (ÉD. 5.) 

CLXXUl 

Il y a diverses sortes de curiosité : l'une d'intérêt, qui 
nous porte à désirer d'apprendre ce qui nous peut être 
utile; et l'autre d'orgueil, qui vient du désir de savoir ce 
que les autres ignorent^, (éd. i*.) 



1. Var. : Toutes les vertus se perdent — (i665.) — Voyez les 
maximes 187, 253 et 273. — Comparaison très-fausse, dit la Harpe 
^^tome VII, p. 264) : a Tous les fleuves tendent à la mer, et la vertu 
ne tend point à l'intérêt, si ce u'est celui d'être bien avec soi et 
avec les autres, et ce n'est pas ce qu'on entend ordinairement par 
intérêt. Il serait plus vrai de dire que la vertu s'arrête souvent, quand 
elle rencontre Vintérêt dans son chemin ; c'est là sa véritable épreuve : 
si la vertu est faible , elle recule ; si elle est forte , Y intérêt se range 
devant elle, et lui fait passage, -a 

2. L'annotateur contemporain trouve cette réflexion fausse, at- 
tendu que « l'ennui ne fait pas jouer tant de ressorts que l'intérêt. » 

3. Var. : La curiosité n est pas, comme Pon croit, un simple amour 
de la nouveauté : il y en a une d'intérêt, qui fait que nous voulons savoir 
les choses pour nous en prévaloir; il j en a une autre d'orgueil, qui 
nous donne envie d'être au-dessus de ceux qui ignorent les choses^ et de 
nêtre pas au-dessous de ceux qui les savent. (i665.) — Plutarque en 
reconnaît une autre , celle a de sçauoir les tares et imperfections 
d'autruy, qui est un vice ordinairement conioint auec enuie et ma- 
lignité. » [De la Curiosité , chapitre i, traduction d'Amyot.) 



ET MAXIMES MORALES. 



CLXXTV 



Il vaut mieux employer notre esprit à supporter les 
infortunes qui nous arrivent qu'à prévoir celles qui nous 
peuvent arriver ' . (éd. i*.) 

CLXXV 

La constance en amour est une inconstance perpé- 
tuelle, qui fait que notre cœur s'attache successivement 
à toutes les qualités de la personne que nous aimons *, 
donnant tantôt la préférence à l'une, tantôt à l'autre : de 
sorte que cette constance n'est qu'une inconstance ar- 
rêtée ^ et renfermée dans un même sujet, (éd. i*.) 

1. Var. : .... son esprit à supporter les infortunes qui arrivent 
qu'à /jerteVrer celles qui peuvent arriver. (i665.) — Voyezla;Hf7j-('we i68. 
— Cicéron [de N attira Deoritm, livre III, chapitre vi) : Ne utile quidem 
est scire quid futurum sit ; m'iserum est eniin n'thil proûcientem angi. a On 
ne gagne rien à savoir ce qui doit arriver; car c'est une misère de se 
tourmenter en vain, b — Sénèque {cpîtrc xcviii) : Calamitosus est 
animas fiUitri anxiits, « Malheureux est l'esprit qui se tourmente de 
l'avenir. » — Le même {ilndeni) : Plus dolet quant necesse est, qui a/ite 
dolet quant necesse sit. » Qui s'afflige d'avance, s'afflige trop. » — Quin- 
tilien (de Inslitutione oratoria^ livre I, chapitre xii, il) : Hlinus afficit 
scnsus fatigatio quant cogitatio. a La souffrance même nous accable 
moins que la pensée de la souffrance. » — J. J. Rousseau (Emile, 
livre II) : « La prévoyance qui nous porte sans cesse au delà de nous, 
et souvent nous place où nous n'arriverons point, voilà la véritable 
source de nos misères. > 

2. Pascal [Pensées, article V, i^) : oc On n'aime jamais personne, 
mais seulement des qualités. » 

3. Var. : n'est quenoti-e inconstance arrêtée. (Manuscrit.) — L'abbé 
delà Roche estime avec raison que cette réflexion est un peu tirée, et 
la Harpe (tome VII, p, 264) la déclare bonne « pour une chanson 
ou un madrigal. » — Vauvenargues dit avec plus de décision 
(maxime 755, OEwres, p. 477) : a La constance est la chimère de 
l'amour. » 



RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



CLXXVI 

Il y a deux sortes de couslance en amour : l'une vient ' 
de ce que Ton trouve sans cesse dans la personne que 
Ton ainie^ de nouveaux sujets d'aimer^, et l'autre vient 
de ce que l'on se fait* un honneur d'être constante 

(ÉD. I*.) 

CLXXVII 

La persévérance n'est digne ni de blâme, ni de louange, 
parce qu'elle n'est que la durée des goûts et des sen- 
timents , qu'on ne s'ôte et qu'on ne se donne point *. 

(ÉD. I.) 

CLXXVIII 

Ce qui nous fait aimer les nouvelles connoissances ' 
n'est pas tant la lassitude que nous avons des vieilles , ou 
le plaisir de changer, que le dégoût de n'être pas* assez 
admirés de ceux qui nous connoissent trop, et l'espérance 
de l'être davantage de ceux qui ne nous connoissent pas 
tant®. (ÉD. I*.) 

1. Var. : La durée de V amour, et ce quon appelle ordinairement la 
constance, sont deux sortes de choses bien différentes : la première 
vient.... (Manuscrit.') 

2. Le manuscrit et l'édition de i665 ajoutent ici : « comme dans 
une source inépuisable, s 

3. Le commencement de cette réflexion n'est que la répétition de 
la précédente. 

4. Vak. : de ce qu'on se fait. (i666, 1671 et 16-5.) 

5. Var. : .... de ce qu'on se fait un honneur de tenir sa parole. 
(Manuscrit et ]fi65.) 

6. Voyez la maxime Syy, et la note. 

7. Var. : les connoissances nouvelles. (i665.) 

8. Var. : que le dégoût que nous avons de n'être pas. (i665.) 

9. Var. : et l'espérance que nous avons de l'être davantage de 
ceux qui ne nous connoissent guère. (i665.^ 



ET MAXIMES MORALES. loi 

CLXXIX 

Nous nous plaignons quelquefois légèrement de nos 
amis pour justifier par avance notre légèreté', (éd. i*.) 

CLXXX 

Notre repentir n'est pas tant un regret du mal que 
nous avons fait, qu'une cramte de celui qui nous en 
peut arriver^, (éd. i*.) 

CLXXXI 

Il y a une inconstance qui vient de la légèreté de l'es- 
prit * ou de sa foiblesse , qui lui fait recevoir toutes les 
opinions d'autrui , et * il y en a une autre , qui est plus 
excusable , qui vient du dégoût des choses*, (éd. i*.) 

CLXXXII 

Les vices entrent dans la composition des vertus , 

1. Var. : On se plaint de ses amis pour justifier sa légèreté. (3Ia- 
nuscrit.) — Voyez la iS"^ ries Réflexions diverses. 

2. Var. : Notre repentir n'est pas une douleur du mal que nous 
avons fait ; cest une crainte de celui qui nous en ]ieut arriver. (i(S65. 
— Notre repentir ne t'ient point du regret de nos actions, mais du dom- 
mage qu elles nous causent. [Manuscrit.) 

3. L'édition de i665 ajoute ici : a qui change à tout moment d'opi- 
nion. » 

4. L'édition de i665 n'a pas cette conjonction. 

5. Var.: qui vient de la fin du goût des choses. (i6fi5.) — Il y 
a deux sortes d^ inconstance : Vune qui vient de la légèreté de l'esprit, 
qui à tout moment change d'opinion, ou plutôt de la pauvreté de Fes- 
prit, qui reçoit toutes les opinions des autres; Pautre, qui est plus ex- 
cusable, qui vient de la fin du goiit des choses. [iVanuscrit .) 



lo/i REFLEXIONS OU SENTENCES 

comme les poisons entrent clans la composition des 
remèdes' : la prudence les assemble et les tempère, 
et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie. 

(ÉD. l\) 

CLXXXIII 

Il faut demeurer d'accord, à l'honneur de la vertu, 
cpie les plus grands malheurs des hommes sont ceux où 
ils tombent par les crimes ". (éd. 5*.) 

CLXXXIV 

Nous avouons nos défauts , pour réparer par notre 
sincérité le tort qu'ils nous font dans l'esprit des autres^. 

(ÉD. I*.) 



1. L'édition de i665 ajoutait ici: ï r/e la médecine. » — Pascal 
[Pensées, article XII, 12) : « Nous ne nous soutenons pas dans la 
vertu par notre propre force, mais par le contre-poids de deux vices 
opposés , comme nous demeurons debout entre deux vents con- 
traires. 1) — Selon Yauvenargues (Introduction à la Connaissance de 
Pesprit humain, livre III, 43, et i^^ Discours sur la Gloire, OEuvres, 
p. 53 et p. 128), dans ce mélange, c'est la Aertu qui domine, et le 
vice n^ohtient point d^ltommage réel; si les vices vont au bien, cest 
qiCils sont mêlés de vertus, de patience, de tempérance^ de courage, etc. 

2. Var. : Il faut demeurer d'accord, ^o«r l'honneur de la vertu.... 
par leurs crimes. Manuscrit.) — Selon Yigneul-Marville, c'est-à-dire 
le chartreux dom Bonaventure d'Argonne (^Mélanges d'histoire et de 
littérature, ijaS, tome I, p. 325}, « cette maxime a été faite pour le 
chevalier de Rohan, qui , après une vie d'aventures et de désordres, 
fut décapité eu 1674. » — Il nous paraît douteux que la Rochefou- 
cauld ait eu particulièrement eu vue le chevalier de Rohan ; sa 
pensée a une application jilus générale, et par conséquent une portée 
plus grande. 

3. Var. : Nous avouons nos défauts, pour réparer le préjudice qu'ils 
nous font dans l'esprit des autres, par l'impression que nous donnons de 
la justice du nôtre. (^Manuscrit.) — Nous avouons nos défauts, afin 
qu'en donnant bonne opinion de la justice de notre esprit, nous répa- 



ET MAXIMES MORALES. io5 

CLXXXV 

Il y a des héros en mai comme en bien *. (éd. i .) 

CLXXXVI 

On ne méprise pas tous ceux qui ont des vices , mais 
on méprise tous ceux qui n'ont aucune vertu "^. (éd. i*.) 



rions le tort qu'ils nous ont fait dans l'esprit des autres. (i665.) 

— Mme de Sablé {maxime i6) : « Il n'y a pas plus de raison de trop 
s'accuser de ses défauts que de s'en trop excuser : ceux qui s'ac- 
cusent par excès, le font souvent pour ne pouvoir souffrir qu'on les 
accuse, ou par vanité de faire croire qu'ils savent confesser leurs 
défauts. » — Mme de Sablé dit encore [maxime 6) : a Etre trop 
mécontent de soi est une foiblesse ; être trop content de soi est 
une sottise. » — Voyez les maximes 149, Say, 383, 554, 609, la 
note de la maxime 3 1 5, et la 5"^ des Réflexions diverses. 

1. Selon l'annotateur contemporain, le nom de héros ne s'emploie 
jamais à mal. — Duplessis(p. 167) fait observer que l'auteur «a voulu 
dire simplement que le crime donne la célébrité comme la vertu. » 

— Peut-être la Rochefoucauld pensait-il, comme J. J. Rousseau 
[Discours sur la vertu la pins nécessaire aux héros) .^ que la force d'àme 
est ce qui constitue le héros ; or cette force d'àme peiit s'employer 
au mal comme au bien. — J. Esprit (tome II, p. 52) : a Ne ponr- 
roit-on pas.... dire qu'il y a des héros en mal comme il y a des 
héros en bien, puisqu'on voit des gens avoir dessein de rendre leurs 
crimes et leurs forfaits illustres? » 

2. Comme ce Crispinus dont parle Juvénal [satire iv, vers 2) : 

A viliis monstrum nulla virtute redemptum. 

« Monstre que nulle vertu ne rachetait de ses vices. » — Var. : a On 
peut haïr et mépriser les vices, sans haïr ni mépriser les vicieux; mais on 
a toujours du mépris pour ceux qui manquent de vertu. (i6fi5.) — Les 
éditions de 1666 et de 1671, qui commencent comme celle de i665, 
finissent ainsi : « mais on ne saurait ne point mépriser ceux qui 
n'ont aucune vertu. » — Le manuscrit disait plus vivement : « On 
hait souvent les vices; mais onviiç^Tis,e toujours le manque de vertu. » — 
La rédaction définitive ne date que de la 4® édition (167 5). 



io6 REFLEXIONS OU SENTENCES 



CLXXXVII 

Le nom de la vertu sert à l'intérêt aussi utilement que 
les vices *. (éd. i.) 

CLXXXYUI 

La santé de Tâme n'est pas plus assurée que celle du 
corps; et quoique Ton paroisse éloigné des passions^, on 
n'est pas moins en danger de s'y laisser emporter que de 
tomber malade quand on se porte bien ^. (éd. i*.) 

CLXXXIX 

Il semble que la nature ait prescrit à chaque homme*, 
dès sa naissance, des bornes pour les vertus et pour les 
vices ^. (ÉD. I*.) 

cxc 

H n'appartient qu'aux grands hommes d'avoir de 
grands défauts^, (éd. i.) 

1. Voyez les maximes 171, 253 et 3o5. 

2. Var. : .... que celle du corps; et quelque éloignés que nous pa- 
raissions des passions que nous n avons pas encore ressenties. {^Manuscrit .') 

3. Var. : il faut croire toutefois quon n'y est pas moins erposé que 
Fon est à tomber malade quand on se porte bien. [Manuscrit.) — On 
n'^ est pas moins exposé qu'à tomber malade quand on se porte bien. 
(i665.) — Voyez les maximes 193 et 194» 

4- La I'"*' édition (i665) est plus affirmative : « La nature a pres- 
crit à chaque homme » 

5. Vauvenargues pense également {maximes 3i et 219, OEuvres^ 
p. 376 et Sgg) que les hommes ne peuvent être tout à fait vicieux, ou 
tout à fait bons, et avi ils ont peut-être autant de bonnes qualités que de 
mauvaises. — Voyez aussi la maxime 610 de la Rochefoucauld. 

6. Pascal a dit, dans un sens voisin {Discours sur les passions de 
rameur, tome II, p. 2 5 2) : t A mesure que l'on a plus d'esprit, les 



ET MAXIMES MORALES. 107 

CXGI 

On peut dire' que les vices nous attendent, dans le 
cours de la vie, comme des hôtes chez qui ^ il faut suc- 
cessivement loger; et je doute que rexpcrience nous 
les fit éviter, s'il nous étoit permis^ de faire deux fois 
le même chemin, (éd. i*.) 

CXCII 

V Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de 
" la créance que c'est nous qui les quittons*, (éd. i'.) 

CXCIII 

Il y a des rechutes dans les maladies de Tàme, comme 

passions sont plus grandes. » — Vauvenargues [maxime 647, OEuvres, 
p. 463) : « On s'étonne toujours qu'un homme supérieur ait des 
ridicules , ou qu'il soit sujet à de grandes erreurs ; et moi je serois 
très-surpris qu'une imagination forte et hardie ne fît pas commettre 
de très-grandes fautes. » — Il dit ailleurs [Introduction à la Con- 
naissance de resprit humain, livre III, 44> OEuvres, p. 58) : * Il y 
a des vices qui n'excluent pas les grandes qualités. » — A'^oyez la 
maxime 602, et la 14' des Réflcx'wns diverses. 

1. Var, : On pouvroit dire. (i665.) 

2. Var. : chez lesquels. (ifi65.) 

3. Var. : Ou pourrait presque dire que les vices nous attendent, 
dans le cours ordinaire de la vie, comme des hôtelleries oii il faut 
nécessairement loger; et je doute que l'expérience même nous en pût 
garantir, s'il étoit permis {Manuscrit.) — Voyez la maxime 10. 

4. Vak. : nous voulons nous flatter que c'est nous qui les quittons. 
(^Manuscrit et i665.) — Vauvenargues dit à peu près de même 
{maxime igS , OEuvres, p. 394) : « Lorsque les plaisirs nous ont 

épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs » — Montaigne 

{Essais, livre III, chapitre 11, tome III, p. aSo) : « Nous appelons 
sagesse la difficulté de nos humeurs, le degoust des choses pré- 
sentes. » — Voyez la maxime 563. 



io8 REFLEXIONS OU SENTENCES 

clans celles du corps ; ce que nous prenons pour notre 
guérison n'est, le plus souvent, qu'un relâche, ou un 
changement de mal*, (éd. i*.) 

CXCIV 

Les défauts de l'âme sont comme les blessures du 
corps : quelque soin qu'on prenne de les guérir, la ci- 
catrice paroît toujours , et elles sont à tout moment en 
danger de se rouvrir^, (éd. i*.) 

cxcv 

Ce qui nous empêche souvent de nous abandonner à 
un seul vice est que nous en avons plusieurs^, (éd. i*.) 

CXGVI 

Nous oublions aisément nos fautes lorsqu'elles ne sont 
sues que de nous *. (éd. i*.) 

cxGvn 

Il y a des gens de qui l'on peut ne jamais croire du 

1. Var. : On n'est pas moins exposé aux rechutes des maladies de 
l'âme que de celles du corps ; nous croyons être guéris , bien que , le 
plus souvent, ce ne soit quune relâche, ou un chaDgement de mal. 
[Manuscrit.') — Voyez les maximes i88 et 194- 

2. Var. : et elles se peuvent toujours rouvrir. {Manuscrit .) — Cette 
pensée répète à peu près la précédente et la i88°. 

3. Var. : est que nous en avons plusieurs à la fois. [Manuscrit .) 

4. Var. : Quand il n'y a que nous qui savons nos crimes, ils sont 
bientôt oubliés. [Manuscrit et i665.) — Nous oublions aisément nos 
crimes lorsqu'/T» ne sont sus que de nous. (1666, 1671 et 1675.) 



ET MAXIMES MORALES. 109 

mal* sans Tavoir vu; mais il n'y en a point en qui il nous 
doive surprendre en le voyant, (éd. 1*.) 

CXCVIII 

Nous élevons la gloire des uns pour abaisser ^ celle des 
autres, et quelquefois^ on loueroit moins Monsieur le 
Prince * et M. de Turenne si on ne les vouloit point blâ- 
mer tous deux ^. (éd. 1*.) 



1. Var. : de mal. (i665 A,B et C.) — La Harpe (tome ^ II, p. 267) : 
« Exagération satirique : retonnement est proportionné au défaut 
de probabilité, et très-certainement il est des hommes en qui rien 
n'est plus improbable qu'un crime ou une bassesse. » 

2. Vab. : pour abaisser par là. (iftfiS.) 

3. L'édition de iR65 ne donne pas \e covrecùï quelquefois. 

4. Le grand Condé. 

5. Dans trois des quatre impressions de i665, cette pensée et la i45' 
n'en faisaient qu'une (vovez la Notice bibliographique , et ci-dessus, 
p. 90, note 3). — Mme de Sablé [maxime aSj : « On loue quelque- 
fois les choses passées pour blâmer les présentes, et pour mépriser 
ce qui est , on estime ce qui n'est plus, a — La Bruyère {des Juge- 
ments.^ n° 60) : « Nous affectons souvent de louer avec exagération 
des hommes assez médiocres, et de les élever, s'il se pouvolt, jusqu'à 
la hauteur de ceux qui excellent, ou parce que nous sommes las 
d'admirer toujours les mêmes personnes, ou parce que leur gloire, 
ainsi partagée, offense moins notre vue, et nous devient plus douce 
et plus supportable, y' — Duclos (tome I, p. iSa, Considérations sur 
les mœurs de ce siècle, chapitre v) : « Dans chaque carrière, il se trouve 
toujours quelques hommes supérieurs. Les subalternes, ne pouvant 
aspirer aux premières places, cherchent à en écarter ceux qui les 
occupent, en leur suscitant des rivaux. ï — L'abbé Biotier (Obser- 
vations sur les Maximes, p. 221) voit dans la réflexion de la Roche- 
foucauld un éloge de Condé et de Turenne qui peut-être donne plus 
à entendre que les trois fameuses oraisons funèbres de Bossuet , 
de Bourdaloue et de Fléchier. C'est beaucoup dire. — Voyez les 
maximes i45, 148 et 280. 



RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



CXGIX 

Le désir de paroître habile empêche souvent de le 
devenir *. (éd. i*.) 

ce 

La vertu n'iroit pas si loin ^ si la vanité ne lui tenoit 
compagnie, (éd. i*.) 

CCI 

Celui qui croit pouvoir trouver en soi-même de quoi 
se passer de tout le monde ^ se trompe fort ; mais celui 
qui croit qu'on ne peut se passer de lui se trompe encore 
davantage, (éd. i*.) 

CCΠ

Les faux honnêtes gens sont ceux qui déguisent leurs 
défauts aux autres et à eux-mêmes ; les vrais honnêtes 
gens sont ceux qui les connoissent parfaitement , et les 
confessent*, (éd. i*.) 

1. Le manuscrit ajoute : la parce quon songe plus à le paroître aux 
autres qu'à être ejfcct'ivement ce qu'il faut être. » — Mme de Sablé 
[maxime 40) : c Souvent le désir de paroître capable empêche de 
le devenir » — Voyez les maximes 117, 127 et 245. 

2. Vab. : La vertu xi'xTo'ii pas loin. (i665.) — Voyez les maximes 
i5o, 598, 599, et la SSS", qui paraît contradictoire à celle-ci, 

3. Var. : Celui qui croit pouvoir se passer de tout le monde. {Ma- 
nuscrit.') 

4. Var, : qui déguisent la corruption de leur cœur qui la 

connoissent parfaitement, et la confessent aux autres, [Manuscrit et 
i665.) — Mme de Sablé [maxime 17) : a C'est une force d'esprit d'a- 
vouer sincèrement nos défauts et nos perfections ; et c'est une foi- 
blesse de ne pas demeurer d'accord du bien ou du mal qui est en 
nous. » — Pascal [Pensées, article II, 8) : <c C'est sans doute un 
mal que d'être plein de défauts ; mais c'est encore un plus grand 



ET MAXIMES MORALES. 



CCIIl 



Le vrai honnête homme ' est celui qui ne se pique de 

rieu'^. (ÉD. I.) 

CGIV 

La sévérité des femmes est un ajustement et un fard 
qu'elles ajoutent à leur beauté '. (éd. i*.) 



mal que d'en être pleiu et de ne les vouloir pas reconnoître. » — 
Meré (maxime 44°) • " Un lâche excuse toujours sa faute, et un 
généreux ne manque jamais de l'avouer. » — Vovez les maximes i34, 
2o3, 206, 4ii> 457» 641, et la 5^ des Réflexions diverses. 

1. C'est-à-dire, X homme bien élevé, de bonne compagnie : voj'ez ci- 
dessus, p. 8, note 4- 

2. a M. de la Rochefoucauld, dit Segrais dans ses Mémoires (p. 3i 
et 82), étoit l'homme du monde le plus poli, qui savoit garder toutes 
les bienséances, et surtout qui ne se louoit jamais. M. de Roquelaure 
et M. de Miossens [maréchal d^Alhret) avoient beaucoup d'esprit, 
mais ils se louoient incessamment : ils avoient un grand parti. IVI. de 
la Rochefoucauld disoit, en parlant d'eux, Inen loin pourtant de sa 
pensée : « Je me rejiens de la loi que je me suis imposée de ne me pas 
K louer; j'aurois beaucoup plus de sectateurs, si je le faisois. Vovez 
a M. de Roquelaure et Miossens, qui parlent deux heures de suite, 
« devant une vingtaine de personnes, en se vantant toujours: parmi 
« ceux qui les écoutent, il n'v en a que deux on trois qui ne peuvent 
d les souffrir; les dix-sept autres les applaudissent, et les regardent 
8 comme des gens qui n'ont point leurs semblables. » — Pascal 
[Pensées.^ article VI, 56) : « Voulez-vous qu'on croie du bien de 
vous? n'en dites pas. î — Vauvenargues répond à la Rochefoucauld 
(p. 82) : ff Ce mérite, si c'en est un, peut se rencontrer aussi dans 
un imbécile; » ce qui ne l'empêche pas de dire ailleurs, alisolument 
comme la Rochefoucauld : « La plus grande de toutes les imprudences 
est de se piquer de quelque chose. » (5^ Conseil à un jeune homme, 
iOEuvres, p. 118.) — Voyez les maximes 184, 206, 807, 43i, et les 
3* et i3^ Réflexions diverses. 

3. Le manuscrit ajoutait : a Cest comme un prix dont elles Faiig- 
mentent. » — L'édition de i665 ajoutait également: « C^est un attrait 
fin et délicat, et une douceur déguisée. » — Voyez les maximes i et 220. 



112 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CCV 

L'honnêteté des femmes est souvent l'amour* de leur 
réputation et de leur repos, (éd. i*.) 

CCVI 

C'est être véritablement honnête homme que de vou- 
loir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens^. 

(ÉD. l\) 

CGVII 

La folie nous suit dans tous les temps de la vie '. Si 
quelqu'un paroît sage, c'est seulement parce que ses 



1. Var. : La chasteté des femmes est l'amour (Manuscrit ."j — 

L'édition de i665 n'a pas non pins le correctif souvent. — Voyez 
les maximes i, 169, 204, 220 et 333. 

2. \ar. : que de vouloir bien être examiné des honnêtes gens, en 
tous temps, et sur tous les sujets qui se présentent . (Manuscrit .") — « La 
maxime 206^, dit l'abbé Brotier (p. 221 et 222), est belle. C'est aussi 
une belle parole du duc de la Rochefoucauld : Vhonnêieté n'est 
d'aucun état en particulier, mais de tous les états en général. » Je ne 
sais d'où Brotier a tiré cette citation. — Voyez les maximes 202, 
411, 457» et la 5^ des Réflexions diverses. 

3. Var. : Venfance nous suit dans toute la vie. (Manuscrit.^ — 
Mme de Sablé {maxime 8) : (t La plus grande sagesse de l'homme 
consiste à connoitre sa folie. » — La Harpe (tome VII, p. 267) qua- 
lifie cette maxime cVexag-ération qui ne peut passer que dans une satire. 
« Il serait assez difficile de nous dire, ajoiite-t-il, quelles étaient 
les folies de Sully ou du chancelier de l'Hôpital ; et comment ac- 
corder cette maxime avec celle-ci : Qui vit sans folie nest pas si 
sage qu^il croit (209") ? Il y a donc des gens qui n'ont point de folie ; 
et de plus on n'est pas très-sage pour n'en pas avoir. Tout cela est-il 
bien clair et bien conçu? et au lieu de chercher à se faire deviner, 
ne vaudrait-il pas mieux s'assurer de ce qu'on veut dire? » — Voyez 
les maximes 112, 210, 4o5, 4^3 et 444- 



ET MAXIMES MORALES. ii3 

folies sont proportionnées à son âge et à sa fortune, 

(ÉD. I*.) 

CGVIII 

Il y a des gens niais qui se connoissent*, et qui em- 
ploient habilement leur niaiserie. (ÉD. I*.) 

CCIX 

Qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit ^. (éd. i*.) 

ccx 

En vieillissant, on devient plus fou et plus sage '. (éd. i.) 

I. Vak. : des gens niais qui se connoissent niais.. ..(Manuscrit.) — 
Voyez la maxime i56. 

a. Var. : Celui qui vit sans folie n'est pas si raisonnable qu'il 
le veut faire croire. [Manuscrit.) — Le vieux Caton, cité par Mon- 
taigne (Essais, livre III, chapitre viii, tome III, p. 400}) disait que 
ff les sages ont plus à apprendre des fols, que les fols des sages, u 
Voyez la P'ie de Caton, par Plutarque, chapitre ix. — Mme de Sablé 
(maxime 8) : « La plus grande sagesse de l'homme consiste à connoî- 
tre sa folie. î — Pascal (Pensées, article XXIV, 71) : ff Les hommes 
sont si nécessairement fous, que ce seroit être fou par un autre tour 
de folie, de ne pas être fou. » — Mme de Sévigué (Lettres, tome II, 
p. 49^) explique ainsi cette pensée à Mme de Grigiian : « Hélas! 
le moyen de vivre sans folie, c'est-à-dire sans fantaisie ? et un homme 
n'est-il pas fou, qui croit être sage en ne s'amusant et ne se divertissant 
de rien? Vous reviendrez à notre opinion. » — Dans deux lettre» 
subséquentes (ibidem, p. Siy et p. Sao), elle dit que la Rochefoucauld 
prend le mot folie dans le sens relâché de passion, et dans ce cas , 

ajoute-t-elle, a l'exacte philosophie s'en offense Epictète n'au- 

roit pas été de son avis. » Quant à Vauvenargues,^ il en eût été, car 
il déclare ouvertement (maxime i54, OEin'res, p. SSg) que t les 
passions ont appris aux hommes la raison, a — Voyez, ci-après , les 
maximes 23 1 et 3 10. 

3. c C'est selon le naturel, qui augmente ou qui diminue, a dit 
l'annotateur contemporain. — Yoyez les jnaxi m es 112, 207, qoS, 42!^ 
et 444. 

La Rochefoucauld, i 8 



ii4 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



CCXI 

Il y a des gens qui ressemblent aux vaudevilles*, qu'on 
ne chante qu'un certain temps ^. (éd. i*.) 

CCXII 

La plupart des gens ne jugent des hommes que par 
la vogue qu'ils ont, ou par leur fortune', (éd. i*.) 

CCXIIl 

L'amour de la gloire, la crainte de la honte *, le 
dessein de faire fortune, le désir de rendre notre vie 
commode et agréable, et l'envie d'abaisser les autres, 
sont souvent les causes de cette valeur si célèbre parmi 
les hommes^, (éd. i*.) 

1. On entendait alors par vaudeville une simple chanson. 

2. Var. : .... aux vaudevilles, que tout le monde chante (Manuscrit: 
raconte) un certain temps, quelques (voyez le Lexique, au mot Quelque) 
fades et dégoiitants qu'ils soient. (Manuscrit, i665, 1666, 1671 et 1675.) 
— La maxime 291 revient à celle-ci. — Mme de Sablé (maxime 45) : 
a Ce n'est ni une grande louange ni un grand blâme, quand on dit 
qu'un esprit est ou n'est plus à la mode : s'il est une fois tel qu'il 
doit être, il est toujours comme il doit être. » 

3 . Var. : La plupart des gens ne voient dans les hommes que la 
vogue qu'ils ont, ou l/ien le mérite de leur fortune. [Manuscrit et i665.) 

4. Var. : et plus encore la crainte de la honte. (i665.) 

5. Var. : d'abaisser les autres, font naître cette valeur qui est 

si célèbre parmi les hommes. (i665.) — J. Esprit (tome II, p. i65): 
a La passion qui est cachée dans le cœur des braves, c'est l'envie 
d'établir leur réputation. » — \auvenargues (maxime 35i, OEuvres^ 
p. 425) : Œ .... Il y a beaucoup de soldats et peu de braves..,. » — 
Ariàtote, dans la Morale à Aicomaque (livre III, chapitres vii-x), et 
clans la Morale a Eudèmc (livre III, chapitre i), définit le vrai courage, 
et en énumère les motifs et les conditions. —Voyez les maximes i, 
2i5, 220 et 221. 



ET MAXIMES MORALES. ii5 



CGXIV 

La valeur est, dans les simples soldats, un métier 
périlleux qu'ils ont pris pour gagner leur vie^. (éd. i*.) 

ccxv 

La parfaite valeur et la poltronnerie complète sont 
deux extrémités où Ton arrive rarement'^. L'espace qui 
est entre-deux est vaste, et contient toutes les autres 
espèces de courage : il n'y a pas moins de différence 
entre elles qu'entre les visages et les humeurs. Il y a 
des hommes qui ^ s'exposent volontiers au commence- 
ment d'une action , et qui se relâchent et se rebutent 
aisément par sa durée; il y en a qui sont contents* 
quand ils ont satisfait à l'honneur du monde, et qui font 
fort peu de chose ^ au delà*. On en voit qui ne sont pas 
toujours également maîtres de leur peur; d'autres se 
laissent quelquefois entraîner à des terreurs générales' ; 
d'autres vont à la charge, parce qu'ils n'osent demeurer 

1. Var. : La valeur, dans les simples soldats, est un métier.... 
(i665.) — La valeur, dans les simples soldats, n'est ^«'un métier 
périlleux pour gagner leur vie. [Manuscrit .) — J. Esprit (tome II , 
p. 171) : « Les soldats vendent leur vie à la guerre pour vivre. » 

2. Var. : où on arrive rarement. (i665.) 

3. Var. : — de différence entre eWes (\\x il j en a entre les visages 
et les humeurs; cependant (i665 B et C : e^ cependant) elles con- 
viennent (voyez la note 2 de la page suivante) en beaucoup de choses. 
Il y a des hommes qui.... (i665.) 

4. Var. : qui sont assez contents. (i665.) 

5. Dans les quatre impressions de i665, il y a choses, au pluriel. 

6. Dans ses Mémoires, l'auteur dit, en parlant du duc de Beau- 
fort : « Il étoit toujours brave en public, et souvent il se niéna- 
geuit trop dans les occasions particulières. » — Voyez la note de la 
maxime 129. 

7. Var. : à des épouvantes générales. (i665.) 



ii6 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

dans leurs postes. Il s'en trouve* à qui l'habitude des 
moindres péiils affermit le courage, et les prépare à 
s'exposer à de plus grands. Il y en a qui sont braves à 
coups d'épée , et qui craignent les coups de mousquet ; 
d'autres sont assurés aux coups de mousquet, et appré- 
hendent de se battre à coups d'épée. Tous ces courages, 
de différentes espèces, conviennent en ce que^, la nuit 
augmentante la crainte et cachant les bonnes et les mau- 
vaises actions, elle donne la liberté de se ménagera II 
y a encore un autre ménagement plus général; car ou 
ne voit point d'homme qui fasse tout ce qu'il seroit 
capable de faire dans une occasion, s'il étoit assuré d'en 
revenir® : de sorte qu'il est visible que la crainte de la 
mort ôte quelque chose de la valeur^, ^éd. i*.) 

1. Var. -.pour n'oser demeurer dans leurs postes; enfin W s'en 
trouve. (i665.) 

2. Conviennent, c'est-à-dire, se rencontrent en ce point, que.... 

3. Vah. : Il y en a encore qui sont braves à coups d'épée, qui ne 
peuvent souffrir les coups de mousquet; et d'autres j sont assurés, 
qui craignent de se battre à coups d'épée. Outre cela, il j a un rapport 
général que ton remarque entre tous les courages de différentes espèces, 
dont nous venons de parler^ qui est que, la nuit augmentant (i665.) 

4. Vak. : .... et les mauvaises actions, leur donne la liberté de se 
ménager. (i6fi5.) — J. Esprit (tome I, p. Saa) : « Il est rare de trou- 
ver des bonimes vaillants qui attaquent ou repoussent les ennemis, 
la nuit, avec autant de bravoure qu'ils feroient s'ils combattoient en 
plein jour, aux yeux de leur général. » — Tacite (.annales, livre I\ , 
chapitre li) : A^ox aliis in audaciam, aliis ad formidinem opportuna. 
a La nuit aide au courage des uns, à la lâcheté des autres. » — Voyez 
la maxime suivante. 

5. Vauvenargues (maxime 849, OEuvres, p. 4^4) • "■ ^^ terme du 
courage est l'intrépidité à la vue d'une mort sûre. » 

6. Yak. : Il y a encore un autre ménagement plus général qui, 
à parler absolument , s'étend sur toute sorte d'hommes : c^est quil ny 
en a point qui fassent tout ce quils seroient capables de faire dans une 
action, s''ils avoicnt une certitude d'en revenir : de sorte qu'il est vi- 
sible que la crainte de la mort ôte quelque chose à leur valeur, 
et diminue son effet. (i665.) — Voyez les maximes i, 2i3, 220, 221 
et 870. 



ET MAXIMES MORALES. 117 

GCXVI 

La parfaite valeur est de faire sans témoins ce qu'on 
seroit capable de faire devant tout le monde*, (éd. 1*.) 

CGXVII 

L'intrépidité est une force extraordinaire de l'âme, qui 
l'élève au-dessus des troubles, des désordres et des 
émotions que la vue des grands périls pourroit exciter 
en elle, et c'est par cette force que les héros ^ se main- 
tiennent en un état paisible , et conservent l'usage libre 
de leur raison dans les accidents les plus surprenants et 
les plus terribles ^. (éd. i*.) 

CCXVIII 

L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la 
vertu*. (ÉD. 2*.) 

1. Var. : La pure valeur, s'il y en avo'it, seroit de faire sans té- 
moins ce qu'on c^/ capable de faire devant le monde. (i665.) — Voyez 
les maximes 2i5, 219 et 221. 

2. Var. : .... une force extraordinaire de l'âme, ^«r laquelle elle 
empêche les troubles, les désordres et les émotions que la vue des 
grands périls a accoutumé d'élever en eWe; par cette force, les liéros — 
(^Manuscrit et i665.) 

3. Var. : l'usage libre de toutes leurs fonctions dans les accidents 
les plus terribles et les plus surprenants. (^3Tanuscrit et i665.) — Dans 
le manuscrit, cette pensée et la 614" étaient réunies. 

4. Var. : que le vice se croit forcé de rendre à la vertu. Manu- 
scrit.) — Voyez la maxime 489. — Vauvenargues Çmaxime 769, 
OEuvres, p. 477) : « L'utilité de la vertu est si manifeste, que les mé- 
chants la pratiquent par intérêt. » — Il ajoute ailleurs {Introduction 
à la connaissance de Pesprit humain, p. 53) : « Quand le vice veut pro- 
curer quelque grand avantage au monde, pour surprendre l'admira- 
tion, il agit comme la vertu. » — J. J. Rousseau {Réponse au roi de 



ii8 REFLEXIONS OU SENTENCES 

CCXIX 

La plupart des hommes s'exposent assez dans la 
guerre pour sauver leur honneur; mais peu se veulent 
toujours exposer* autant qu'il est nécessaire pour faire 
réussir le dessein pour lequel ils s'exposent, (éd. i*.) 

ccxx 

La vanité, la honte, et suitout le tempérament, font 

Pologne') réfute ainsi la Rochefoucauld : a Mais rhvpocrisie est un 
hommage que le vice rend à la vertu : oui, comme celui des assassins 
de César, qui se prosternoient à ses pieds pour l'égorger plus sûrement. 
Celte pensée a heau être brillante ; elle a beau être autorisée du nom 
célèbre de son auteur : elle n'en est pas plus juste. Dira-t-on jamais 
d'un filou qui prend la livrée d'une maison pour faire son coup plus 
commodément, qu'il rend hommage au maître de la maison qu'il vole? 
Non : couvrir sa méchanceté du dangereux manteau de l'hypocrisie, ce 
n'est point honorer la vertu, c'est l'outrager en profanant ses enseignes; 
c'est ajouter la lâcheté et la fourberie à tous les autres vices; c'est se 
fermer pour jamais tout retour vers la probité. » Ce ton échauffé et 
déclamatoire eût singulièrement étonné le duc delà Rochefoucauld. 

I. Var. : On est presque toujours assez brave pour sortir sans honte des 
périls de la guerre ; mais peu de gens le sont assez pour s^ exposer tou- 
jours — {Manuscrit.^ — En adressant à J. Esprit cette pensée avec 
deux légères variantes : à la guerre, pour dans la guerre, et ou s^ expose, 
pour ils s'exposent (^Portefeuilles de f^allant, tome II, f°5 124 ^t laS), 
l'auteur la commente ainsi lui-même : « Je veux dire qu'il est assez 
ordinaire de hasarder sa vie pour s'empêcher d'être déshonoré; mais 
quand cela est fait, on en est assez content pour ne se mettre pas d'or- 
dinaire fort en peine du succès de la chose que l'on veut faire réussir; 
et il est certain que ceux qui s'exposent tout autant qu'il est néces- 
saire pour prendre une place que l'on attaque, ou pour conquérir une 
province, ont plus de mérite, sont meilleurs officiers, et ont de plus 
grandes et de plus utiles ^■lles que ceux qui s'exposent seulement pour 
mettre leur honneur à couvert; et il est fort comm'on de trouver des 
gens de la dernière espèce que je viens de dire, et fort rare d'en trouver 
de l'autre. » — Voyez les maximes 2i5, 216 et 221. 



ET MAXIMES MORALES. 119 

souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes ' . 

(ÉD. I*.) 

CCXXI 

On ne veut point perdre la vie , et on veut acquérir de 
la gloire : ce qui fait que ^ les braves ont plus d'adresse et 
d'espi'it pour éviter la mort, que les gens de chicane n'en 
ont pour conserver leur bien ^. (ÉD. I*.) 

CCXXII 

Il n'y a guère de personnes* qui, dans le premier 
penchant^ de Tàge, ne fassent connoître par où leur 
corps et leur esprit doivent défaillir, (éd. 2*.) 

1. Var. : .... font la valeur des hommes. (i665.)La maxime finit là 
dans cette édition. — .... (ont en plusieurs la. valeur des hommes et la 

vertu des femmes. (1666, 1671 et 1675.) — font la valeur des 

hommes et la chasteté des femmes , dont chacun mène tant de bruit, 
(Manuscrit.) — On le voit, dans la première édition, cette pensée ne 
s'appliquait pas à la vertu des femmes. — J. Esprit (tome II, p. qs) : 
« La froideur du tempérament est le principe le plus ordinaire de la 
retenue et de la modestie des femmes ; » et, quelques pages plus loin 
(tome II, p. 1 2 r et 1 2 2) : « Le bonheur du tempérament a jiresque toute 
la part à l'honnêteté d'un fort grand nombre de femmes, s — Char- 
ron (de la Sagesse, livre II, chapitre m) : « La chasteté, sobriété, 
tempérance peuuent arriuer en nous par défaillance corporelle, s — 
Voyez les maximes i, 169, 204, 2o5, 2i3, 2i5, 241 et 346. 

2. Var. : de là vient que. (i665.) 

3. Var. : que les gens de chicane pour conserver leur bien. (i665.) 
— .... et on veut acquérir de la gloire ; de là vient que, quelque chicane 
que Pon remarque dans les parties, elle n'est point égale à la chicane des 
braves. (Manuscrit.) — Charron (de la Sagesse, livre III, chapitre xiv); 
La vaillance humaine est vne sage couardise, vue craincte accom- 
paignée de la science d'euiter vn mal par vn autre. » — La Bruyère 
(des Jugements, n° 97) : a Faites garder aux hommes quelque poste où 
ils puissent être tués, et où néanmoins ils ne soient pas tués : ils aiment 
l'honneur et la vie. » 

4. Var. : Il n'y & point de gens (Manuscrit.) 

5. Penchant, déclin. — Voyez la 9^ des Méfierions diverses. 



REFLEXIONS OU SENTENCES 



CCXXIIl 

Il est de la reconnoissance comme de la bonne foi 
des marchands : elle entretient le commerce, et nous 
ne payons pas parce qu'il est juste de nous acquitter*, 
mais pour trouver plus facilement des gens qui nous 
prêtent, (éd, i*,) 

CGXXIV 

Tous ceux qui s'acquittent des devoirs de la recon- 
noissance ne peuvent pas pour cela se flatter d'être re- 
connoissants^. ^éd. i*.) 

ccxxv 

Ce qui fait le mécompte ' dans la reconnoissance 
qu'on attend des grâces que Ton a faites*, c'est que l'or- 
gueil de celui qui donne et l'orgueil de celui qui reçoit 
ne peuvent convenir du prix du bienfait °. (éd. i*.) 

1. Var. : elle soutient le commerce, et nous ne payons pas pour 
la justice quilj a de nous acquitter. (i665.) — Voyez les maximes 
224, 247, 298, et la note de la 4 ^S*^- 

2. Var. : Plusieurs personnes s'acquittent du devoir de la recon- 
noissance, quoiquil soit vrai de dire que personne ri en a effectivement, 
(^Manuscrit.) — Mme de Sablé [maxime 74)- ' La vertu n'est pas tou- 
jours où l'on voit des actions qui paroissent vertueuses : on ne re- 
connoît quelquefois un bienfait que pour établir sa réputation, et 
pour être plus hardiment ingrat aux bienfaits qu'on ne veut pas re- 
connoître. 1 — Voyez les maximes 223, 247 et 298. 

3. Vak. : Ce qui fait tout le mécompte. (i665.) 

4. Var. : qu^on a faites. (i6fi5.) — Ce qui fait tout le mé- 
compte que nous vojons dans la reconnoissance des hommes 'Ma- 
nuscrit.^ — Voyez la maxime 228. 

5. Peut-être la Rochefoucauld pensait-il au grand Condé, qui, 
après avoir ramené la cour à Paris, se plaignait amèrement de la 
Reine et de Mazarin, tandis que ceux-ci supportaient impatiemment 
ses hauteurs et ses dédains : ils ne pouvaient convenir du prix du bienfait. 



ET MAXIMES MORALES. 



CGXXVI 



^ Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter 
d'une obligation est une espèce d'ingratitude*, (éd. i*.) 



CCXXVII 

Les gens heureux ne se corrigent guère, et ils croient ^ 
toujours avoir raison, quand la fortune soutient leur 
mauvaise conduite^, (éd. 5*.) 



CCXXVIII 



L'orgueil* ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne 
veut pas payer ^. (éd. i*.) 

1. Var. : On est souvent reconnoîssant par principe d'ingratitude. 
(^Manuscrit.) — L'annotateur contemporain fait remarquer la délica- 
tesse de la pensée définitive de l'auteur. 

2. Nous suivons le texte de l'Appendice publié, en 1678, postérieu- 
rement à la 5*^ édition, pour compléter la 4^ (i^jS) : voyez la Notice 
bibliographique . La 5"^ n'a pas et devant ils croient. 

3. Var. : avoir raison, quand la fortune les soutient. [Manuscrit .) 
— « La fortune , qui a un bandeau , dit l'annotateur contemporain , 
en met un sur toutes les actions de l'homme qui est en fortune. » 

4. Var. : Ce oui fait encore le mécompte dans les bienfaits, cest que 

l'orgueil (Manuscrit.) Cette première forme indique assez que cette 

pensée revient à la 2 2 5<^. 

5. Tacite (///i/oire^, livre IV, chapitre m): Gratia oneri hahetur. 

a. La reconnolssance est regardée comme un fardeau. » — Vauvenar- 
gues répond à la Rochefoucauld (p. 82J : a L'orgueil n'est qu'un effet 
de l'amour-propre, et, par conséquent, c'est l'amour-propre qui ne 
veut pas devoir, comme c'est lui qui ne veut pas payer. Comment 
est-il échajjpé à l'auteur des Maximes de distinguer V orgueil de Vamour- 
propre, lui qui rapporte à ce dernier toutes nos vertus? » — Vau- 
venargues oublie que la Rochefoucauld prend le mot amour-propre 
en divers sens, et qu'il l'emploie ici pour intérêt ou égoisme. 



122 REFLEXIONS OU SENTENCES 



CCXXIX 

Le bien que nous avons reçu de quelqu'un veut que 
nous respections le mal qu'il nous fait*, (éd. i*.) 

ccxxx 

Rien n'est si contagieux que l'exemple, et nous ne 
faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui 
n'en produisent de semblables". Nous imitons les bonnes 
actions par émulation, et les mauvaises par la malignité 
de notre nature, que la honte retenoit prisonnière, et 
que l'exemple met en liberté^, (éd. i*.) 

1. Var. : Le bien cjii'on nous a fait veut que nous respections le 
mal que Ton nous fait après. (i665.) — Le bien que nous avons reçu 
veut que nous respections le mal qu'o« nous fait. (1666, 1671 et 
1675.) — Le mot respecter paraît aller au delà de l'intention de 
l'auteur; passe encore pour pardonner. — Il y a> au fond, un cer- 
tain rapport entre cette pensée et les maximes 96 et Siy. 

2. Vak. : ni de grands maux qui ne produisent infailliblement leurs 
pareils. (^3Ianuscrit et i6(i5.) — Sénèque (de Tranquillitate animi^ 

chapitre vu) ; Serpunt vitia, et in proximum quenique transiliunt, et 

contacta nocent. ï Les vices s'insinuent, se communiquent de proche 
en proche, et leur contact corrompt, s — Sénèque dit encore [de 
Vita beat a, chapitre i) : Nemo sibi tantum errât; sed alii erroris causa 
et auctor est, a L'homme ne s'égare pas seulement pour lui-même; 
il est cause et auteur d'égarement pour autrui, s 

3. Var. : Vimitation des biens vient de l'émulation; et des maux, 
de P excès de la malignité naturelle, qui étant comme retenue prisonnière 
par la honte^ est mise en liberté par Fexemple. [Manuscrit.') — Nous imi- 
tons les bonnes actions par /'émulation , et les mauvaises par la 
malignité de notre nature, qui étant retenue en prison par la honte, 
est mise en liberté par l'exemple. (i665.) — Sénèque [épitre cxxiii): 
Inter causas malorum nostrorum est quod vivimus ad exempla.^nec ratione 
componimur, sed consuetudine abducimur. a Une des causes de nos 
désordres, c'est que nous vivons à l'exemple d'autrui ; ce n'est pas 
la raison qui nous gouverne, c'est la coutume qui nous entraîne. » — 
Pascal affirme, au contraire {Pensées, article VIII, 2), que a l'exemple 
ne nous instruit point. » — Voyez la 7* des Réflexions diverses. 



ET MAXIMES MORALES. la"? 



CCXXXI 

C'est une grande folle de vouloir* être sage tout seul*. 

(ÉD. 2*.) 

CCXXXII 

Quelque prétexte que nous donnions à nos alïliclions, 
ce n'est souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent'. 

(ÉD. I*.) 

CCXXXIII 

Il y a dans les afflictions diverses sortes d'hypocrisie . 
dans l'une, sous prétexte* de pleurer la perte d'une per- 
sonne qui nous est chère, nous nous pleurons nous- 
mêmes; nous regrettons la bonne opinion qu'elle avoit 
de nous; nous pleurons la diminution^ de notre bien, de 
notre plaisir, de notre considération. Ainsi les morts® 
ont riionncur des larmes qui ne coulent que pour les 

1. Var. : On est fou de vouloir.... {Manuscrit .) 

2. Voyez la maxime 209. — Antonio Ferez, cité par Amelot de la 
Houssaye : « Sois plutôt fou avec tous que sage tout seul : si tous 
sont fous, tu n'y perdras rien; mais si tu restes sage tout seul, ta 
sagesse passera pour folie. » 

3. La i""^ édition (i665) dit plus absolument: ce n'est que l'intérêt 
et la vanité qui les causent. » - — Cette pensée est le thème que dé- 
veloppe la maxime suivante. — Voyez aussi les maximes 355, 362, 
373 et 619. 

4. Var. : Il y a une espèce d'hypocrisie dans les afflictions, car 
sous prétexte.... {Manuscrit et i665.) 

5. Var. : la perte d'une ])ersonnequi nous est chère, nous pleu- 
rons la notre, c^est-à-dire la diminution [Manuscrit.) — .... nous 

nous pleurons nous-mêmes; nous pleurons la diminution — (i665, 
1666, 1671 et 1675.) — J. Esprit (tome I, p. 391) : « Ce n'est pas la 
mort de leurs amis, mais ce qu'ils perdent par leur mort, qui les 
fait pleurer. » 

6. Vau. : .... de notre considération, en la personne que nous pleu- 
rons. De cette manière, les morts.... riôôS."» 



124 REFLEXIONS OU SENTENCES 

vivants. Je clis que c'est une espèce d'hypocrisie, à cause 
que dans ces sortes d'afflictions, on se trompe soi-même^. 
Il y a une autre hypocrisie, qui n'est pas si innocente, 
parce qu'elle impose^ à tout le monde ^ : c'est l'affliction 
de certaines personnes qui aspirent à la gloire d'une 
belle et immortelle douleur. Après que le temps, qui 
consume tout, a fait cesser celle qu'elles avoient en 
effet, elles ne laissent pas* d'opiniàtrer leurs pleurs, leurs 
plaintes et leurs soupirs; elles prennent un personnage 
lugubre, et travaillent à persuader, par toutes leurs 
actions, que leur déplaisir ne finira qu'avec leur vie^. 
Cette triste et fatigante vanité se trouve d'ordinaire dans 
les femmes ambitieuses : comme leur sexe leur ferme 
tous les chemins qui mènent à la gloire, elles s'efforcent 
de se rendre célèbres par la montre d'une inconsolable 
affliction". Il y a encore une autre espèce de larmes qui 

1. Var. : on se trompe souvent soi-même. (i66fi.) 

2. L'édition de Diiplessis (i853) donne à tort : « parce qu'elle 
^'impose. » 

3. Var. : .... des larmes qui ne coulent que pour ceux qui les 
versent. Tal dit que c'était une espèce d'hypocrisie, parce que^ par elle, 
Vhomme se trompe seulement soi-même. Il y en a une autre, qui n'est 
pas si innocente, et qui impose à tout le monde (i665.) 

4. Var. : .... immortelle douleur; car le temps, qui consume tout, 
Payant cort^H/wee, elles ne laissent pas (Manuscrit et i665.) 

5. Vah. : .... par toutes leurs actions, qu elles égaleront la durée 
de leur déplaisir (i665 : de tous leurs déplaisirs) à leur propre y'ie . 
(Manuscrit et i665.) 

6. Var. : .... dans les femmes ambitieuses, parce que, leur sexe leur 
fermant tous les chemins qui mènent à la gloire, elles se jettent dans 
celui-ci, et s'efforcent à se rendre célèbres par la montre d'une in- 
consolable douleur. (^Manuscrit et i665.) — Publius Syrus : 

Didicere flere feminœ, in mendacium. 

a. Les femmes eut appris t> pleurer, pour njentii". » — J. Esprit 
(tome I, p. 392, 393 et 393) : « Il v a des personnes qui se montrent 
outrées de douleur, lorsque leurs amis meurent, pour se faire re- 
marquer et se distinguer des autres.... Il y a des héroïnes d'afflic- 



ET MAXIMES MORALES. laS 

n'ont que de petites sources, qui coulent et se tarissent 
facilement: on pleure* pour avoir la réputation tVêtre 
tendre; on pleure pour être plaint; on pleure pour être 
pleuré; enfin" on pleure pour éviter la honte de ne 
pleurer pas^. (éd. i*.) 

CCXXXIV 

C'est plus souvent par orgueil que par défaut de 
lumières qu'on s'oppose avec tant d'opiniâtreté* aux 
opinions les plus suivies : on trouve les premières places 
prises dans le bon parti, et on ne veut point des der- 
nières ^ (ÉD. 5*.) 

tion qui, à la mort de leurs maris, forment le dessein de rendre leur 

douleur immortelle, afin de se signaler L'ostentation a une part 

très-considérable à l'affliction des femmes ambitieuses : elles se 
mettent dans l'esprit qu'il est beau d'égaler la durée de leur deuil à 
celle de leur vie, et choisissent cette triste et fatigante voie pour 
acquérir de la réputation. » 

1. Var. : qui coulent facilement e/ qui s^ écoulent aussitôt : ou 

pleure.... (i665.) — Il y a, outre ce que nous avons dit, quelques 
espèces de larmes qui coulent de certaines petites sources, et qui, par 
conséquent , s^ écoulent incontinent : on pleure.... [Manuscrit.") 

2. Var. : et enfin. (1666.) 

3. Var. : on jileure pour être plaint, ou pour être pleuré, et ou 
pleure quelquefois de bonté de ne pleurer pas. [Manuscrit et lôGS.") 
— Comme ceux dont parle Sénèque [de Tranquillitate animi , cha- 
pitre xv) : Plerique.... lacrymas fundunt, ut ostendant..., turpe judi- 
cantes non flere. « La plupart versent des larmes pour les faire voir..., 
pensant qu'il y a de la honte à ne pleurer pas. » — Charron [de la Sa- 
gesse, livre I, chapitre xxxix) : a Faire l'attristé, l'affligé, et pleurer en 
la mort ou accident d'autruy, et penser que ne s'esmouuoir point 
ou que bien peu, c'est faulte d'amour et d'affection, il y a aussi de 
la vanité. » 

4. Var. : C'est par orgueil qu'on s'oppose avec tant d'opiniâ- 
treté.... [Manuscrit.) 

5. L'annotateur contemporain applique cette réflexion aux cri- 
tiques. 



la&t REFLEXIONS OU SENTENCES 



CCXXXV 

Nous nous consolons aisément des disgrâces* de nos 
amis, lorsqu'elles servent à signaler notre tendresse pour 
eux*. (ÉD. I*.) 

CCXXXVI 

Il semble que Tamour-propre soit la dupe de la bonté, 
et qu'il s'oublie lui-même, lorsque nous travaillons pour 
l'avantage des autres : cependant c'est prendre le che- 
min le plus assuré pour arriver à ses fins; c'est prêter 
à usure, sous prétexte de donner; c'est enfin s'acquérir 
tout le monde par un moyen subtil et délicat', (éd. i*,) 

1. Var. : Nous ne sommes pas difficiles à consoler des disgrâces 

[âlanuscrit et i665.) 

2. Var. : lorsqu'elles servent à signaler la tendresse yj/c nous aidons 
pour eux. (i665.) — lorsqu'elles servent à nous faire faire quelque 
telle action, {Manuscrit.) — Pascal (Pensées, article VI, 34) : ï Plain- 
dre les mallieureux n'est pas contre la concupiscence; au contraire, 
on est bien aise d'avoir à rendre ce témoignage d'amitié, et à s'atti- 
rer la réputation de tendresse sans rien donner. » — Voyez les 
maximes 463 et 583. 

3. Var. ; Qui considérera superficiellement tous les effets de la 
bonté qui nous fait sortir hors de nous-mêmes, et qui nous immole con- 
tinuellement à t'avantage de tout le monde, sera tenté de croire que lors- 
qiCelle agit, l'amour-propre s'oublie et s" abandonne lui-même, ou se 
laisse dépouiller et appauvrir sans s' en apercevoir, de sorte ow'il semble 
que l'amour-propre soit la dupe de la bonté : cependant c'est le 
plus ut de de tous les moyens dont P amour-propre se sert pour arriver à 
ses fins ; cest un chemin dérobé, par oit il revient à lui-même^ plus riche 
et plus abondant; c^est un désintéressement qu'il met à une furieuse 
usure; c^esl enfin un ressort délicat avec lequel il réunit, il dispose et 
tourne tous les hommes en sa faveur. (i665.) — Le manuscrit est con- 
forme au texte de i665, sauf les différences qui suivent : a .... et 
appauvrir sans s'en apercevoir, en sorte qu'il semile que la bonté soit 
la niaiserie et l'innocence de V amour-propre : cependant la bonté est le 

plus prompt de tous les moyens dont l'amour-propre se sert » 

— J. Esprit (tome I, p. 45/) : « Le désintéressement est un chemin 



ET MAXIMES MORALES. 127 



CGXXXVII 

Nul ne mérite d'être loué de bonté, s'il n'a pas la force 
d'être méchant* : toute autre bonté n'est le plus souvent 
qu'une paresse ou une impuissance de la volonté^. 

(ÉD. I*.) 

CGXXXVIII 

Il n'est pas si dangereux de faire du mal à la plupart 
des hommes que de leur faire trop de bien ^. (éd. i*.) 

contraire à celui qu'on tient ordinairenient, par lequel les pl'is fins 
et les plus déliés parviennent à ce qu'ils désirent ; c'est le dernier 
stratagème de l'ambition. » — Duclos(tome I, p. 243, Cojisidérations 
sur les mœurs de ce siècle, chapitre xiv) : a II y a bien de prétendues 
amitiés, bien des actes de reconnoissance, qui ne sont que des pro- 
cédés, quelquefois intéressés, et non pas des attachements. » — 
Voyez les maximes 81, 83 et 620. 

1. Var. : s'il n'a la force et la hardiesse d'être méchant. (i665.) 

2. Var. : ou une impuissance de la mauvaise volonté. (i665.) — 
.... toute autre bonté n'est en effet qu'une prii'ation du vice, ou plutôt la 
timidité du vice^ et son endormissement . (^Manuscrit.) — Sénèque [épi- 
tre xc): Multum,... interest utrum psccare aliquis nolit, an nesciat. « Il 
y a une grande différence entre ne vouloir pas et ne savoir pas 
faire le mal. » — J. Esprit (tome I, p. 284) : « La mollesse de la 
complexion des personnes débonnaires fait elle seule leur déhonnai- 
reté. » — Amelot de la Houssaye rappelle à ce sujet une réflexion de 
saint Bernard : Non irasci uln irascendum sit, nolle emcndare pccca- 
tum est. K Ne pas s'irriter lorsqu'il y a lieu , c'est ne pas vouloir 
corriger le péché, s — Aimé-Martin (p. 76) voit dans cette pensée 
de la Rochefoucauld une allusion au caractère d'Anne d'Autriche. 
— Rapprochez des maximes 887, 4/9 et 481. 

3. Var. : Il est plus dangereux de faire trop de bien aux hommes 
que de leur faire du mal. {.Manuscrit.) — Aimé-Martin (p. 76-78) force 
ici, comme presque toujours , la pensée de l'auteur, qui n'entend 
sans doute parler que de l'ingratitude , de même que Sénèque, Ta- 
cite, Pascal et Mme de Sablé. — Sénèque {épure i.xxxi) : Periculosis- 
sima res.... bénéficia in aliquem magna con ferre. « Rien de plus dan- 
gereux que de combler quelqu'un de bienfaits. » — Tacite {Annales, 
livre IV, chapitre xviii) : Bénéficia eo usque Iseta su/it , diim videntur 



REFLEXIONS OU SENTENCES 



CGXXXIX 

Rien ne flatte plus notre orgueil que la confiance des 
grands, parce que nous la^ regardons comme un effet 
de notre mérite, sans considérer qu'elle ne vient le plus 
souvent que de vanité, ou d'impuissance de garder le 
secret ^ . (éd. i*.) 

exsolvi passe; ubi mitltum antevenere , pro gratia odium redditur, 
« Les bienfaits sont agréables taut qu'on croit les pouvoir acquitter; 
dès qu'ils excèdent la reconnaissance, celle-ci se change eu haine. » 

— Pascal [Pensées^ article I, i) : « Trop de bienfaits irritent. » — 
Mme de Saisie (maxime 12) : « Souvent les bienfaits nous font des 
ennemis, et l'ingrat ne l'est presque jamais à demi ; car il ne se 
contente pas de n'avoir point la reconuoissance qu'il doit ; il vou- 
droit même n'avoir pas son bienfaiteur pour témoin de son ingrati- 
tude, » 

1. Les trois dernières éditions (1671, 1675, 1678) ont ici une 
même faute : /«, pour la. 

2. Var. : Rien ne nous plait tant que la confiance des grands et 
des personnes considérables par leurs emplois, par leur esprit ou par 
leur mérite ; elle nous fait sentir un plaisir exquis.^ et élève merveilleu- 
sement notre orgueil, parce que nous le (a) regardons comme un effet 
de notre fidélité; cependant nous serions remplis de confusion , si nous 
considérions V imperfection et la bassesse de sa naissance , car elle vient 
delà vanité, de V envie de parler, et de /'impuissance de retenir \e secret : 
de sorte au on peut dire que la confiance est comme un relâchement de 
l'âme , causé par le nombre et par le poids des choses dont elle est 
pleine. (Manuscrit et i6(i5.) — ainsi l'on peut dire que la con- 
fiance est quelquefois comme un relâchement de l'àme , qui cherche 
à se soulager du poids dont elle est pressée- (ifi66, 167 1 et 1675.) 

— J. Esprit (tome I, p. 181) parle également de ceux a qui se 
glorifient de ce qu'ils ont la confiance des princes, des ministres, 
et de tous ceux qui font figure dans le grand monde; cette con- 
fiance ne leur plaît et ne leur enfle le cœur que parce qu'ils la le- 
gardent comme une preuve incontestable de leur mérite. » — Duclos 
(tome I, p. i54, Considérations sur les mœurs de ce siècle, cha'pitre vu) : 
c Quand ils (les gens en place) paroisseat se livrer à leurs amis, ils 

[a) Y a-t-il faute d'impression, et doit-on lire la? ou le est-il pris au sens 
neutre ? 



ET 3IAXIMES MORALES. 129 

CCXL 

On peut dire de Tagrément, séparé de la beauté, que 
c'est une symétrie* dont on ne sait point les règles, et un 
rapport secret des traits ensemble, et des traits avec les 
couleurs, et avec l'air de la personne", (éd. i*.) 

CCXLI 

La coquetterie est le fond de l'humeur des femmes ^ ; 
mais toutes ne la mettent pas en pratique, parce que la 
coquetterie de quelques-unes est retenue par la crainte 
ou par la raison ^. (éd. i*.) 



ne cherchent qu'à se délasser par la dissipation. J — Voyez la 5"^ des 
Réflexions diverses. 

1. Vak. : Je ne sais si on peut dire de l'agrément, sans la heauté, 
que c'est une symétrie.... [Manuscrit.) 

2 . Voyez la maxime 255 et la 3« des Réflexions diverses. — « Bonne 
définition, qui revient auye ne sais quoi, » selon l'annotateur contem- 
porain. — Cette expression : « je ne sais quoi, » est demeurée fort 
longtemps à la mode ^voyez le P. Bouhours dans le -v*^ des Entretiens 
d'Ariste et d'Eugène, p. 822 et suivantes, 3^ édition, Paris, 1671 ; et 
Montesquieu, dans le fragment intitulé : Essai sur le gout^ tome VII, 
p. 98, Londres, 17^9}; de nos jours, elle n'a pas cessé d'être en 
usage, quoi qu'en dise Duplessis (p. 162) : c'est donc sans sujet qu'il 
se surprend à la regretter quelquefois. 

3. Vak. : La coquetterie est le fond (i665 : fojids) et l'humeur de 
toutes les femmes. [Manuscrit et i665.) — .... le fond et l'humeur de la 

plupart des femmes. (1666.) — le fond et Phumeur des femmes. 

(1671 et 1675.) 

4. Vak. : est retenue par leur tempérament et par leur raison. 
(i665 et 1666.) — Voyez les maximes 169, 2o5 , 220, 277, 332, 
334 et 349. 



La Rochefoucauld, i 



i3o REFLEXIONS OU SENTENCES 



CCXLII 

On incommode souvent les autres, quand on croit ne 
les pouvoir jamais incommodera (éd. i*.) 

CGXLIII 

Il y a peu de choses impossibles d'elles-mêmes, et* 
l'application pour les faire réussir nous manque plus' 
que les moyens*, (éd. i*.) 

CCXLIV 

La souveraine habileté consiste à bien connoître le 
prix des choses*, (éd. i*.) 

1. Var. : On incommode toujours les autres..., (i665.) — On in- 
commode d'ordinaire^ quand ou est persuadé de «'incommoder y'amaw. 
(Manuscrit .) — Voyez la maxime 622, et la 2" des Hé flexions diverses. 

2. Var. : Il «'y a point de choses impossibles, et (Manuscrit.) 

3. Var. : « nous manque bien plus. (i665.) 

4. Voyez les maximes 3o et ^2. — L'annotateur contemporain 
fait observer qu' « outre l'application, il faut encore du bonheur; » 
en effet, la réflexion de l'auteur paraît contradicioire à toutes celles 
où il fait dépendre nos succès de la fortune ou du hasard, par 
exemple dans les maximes 53 , 5y, 58, i53, 323 et 574. — Duclos 
(tome I, p. 79, Considéra/ions sur les mœurs de ce siècle, chapitre 11) : 
a Bien des choses ne sont impossibles que parce qu'on s'est accou- 
tumé à les regarder comme telles. » — \ auvt-uargues (^maximes 455 
et 456, OEuvres, p. 443) : « Peu de malheurs sont sans ressource ; 
le désespoir est plus trompeur que l'espérance. » — « H y a peu 
de situations désespérées pour un esprit ferme, qui combat à force 
inégale, mais avec courage, la nécessité. » — Comparez avec la 
maxime 239 des éditions de Suard et de Biaise, et voyez ci-après, 
p. 240, la note i de la Xotir.e des Maximes supprimées. 

5. Var. : le prix de chaque chose. (i6()5.) Le manuscrit ajoute : 
c et Vesprit de son temps. » — Vauvenargues répond (p. 82) : « On 
n'est pas habile pour connoître le prix des choses, si l'on n'y joint 



ET MAXIMES MORALES. lii 



CGXLV 

C'est une grande habileté que de savoir cacher son 
habileté ^ (éd. i*.) 

CGXLVI 

Ce qui paroît générosité n'est souvent qu'une ambition 
déguisée, qui méprise de petits intérêts, pour aller à de 
plus grands^, (éd. i*.) 

CCXLVII 

La fidélité qui paroît en la plupart des hommes n'est 
qu'une invention de Tamour-propre, pour attirer la con- 
fiance; c'est un moyen de nous élever au-dessus des 
autres, et de nous rendre dépositaires des choses les plus 
importantes^, (éd. i*.) 

l'art de les acquérir. » — Voyez les maximes i5q, i6i, 877, et les 
iC, iS'^ et l()" Re flexions diverses. 

1. Vah. : Le plus grand art d'un habile homme est celui de savoir 
cacher son habileté. (i665.) — Meré {maxime Sog) : < Le fin de la 
meilleure politique est de passer quelquefois pour avoir peu d'esprit, 
quoiqu'on en ait infiniment. » — La Bruyère (de la Cour, 11° 85, 
tome I, p. 332) : « C'est avoir fait un grand pas dans la finesse, 
que de faire penser de soi que l'on n'est que médiocrement iin. » 

— Voyez les maximes 117, 124, 125, 127 et 199. 

2. Var. : La générosité est un désir de briller par des actions extraor- 
dinaires; c'est un habile et industrieux emploi du désintéressement, de la 
fermeté en amitié, et de la magnanimité, pour aller plus tôt à un plus 
grand intérêt. [Manuscrit.) — La générosité est un industrieux emploi du 
désintéressement, pour aller /;/f/i tôt à un plus grand intérêt. (i665.) 

— La maxime 27 de Meré reproduit, mot pour mot, la version défi- 
nitive de la Rochefoucauld. — Voyez les maximes 39, 248, 285, 
492 et 628. 

3. Var. : La fidélité f^f une invention rare de l'amour-propre, /)ar 
laquelle l'homme, s'érigeant en dépositaire des choses précieuses, se rend 
lui-même infiniment précieux. De tous les trafics de V amour- propre, c'est 



i32 RÉFLEXIONS OU SE^■TE^"CES 

CGXLVIII 

La magnanimité méprise tout , pour avoir tout ' . 

(ÉD. I*.) 

CGXLIX 

Il n'y a pas moins d'éloquence clans le ton de la voix, 
dans les yeux, et dans Tair de la personne, que dans le 
choix des paroles ^. (éd. i*.) 



CCL 

La véritable éloquence consiste à dire tout ce qu'il 
faut, et à ne dire que ce qu'il faut*, (éd. i*.) 

celui ou II fait le moins cT avances et de plus grands profils ; cest un 
raffinement de sa politique , avec lequel il engage les hommes par leurs 
biens, par leur honneur, par leur liberté, et par leur vie, quUls sont forcés 
de confier., en quelques occasions, à élever P homme fidèle au-dessus de 
tout le monde. (i665.) — <c Avec une semblable idée de la fidélité, 
dit Aimé-Martin (p. 78), comment la Rochefoucauld a-t-il pu se 
plaindre de l'ingratitude d'Anne d'Autriche? » — Voyez les maxi- 
mes 85, 228 et 298. 

1. Var. : méprise tout, pour quon lui donne tout. (Manuscrit.) — 
Même idée que dans les maximes 246, 280 et 628. 

2. Cette réflexion est la réunion de deux maximes qui faisaient 
double emploi dans l'édition de i665, sous les n°s 272 et 274, et 
dans celles de 1666, 1671 et 1^75, sous les n^s 249 et 268 : « Il n'y 
a pas (i665 A et D ; Il j a pas) moins d'éloquence dans le ton de 
la voix, que dans le choix des paroles. » — « Il j a une éloquence 
dans les yeux el dans l'air de la personne , qui ne persuade pas moins 
que celle de la parole. 8 

3. Var. : L'éloquence est de ne dire que ce qu'il faut. {Manuscrit.) 
— Amelot de la Houssaye rappelle que le cardinal Mazarin se mo- 
quait de l'éloquence un peu trop castillane de don Luis de Haro, 
qui traita pour l'Espagne de la paix des Pyrénées : a Je lui re- 
partis, dit le Cardinal dans une lettre à le Tellier, du 10 sep- 
tembre 1659, qu'il me sembloit qu'il n'y avoit point de gens au 



ET MAXIMES MORALES. i33 



CGLI 

Il y a des personnes à qui les défauls siéent bien, et 
d'autres qui sont disgraciées avec leurs bonnes qualités \ 

(ÉD. l\) 

CCLII 

Il est aussi ordinaire de voir changer les goûts, qu'il 
est extraordinaire^ de voir cbauç^er les inclinations^. 

(ÉD. I*.) 

CGLIII 

L'intérêt met en œuvre toutes sortes de vertus et 
de vices*, (éd. i*.) 

monde qui se dussent plus éloigner de toutes les figures de rhéto- 
rique que lui et moi, qui devions nous servir des mots les plus 
simples, comme étant plus propres pour exposer los choses au vrai, 
et finir les affaires, laissant aux professeurs de rhétorique d'Alcala et 
de Salamanque à se prévaloir de cet art. s 

1. Var. : et d'autres qui sont dégoûtantes, vialgre toutes les bonnes 
qualités. (^Manuscrit.) — Cette pensée répète les maximes 90, i55, 
273 et 354; voyez aussi la 3^ des Réflexions d'nerses. — Vauvenar- 
gues dit avec raison, ce nous semble (p. 83) : a Une pensée si com- 
mune ne méritoit pas, je crois, d'être répétée. » 

2. Var. : qu'il est rare. (ififiS.) 

3. ^ AH. : Le goût change, mais rinclination ne cJtange point . {^Manu- 
scrit.) — Cette pensée ne paraît pas claire; l'ahbé de la Roche l'ex- 
plique ainsi : ot C'est que les goi'us sont souvent des caprices, et que 
les inclinations sont , pour l'ordinaire , des passions. » — L'auteur 
n'a-t-il pas plutôt voulu dire que les inclinations, invariables en elles- 
mêmes , ne varient que dans leurs ol)jets? — Voyez les maximes i3, 
45, 625, la note de la 390^, la 5fi3®, où se rencontre une proposition 
contradictoire à celle-ci, et la 10'^ des Réflexions diverses. 

4. Var. ; L'intérêt donne toutes sortes de vertus et de vices. {Ma- 
nuscrit et i665.) — Pascal {Pensées, article IX, i) : « Les hommes 
n'aiment naturellement que ce qui leur peut être utile, s — Voyez 
les maximes l'ji, 187 et 3o5. — Vauvcnargues {maxime 5i8, OEuvres, 
p. 449) - *' L'intérêt est l'âme des gens du monde, s 



,34 REFLEXIONS OU SENTENCES 



CCLIV 

L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission, dont 
on se sert pour soumettre les autres; c'est un artifice de 
l'orgueil qui s'abaisse pour s'élever; et bien qu'il se 
transforme en mille manières, il n'est jamais mieux 
déguisé et plus capable de tromper que lorsqu'il se 
cache sous la figure de l'humilité', (éd. i*.) 

I. Var. : L'humilité n'est souvent qu'une feinte soumission, que 
nous employons pour soumettre effectivement tout le monde; c'est un 
mouvement de l'orgueil, par lequel il s'abaisse devant les hommes, pour 
s'élever sur eux; c'est un déguisement et son premier stratagème ; mais 
quoique ses changements soient presque infinis, et quil soit admirable 
sous toutes sortes de figures^ il faut avouer néanmoins quil n^est jamais 
si rare ni si extraordinaire que lorsqu'il se cacVie sous la forme et sous 
ritahit de Phumilité; car alors 'on le voit les yeux baissés, dans une con- 
tenance modeste et reposée; toutes ses paroles sont douces et respec- 
tueuses, pleines d'estime pour les autres et de dédain pour lui-même : si 
on Ven veut croire, il est indigne de tous les honneurs, il n^est capable 
d'aucun emploi; il ne reçoit les charges oii on relève que comme un effet 
de la bonté des hommes et de la faveur aveugle de la fortune. C'est For- 
gueil qui joue tousces personnages, que l'on prend pour T humilité. (i665.) 
— Dans le manuscrit, conforme pour le reste à l'édition de i665 : 

Œ c'est son plus grand déguisement et son premier stratagème; 

c'est comme il est que sans doute le Protée des fables n a jamais été; 
il en est un véritable dans la nature, car il prend toutes les formes, 
comme il lui plaît; mais quoiqu^il soit merveilleux et agréable à voir 
sous toutes ses figures et dans toutes ses industries , il faut avouer néan- 
moins » — Saint François de Sales (Introduction à la Vie dévote , 

livre III, chapitre v) : a Nous disons mainte^fois que nous ne sommes 
rien, que nous sommes la mi>ere mesme et l'ordure du monde; mais 
nous serions bien marris qu'on nous prisl au mot, et que l'on nous 
publiast tels que nous disons. Au contraire, nous faisons semblant de 
fuir et de nous cacher, à fin qu'on nous coure après et qu'on nous 
cherche; nous faisons contenance de vouloir estre les derniers et as- 
sis au bas-bout de la table, mais c'est à fin de passer plus auanta- 
geusement au haut-bout. » — Pascal {Pensées, article \I, 17) : o Les 
discours d'humilité sont matière d'orgueil aux gens glorieux, et d'hu- 
milité aux humbles Peu parlent de l'humilité humblement. » — 



ET MAXIMES MORALES. 



CGLV 



Tous les sentiments ont cliaciin un ton de voix, des 
gestes* et des mines qui leur sont propres, et ce rapport, 
bon ou mauvais, agréa])le ou désagréable, est ce qui fait 
que les personnes" plaisent ou déplaisent, (éd. i*.) 

CCLVI 

Dans toutes les professions, chacun affecte une mine 
et un extérieur, pour paroître ce qu'il veut qu'on le croie : 
ainsi on peut dire que le monde n'est composé que de 
mines ^. (éd. i*.) 

Le même (article XXV, 49) : t Fausse humilité, orgueil. » — On 
sent que le Tartuffe n'est pas loin ; il a paru deux ans après la maxime 
de la Rochefoucauld, en 1667. — La Bruyère (^e f Homme, n^* 66): 
a. On ne voit point mieux le ridicule de la vanité, et combien elle est 
lin vice lionteux, qu'en ce qu'elle n'ose se montrer, et qu'elle se 
cache souvent sous les apparences de son contraire. » — Voyez les 
maximes 33, 358, 534, 537 et 563. 

1. Var. : un geste. (i665.) 

2. Vak. : qui leur sont propres; ce rapport, bon ou mauvais. 

fait les bons ou les mauvais comédiens, et c'est ce qui fait aussi que les 

personnes (i665.) — Les peines et les sentiments ont chacun un 

ton de voix, une action et un air de visage qui leur sont propres; c'est 
ce qui fait les bons ou les mauvais comédiens.... (^Manuscrit.) — Voyez 
la maxime 240, et les 3^ et 4® Réflexions diverses. 

3. Var. : Dans toutes les professions e/ (7««^ tous les «ri^, chacun 
se fait une mine et un extérieur qu''il met en la place de la c/tose dont 
il veut avoir le mérite : de sorte que tout le monde n'est composé que 
de mines, et c^est inutilement que nous travaillons à j trouver (i665 G : 
À trouver) rien de réel. [Manuscrit et i665; dans le manuscrit : à y trouver 
les choses.) — Montaigne (ii.yia«, livre III, chapitre \, tome IV, p. i5 
et 16) : s La pluspart de nos vacations sont farcesques ; mundus vniuer- 
sus exerce t histrioniam (a) l'en veois qui se transforment et se trans- 

(a) Expression de Pétrone, citée en ces termes par Jean de Sarisbery [Joanni.s 
Sareshniensis Folicraticus, livre III chapitre vui) : Fere totus mundus ^ juxta 
Pelroiiinm, exercet histrioiem (var. : histrioniam) . — L'annotateur contempo- 
rain et Amelot de la Houssaye attribuent cette phrase latine à Sénèque. 



i36 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CCLVII 

La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher 
les défauts de Tesprit \ (éd. i*.) 

substancient en autant de nouuelles figures et de nouueaux estres 
qu'ils entreprennent de charges. » — Charron {de la Sagesse, livre I, 
chapitre xxxvi) : a Nous ne viuons que par relation à aultruy ; nous 
ne nous soucions pas tant quels nous soyons en nous en effect et en 
vérité, comme quels nous soyons en la cognoissance pulilique ; » et 
(livre II, chapitre ii) : « \n chascun de nous ioue deux roolles et 
deux personnages : l'vn estranger et apparent, l'autre propre et 
essentiel. Il faut discerner la peau de la chemise, i — Pascal 
{Pensées, article II, i) : o Nous ne nous contenions pas de la vie 
que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons 
vi^TC dans l'idée des autres d'une vie imaginaire, et nous nous 
efforçons pour cela de paroître. a — J. J. Rousseau {Discours sur 
l'origine de F inégalité parmi les hommes, vers la fin) : a II fallut, 
pour son avantage, se montrer autre que ce qu'on étoit en effet. 
Être et paroître devinrent deux choses tout à fait différentes. 
.... L'homme sociable, toujours hors de lui, ne sait vivre que dans 
l'opinion des autres.... Nous n'avons qu'un extérieur trompeur. » 

— Mme de Sahlé {maxime 19) : « I/on se soucie davantage de paroître 
tel qu'on doit être, que d'être en effet ce qu'on doit. » — Voyez la 
maxime 170, et les 2« et 3" Réflexions diverses. 

I. Vah. : La gravité est un mystère de corps çu'on a trouvé pour 
cacher le défaut c^'esprit. {Manuscrit .) — Selon l'abbé Brotier {Observa- 
tions, p. 522), « les sentiments ont toujours été partagés » sur cette ré- 
flexion. La Rochefoucauld consulta le grand Arnauld et Ninon de 
l'Enclos ; Arnauld prit le parti de la masime, Ninon la condamna, et 
la Rochefoucauld ne l'en conserva pas moins, sans y rien changer. 
Sans doute, ajoute Brotier, il faut a. un peu de mystère dans les pen- 
sées délicates ; mais ce mystère du corps n'est-il pas lui-même un peu 
trop mystérieux? » Il n'en donne pas moins cette pensée pour très- 
ingénieuse et très-belle; il la compare à « ces beautés du Guide, qui 
seroient peut-être moins piquantes, si elles étoient plus régulières. » 

— Amelot de la Houssaye cite cette réflexion d'un écrivain espagnol : 
a Tels n'ont que la façade, comme ces édifices qui demeurent ina- 
chevés, faute d'argent; au dehors, c'est l'air d'un palais; au dedans, 
c'est une masure, a 



ET MAXIMES MORALES. 187 

CCLVIII 

Le bon goût vient plus du jugement que de l'esprit'. 

(ÉD. 5.) 

CCLIX 

Le plaisir de Tamour est d'aimer, et l'on est plus 
heureux par la passion que l'on a que par celle que l'on 
donne^. (éd. 2*.) 

CCLX 

La civilité est un désir d'en recevoir et d'être estimé 
poli*. (ÉD. I*.) 

CCLXI 

L'éducation que l'on donne d'ordinaire aux jeunes 
gens est un second amour-propre qu'on leur inspire*. 

(ÉD. I*.) 



1. Cette distinction entre le jugement et V esprit est contradictoire 
à la maxïme 97, où l'auteur prétend établir qu'ils sont identiques. 
On retrouve cette même contradiction dans la maxime 456. — Voyez 
les lo^ et i3^ Réflexions diverses. 

2. Var. : Le plaisir de l'amour est V amour meme^ et il y a plus de 
félicité dans la passion que l'on a que dans celle que l'on donne. 
(Manuscrit.^ — Voyez les maximes 262, 874 et 5oo. — « Distinguo, 
dit l'annotateur contemporain : pour le cœur, bon ; pour l'amour- 
propre, nego. Combien y a-t-il de gens qui sont plus contents de 
donner de la passion, que d'en recevoir ! « 

3. Var. : La clTllIté est une envie d'en recevoir; ccst aussi un désir 
d'être estimé poli. (i665.) — Amelot de la Houssaye dit que la civi- 
lité sans distinction ressemble aux caresses des courtisanes. 

4. Var. : un second orgueil qu'on leur inspire. [Manuscrit et x665.) 
— a On n'en inspire pas un second^ dit l'annotateur contemporain, 
mais on augmente \e premier, i — Voyez les maximes 4^5 et 5 18. 



i38 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CCLXJl 

Il n'y a point de passion où ramour de soi-même 
règne si puissamment que daus Famour, et on est tou- 
jours plus disposé à sacrifier le repos de ce qu'on aime 
qu'à perdre le sien', (éd. i*.) 

CCLXIII 

Ce qu'on nomme libéralité n'est le plus souvent que 
la vanité de donner^, que nous aimons mieux que ce que 
nous donnons, (éd. i*.) 

CCLXIV 

La pitié est souvent un sentiment de nos propres maux 

1. Var. : et on est toujours plus disposé de sacrifier tout le repos 
de ce qu'on aime, que de perdre la moindre partie du sien. (i665.) — 
.... qu'à perdre la moindre partie du sien. (1666, 1671 et 1675.) — 
Voyez les maximes aSg, 824, 874 et 5oo. — Aimé-Martin fait remar- 
quer (p. 89 et 90) que Corneille a développé cette maxime dans ce 
passage de Tite et Bérénice (acte I, scène m, vers 275-294) : 

DoanTiAN. [7e] trouve peu de jour à croire qu'elle m'aime, 

Quand elle ne regarde et n'aime que soi-même. 

ALBIN. Seigneur, s'il m'est permis de parler librement, 

Dans toute la nature aime-t-on autrement? 

L'amour-propre est la source en nous de tous les autres.... 

Vous-même, qui brûlez d'une ardeur si fidèle, 

Aimez-vous Domitie, ou vos plaisirs en elle? 

Et quand vous aspirez à des liens si doux. 

Est-ce pour l'amour d'elle, ou pour l'amour de vous?... 

Sa conquête est pour vous le comble des délices; 

Vous ne vous figurez ailleurs que des supplices : 

C'est par là qu'elle seule a droit de vous charmer ; 

Et vous n'aimez que vous, quand vous croyez l'aimer. 

2. Vab. : // rt'j a point de libéralité; ce n'est que la vanité de 
donner.... (iG65.) 



ET MAXIMES MORALES. 139 

dans les maux cVautrui; c'est une habile prévoyance ries 
malheurs où nous pouvons tomber * ; nous donnons du 
secours aux autres, pour les engager à nous en donner en 
de semblables occasions, et ces services que nous leur 
rendons sont, à proprement parler, des biens que nous 
nous faisons à nous-mêmes" par avance '. (éd. i*.) 

I. Charron [de la Sagesse, livre I, chapitre xxxiv) : « Nous souspi- 
ronsauecles affligez, com])atissons à leur mal, ou pour ce que, parvn 
secret consentement, nous participons au mal les vns des aultres, ou 
bien que nous craignons on nous-mesnics ce qui arriue aux aultres. » 
1. A AR. ; que nous faisons à nous-mêmes. (1671.) 
3. Var. : La pitié est un sentiment de nos propres maux dans 
un sujet étranger ; c'est une prévoyance habile des malheurs où nous 
pouvons tomber, qui nous fait donner du secours aux autres, pour les 
engager à nous le rendre dans de semblables occasions, de sorte que 
les services que nous rendons à ceux qui en ont besoin (Manuscrit : à 
ceux qui sont accueillis de quelque infortune) sont, à proprement par- 
ler, des biens anticipés que nous nous faisons à nous-mêmes. (i6()5.) 

— .... sont, à proprement parler, des biens que nous nous faisons 
anticipés. [Manuscrit.) — Quoique ritonnéte liomme ne doive se piquer 
de rien {maxime 2o3), on a vu (ci-dessus, p. 9 et 10) que la Roche- 
foucauld, dans son Portrait, se pique de n'être pas sensible à la pitié. 

— L'annotateur contemporain lait observer avec raison que le ca- 
ractère donné ici à la pitié n'est autre que celui que l'auteur attri- 
bue à la reconnaissance, dans les maximes 228, 224, 226 et 298. 

— Aristote [Rhétorique , livre II, chapitre viii) : « La pitié est une 
douleur que nous sentons à la vue d'un mal immérité.... qui arrive 
à autrui, et que nous prévoyons jiouvoir un jour nous atteindre, 
nous-mêmes ou quelqu'un des nôtres. » — Ce qu' Aristote et la Ro- 
chefoucauld mettent au compte de la prévoyance, \ irgile [Enéide, 
livre I , vers 63o) et la Bruyère le mettent au compte du souvenir : 

Non ignara mnli, miscris succurrere disco. 

« Eprouvée par le malheur, je sais compatir aux malheurs des autres. » 

— « Les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent 
davantage, par la compassion, dans celle d'autrui. » [De l'Homme, 
"° 79-) — La Bruyère ajoute éloquemment [n° 81) : « Une grande 
âme est au-dessus de l'injure, de l'injustice, de la douleur, de la 
moquerie, et elle seroit invulnérable, si elle ne souffroit par la com- 
passion. » — Dans un autre passage [du Cœur, n° 48, tome I, p. 207), 



i4o RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



GCLXV 

La petitesse de l'esprit fait Topiniâtreté*, et nous ne 
croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que nous 
voyons^, (éd. i*.) 

CCLXVI 

C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les 
violentes passions, comme l'ambition et l'amour, qui 



on croirait qu'il s'est proposé de réfuter la Rochefoucauld : « S'il est 
vrai que la pitié ou la compassion soit un retour vers nous-mêmes qui 
nous met en la place des malheureux, pourquoi tirent-ils de nous 
si peu de soulagement dans leurs misères? » — Il n'est pas besoin 
de dire que J. Esprit se rencontre avec la Rochefoucauld, puisque, 
nous en avons eu plus d'une preuve, il y avait entre eux et Mme de 
Sablé fonds commun : « La pitié, dit-il (tome I, p. 373), est un 
sentiment secrètement intéressé; c'est une prévoyance habile, et on 
peut l'appeler, fort proprement, la providence de l'amour-propre. s 
Plus lolu (tome I, p. SyG et p. 38fi\ il n'y voit qu'un affaiblissement, 
a un amollissement de l'àme; » enfin (tome I, p. 377), il affirme 
que ( les personnes kiinides^ » c'est-à-dire celles en qui « /a pituite 
domine , » sont plus accessibles à la pitié que toutes les autres. — 
Voyez la 2^ des Réflexions diverses. 

1. Var. : fait souvent l'opiniâtreté. (i665.) 

2. Dans le manuscrit, les deux membres de phrase dont se compose 
cette réflexion forment deux maximes séparées. — Mme de Sablé 
{maximes 7 et 4i^ '■ «Les esprits médiocres, mais mal faits, surtout 
les demi-savants, sont les plus sujets à l'opiniâtreté » — a La peti- 
tesse de l'esprit, l'ignorance et la présomption font l'opiniâtreté, 
parce que les opiniâtres ne veulent croire que ce qu'ils conçoivent, et 
qu'ils ne conçoivent que fort peu de choses. » — Montaigne [Essais, 
livre III, chapitre xiii, tome IV, p. 117) : « L'affirmation et l'opi- 
niastreté sont signes exprez de bestise. » — Le même (livre III, cha- 
pitre VIII, tome III, p. 427) : « L'obstination et ardeur d'opinion 
est la plus seure prenne de bestise. Est-il rien certain, résolu, des- 
daigneux, contemplatif, graue, sérieux, comme lasiie ? » — Vauve- 
nargues dit, de son côté (^maxime 800, OEuvres, p. 480^ : «Les hommes 
pesants sont opiniâtres.» — Voyez les maximes 337, 357, 373 et 623. 



ET I\IAXIMES I\IORALES. i4i 

puissent^ triompher des autres. La jiaressc, toute lan- 
guissante qu'elle est, ne laisse pas d'en être souvent la 
maîtresse : elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes 
les actions de la vie; elle y détruit et y consume insensi- 
blement les passions et les vertus", (éd. i*.) 

CCLXVII 

La promptitude à croire le mal, sans l'avoir assez 
examiné, est un effet de l'orgueil et de la paresse ^ : on 

1. Var. : O/i s'' est trompé quand on a cru qu'il n'y ai'oit que les 
violentes passions, coninie, etc., (\\x\ pussent — (i665.) 

2. Var. : elle y détruit et y consomme insensiblement toutes les 
passions et toutes les vertus. (i6fi5.) — On s'est trompé quand on a 
cru, après tant de grands exemples, que F ambition et V amour triomphent 
toujours des autres passions; c'' est la paresse, toute languissante qu'elle 
est, qui en est le plus souvent la maîtresse : elle usurpe insensi- 
blement sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie ; enfin 
elle émousse et éteint toutes les passions et toutes les vertus. (Jila- 
nuscrit.) — Voyez les maximes 169, 898, 5i2 et 63o. — Mme de 
Sablé, à propos de cette réflexion, écrivait, en 1664, à la ducbesse 
de Scbomberg, dans une lettre qui se trouve parmi les manuscrits 
de la Bibliotbèque imj>ériale [Portefeuilles de T'allant, tome II, f° 186) : 
« L'auteur a trouvé dans son bumeur la maxime de la paresse, car 
jamais il n'y en a eu une si grande que la sienne, et je crois que son 
cœur, aussi inofficieux qu'il est, a autant ce défaut par sa paresse que 
par sa volonté ; elle ne lui a jamais pu permettre de faire la moindre 
action pour autrui , et je crois que parmi ses grands désirs et ses 
grandes espérances, il est quelquefois paresseux pour lui-même. » — 
Évidemment, lorsque la quinteuse marquise écrivait ces lignes, assez 
cruelles pour son ami, elle était de mauvaise bumeur, ou peut-être 
dans un moment de brouille avec lui. Mme de Sévigné, au con- 
traire, dans maint endroit de ses Lettres, nous dit combien le 
commerce de la Rocbefoucauld était fidèle et sur : non-seulement 
il savait s'attacber et se conserver des amis, mais il apprenait à 
Mme de la Fayette à s'en faire. (Voyez, entre autres, la Lettre de 
Mme de Sévigné, du 26 février 1690, tome IX, p. 474-) 

3. Var. : un effet de la paresse et de Vorgueil. (i6(i6, 1671 et 
1673.) — La promptitude avec laquelle nous croyons le mal, sans 



i/,2 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

veut trouver des coupables, et on ne veut pas se donner 
la peine d'examiner les crimes', (éd. i* .) 



CCLXVIII 

Nous récusons des juges pour les plus petits intérêts, 
et nous voulons bien que notre réputation et notre gloire 
dépendent du jugement des hommes, qui nous sont tous 
contraires, ou par leur jalousie, ou par leur préoccu- 
pation, ou par leur peu de lumière; et ce n'est que pour 
les faire prononcer en notre faveur que nous exposons, 
en tant de manières, notre repos et notre vie', [éd. i*.) 

l'avoir assez examiné, est un effet de la paresse et de l'orgueil. (i665.) 

— est souvent un elfet de paresse, qui se joint à l'orgueil. [Manuscrit.) 

1. Il semble qu'ici le mot crimes soit pris au sens du latin crimen, 
griefs, chefs d'accusation. — Voyez les maximes 3i, 897, 4^3 et 5i3. 

— Mme de Sablé (maxime 61) : a II n'y a rien qui n'ait quelque 
perfection : c'est le bonheur du bon goût de la trouver en chaque 
chose ; mais la malignité naturelle fait souvent découvrir un vice 
entre plusieurs vertus, pour le relever et le publier, ce qui est plutôt 
une marque de mauvais naturel qu'un avantage du discernement, et 
c'est bien mal passer sa vie, que de se nourrir toujours des imper- 
fections d'autrui. > 

2. Var. : Nous récusons tous les jours des juges pour les plus 
petits intérêts, et nous faisons dépendre notre gloire et notre réputation^ 
qui sont les plus grands biens du monde, du jugement des hommes, qui 
nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur malignité, 
ou par leur préoccupation [a?, ou par leur sottise; et c'est pour obtenir 
d'eux un arrêt en notre faveur, que nous exposons notre repos et notre 
vie, en cent manières, et que nous la condamnons à une infnité de 
soucis, de peines et de travaux. (i665.) — La Bruvère dit de même [de 
r Homme, n° 76) ; a Nous cherchons notre bonheur hors de nous- 
mêmes, et dans l'opinion des hommes, que nous connoissous flatteurs, 
peu sincères, sans équité, pleins d'envie, de caprices et de préven- 
tions : quelle bizarrerie! b — Boileau [épitre III, vers 28-3o) : 

Des jugements d'autrui nous tremblons follement, 

(<?) Ces mots : « ou par leur préoccupation, » manquent dans i665 C, qui, à 
la fin de la maxime, omet aussi de devant travaux. 



ET MAXIMES MORALES. • i4i 

CCLXIX 

Il n'y a guère d'homme assez habile pour connoître 
tout le mal qu'il faitV (éd. 2*.) 



CCLXX 

L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit 
acquérir", (éd. i*.) 



Et chacun l'un de l'autre arlorant les caprices, 

Nous cherchons hors de nous nos vertus et nos vices. 

— J. J. Rousseau (^Discours sur l'origine de rinégalité parmi les hom- 
mes) : a II y a une sorte d'hommes qui savent être heureux et contents 
d'eux-mêmes sur le témoignage d'autrui, plutôt que sur le leur 
propre, j — Vauvenargues réfute ainsi la Rochefoucauld (p. 83): 
« Il n'est pas vrai que les hommes nous soient tous contraires ; plu- 
sieurs sont préoccupés en notre faveur, par leur propre intérêt, ou 
par les ressemblances qu'ils ont avec nous. D'ailleurs, quand nous 
récusons des juges pour un intérêt de fortune, c'est parce qu'on peut 
nous en donner d'autres ; mais lorsque nous nous remettons de notre 
gloire au jugement des hommes , c'est que nous ne pouvons l'obtenir 
que des hommes, et qu'il n'existe pas pour nous d'autre tribunal : 
encore se trouve-t-il des opiniâtres qui en appellent à la postérité. 
L'auteur des Maximes se trompe donc, ainsi que la jilupart des phi- 
losophes ; les hommes sont inconséquents dans leurs opinions; mais, 
dans la conduite de leurs intérêts, ils ont un instinct qui les dirige, 
et la nature, qui préside à leurs passions, sauve presque toujours leur 
cœur des contradictions de leur esprit. » 

I. Var. : assez pénétrant pour apercevoir tout le mal qu'il fait. 
(Manuscrit.) — On ne voit pas pourquoi l'auteur a renoncé à cette 
première rédaction, qui semble plus précise. — Vauvenargues pense, 
de son côté (maxime 3i3, OEuvres, p. 4i9)> 'î'^'^ " nous n'avons ni 
la force ni les occasions d'exécuter tout le bien et tout le mal que 
nous projetons, j — Voyez les maximes agS et 460. 

1. Var. : L'honneur que l'on acquiert est caution de celui que 
l'on doit acquérir. (Manuscrit.) — « Quelquefois mauvaise caution, ï 
dit l'annotateur contemporain. — Voyez les maximes i5o, 598 et Sgg. 



i44 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CCLXXI 

La jeunesse est une ivresse continuelle : c'est la fièvre 
de la raison^ (éd. i*.) 

CCLXXII 

Rien ne devroit plus humilier les hommes qui ont 
mérité de grandes louanges^, que le soin qu'ils prennent 
encore de se faire valoir par de petites choses', (éd. 5*.) 

CCLXXIII 

Il y a des gens, qu'on approuve dans le monde, qui 
n'ont pour tout mérite que les vices qui servent au com- 
merce de la vie*, (éd. i*.) 

CCLXXIV 

La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur 

1. Var. : c'est la fièvre de la santé ; c'est la folie de la raison. 
(i665.) — c'est la fièvre de la vie ; c'est la folie de la raison. (1666.) 
— Nous avons déjà cité plus haut, p. 63, note i, ce que Platon (<fej 
Lois, \\\re II) dit de « l'ardente jeunesse, incapable de rester en 
repos. » Fénelon {Télémaque ^ livre IV) l'appelle a un temps de folie 
et de fièvre ardente. » — La Rocbefoucauld reprendra la comparai- 
son de la fièvre pour l'appliquer à l'amour (maxime 638). 

2. Var. : qui ont mérité quelque louange. (Manuscrit .") 

3. Ces petites choses seraient-elles, par hasard, les Maximes, que la 
Rochefoucauld composa après avoir ardemment et vainement pour- 
suivi dans le monde la réputation et la gloire? On serait tenté de le 
croire, au mot quelque louange de la première version. On emploie 
volontiers ces correctifs modestes en parlant de soi, ou en pensant à soi. 

4. Var. : Il y a des hommes, que Con estime, qui n'ont pour foute 
vertu que des vices qui sont propres à la société et au commerce de 
la vie. (Manuscrit.) — Voyez les maximes 90, i55, aSi, 354, 4^8, et 
la Lettre du chevalier de Meré, que nous donnons plus loin. 



ET MAXIMES MORALES. i45 

est sur les fruits : elle y donne * un lustre qui s'efface 
aisément, et qui ne revient jamais^, (éd. 5*.) 

GCLXXV 

Le bon naturel , qui se vante d'être si sensible , est 
souvent étouffé par le moindre intérêt', (éd. i*.) 

CCLXXVI 

L'absence diminue les médiocres passions , et aug- 
mente les grandes, comme le vent éteint* les bougies, et 
allume le feu. (éd. i*.) 

1. Var. : La nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur le 
fruit : elle lui donne.... {Manuscrit .) 

2. Voyez la maxime 286, et les 9^ et 18" Bé flexions diverses. — 
Saint-Evremoncl dit à peu près de u\ème [Maxime, quon ne doit jamais 
manquer à ses amis. OEuvres mêlées^ p. sgS) : «. Ces grâces {les grâces 
de la nouveauté^ ressemblent à une certaine fleur que la rosée répand 
sur les fruits; il est peu de mains assez adroites pour les cueillir sans 
les gâter. » 

3. Var, : La nature, qui se pique d'être si sensible, est d'ordi- 
naire arrêtée par le plus petit intérêt. {Manuscrit.) — Le bon naturel, 
qui se vante d'être toujours sensible, est, dans la moindre occasion, 
étouffé par /'intérêt. (i(S65.) — Voyez la maxime 171. 

4. Var. : L'absence fait que les médiocres passions diminuent, et 
que les grandes croissent, comme le vent éteint.... {Manuscrit.) — 
Faut-il rappeler qu'au inoment de la guerre de Guienne , Mme de 
Longueville partit en avant pour Montrond , la Rochefoucauld étant 
retenu à Paris, et que, pendant cette courte séparation, elle le quitta 
pour le brillant duc de Nemours? — Saint François de Sales {Intro- 
duction à la yie dévote^ livre III, chapitre xxxni ) : (f Ce sont les 
grands feux qui s'enflamment auvent; mais les petits s'esteignent, si 
on ne les y porte à couuert. » — Si l'on en croit Montaigne, l'ab- 
sence ravivait en lui l'amour et l'amitié {Essais, livre III, cha- 
pitre IX, tome III, p. 484 et p. 487) : i Quant aux debuoirs de l'ami- 
tié maritale, qu'on pense estre intéressez par celte absence, ie ne le 

crois pas et chascun sent, par expérience, que la continuation de 

se veoir ne peult représenter le plaisir que l'on sent à se desprendre 

La Rochefoucauld, i 10 



i46 REFLEXIONS OU SENTENCES 

CCLXXVII 

Les femmes croient souvent aimer, encore qu'elles 
n'aiment pas * : l'occupation d'une intrigue , l'émotion 
d'esprit que donne la galanterie , la pente naturelle au 
plaisir d'être aimées , et la peine de refuser, leur per- 
suadent ^ qu'elles ont de la passion , lorsqu'elles n'ont 
que de la coquetterie^, (éd. i*.) 

CCLXXVIII 

Ce qui fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui 
négocient, est qu'ils abandonnent presque toujours* l'in- 
térêt de leurs amis pour Tintérèt du succès de la négo- 
ciation ^, qui devient le leur par l'honneur d'avoir réussi® 
à ce qu'ils a voient entrepris", (éd. i*.) 

et reprendre à secousses. Ces interruptions me remplissent d'une 
amour récente enuers les miens.... Eu la vraye amitié, de laquelle ie 
suis expert, ie me donne à mon amy, plus que ie ne le tire à nioy..., 
et si l'absence luy est ou plaisante ou vtile, elle m'est bien plus 

doulce que sa présence La séparation du lieu rendoit la conionc- 

tion de nos volontez plus riche. » (Montaigne parle de son ami la 
Boëtie.} — Voyez la note 2 de la page 266. 

1. Var. : (jtioitju elles n'aiment pas. (i665.) 

2. c l^euT persuade, D au singulier, dans les éditions de i665 et 
de 1666. 

3. Var. : lorsqu'elles n'ont, tout au plus, que de la coquet- 
terie. (i665.) — Voyez les maximes 241, 332 et 334. 

4. Var. : ^««^i toujours. (i665.) 

5. Var. : pour l'intén-t du fonds âe la négociation. (i665.) 

6. Var. : par /« ^/o/>e d'avoir réussi.... (i665.) 

y. La maxime 23 de Mme de Sablé dit le contraire : a On a sou- 
Tent plus d'en\ie de passer pour officieux, que de réussir dans les 
offices, et souvent on aime mieux pouvoir dire à ses amis qu'on a 
bien fait pour eux , que de bien faire en effet, s — Amelot de la 
Houssaye parle , au sujet de cette réflexion , de la conduite que 
d'Ossat tint à Rome lorsqu'il y négocia, comme ambassadeur, l'ab- 
solution de Henri IV, et il cite sa lettre au Roi du 4 janvier iSgS. 



ET MAXIMES MORALES. 147 

CGLXXIX 

Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont 
pour nous , c'est souvent moins par reconnoissance que 
par le désir de faire juger de notre mérite*, (éd. i*.) 

CGLXXX 

L'approbation que Ton donne à ceux qui entrent dans 
le monde vient souvent de l'envie secrète que l'on porte 
à ceux qui y sont établis ^. (éd. i*.) 

CCLXXXI 

L'orgueil, qui nous inspire tant d'envie, nous sert sou- 
vent aussi à la modérera (éd. 2*.) 

CCLXXXII 

Il y a des faussetés déguisées qui représentent si bien 
la vérité, que ce seroit mal juger que de ne s'y pas lais- 
ser tromper*, (éd. i*.) 



1. Var. : Le plus souvent, quand nous exagérons la tenrli'esse que 
nos amis ont pour nous, c'est moins par reconnoissance que par un 
désir habile de faire juger de notre mérite. [Manuscrit et i665; le 
manuscrit, après yM^cr, ajoute: avantageusement.) — 11 y a beaucoup 
de ressemblance entre cette maxime et la i43®. 

2. \ AR. : est bien souvent une envie secrète que l'on a contre ceux 
qui y sont établis. {Manuscrit et i665 ; dans le manuscrit il y a bien 
devant établis.') — Voyez la maxime 198. 

3. Var. : L'orgueil, qui inspire souvent de Tenvie contre les autres, 
sert parfois aussi à la calmer. (Manuscrit.) — a Malgré nous, » dit 
l'annotateur contemporain. 

4. Var. : Il y a des tromperies déguisées qui imitent si bien la vé- 



i48 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



ccLxxxm 

Il n'y a pas quelquefois moins cVhabileté à savoir 
profiter d'un bon conseiP, qu'à se bien conseiller soi- 
même ^. (ÉD. I*.) 

CCLXXXIV 

Il y a des méchants qui seroient moins dangereux ' 
s'ils n'avoient aucune bonté, (éd. i*.) 

CCLXXXV 

La magnanimité est assez définie par son nom *; néan- 
moins on pourroit dire* que c'est le bon sens de l'or- 
gueil, et la voie la plus noble pour recevoir des louanges. 

(ÉD. I*.) 

rité, que ce seroît mal juger que de ne s'y pas laisser prendre. (Ma- 
nuscrit.) — Charron {de la Sagesse, li\re II, chapitre x} : a Dict Aris- 
tote qu'il y a plusieurs faulsetés qui sont plus prohables et ont plus 
d'apparence que des vérités. » 

I. Var. : Il n'y a quelquefois pas moins d'habileté à savoir pro- 
fiter d'un bon conseil qu^on nous donne. (i665.) 

3. Charron de la Sagesse, livre II, chapitre x) : o Vn autre pré- 
cepte en ceste matière (la prudence) est de prendre aduis et conseil 
d'aultruy ; car se croire et se fier en soi seul est très dangereux. » 

— Mme de Sablé {maxime 56) : a II y a de l'esprit à savoir choisir 
un bon conseil, aussi bien qu'à agir de soi-même. Les plus judicieux 
ont moins de peine à consulter les sentiments des autres, et c'est une 
sorte d'habileté de savoir se mettre sous la bonne conduite d'autrui. » 

— La réflexion de la Rochefoucauld est conforme, quant au sens, à 
la maxime 639; mais elle contredit la 378<=, où l'auteur nie Teflicacité 
des conseils. — ^ oyez aussi son Portrait par lui-même, ri-dessus, p. 9. 

3. Var. : Il y a de méchants hommes qui seroient moins dan- 
gereux. (i6fi5.) 

4- Var. : La magnanimité s'entend assez d'elle-même. {Manuscrit.) 
5. Vau. : on pourroit dire toutefois. (ififiS.) — Voyez \esmaximes 
346, 248 et 628, où l'auteur traite moins bien cette vertu. 



ET MAXIMES MORALES. 149 

CGLXXXVI 

Il est impossible crainier une seconde fois ce qu'on a 
véritablement cessé d'aimer *. (éd. i*.) 

CGLXXXVII 

Ce n'est pas tant la fertilité de l'esprit qui nous fait 
trouver plusieurs expédients sur une même affaire , que 
c'est le défaut de lumière qui nous fait arrêter à tout ce 
qui se présente à notre imagination , et qui nous em- 
pêche de discerner d'abord ce qui est le meilleur*. 

(ÉD. I*.) 

CCLXXXVIII 

Il y a des affaires et des maladies que les remèdes 
aigrissent en certains temps , et la grande habileté con- 
siste à connoître quand il est dangereux d'eu user ^. 

(ÉD. I*.) 

1. Var, : On n'aime pas une seconde fois, quand on a cessé d'ai- 
mer. [Manuscrit.) — a Bien, dit Tannotateur contemporain, pour 
aimer aussi fortement ; car on renoue tous les jours. » — Voyez 
la maxime 5 60. 

2. Var. : Ce n'est pas la fertilité de l'esprit qui fait trouver plu- 
sieurs expédients sur une même affaire; c'est plutôt le défaut de 
lumière qui nous fait arrêter à tout ce qui se présente à /'imagination, 
et qui nous empêche de discerner d'abord ce qui nous e%t propre. (i665.) 
— Cette première version n'est-elle pas à regretter, quant à la con- 
struction et à la coupe de la phrase? — Saint-Evremond, en parlant 
d'Annibal [Réflexions sur les divers génies du peuple romain , cha- 
pitre vu) : ff II est certain que les esprits trop fins se font des dif- 
ficultés dans les entreprises, et s'arrêtent eux-mêmes par des obsta- 
cles qui viennent plus de leur imagination que de la chose. » 

3. Var. : Il y a des affaires et des maladies que les remèdes 
aigrissent, et on peut dire que la grande habileté consiste à savoir con- 
noître les temps ou il est dangereux d'en faire. (i665.) — Voyez la 



i5o REFLEXIONS OU SENTENCES 

CCLXXXIX 

La simplicité affectée est une imposture délicate * . 

(ÉD. 2.) 

CCXG 
Il V a plus de défauts dans l'humeur que dans l'esprit' . 

(ÉD. 2.) 

CCXCI 

Le mérite des hommes a sa saison aussi bien que les 
fruits ^ (ÉD. 2.) 

CCXCII 

On peut dire de l'humeur des hommes , comme de la 
plupart des bâtiments, qu'elle a diverses faces , les unes 
agréables, et les autres désagréables*, (éd. 2*.) 

CGXCIII 

La modération ne peut avoir le mérite de combattre 
l'ambition et de la soumettre : elles ne se trouvent jamais 
ensemble. La modération est la langueur et la paresse de 

maxime 3gi. — La 288^ était, sous le n» 3 16 (par erreur, pour 817, 
voyez ci-après, p. 266, note 2, la dernière de l'édition de i665, sauf la 
longue réflexion sur la mort^ qui suivait, sans numéro, sous forme 
d'appendice. Les maximes suivantes, jusqu'à la 3oi« inclusivement, 
appartiennent à la 2^ édition (1666), à Texception des sgS"^ et 297», 
qui sont déjà, sous les chiffres 17 et 48, dans la i^e édition (i665). 

1. Voyez la maxime 107. 

2. Voyez la maxime 45, et la note de la maxime 4i4- 

3. Vo\ez les maximes 211 et 379. 

4. Vab. : Vhumeur, comme la plupart des bâtiments, a des faces 
yui ne sont pas les mêmes, (^Manuscrit. ^ 



ET MAXIMES MORALES. i5i 

rame, comme rambition en est ractivité et Tardeur*. 

(ÉD. I*.) 

CGXCIV 

Nous aimons toujours ceux qui nous admirent , et 
nous n'aimons pas toujours ceux que nous admirons^. 
(ÉD. a*.) 

CGXGV 

Il s'en faut bien que nous ne* connoissions toutes nos 
volontés *. (ÉD. 2*.) 

CGXGVI 

Il est difficile d'aimer ceux que ^ nous n'estimons point; 

1. Var. : La modération, dans la plupart des hommes, n'a garde 
<Je combaUre et de soumettre Wxa\n\.ion, puis qii elles ne se peuvent trou- 
ver ensemble, la modération n étant d'' ordinaire quune paresse, une 
langueur, et un manque de courage : de manière qu''on peut justement dire 
■à leur égard que la modération est une bassesse de l'àme, comme l'aai- 
bition en est Vélévation. (ifi65, n" 17.) — « Faux, dit l'annotateur 
contemporain : la modéraiion se trouve avec l'ambition; elle la sus- 
pend, elle l'arrête; elle en est, pour ainsi dire, la digue et le para- 
pet. » — Plus loin (maxime 3o8), dans une réflexion contradictoire à 
celle-ci, la Rochefoucauld reconnaîtra lui-même, au moins implici- 
tement, que la modération peut se rencontrer avec l'ambition, dans 
un même sujet. — Vauvenargues (variante à sa maxime 73, OEuvrrs, 
p. 38 1) dit également que « la modération du foible n'est que pa- 
resse et vanité. » — Voyez les maximes 17, 18 et 565. 

2. Var. : mais nous n'aimons pas toujours de même ceux que nous 
admirons. [Manuscrit.) — La seconde moitié de cette réflexion et 
celle de la maxime 296 ont à peu près le même sens. — Duclos 
(tome I, p. 204, Considérations sur les mœurs de ce siècle, cha- 
pitre xi) : a II me semble que les hommes n'aiment point ce qu'ils 
sont obligés d'admirer. » 

3. Cette négation est omise dans l'édition de Duplessis (i853). 

4. Vak. : Il s'en faut bien que nous ne sachions tout ce que nous 
voulons. {Manuscrit .) — Voyez les maximes 269, 332, 4^0 et 575. 

5. Duplessis donne à tort « ce que, » au lieu de s ceux que. » Cette 
leçon ne se trouve qu'au manuscrit, et cet éditeur ne l'a pas connu. 



i52 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

mais il ne l'est pas moins d'aimer ceux que nous estimons 
beaucoup plus que nous *. (éd. 2*.) 

ccxGvn 

Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé , 
qui meut et qui tourne imperceptiblement notre volonté ; 
elles roulent ensemble, et exercent successivement un 
empire secret en nous, de sorte qu'elles ont une part 
considérable à toutes nos actions , sans que nous le puis- 
sions connoître '^. (éd. i*.) 

CCXCVIU 

La reconnoissance de la plupart des hommes n'est 
qu'une secrète envie de recevoir de plus grands bien- 
faits ^ (ÉD. 2*.) 

CCXCIX 

Presque tout le monde prend plaisir à s'acquitter des 

1. Var. : Il est difficile d'aimer ce que nous n'estimons /'«j, et 
il l'est aussi d'aimer ce que nous estimons plus que nous. (^Manu- 
scrit.) — Voyez la note précédente et la maxime 294- 

2. Var. : Nous ne nous apercevons que des emportements et des 
mouvements extraordinaires de nos humeurs et de notre tempérament , 
comme de la violence de la colère (le mjmuscrit ajoute : etc.) ; mais 
personne quasi ne s'' aperçoit que ces humeurs ont un cours ordinaire 
et réglé, qui meut et tourne doucement et imperceptiblement notre 
volonté à des actions différentes ; elles roulent ensemble, s'il faut 
ainsi dire , et exercent successivement un empire secret en nous- 
mêmes, de sorte qu'elles ont une part considérable en toutes nos 
actions, sans que nous le puissions reconnaître. (^Manuscrit et i665, 
11° 48 ; dans le manuscrit, au lieu de sans que, etc. : « dont nous 
croyons être les seuls auteurs. » ) — Voyez les maximes 44 ^t 564. 

3. Var. : Les hommes sont reconnaissants des bienfaits, pour en re- 
cevoir de plus grands. [Manuscrit.) — Voyez les maximes 85, 223, 2s4, 
a47 et 3o6. — Pline le Jeune dit, dans un sens voisin (livre III, 
lettre iv) : Est.... ita comparatum ut antijuiora bénéficia sulivertas, nisi 
illa posterioribus cumules; nam, quamlibet ssepe obligati, si quid unum 



ET MAXIMES MORALES. i53 

petites obligations; beaucoup de gens ont de la rccon- 
noissance pour les médiocres -, mais il n'y a quasi per- 
sonne qui nait de l'ingratitude pour les grandes*. 

(ÉD. 2*.) 

CGC 

Il y a des folies qui se prennent comme les maladies 
contagieuses^, (éd. 2*.) 

ceci 

Assez de gens méprisent le bien , mais peu savent le 
donner ^. (éd. 2*.) 

neo-es, hoc soliim meminerunt qitod negatum est. « Il en est ainsi : tous 
détruisez vos premiers bienfaits, si de seconds n'y viennent meUre le 
comble ; que vous ayez obligé cent fois, si vous refusez une, on ne 
se souviendra que du refus. » 

I. Var. : Presque tout le monde s'acquitte des petites obligations, 
et aussi des médiocres; mais il n'y en a guère qui aient de la recon- 
naissance pour les grandes. {Manuscrit.) — L'abbé Brotier {Observa- 
tions, p. 225 et 226) fait un grand éloge de cette réflexion, aussi 
bien que des maximes 228, 224, 226, 226 et 438, qui traitent égale- 
ment de la reconnaissance. « C'est, selon lui, tout ce qu'on peut 
dire de plus spirituel. » — Le passage suivant des Mémoires de la 
Rochefoucauld peut servir de commentaire à sa maxime : « Je ne 
trouvai dans la suite guère plus de reconnoissance de son côté {U 
s'agit de iMme de Chevreuse), pour m'être perdu cette seconde fois 
afin de demeurer son ami, que j'en venois de trouver dans la Reme; 
et Mme de Chevreuse oublia, dans son exil, aussi facilement tout ce 
que j'avois fait pour elle, que la Reine avoit oublié mes services, quand 
elle fut en état de les récompenser. » (Édition Renouard, Pans, 
1817, p. 72, revue par nous sur le texte du manuscrit de la Roche- 
guyon.) — Mme de Sablé {maxime 12) dit que l'ingrat voudrait même 
n^ avoir pas son bien facteur pour témoin de son ingratitude. 

2. Var. : Il y a des foHes que l'on prend des autres, comme les 
rhumes et les maladies contagieuses, {Manuscrit.) — L'annotateur 
contemporain ajoute : « Il y en a d'autres qui tiennent comme la gale 
et la teigne. » 

3. Var. : Il y a des gens qui méprisent le bien, mais peu savent 



i54 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

cccn 

Ce n'est d'ordinaire que dans de petits intérêts où 
nous prenons le hasard de ne pas croire aux apparences' . 

(ÉD. 3*.) 

CCCIII 

Quelque bien qu'on nous dise de nous , on ne nous 
apprend rien de nouveau*, (éd. 3.) 

CCCIV 

Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient, 
mais nous ne pouvons pardonner à ceux que nous en- 
nuyons'. (ÉD. 3.) 

CCCV 

L'intérêt, que l'on accuse de tous nos crimes, mérite 
souvent d'être loué de nos bonnes actions*, (éd. 3.) 

le bien donner. [Manuscrit.) — Tacite (Histoires, livre I, cha- 
pitre xxx) : Perdere iste (Otho) sciet, donare nesciet. « 11 saura gaspil- 
ler, il ne saura pas donner » — La Bruyère (rfw Cœur, n° 4^) tome I, 
p. 207) : e La libéralité consiste moins à donner beaucoup qu'à don- 
ner à propos. » — Le même [de la Cour^ n° 4^, tome I, p. 3 1 5) : 
c C'est rusticité que de donner de mauvaise grâce : le plus fort et le 
plus pénible e>t de donner; que coûle-t-il d'y ajouter un sourire? » — 
Corneille avait déjà dit dans le Menteur (acte I, scène i, vers 89 et 90) : 

Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne : 
La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. 

1. Var. : Ce n'est que dans les petits intérêts où nous consentons àe 
ne pas croire aux apparences. (Manuscrit.) — Cette majcime et les 
suivantes, jusqu'à la 340^ inclusivement, datent de la 3« édi- 
tion (1671). 

2. « On nous apprend quelquefois, dit l'annotateur contempo- 
rain, quelque chose de nouveau , mais nous croyons toujours le 
savoir. » — Voyez les maximes 2 et 600. 

3. Voyez les maximes 352 et 555. 

4. Voyez les maximes 187 et a53. 



ET MAXIMES MORALES. i55 



CCGVI 

On ne trouve guère d'ingrats tant qu'on est en état 
de faire du bieu^. (éd. 3*.) 

CGGVII 

Il est aussi honnête d'être glorieux avec soi-même 
qu'il est ridicule de Têtre avec les autres*, (éd. 3.) 



CGCVIII 

On a fait une vertu de la modération , pour borner 
l'ambition des grands hommes^, et pour consoler les 
gens médiocres de leur peu de fortune et de leur peu de 
mérite *. (éd. 3.) 

1. Var. : On ne fait point d'inf;rats tout le temps c^vC on peut faire 
du Lien. [Manuscrit.) — Cette réflexion revient à la maxime 298. 

2. L'annotateur contemporain demande quel est le sens du mot de 
glorieux; Diiplessis lui repond (p. 188) : k La Rochefoucauld veut 
dire qu'il faut avoir un grand respect de soi-même et de sa pro- 
pre dignité, pour ne rien faire qui en soit indigne; mais aussi qu'il 
seroit ridicnle de faire sentir aux autres la supéiiorité que l'on peut 
ou que l'on croit avoir sur eux. Le mot glorieux est entendu ici 
dans un double sens très-admissible, et fait un excellent effet. » — 
Au fond, cette maxime de bienséance se rapporte à la 203". 

3. d La modération des grands hommes, dit Vauvenargues 
(^maxime 72, OEuvres^ p. 38i), ne borne que leurs vices. » 

4. La Harpe (tome VII, p. 267 et 268) répond, avec bien de la 
hauteur, à la Rochefoucauld : « Autant de mots, autant d'erreurs. 
L'homme ne fait point de vertus : la modération en est une, parce 
qu'elle est opposée à tous les excès, qui sont des vices. Les grands 
hommes ne sont point tous des ambitieux., et le désir de paraître 
modéré n'arrête point ceux qui ont de l'ambilion ; et comment un 
moraliste pent-il faire entendre que la modération n'est le partage 
que des gens médiocres? Cette maxime est incompréhensible dans tous 
les points. » — Voyez les maximes 2g3 et 565. 



i56 . RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CGCIX 

11 y a des gens destinés à être sots, qui ne font pas 
seulement des sottises par leur choix , mais que la for- 
tune même contraint d'en faire*, (éd. 3*.) 

CCCX 

n arrive quelquefois des accidents dans la vie d'où il 
faut être un peu fou pour se bien tirer ^. (éd. 3.) 

CCCXI 

S'il y a des hommes dont le ridicule n'ait jamais paru, 
c'est qu'on ne l'a pas bien cherché ^. (éd. 3*.) 



I. Vak, : Il y a des gens qui sont nés pour être fous, et qui ne 
font pas seulement des folies par eux-mêmes^ mais que la fortune con- 
traint d'en faire. (Manuscrit.) — Voyez la maxime i56. 

a. Mme de Sablé (maxime 24) : « Les bons succès dépendent quel- 
quefois du défaut de jugement, parce que le jugement empêcbe 
souvent d'entreprendre plusieurs choses que l'inconsidération fait 
réussir. » — Caton le poëte avait déjà dit (livre II, distique 18) : 

Insipiens esta, quum tempus postulat aut res. 

e Sois déraisonnable, lorsque l'occasion ou la chose le demande. » 
— Aimé-Martin (p. 102-104) voit dans cette réflexion une allusion 
possible au marquis de Pomenars, dont Mme de Sévigné raconte si 
gaiement les folles aventures (voyez, entre autres passages, ceux du 
tome II, p. 235 et 286, 255, 294, 295, ^11). La pensée de la Ro- 
chefoucauld est d'une portée plus générale ; par exemple, on l'ap- 
pliquerait fort bien à la guerre, et l'on se rencontrerait avec le 
maréchal de Bellegarde, qui, selon le marquis de Fortia, avait cou- 
tume de dire : « A la guerre, il ne faut pas être trop sage. » — Voyez 
les maximes i63 et 209. 

3. Var. : S'il y a des gens dont on ne trouve point le ridicule, 
c'est qu'on ne cherche pas bien. (^Manuscrit.) 



ET MAXIMES MORALES. iS? 

CGCXII 

Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s'en- 
nuient point d'être ensemble*, c'est qu'ils parlent tou- 
jours d'eux-mêmes, (éd. 3*.) 

CGCXIII 

Pourquoi faut-il que nous ayons assez de mémoire 
pour retenir jusqu'aux moindres particularités de ce qui 
nous est arrivé , et que nous n'en ayons pas assez pour 
nous souvenir combien de fois nous les avons contées à 
une même personne^? (éd. 3*.) 

CGGXIV 

L'extrême plaisir que nous prenons à parler de nous- 
mêmes nous doit faire craindre de n'en donner guère à 
ceux qui nous écoutent^, (éd. 3.) 

CGGXV 

Ce qui nous empêche d'ordinaire de faire voir le fond 

I. Var. : Ce qui fait que les amants ont du plaisir d'être en- 
semble. ^Manuscrit.) 

1. Var. : Pourquoi faut-il que nous ayons toujours assez de mé- 
moire pour retenir tout ce qui nous est arrivé, et que nous n'en ayons 
jamais assez pour savoir combien de fois nous /'avons conté à une 
même personne? {Manuscrit .) — Voyez la maxime suivante, la 364*^, 
€t la 4® des Réflexions diverses. 

3. Cette réflexion est comme la conclusion de la précédente. — 
Voyez les maximes i38, i39, 364, 5iO,et la 4° des Re flexions diverses. 
— Pascal [Pensées, article VI, 56) : « Voulez-vous qu'on croie du 
bien de vous? n'en dites pas. » 



i58 REFLEXIONS OU SENTENCES 

de notre cœur à nos amis , n'est pas tant la défiance 
que nous avons deux, que celle que nous avons de nous- 
mêmes *. (ÉD. 3*.) 

CCCXVI 

Les personnes foiblesnepeuventêtre sincères^, (éd. 3*.) 

CCCXVII 

Ce n'est pas un grand malheur d'obliger des ingrats, 
mais c'en est un insupportable d'être obligé à un mal- 
honnête homme '. (éd. 3.) 

CCCXVIII 

On trouve des moyens pour guérir de la folie, mais ort 
n'en trouve point pour redresser un esprit de travers *► 
(ÉD. 3*.) 



1. Vah. : Ce qui fait que nous nous cachons à nos amis, n'est pas la 
défiance que nous avons d'eux, mais celle que nous avons de nous. 
(^Manuscrit.) — Selon plusieurs autres maximes (62, 184, 827, 383, 
494 Pt 609), cette défiance ne nous empêche pas d'avouer parfois nos 
défauts, par vanité, ou par adresse. 

2. \ar. . Les gens foibles ne sauroient a^'oir de sincérité. {]\Ianu- 
scrit.) — Voyez les maximes 62 et 445. — L'annotateur contemporain 
objecte que parfois elles ne sont que trop sincères. 

3. Livre de C Ecclésiastique (chapitre xxv, verset il) : Beatus qui 

non servit indignis. o Heureux qui ne dépend pas d'hommes indignes. » 
— Voyez les maximes 96 et 229. — La Bruvère {du Cœur^ n° 46, 
tome I, p, 206) : t Je ne sais si un bienfait qui tombe sur un ingrat, 
et ainsi sur un indigne, ne change pas de nom, et s'il méritoit plus de 
reconnois.-^ance. » 

4. Var. : Ou a des moyens pour guérir des fous de leur folie, mais 
on n'en a point pour redresser des esprits de travers. [Manuscrit.) — 
Voyez les maximes 448 et 5o2. 



ET MAXIMES MORALES. iSg 



CCGXIX 

On ne sauroit conserver longtemps les sentiments 
qu'on doit avoir pour ses amis et pour ses bienfaiteurs \ 
si on se laisse la liberté de parler souvent de leurs 
défauts ^. (ÉD. 3.) 

GCCXX 

Louer les princes des vertus qu'ils n'ont pas, c'est leur 
dire impunément des injures ^ (éd. 3*.) 

CCCXXI 

Nous sommes plus près d'aimer ceux qui nous haïssent 
que ceux qui nous aiment plus que nous ne voulons. 

(ÉD. 3.) 

CCCXXII 

Il n'y a que ceux qui sont méprisables qui craignent 
d'être méprisés *. (éd. 3.) 

1. Blenfacteurs, dans les éditions de 1671 et de 1675. 

2. La Bruyère {de la Société et de la Conversation^ n° 62, tome I, 
p. 23fi) : « L'on ne peut aller loin dans l'amitié, si l'on n'est pas dis- 
posé à se pardonner les uns aux autres les petits défauts. » 

3. Var. : Louer les rois des qualités c^n'ûs n'ont pas «'est que leur 
dire des injures. {Manuscrit.) — L'annotateur contemporain conclut 
ainsi : Que l'on dit donc d'injures, et d'injures même dont on est 
pavé! » — Tacite rapporte {Annales, livre XIII, chapitre m) que 
quand Néron, faisant le panégyrique de l'empereur Claude, le loua 
de sa prévoyance et de sa sagesse, on ne put s'empêcher de rire, bien 
que le discours eût été composé par Sénèque. — Montaigne dit à 
peu près dans le même sens que la Rochefoucauld {Essais, livre I, 
chapitre xxxix, tome I, p. 354) *• « C'est vne espèce de mocquerie et 
d'iniure de vouloir faire valoir vn homme par des qualitez mesad- 
uenantes à son rang. » 

4. « Faux, dit l'annotateur contemporain : il y a bien des gens de 



i6o RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CCCXXIII 

Notre sagesse n'est pas moins à la merci de la fortune 
que nos biens*, (éd. 3.) 

CGCXXIV 

Il y a dans la jalousie plus d'amour -propre que 
d'amour ^ . (éd. 3.) 

cccxxv 

Nous nous consolons souvent, par foiblesse, des maux 
dont la raison n'a pas la force de nous consoler'. 
(ÉD. 3.) 

mérite qui doivent aussi le craindre. » — a Personne ne peut se van- 
ter de n'avoir jamais été méprisé, » dit Vauvenargues [maxime 888, 
OEiivres, p. 488}. 

1. Cicéron dit de même dans un passage traduit de Théophraste 
[Tusculanœ queestiones , livre V, chapitre ix) : 

Vitam régit fortuna, non sapientia, 

i C'est le hasard, et non la sagesse, qui dirige notre vie. » — l\Ion- 
taigne {Essais, livre III, chapitre viii, tome III, p. 420) : a Nostre 
sagesse mesme et consultation suyt, pour la pluspart, la conduicte 
du hasard, s — Cette pensée revient souvent, ici à propos de la for- 
tune ou du hasard, là à propos de V humeur; dans la maxime 45, c'est 
surtout V humeur qui gouverne le monde; dans les maximes i53 et 
i54, c'est la fortune; dans les 6i« et 435«, elles le gouvernent en- 
semble. — Voyez encore les maximes 38o, 470 et 63 1. 

2. Dans la maxime 28, l'auteur justifie cet amour-propre. — Voyez 
les maximes 262, 374 et 5oo. 

3. La Bruyère {du Cœur, n° 35, tome I, p. 204) '• « Ce n'est guère 
par vertu ou par force d'esprit que l'on sort d'une grande affliction ; 
l'on pleure amèrement, et l'on est sensiblement touché ; mais l'on est 
ensuite si foible ou si léger, que l'on se console. » — Quant à \ au- 
venargues, c'est sur le courage que, dans ce cas, il compte : « Le 
courage a plus de ressources contre les disgrâces que la raison » 
{maxime 19, OEui>res^ p. 375). 



ET MAXIMES MORALES. i6i 

GCCXXVI 

Le ridicule déshonore plus que le déshonneur ' . (éd. 3 .) 

CCGXXVII 

Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader 
que nous n'en avons pas de grands^, (éd. 3.) 

CCGXXVIII 

L'envie est plus irréconciliable que la haine', (éd. 3.) 

CCGXXIX 

On croit quelquefois haïr la flatterie, mais on ne hait 
que la manière de flatter*, (éd. 3*.) 

1. Voici comment la marquise de Lamljcrt apprécie cette ré- 
flexion, qu'elle cite craiUeurs inexactenicnt (^Premier aàs d^icne mère 
à son fils, Paris, 1726, p. 45): « M. de la Rochefoucauld dit que 
ic désiioncrant offense moins que le ridicule; je penserois comme lui, 
par la raison qu'il n'est au pouvoir de personne d'en déshonorer un 
autre : c'est notre propre conduite, et non les discours d'autrui qui 
nous déshonorent. Les causes du déshonneur sont connues et cer- 
taines; le ridicule est purement arbitraire. » — Si Mme de Lam- 
bert juge que le ridicule n'est qu'arbitraire, la Bruyère en reconnaît 
au moins un comme réel et jjermanent : « L'homme ridicule, dit-il 
(des Jugements^ n° 4/)» ^st celui qui. tant qu il demeure tel, a les 
apparences du sot. Le sot ne se tire jamais du ridicule; c'est son ca- 
ractère. M — Duclos (tome I, p. I74) Considérations sur les mœurs de 
ce siècle , chapitre ix) ; « Le ridicule est le fléau des gens du monde, 
et il est assez juste qu'ils aient pour tyran un être fantastique. » 

2. La Bruyère {de V Homme, 11° fi-) : c Les hommes parlent de 
manière, sur ce qui les regarde, qu'ils n'avouent d'eux-mrmes que 
de petits défauts. » — Voyez les maximes 184, 383, 424) 442» 554, 
609, et la 5^ des Ré flexions diverses . 

3. L'auteur dira pourtant [maxime Sjfi) que la véritable amitié 
désarme Venvie. — Vo\ez aussi les maximes 4^3, 476 et 486. 

4. Var. : On croit haïr les flatteurs, mais on ne hait que les 
mauvais. [Manuscrit.) 

La Rochefoucauld, i . h 



i6a RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CCCXXX 

On pardonne tant que Ton aime*, (éd. 3.) 

CCCXXXI 

Il est plus difficile d'être fidèle à sa maîtresse quand 
on est heureux que quand on en est maltraité ^. 
(ÉD. 3*.) 

CCCXXXII 

Les femmes ne connoissent pas toute leur coquet- 
terie'. (ÉD. 3.) 

CCGXXXIII 

Les femmes n'ont point de sévérité complète sans 
aversion*, (éd. 3.) 

1 . Dans une lettre qui se trouve parmi celles de Mme de Sévigné 
(tome III , p. 212 , texte et note 8), Mme de la Fayette dit à son 
amie : « Voici une question entre deux maximes : On pardonne les 
infidélités, mais on ne les oublie point. — On oublie les infidélités, mais 
on ne les pardonne point. » Biea qne vraisemblablement tontes les 
deux soient de la Rochefoucauld, elles ne sont pas dans son recueil ; 
nous avons cru néanmoins devoir les rapprocher de celle-ci. — La 
Bruyère (du Cœur, n° i8, tome I, p. 201) : a. Quelque délicat que 
l'on soit en amour, on pardonne plus de fautes que dans l'amitié. » 
— Voyez la note de la maxime 385, et la maxime 545. 

2. Var. : Il est difficile de demeurer fidèle à ce quon aime quand 
on en est heureux. {Manuscrit .") — Il est plus difficile d'être fidèle 
quand on est heureux que quand on est maltraité. (1671 et 1675.) — 
Voyez la maxime 38i- 

3. «De même que les hommes, » ajoute l'annotateur contem- 
porain. — Voyez les maximes 241, 277, 295, 334 Pt 349^ 

4. Publius Syrus : 

j4ut amat, ont odit niulier; nthil est tertium. 
& La femme aime, ou haitj pas de milieu, b 



ET MAXIMES MORALES. i63 



CGGXXXIV 

Les femmes peuvent moins surmonter leur coquetterie 
que leur passion \ (éd. 3.) 

GCCXXXV 

Dans l'amour, la tromperie va presque toujours plus 
loin que la méfiance '. (éd. 3.) 

CCCXXXVI 

Il y a une certaine sorte d'amour dont l'excès empêche 
la jalousie', (éd. 3.) 

CCGXXXVII 

Il est de certaines bonnes qualités comme des sens : 
ceux qui en sont entièrement privés ne les peuvent aper- 
cevoir, ni les comprendre*, (éd. 3*.) 

1. Cependant tout à l'heure, clans la maxime 349» *^^ surtout dans 
la 3^6"^ l'auteur admettra que l'amour peut détruire la coquetterie. — 
Vovez encore les maximes 241, 277 et 332. — Duplessis (i853) donne 
à tort supporter, pour surmortier. 

2. \ oyez les maximes 33fi, 348, 371, 553 et 557. 

3. La Bruvère pense ^du Cœur, n" 29, tome I, p. 2o3) qu'un 
violent amour sans délicatesse \^mot qui exprime pour lui une sorte 
de jalousie) est un paradoxe , et la Rochefoucauld va reconnaître 
(jnaxlme 371) que, dans ce cas, l'amant ne peut imputer qu'à lui- 
même son aveuglement. — La Bruyère ajoute {ibidem) : « Le tem- 
pérament a heaucoup de part à la jalousie, et elle ne suppose pas 
toujours une grande passion. » — Voyez les maximes 048, 553 
et 557. 

4. Var. : Il est souvent des bonnes qualités comme des sens ; ceux 
qui ne les ont pas ne s'en peuvent douter. (^Manuscrit.) — Voyez les 
maximes 263, 373 et 623. 



i64 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



CGCXXXVIII 

Lorsque notre liaine est trop vive, elle nous met au- 
dessous de ceux que nous haïssons ^. (éd. 3*.) 

CGCXXXIX 

Nous ne ressentons nos biens et nos maux qu'à pro- 
portion de notre amour-propre^, (éd. 3.) 

CGGXL 

L'esprit de la plupart des femmes sert plus à fortifier 
leur folie que leur raison', (éd. 3.) 

CGGXLT 

Les passions de la jeunesse ne sont guère plus opposées 
au salut que la tiédeur des vieilles gens*, (éd. 4*0 



1. \'AK. : La haine met au-dessous de ceux que l'un hait. (Manu- 
scrit.) — Cette première version eût doimé satisfaction à Aimé-Mar- 
tin, qui répond (p. io8; à la maxime définitive : « Elle {la haine] 
produit toujours cet effet; le degré n'y fait rien. » 

2. « Je voudrais, dit Aimé-Martin (p. 109), que le duc de la Roche- 
foucauld pût me dire quel secours il tirait de V amour-propre pour 
adoucir les tortures de la goutte, et comment cette passion vint à 
son aide, lorsqu'en 1672 il apprit, en un même jour, qu'un de ses 
fils était mort au passage du Rhin, un autre blessé, et que la cour 
pleurait la perte du jeune duc de Longueville? » — Voyez les 
maximes 464 t?t 628. 

3. Voyez les maximes 346 et ^iS. 

4. Var. : La jeunesse est soui'ent plus près de son salut que les 
vieilles gens. {Manuscrit.) — Par inadvertance, Duplessis donne « la 
tiédeur des jeunes gens. » — Cette maxime et les suivantes (sauf les 
372^ et 375<=), jusqu'à la 41 2« incluse, datent de la 4^ édition (1675). 



ET ATAXIMES AlORALES. iGl 



CCGXLIl 

L'accent du pays où l'on est né demeure dans l'esprit 
et dans le cœur, comme dans le langage *. (éd. 4*0 

CGCXLIII 

Pour être un grand homme, il faut savoir profiter de 
toute sa fortune^, (éd. 4-) 

GCCXLIV 

La plupart des hommes ont, comme les plantes, des 
propriétés cachées^ que le hasard fait découvrir, (éd. 4*-) 



1. Le chartreux dom Bonaventiire d'Argonne (\ igneul-Marville, 
tome I, p. 324) rapporte cette maxime au duc d'Épernon, qui ne 
put jamais se défaire de son accent gascon; Aimé-Mariin (p. iio) y 
voit, avec plus de vraisemblance, une allusion à Ma7arin. — Mme de 
Rolian, abbesse de Malnoue (voyez plus loin, dans ce volume, sa 
lettre sur les Maximes), déclare (\i\elle ne connaît point ces accents qui 
demeurent dans C esprit et dans le cœur. — Peut-être est-ce pour ré- 
pondre à cette critique que l'auteur, selon le Supplément de l'édition 
de 1693 (n" 19), aurait ainsi modifié le commencement de cette 

pensée : « L'accent et le caractère du pays » Sous cette forme, 

la maxime pouvait encore mieux s'appli(|uer à Mazarin. 

2. L'auteur avait-il en vue le comte il'Harcourt ? En tout cas, il lui 
reprocbe plusiiurs fois dans les Mémoires de n'avoir pas su profiter 
de tous ses avantages et d'avoir laissé échapper des occasions « où 
sa fortime et la négligence des troupes de Monsieur le Prince lui 
avoient offert une entière victoire, s — Voyez les maximes 169 et 4^7. 

3. Le Supplément de 1693 (n" 20) n'a pas le mot cachées. — 
Voyez les maximes 4o4> 5o5 et 594. 



i66 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



GCCXLV 

Les occasions nous font connoîtrc aux autres, et en- 
core plus ' à nous-mêmes, (éd. 4*-) 

CCCXLVI 

Il ne peut y avoir de règle dans l'esprit ni dans le 
cœur des femmes, si le tempérament n'en est d'accord*. 

(ÉD. 40 

CGCXLVII 

Nous ne trouvons guère de gens de bon sens que ceux 
qui sont de notre avis^. (éd. 4*-) 

1. Le Supplément de ifigS (n° 3o) n'a pas encore plus. — Cette ré- 
flexion n'est au fond qu'une variante de la précédente. — Voyez 
les maximes Syo, 38o et ^"jo. — Dans une lettre de Mme de Lon- 
gueville à I\Ime de Sablé {Portefeuilles de Vallant) , lettre dont la 
Rochetoucauld eut sans doute communication, se trouve une pensée 
analogue : « Les occasions ne nous font point ce que nous sommes, 
mais elles nous montrent qui nous sommes. » — Il serait j^iquant 
de penser que la Rochefoucauld , depuis longtemps brouillé avec 
Mmede Longueville, lui eût cependant emprunté l'idée d'une wux/m^. 
Il était de ceux qui, comme Molière, prennent leur bien partout ou ils 
le trouvent. — Voyez plus haut, p. 87, note 2. 

2. Vauvenargues {maxime 681, OEuvres, p. 4^9) • « Les femmes 
ont, pour l'ordinaire, plus de vanité que de tempérament, et plus 
de tempérament que de vertu. » — L'annotateur contemporain es- 
time que la proposition de la Rochefoucauld est presque hérétique, et 
Mme de Rohan (voyez sa Lettre, plus loin dans ce volume) se récrie 
également. — Voyez encore les maximes 7.7.0, 340; et en outre les 2o5^, 
241" et 548'=, qui paraissent contradictoires à celle-ci, car l'auteur y 
reconnaît que telle femme peut demeurer pure, par souci de sa répu- 
tation ou de son repos, par crainte ou par raison; dans la dernière 
même, il admet la coexistence possible de Yamoiir et de la vertu. 

3. Var. : Nous ne sommes du même avis quavcc les gens qui sont du 
nôtre. {Manuscrit.') 



ET MAXIMES MORALES. 167 



CCCXLVIII 

Quand on aime, on douLc souvent de ce qu'on croit le 
plus', (éd. 4-) 

CCGXLIX 

Le plus grand miracle de l'amour, c est de guérir de 
la coquetterie ^ . (éd. 4-) 

CCCL 

Ce qui nous donne tant d'aigreur contre ceux qui 
nous font des finesses , c'est qu'ils croient être plus 
habiles que nous', (éd. 40 

GCCLI 

On a bien de la peine à rompre quand on ne s'aime 
plus\ (éd. 4*.) 

1. Diiplessis donne à tort : « de ce que l'on croit le plus. » — 
L'annotateur contemporain ajoute : « et on croit souvent des choses 
dont on devroit douter. » — La réflexion de la Rochefoucauld 
donne raison à ce mot, souvent cité, d'une femme à son amant : 
(( Vous en croyez plus à vos yeux qu'à moi ; vous ne m'aimez donc 
plus? B — Voyez les maximes 335, 336, 371, et la S'^ des Réflexions 
diverses. 

2. Voyez les maximes 241, 277, 332, 334 ^t 3^6. 

3. Vauvenargues (maxime 5i3, OEnvres, p. 449) • * L'aversion 
contre les trompeurs ne vient ordinairement que de la crainte d'être 
dupe.... » — Voyez la maxime 407. 

4. Var. : quand on ne s'aime déjà yihis. (Slaiiiiscrit.) — La Bruyère 
(du Cœur, n9 37 , tome I, p. 2o5) : « L'on est encore longtemps à 
se voir par halntude, et à se dire de bouche que l'on s'aime, après 
que les manières disent qu'on ne s'aime plus. » — Le même (d'idem, 
n° 33, tome I, p. 204) : « Le commencement et le déclin de l'amour 
se font sentir par l'embarras où l'on est de se trouver seuls. » — 
Voyez les 9^ et 18" Réflexions diverses. 



i68 REFLEXIONS OU SENTENCES 

CCCLII 

On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui 
il n'est pas permis de s'ennuyer *. (éd. 4-) 

CCCLITI 

Un honnête homme peut être amoureux comme un 
fou, mais non pas comme un sot ^ . (éd. 4*-) 

CCCLIV 

Il y a de certains défauts qui, bien mis en œuvre, 
brillent plus que la vertu même', (éd. 4*-) 

CCCLV 

On perd quelquefois des personnes qu'on regrette 

1. Brotier {Observations , p. 228 et 229) rappelle, au sujet de 
cette réflexion, que l'abbé Martinet s'ennuya de jouer à la paume 
avec Louis XIV, et qu'il préféra languir et mourir dans l'indi- 
gence; que Pageois s'ennuya également de jouer au billard avec le 
grand Roi, et qu'il abandonna son partner pour le cabaret; son 
élève, Chamillart, y mit plus de patience, et il passa de la salle du 
billard à la salle du conseil, car il devint secrétaire d'Etat. — Voyez 
les maximes 3o4 et 555. 

2. Var. : // n'y a pas de ridicule à être amoureux comme un fou, 
mais il y en a toujours à Vêtre comme un sot. [Manuscrit. ^ — Selon 
l'annotateur contemporain, a il est très-difficile de distinguer, en 
amour, le fou d'avec le sot. j 

3. Var. : Il y a de certains défauts qui, étant bien mis dans un 
certain jour, yt//awe«f plus que la perfection même. [Manuscrit, et Sup- 
plément de 1693, n° 35; dans le manuscrit : c plus que la perfection de 
la beauté, n) — J. Esprit (tome II, p. 41) '• « L'homme fait quelque- 
fois des vertus des défauts de son esprit et de ceux de son tempéra- 
ment. » — Vovez les maximes 90, i55, 25i, 273, 4*^8, et, plus loin 
dans ce volume, la Lettre du chevalier de Mère'. 



ET MAXIMES MORALES. 169 

plus qu'on n'en est affligé ; et d'autres dont on est 
affligé, et qu'on ne regrette guère ^ . (éd. 4-) 

CCCLVI 

Nous ne louons d'ordinaire de bon cœur que ceux qui 
nous admirent^, (éd. 4-) 

CCCLVII 

Les petits esprits sont trop blessés de^ petites choses*; 
les grands esprits les voient toutes, et n'en sont point 
blessés^. (ÉD. 4*-) 

GCCLVIII 

L'humilité est la véritable preuve des vertus chré- 

1. Vauvenargues (maxime 533, OF.uvres, p. 449) : « On ne regrette 
pas la perte de tous ceux qu'on aime. » — Dans la réflexion de la 
Rochefoucauld, la distinction entre le regret et Vn friction ne pa- 
raît pas assez nettement marquée. Il entendait peut-être, comme l'in- 
diquent l'abbé de la Roche et Fortia dans leur commentaire, que 
Vaffliction suppose un sentiment du cœur, tandis que Vintérêt suffit 
pour produire le regret^ auquel cas, cette maxime reviendrait aux 
232= et 619^. — L'annotateur contemporain dit de son côté : « Re- 
gretter est extérieur, et affli^'é intérieur; aussi c'est une circonlo- 
cution pour dire qu'il y a des douburs extérieures et (r/es douleurs) 
intérieures, ce que tout le monde sait bien. » — Quoi qu'il en soit de 
ces deux explications, c'est la faute de l'auteur cju'il y ait à choisir 
entre elles. — Voyez encore les maximes 233 et 373. 

2. C'est une conséquence des maximes i43, i44> ^4^ ^t 53o. 

3. II y a de dans l'un de nos exemplaires de 1678; des dans l'autre 
(voyez la Notice hibliograpliique); dans l'édition de 1673 : des ; dans 
celles de 1693 et de Uuplessis : de. 

4. Var. : Les petits esprits sont blessés des plus jjetites choses. 
{^Suppiénicnt de 1693, n° 340 

5. Mme de Sablé [maximes 34 et 66) : « La grandeur de l'entende- 
ment embrasse tout — » — « L'ignorance donne de la foiblesse et de 
la crainte; les connoisî^ances donnent de la hardiesse et de la con- 
fiance; rien n'étonne une âme qui connoît toutes choses avec distinc- 
on. » — Voyez les maximes 265, 337, ^7^ *^' 623. 



I70 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

tiennes : sans elle, nous conservons tous nos défauts, et 
ils sont seulement couverts par Torgueil, qui les cache 
aux autres, et souvent à nous-mêmes * . (éd. 4*0 

CCCLIX 

Les infidélités devroient éteindre l'amour, et il ne 
faudroit point être jaloux, quand on a sujet de l'être : 
il n'y a que les personnes qui évitent de donner de la 
jalousie qui soient dignes qu'on en ait pour elles*. 

(ÉD. 4*0 

CCCLX 

On se décrie beaucoup plus auprès de nous par les 
moindres infidélités qu'on nous fait, que par les plus 
grandes qu'on fait aux autres^, (éd. 40 

1. Var. : L'humilité est la seule et véritable preuve des vertus 
chrétiennes, et c'est elle qui manque le plus dans les personnes qui se 
donnent à la dévotion ; cependant, sans elle, nous conservons tous nos 
défauts, malgré les plus belles apparences, et ils sont seulement cou- 
verts par un orgueil qui demeure toujours, et qui les cache aux autres, 
et souvent à nous-mêmes. {Manuscrit.) — A oyez les maximes 33 et la 
note, 254, 534, 536, 537 ^^ 5^^' 

2. Dans le manuscrit, les deux propositions delà réflexion défini- 
tive formaient deux maximes séparées; \e Supplément de i(i93(n" 26) 
ne donne que la dernière : « Il n'y a que les personnes qui évitent de 
donner de la jalousie qui méritent qu'on en are (voyez le Lexique) 
pour elles. » — La Bruyère dit de même, mais avec moins de finesse 
et d'élégance {du Cœur, i\° 29, tome I, p. 2o3) : cr Celles qui ne nous 
ménagent sur rien, et ne nous épargnent nulles occasions de jalousie, 
ne mérlteroient de nous aucune jalousie, si l'on se régloit plus par 
leurs sentiments et leur conduite que par son cœur. » 

3. C'est ainsi, sans doute, que Mme de Longueville s'était beau- 
coup plus décriée auprès de lui par l'infidélité dont il avait été victime 
(duc de Nemours), que par l'infidélité plus grande dont il avait pro- 
fité (duc de Longueville). 



ET MAXIMES MORALES. 171 



CCCLXI 

La jalousie naît toujours avec rameur, mais elle ne 
meurt pas toujours avec lui *. (éd. 4-) 

CCCLXII 

La plupart des femmes ne pleurent pas tant la mort 
de leurs amants pour les avoir aimés, que pour paroître 
plus dignes d'être aimées^, (éd. 4*-) 

CCCLXIII 

Les violences qu'on nous fait nous font souvent moins 
de peine' que celles que nous nous faisons à nous- 
mêmes. (ÉD. 4*-) 

CCGLXIV 

On sait assez qu'il ne faut guère parler de sa femme, 
mais on ne sait pas assez qu'on devroit encore moins 
parler de soi", (éd. 4*-) 

1. La Bruyère {des Femmes, n° 25, tome I, p. 177) pense le con- 
traire : « On tire ce bien de la perfidie des femmes, qu'elle guérit de 
la jalousie, » 

2. Var. : La plu]iart des femmes ne pleurent pas tant la perte 
d'un amant pour montrer qn elles ont aime'^ que pour paroître dignes 
d'être aimées. {Supplément de ifigS, n" 22.) — La maxime i53 de Meré 
ressemble beaucoup à celle de la Rochefoucauld : « Les femmes 
pleurent la mort de leurs amants, moins par le regret de leur perte, 
que pour faire croire que leur fidélité mérite de nouveaux amants. » 
— Voyez la maxime 232. 

3. Var. : nous sont quelquefois moins pénibles. (Manuscrit.) — nous 
font quelquefois moins de peine. [Supplément de 1693, n° 38.) — 
Voyez la maxime 369. 

4. Var. : On sait assez qu'oH ne doit guère parler de sa femme, 
mais on ne sait pas assez qu'on ne doit ^uire parler de soi. [Supplé- 



172 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



CCCLXV 

Il y a (le bonnes (jualilés qui dégénèrent en défauts 
quand elles sont naturelles, et d'autres qui ne sont 
jamais parfaites quand elles sont acquises : il faut, par 
exemple , que la raison nous fasse ménagers de notre 
bien et de notre confiance; et il faut, au contraire, que 
la nature nous donne la bonté et la valeur \ (éd. 4*-) 

meut de ifigS, n° 29.) — ^lontaigne, qui ne s'est pas fait faute de 
parler de lui, convient cependant {Essais, livre II, chapitre vr, 
tome II, p. 68) que « la coutume a faict le parler de soy vicieux. » — 
On connaît le mot célèbre de Pascal {Puisé: s, article VI, ao) : « Le 
moi est haïssable. » — On lit dans la Logique de Port-Roval (3^ par- 
tie , chapitre xix, § 6, des Soplitsmes d' amour-propre, édition de 1674» 
p. 341) : « Feu M. Pascal,... poitoit cette règle 'de ne point parler de 
soi) ju'iques à prétendre qu'un honnête homme devoit éviter de se 
nommer, et même se servir des mots deye et de moi. » — Mme de 
Sévigné dit de son côté {l-ettre du i3 novembre ifiSy, tome YIII, 
p. i3o) : « Je sais, et c'est Salomon qui le dit, que celui-là est haïs- 
sable qui parle toujours de lui. » — Enfin la Bruyère {de V Homme, 
n" 66) vient à l'appui : « Un homme modeste ne parlepoint de soi. i 

— Rapprochez des maximes i38, i39, 3i3 et 3 14. 

I. Var. : Ou voit des qu;dités qui deviennent défauts /or^iy^'elles 
ne sont que naturelles, et d'autres qui demeurent toujours imparfaites 
lorsquon les a acquises: il faut, par exemple, que la raison nous fasse 
^effw/V ménagers de notre bien et de notre confiance; et il faut, au 
contraire, que la nature nous ait donné la bonté et la valeur. [Ma- 
nuscrit.) — On ne s'explique pas que Duplessis l'p. 193), aprèsdom Bo- 
naventure d'Argonne (Vigneul-Marville, tome I, p. 323 et 324), juge 
cette pensée obscure; sans doute, elle est aussi concise que pro- 
fonde, mais il faut liien qu'elle soit claire, puisque le marquis de 
Fortia lui-même n'a pas fait difficulté de la comprendre, et en a ainsi 
rendu le sens : « Celui qui nait économe deviendra facilement avare; 
celui qui n'est pas né bon ou courageux ne peut se flatter d'acquérir 
de la bonté ni de la valeur. 1, — Vauvenargues {ftéflejcions sur divers 
sujets^ n" II, OEiicres, p. 66) ; a Nos qualités acquises sont en même 
temps plusparf.iiteset plus défectueuses que nos qualités naturelles. » 

— Vovez la 3^ des Réflexions diverses. 



ET MAXIMES MORALES. 17^ 

CCGLXVI 

Quelque défiance que nous ayons de la sincérité de 
ceux qui nous parlent, nous croyons toujours qu'ils nous 
disent plus vrai qu'aux autres *, [éd. 4*-) 

CGCLXVII 

Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses 
de leur métier*, (éd. 4*.) 

CGCLXVIII 

La plupart des honnêtes femmes sont des trésors 
cachés, qui ne sont en sûreté que parce qu'on ne les 
cherche pas^. (éd. 40 

CCCLXIX 

Les violences qu'on se fait pour s'empêcher d'aimer 
sont souvent plus cruelles que les rigueurs de ce qu'on 
aime *. (éd. 4-) 



1. Var. : Quoique nous ayons peu de créance dansla. sincérité, nous 
croyons toujours qu'o« est plus sincère avec nous quavec les autres. 
{Jilanuscrit.) 

2. Var. : Il y a bien d'honnêtes femmes qui sont lasses de leur mé- 
tier. (Manuscrit^ et Supplément de i6c)3, n° aS.) — Ce n'est pas là une 
maxime^ dans le sens du mot, mais un sarcasme, où nous ne retrou- 
vons pas la délicatesse et le bon goiit ordinaires de l'auteur. 

3. Rapprochez de la maxime SSa. 

4. Voyez la maxime 363. 



174 RÉFLEXIONS OU SEMENCES 

CCCLXX 

Il n'y a guère de poltrons qui connoissent toujours 
toute leur peur ^ . (éd. 4-) 

CGCLXXI 

C'est presque toujours la faute de celui qui aime de ne 
pas connoîlre quand on cesse de l'aimer*, (éd. 40 

CGCLXXII 

La plupart des jeunes gens croient être naturels, 
lorsqu'ils ne sont que mal polis et grossiers ^. (éd. 5.) 

CGCLXXIII 

Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent 
nous-mêmes, après avoir trompé les autres*, (éd. 4-) 



1. « De même, dit l'annotateur contemporain, qu'il n'y a guère 
de braves qui connoissent toute leur bravoure. » — C'est le cas de 
rappeler ce que dit l'auteur dans sa maxime 345, que « les occa- 
sions nous font connoître aux autres et.... à nous-mêmes.» — \o\ez 
aussi les maximes 2i5 et 470- 

2. Cette réflexion parait contredire les 335^, 336^ et 553". — 
Voyez aussi les maximes 348 et 537. 

3. Mme de Motteville, citée par Bazin {Histoire de France sous le 
ministère du cardinal Mazarin, édition de 1842, tome I, p. igS), se 
plaint également de la jeunesse de son temps, qui ne valait pas les 
restes du maréchal de Bassompierre ; en effet, il s'était formé une école 
de petits-maitres, comme on les appelait, qui affectaient, ajoute Ba- 
zin, le ton leste et tranchant ^ la brusquerie et P impatience. — Voyez 
les maximes i34, 43i et 495. 

4. Voyez les maximes aSa, 233, 355 et 619. 



ET MAXIMES MORALES. 175 

CCCLXXIV 

Si on croit aimer sa maîtresse pour Tamour d'elle, 
on est bien trompé *. (éd. 4*-) 

CGCLXXV 

Les esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce 
qui passe leur portée ^. (éd. 5.) 

CCCLXXYI 

L'envie est détruite par la véritable amitié, et la 
coquetterie par le véritable amour ^ . (éd. 4-) 

CCCLXXYII 

Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de 
n'aller point jusqu'au but, c'est de le passer *. (éd. 4* •) 

1. Vab. : Si ron croit aimer sa maîtresse pour l'amour d'elle, 
on est souvent trompé. [Supplément de ifigS, 11° 24.) — Si /'on croit ai- 
mer sa maîtresse pour l'amour d'elle, Ton est bien souvent XTOvapé. {Ma- 
nuscrit.) — Voyez les maximes 48, aSg, 262 , 824, 5oo, 5oi et 563. 

2. Pascal [de l^ Esprit gcumctrique .^ fiagment i, tome II, p. 290) : « Il 
{l'homme) est toujours disposée nier tout ce qui lui est incompréhen- 
sible. B — Voyez les maximes 2f)5, SSj, SSj et 69.3. 

3. Cette pensée est doublement contradictoire : à la maxime 328, 
en ce qui concerne Venvie; à la 334", eu ce qui concerne la coquet- 
terie. Elle se concilie mieux avec la 349^> 

4- Var. : Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de ne 
pas aller au but, c'est de le passer. {Supplément de 1 693, n° 4 1 •) — Au 
fond, il y a quelque analogie entre cette réflexion et les maximes 161 
et 244- — Duclos (tome I, p. 235 et 236, Considérations sur les mœurs 
de ce siècle, chapitre xiii) : « Il faut plus de force pour s'arrêter au 
terme, que pour le passer par la violence de l'impulsion. Voirie but 
où l'on tend, c'est jugement ; y atteindre, c'est justesse; s'y arrêter, 
c'est force; le passer, ce peut être foiblesse. s 



176 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CCCLXXVIII 

On donne des conseils, mais ou n'inspire point de 
conduite*, (éd. 4*-) 

CCCLXXIX 
Quand notre mérite baisse, notre goût baisse aussi*. 

(ÉD. 4*0 

CCCLXXX 

La fortune fait paroître nos vertus et nos vices, comme 
la lumière fait paroître les objets ^. (éd. 4-) 

1. Vah. : On donne des conseils, mais on ne donne point la sagesse 
d'en profiler. {Manuscrit, et Supplément de 1693, n° 42.) — Montaigne 
(Essais, livre I, chapitre xxiv, tome 1, p. ijS) : «Au moins, sages 
ne pouuons-nous estre que de nostre propre sagesse.» — Aussi Vau- 
venargues pense-t-il [maxime 601, OEui-res, p. 458^ qu' « on tire peu 
de fruit des lumières et de l'expérience d'autrui. » — Cepejidant, dans 
les maximes aSS et 689, la Rochefoucauld paraît compter davantage 
sur l'efficacité des conseils. 

2. Var. : notre goût diminue au^si. (Supplément de 1698, n° 43.) — 
Cette réflexiou est ohscure, parce qu'elle ne détermine pas le sens des 
mots mérite et goiii. S'agit-il du godt intellectuel? dans ce cas, elle 
devrait faire sentir qu'il est question du mérite dans les choses de 
l'esprit. S'agit-il simplement dun mérite de monde, et des succès 
qu'il y procure ? dans ce cas , elle devrait faire sentir que par godt 
elle entend élégance et belles manières; enfin, s'agit-il plus généra- 
lement du goût pour les choses auxquelles chaque mérite est propre 
et peut aspirer? dans ce cas, elle devrait faire sentir que mérite est 
pris dans le sens d'aptitude, et goût dans le sens de penchant pour ou 
entraînement vers. Dans cette dernière supposition , la plus probahle, 
cette maxime signifierait : « Quand nous cessons d'être propres aux 
choses, nous perdons en même temps notre gnùt pour elles. » Sut 
judice lis est. — Voyez la maxime 291 , et la lo'" des Réflexions diverses. 

3. L'annotateur contemporain ajoute : « ou comme la niche fait 
paroître les statues. » — Cette pensée revient tout à fait à la 345^, 
et, en partie, à la ^o\^ ; voyez encore les maximes i, 53, 67, 58, 
i53, i65, 323, 470» 63i, et la 14' des Réflexions diterses. — Tacite 



ET MAXIMES MORALES. 177 



CCCLXXXl 

La violence qu'on se fait pour demeurer fidèle à ce 
qu'on aime ne vaut guère mieux qu'une infidélité ^ 

[ÉD. 4*0 

CGGLXXXII 

Nos actions sont comme les bouts-riniés, que chacun 
fait rapporter à ce qu'il lui plaît", (éd. 4*-) 

CCCLXXXIII 

L'envie de parler de nous, et de faire voir nos défauts 
du côté que nous voulons bien les montrer, fait une 
grande partie de notre sincérité^, (éd. 4-) 

[Annales, livre III, chapitre lxix) prête à Tibère cette pensée : Excî- 
tari qiiosdam ad meliora magnltudine rerum , Iteèesctre alios. « Les 
grandes situations animent les uns, éteignent les autres. 3) — Un pas- 
sage du même auteur [Histoires, livre III, chajiitre xlix vient à l'appui 
de cette maxime : Primiis Antonius ne<]uuquam pari innocenlia post Crc- 
monam (excisAm) agehat, satisfaclum hello rat us,... seu félicitas in tall 
ingénia avuritiam , superlnam , cœteraque occulta mala patcfccit. a. De- 
puis (Ja destruction de) Crémone, il s'en fallait que la conduite de 
Primus Antonius fût aussi irréprochable , soit qu'il crût avoir assez 
fait pour la gloire des armes,... soit que, dans une âme comme la 
sienne, la bonne fortune n'eût fait que mettre au jour l'avarice, 
l'orgueil, et les autres vices qu'il avait cachés jusque-là. u 

1. Var. : La violence qu'on se fait pour être fidèle ne vaut guère 
mieux qu'une infidélité. {^Supplément de 1^93, n° aS.) — Voyez la 
maxime 33 1. 

2. Vak. : Nos actions sont comme des bouts-rlniés, que chacun 
tourne comme il lui plaît. [Manuscrit^ et Supplément de 1^93, n° 45.^ 
— Voyez la maxime 58. 

3. Voyez les maximes i38, i84, Say, 554, ^t la 5*^ des Réflexions 
diverses. 

La Rochefoucauld, i 12 



178 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CCGLXXXIV 

On ne devroit s'étonner que de pouvoir encore 
s'étonner *. (éd. 4-) 

CCCLXXXV 

On est presque également diflîcile à contenter quand 
on a beaucoup d'amour, et quand on n'en a plus guère '. 

(ÉD. 4.) 

CCCLXXXVI 

Il n'y a point de gens qui aient plus souvent tort que 
ceux qui ne peuvent souffrir d'en avoir^. (éd. 4*-) 

CGCLXXXVII 

Un sot n'a pas assez d'étoffe pour être bon *. (éd. 4 •) 

CGCLXXXVIII 

Si la vanité ne renverse pas entièrement les vertus, du 
moins elle les ébranle toutes', (éd. 4-) 



I. Comme les gens revenus de tout, l'auteur en était au mot 
d'Horace (livre I, épi'tre vi, vers i) : Nil admirari, « ne s'étonner de 
rien. » 

a. Pourtant la maxime 33o dit qu'ow pardonne tant que l'on aime; 
et la maxime SqS, que /'ort ne voit les défauts de sa maîtresse que lorsque 
r enchantement est fini. 

3. Var. : Il n'y a personne qui ait plus souvent tort que celui qui 
ne veut jamais en avoir. {j^Ianuscrit .) 

4. Var. : Un sot n'a pas assez de force, ni pour être méchant ^ ni 
pour être bon. (^Manuscrit.) — Voyez les maximes "xZ-j , 479 ^t 48i« 

5. Cette réflexion est contradicloire à la 200<', qui fait de la vanité 
le soutien de la vertu. — Voyez la maxime 443- 



ET MAXIMES MORALES. 179 



CCCLXXXIX 

Ce qui nous rend la vanité des autres insupportable, 
c'est qu'elle blesse la nôtre*, (éd. 4-) 

CCCXG 

On renonce plus aisément à son intérêt qu'à son 
goût'. (ÉD. 4-) 

CCGXCl 

La fortune ne paroît jamais si aveugle qu'à ceux à qui 
elle ne fait pas de bien \ (éd. 4 *•) 

GGCXCII 

Il faut gouverner la fortune comme la santé* : en jouir 
quand elle est bonne, prendre patience quand elle est 
mauvaise, et ne faire jamais de grands remèdes sans un 
extrême besoin, (éd. 4*0 

CCGXCIII 

L'air bourgeois se perd quelquefois à l'armée, mais il 
ne se perd jamais à la cour^. (éd. 40 

1. Cette pensée ressen)ble beaucoup à la 34®« 

2. Cependant, selon les maximes 45 et 262, il n'y a rien de plus 
inconstiint que nos goûts, et selon la 4^7^; notre vanité en a souvent 
raison. — Voyez aussi la maxime i3, et la \o' des Bé flexions dherses. 

3. Var. : La fortune ne nous paroît aveugle (pie lorsque nous en 
sommes maltraités. (^Manuscrit.) 

4- Var. : Il faut se conduire avec la fortune comme avec la santé. 
(Manuscrit.) — Quant aux remèdes , l'auteur a déjà recommandé 
(maxime 288) de n'en jamais user que modérément. 

5. L'annotateur contemporain a])plique cette observation à Col- 



i8o RÉFLEXIOISS OU SENTENCES 

CCCXCIV 

On peut être plus fin qu'un autre, mais non pas plus 
fin que tous les autres*, (éd. 4*0 

CCGXCV 

On est quelquefois moins malheureux d'être trompé 
de ce qu'on aime, que d'en être détrompé^, (éd. 4-) 

CGCXCVI 

On garde longtemps son premier amant, quand on 
n'en prend point de second '. (éd. 4*-) 

CGCXCVII 

Nous n'avons pas le courage de dire, en général, 



bert , et dom Bonaventure d'Argonne (Vigneul-Marville , tome I , 
p. 325) à le Tellier, a qui, ajoute-t-il, après avoir vécu cinquante 
ans à la cour, en est sorti avec le même air qu'il y étoit entré, soit 
par habitude, ou par modestie, ou enfin par politique, a 

I. Var. ; Chacun pense être plus fin que les autres : on peut Têtre 
plus qu'un autre , mais non pas que tous les autres. (Manuscrit.) — 
Segrais (^Mémoires , p. 65) cite une pensée de Mme de la Fayette qui 
n'est pas sans quelque analogie avec celle de la Rochefoucauld : 
« Celui qui se met au-dessus des autres, quelque esprit qu'il ait, se 
met au-dessous de son esprit. » — Voyez les maximes 1x7, 127, et 
la note de la /\o-^. 

a. Cependant c'est dans ce cas, selon la maxime 417, qu'on est 
guéri le premier, c'est-à-dire le mieux guéri. — Cette pensée revient 
tout à fait à la 441^- 

3. Var. : un secoud. [Manuscrit.) — Cette épigramme est une 
autre version des maximes 73, i3i et 47 ï- — Voyez aussi les maxi- 
mes 440 et 499. 



ET MAXIMES MORALES. i8i 

que nous n'avons point de défauts, et que nos ennemis 
n'ont point de bonnes qualités; mais, en détail, nous ne 
sommes pas trop éloignés de le croire', (éd. 4-) 

GCCXGVIII 

De tous nos défauts, celui dont nous demeurons le 
plus aisément d'accord , c'est de la paresse : nous nous 
persuadons qu'elle tient à toutes les vertus paisibles, 
et que, sans détruire entièrement les autres, elle en 
suspend seulement les fonctions^, (éd. 4*0 

CCCXCIX 

Il V a wne élévation qui ne dépend point de la fortune : 
c'est un certain air qui nous distingue et qui semble 
nous destiner^ aux grandes choses; c'est un prix que 
nous nous donnons imperceptiblement à nous-mêmes; 
c'est par cette qualité que nous usurpons les déférences 
des autres hommes, et c'est elle d'ordinaire qui nous 
met plus au-dessus d'eux que la naissance, les dignités, 
et le mérite même '*. (éd. 4*-) 

1. Voyez les maximes 3i, 267, /\S2, 4^8, 483 et 5i3. 

2. Var. : c'est de la paresse : nous nous flattons qu'elle comprend 

toutes les vertus paisibles, et qii'eUe ne nuit point aux autres. {Ma~ 
nuscrit.) — Dans les maximes 266 et 63o , l'auteur est d'avis que 
non-seulement elle suspend, mais qu'elle détruit les vertus, en même 
temps que les passions. — Voyez aussi la maxime 5i2. 

3. Var. : c'est un certain air de supériorité qui semble nous des- 
tiner. (1675.) 

4. Mme de Sablé {jnaximes 26 et 27) : « Il y a im certain empire 
dans la manière de parler et dans les actions, qui se fait faire place 
partout, et qui gagne, par avance, la considération et le respect; il 
sert en toutes choses, et même pour obtenir ce qu'on demande. » 
— (t Cet empire, qui sert en toutes choses, n'est qu'une autorité 
bienséante, qui vient de la supériorité de l'esprit. » — L'annotateur 



i82 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CD 

Il y a du mérite sans élévation, mais il n'y a point 
d'élévation sans quelque mérite *. (éd. 4.) 

CDI 

L'élévation est au mérite ce que la parure est aux 
belles personnes", (éd. 40 

CDU 

Ce qui se trouve le moins dans la galanterie, c'est de 
l'amour ^ (éd. 4'.) 

CDIII 

La fortune se sert quelquefois de nos défauts pour 
nous élever, et il y a des gens incommodes dont le mérite 



contemporain , en qualifiant cette maxime de belle définition^ ajoute 
qu'on n'en peut guère faire d'application : il ne fallait pourtant pas 
aller bien loin pour trouver le modèle; il est clair que cette réflexion 
n'est qu'un retour consolateur de la Rochefoucauld sur lui-même, 
retour justifié d'ailleurs, car il avait plus que personne cette distinc- 
tion naturelle que la fortune la plus contraire, comme avait été la 
sienne, ne saurait ôter, et ce certain air qui condamne les autres 
hommes à la déférence ; son ennemi Retz en convient lui-même 
(voyez le Portrait du duc de la Rochefoucauld par le cardinal de Retz^ 
ci-dessus, p. i3 et 14). 

1. Voyez les maximes i66, 273, 419 et 455. 

2. Rapprochez des maximes i53 et 3 80. 

3. Vah. : Ce qui se rencontre le moins dans les femmes qui ont pris 
P habitude de rameur^ c'est le goût de C amour. (Manuscrit.) — Sous 
cette première forme, cette pensée était contradictoire à la 47^'» 
c'est pour cela peut-être que l'auteur l'a modifiée. — Voyez aussi la 
maxime i3i. 



ET MAXIMES MORALES. i83 

seroit mal récompensé si on ne vouloit acheter leur ab- 
sence'. (ÉD. 4-) 

CDIV 

Il semble que la nature ait caché clans le fond de notre 
esprit des talents et une habileté que nous ne connoissons 
pas; les passions" seules ont le droit de les mettre au 
jour, et de nous donner quelquefois des vues plus cer- 
taines et plus achevées que l'art ne sauroit faire ^. (éd. 4-) 

GDV 

Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de la vie, 
et nous y manquons souvent d'expérience, malgré le 
nombre des années*, (éd. 4-) 

CDVI 

Les coquettes se font honneur d'être jalouses de leurs 
amants, pour cacher qu'elles sont envieuses des autres 
femmes^, (éd. 4*0 

1. Selon Tannotateur contemporain, « Colbert donna de grands 
emplois aux commandeurs qui s'opposoicnt à la réception de son 
fils, afin de les éloigner. » Il est plus vraisemblable que la Roche- 
foucauld aA ait en vue le grand Condé , qu'on aimait mieux envoyer 
à la tête des armées que conserver à la cour. 

2. Partout ailleurs, c'est à la fortune^ au hasard, aux occasions que 
l'auteur attribue ce privilège (voyez, entre autres, les maximes i53, 
i54 et SaS); mais, sur le fait des passions, il se rencontre avec 
Vauvenargues (^maxime i53, OEuvres, p. SSg) : « Aurions-nous cultivé 
les arts sans les passions? et la réflexion, toute seule, nous auroit- 
elle fait connoître nos ressources , nos besoins et notre industrie? » 

3. Ce dernier membre de phrase répète presque textuellement la 
maxime loi. — Voyez encore les maximes 344> 345, 470, 5o5 et 594- 

4. Voyez les maximes 112, 207, 4^3 et 444- 

5. Vab. : Les coquettes feignent d'être jalouses..., tandis qiC elles 
ne sont y«<'envieuses des autres femmes qiC elles craignent. [^Manuscrit .') 



i84 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CDVII 

Il s'en faut bien que ceux qui s'attrapent à nos finesses 
ne nous paroissent aussi ridicules que nous nous le parois- 
sons à nous-mêmes, quand les finesses des autres nous ont 
attrapés', (éd. 40 

CDVIII 

Le plus dangereux ridicule des vieilles personnes qui 
ont été aimables, c'est d'oublier qu'elles ne le sont plus^. 

(ÉD. 40 

CDIX 

Nous aurions souvent honte de nos plus belles actions^ 
si le monde voyoït tous les motifs qui les produisent^. 

(ÉD. 40 

1. C'est sans doute parce que chacun de nous pense toujours être 
plus [in que tous les autres, ce qui est impossible, selon la maxime 894, 
et le vrai moyen d'être trompé, selon la 127^. — Voyez aussi la 35o8, 
— Duplessis a omis un des deux nous, devant le paraissons . 

2. On trouve la même réflexion dans la Bruyère (^des Femmes y 
n° 7, tome I, p. 173), mais, selon son habitude, il en fait un ta- 
bleau : « Une femme coquette ne se rend point sur la passion de 
plaire, et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté: elle regarde le temps 
et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlai- 
dit les autres femmes ; elle oublie du moins que Tàge est écrit sur le 
visage. La même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse défigure 
enfin sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise 
et l'affectation l'accompagnent dans la douleur et dans la fièvre : 
elle meurt parée et en rubans de couleur. » — Saint-Evremond 
avait déjà dit (^Maxime , quon ne doit jamais manquer à ses amis, 
OEuvres mêlées, Barbin, 1689, p. 291) : « Les plus belles passions se 
rendent ridicules en vieillissant; » puis Qbidem, p. 298) : « Dieu n'a 
pas voulu que nous fussions assez parfaits pour être toujours aima- 
bles : pourquoi voulons-nous être toujours aimés? » — Voyez les 
maximes 418, 4^3, 444» et 1^ i5^des Réflexions diverses. 

3. Swift dit de même : « Les motifs des meilleures actions ne 



ET MAXIMES MORALES. i85 

CDX 

Le plus grand effort de l'amitié n'est pas de montrer 
nos défauts à un ami ; c'est de lui faire voir les siens'. 
ÉD. 4.) 

CDXI 

On n'a guère de défauts qui ne soient plus pardon- 
nables que les moyens dont on se sert pour les cacher^. 

(ÉD. 4.) 

CDXII 

Quelque honte que nous ayons méritée, il est presque 



supportent pas un examen trop sévère. » — Charron [de la Sagesse, 
livre II, chapitre m) : « Il ne se faut arrester aux actions ; ce n'est 
que le marc et le plus grossier, et souuent vne happelourde ( « faux 
diamant, » selon Furctière) et vn masque; il faut pénétrer au dedans 
et sçauoir le motif qui fait iouer les cordes. » — Meré [maxime 248) : 
« La plupart des actions des hommes sont fardées, et n'ont rien que 
l'apparence. » — Mme de Sablé répond (maximes 71 et 76) : « Il vaut 
presque mieux que les grands recherchent la gloire, et même la va- 
nité dans les bonnes actions, que s'ils n'en étoient point du tout tou- 
chés; car encore que ce ne soit pas les faire par les principes de la 
vertu, l'on en tire au moins cet avantage, que la vanité leur fait faire 
ce qu'ils ne feroient point sans elle.» — « Quand les grands esjièrent 
défaire croire qu'ils ont quelque bonne qualité qu'ils n'ont pas, il est 
dangereux de montrer qu'on en doute; car en leur ôtaut l'espérance 
de pouvoir tromper les yeux du monde, on leur ôte aussi le désir de 
faire les bonnes actions qui sont conformes à ce qu'ils affectent. » 

1. Amelot de la Houssaye cite à ce propos le proverbe espagnol : 
Un vieil ami est pour nous le plus fidèle des miroirs. » No ajr 
mejor espejo que el amigo viejo. — Duclos (tome I, p. 92, Considé- 
rations sur les mœurs de ce siècle, chapitre m) : « Les gens les plus 
unis, et qui s'estiment à plus d'égards, deviendroient ennemis mor- 
tels, s'ils se témoignoient complètement ce qu'ils pensent les uns des 
autres. » 

2. Mme de Sablé [maxime 42) : a C'est augmenter ses défauts que 



i86 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

toujours en notre pouvoir de rétablir notre réputation *. 

(ÉD. 4*0 

CDXIII 

On ne plaît pas longtemps quand on n'a qu'une sorte 
d'esprit', (éd. 5.) 

de les désavouer quand on nous les reproche, s — Voyez les 
maximes i34, 202, 4^7 et 641. 

1. Var. : De quelque honte que Pon soit couvert, on peut toujours 
rétablir sa réputation. (^Manuscrit.) — Surtout par une belle mort, 
comme ce Sempronius que Tacite nous montre s'offrant lui-même 
aux coups des meurtriers , et dont il dit (Annales , livre I , cha- 
pitre lui): .... Constantia mortis haud indignas Sempronio nomine; cita 
degeneraverat. « Par la fermeté de sa mort, il ne fut pas indigne du 
nom de Sempronius, que sa vie avait démenti. » 

2. Les maximes , à partir de celle-ci, appartiennent à la 5* et der- 
nière édition, donnée par l'auteur en 1678, deux ans avant sa mort. 
— Selon Segrais {Mémoires, p. 86), cette réflexion, qu'il cite d'ailleurs 
inexactement, serait à l'adresse de Racine et de Boilrau : a C'est à 
leur occasion, dit-il, que M. de la Rochefoucauld a établi la maxime 
que cest une grande pauvreté de n'avoir au une sorte d^esprit^ parce que 
tout leur entretien roule sur la poésie ; ôtez-les de là, ils ne savent plus 
rien. » — Le témoignage de Segrais est d'autant plus suspect que, 
dans le même recueil (p. 65), on le prend en flagrant délit d'interpré- 
tation malveillante, au moins contre Boileau. En citant cette pensée 
de Mme de la Fayette : « Celui qui se met au-dessus des autres, 
quelque esprit qu'il ait, se met au-dessous de son esprit, » il ajoute, 
de son chef : a Despréaux est de ces gens-là. » Sans doute, au mo- 
ment où Segrais faisait cette application , Boileau n'avait point encore 
écrit (Art poétique, chant IV, vers 201), en invitant les poètes à chan- 
ter le nom de Louis XIV : 

Que Segrais, dans l'églogue, en charme les forêts. 

C'est surtout en ce qui regarde Racine que l'observation de Segrais 
tombe tout à fait à faux. Le grand tragique disait lui-même à ses fils : 
ff Sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je 
ne leur j)arle jamais, je me contente de leur tenir des propos amu- 
sants, et de les entretenir de choses qui leur plaisent. Mon talent, a^ec 
eux, n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur ap- 
prendre qu'ils en ont. l (Mémoires sur la vie de Jean Racine; voyez 
l'édition de M. Mesnard, tome I, p. 296 et 296.) — Saint-Simon, qui 



ET MAXIMES MORALES. 187 



CDXIV 

Les fous et les sottes gens ne voient que par leur 
humeur', (éd. 5*.) 

CDXV 

L'esprit nous sert quelquefois à faire hardiment' des 
sottises^. (ÉD. 5.) 

CDXVI 

La vivacité qui augmente en vieillissant ne va pas loin 
de la folie \ (ÉD. 5.) 

n'est pas suspect d'indulgence, dit dans ses Mémoires (tomell,^). 271): 
« Personne n'avolt plus de fonds d'esprit , ni plus agréablement tourné; 
rien du poète dans son commerce, et tout de V honnête homme, de l'homme 
modeste, et, sur la fin , de l'homme de bien. » Ou sait enfin que 
Louis XIV, qui s'y connaissait, disait de Racine que personne à sa 
cour n'avait plus grand air; or le grand Roi n'eût point accordé un 
tel éloge à l'homme qui n'aurait en que les habitudes et le langage 
d'un pédant. — Voyez les i^ et i6« Bé flexions di\>erses. 

1. Var. : Le sot ne voit jamais que par riiumeur, parce quil ne peut 
voir par l'esprit. (Manuscrit.) — Or, selon la maxime 290, il J a plus 
de défauts dans l'humeur que dans l'esprit. 

2. La 5e édition (ifSyS; et celle de 1693, qui en reproduit le texte, 
mettent hardiment après quelquefois. C'esl sans aucnn doute une faute. 
Nous suivons le texte de l'Appendice à la 4^ édition (1676). 

3. Vauvenargues [ma.iime 806, OPAivres , p. 480) : a Sans jus- 
tesse, on est d'autant moins raisonnable qu'on a plus d'esprit. » 
— La Rochefoucauld a déjà dit même chose dans la maxime 34o, 
à propos de l'esprit des femmes. Voyez aussi la 16' des Réflexions 
diverses. 

4. L'annotateur contemporain trouve cette pensée belle et vraie, 
mais il ne croit pas que ce puisse être une règle universelle, et cite 
l'exemple de Monsieur de Meaux (Bossuet), dont le livre des Quiétistes 
(contre Fénelon) est plus animé que tous ses livres, quoiqu'il soit le 
dernier; mais il est présumable que la Rochefoucauld a voulu parler 
plutôt de la vivacité du caractère que de la vivacité de l'esprit. 



RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



CDXVII 

En amour, celui qui est guéri le premier est toujours 
le mieux guéri ^ (éd. 5.) 

CDXVIII 

Les jeunes femmes qui ne veulent point paroître 
coquettes, et les hommes d'un âge avancé qui ne veulent 
pas être ridicules, ne doivent jamais parler de Tamour 
comme d'une chose où ils puissent avoir part", (éd. 5.) 

CDXIX 

Nous pouvons paroître grands dans un emploi au- 
dessous de notre mérite, mais nous paroissons souvent 
petits dans un emploi plus grand que nous ^. (éd. 5*.) 

1. Publius Syrus croit que, dans ce cas, on se guérit l'un l'autre : 

Amoris vulniis sanat idem qui facit. 
c En amour, la même main qui blesse , guérit, » — Voyez la note 
de la maxime SgS. 

2. Peut-être la Rochefoucauld pensait-il à lui-même, ou à d'Hac- 
quevllle (voyez, sur cet officieux et candide personnage, 3Irae de Sé- 
vigné, tome II, p. 5o8 et Soy, p. Sai et 622). — Publius Syrus : 

Amare j'uveni fructus est, crimen seni, 
i L'amour est l'heureux privilège de la jeunesse, et la honte du vieil- 
lard. B — Meré (maxime i5i) : a L'amour.... est la honte des vieil- 
lards. » — Bussy Rabutin [Correspondance, Lettre au comte de 
Gramont, du 3 novembre 1677J : a Je suis d'accord avec lui [Saint- 
Évremond) qu on peut faire l'amour toute sa vie, mais qu'il faut se ca- 
cher quand on vient à un certain âge. » — La Bruyère {de i' Homme, 
n° m) : « C'est une grande difformité dans la nature qu'un vieil- 
lard amoureux. J> — Vauvenargues (maxime 678, OPAivres , p. 469) : 
« Je plains un vieillard amoureux; les passions de la jeunesse font un 
affreux ravage dans un corps usé et flétri. » — Voyez les maximes 408, 
423, 461» ^t ^^ ï5' des Réflexions diverses, 

3. Var. : Nous pouvons quelquefois paroître grands dans des em~ 



ET MAXIMES MORALES. 189 



CDXX 

Nous croyons souvent avoir de la conslance dans les 
malheurs, lorsque nous n'avons que de rabattement, et 
nous les souffrons sans oser les regarder, comme les pol- 
trons se laissent tuer de peur de se défendre ^. (éd. 5*.) 

CDXXI 

La confiance fournit plus à la conversation que l'es- 
prit ^. (ÉD. 5.) 

CDXXII 

Toutes les passions nous font faire des fautes, mais 
Famour nous en fait faire de plus ridicules^, (éd. 5*.) 

plois au-dessous de nous, mais nous sommes toujours petits dans ceux 
qui sont plus grands que nous ne sommes. [JMaiinscrit.) — Sénèque 
[épître xxii) : Turpe est cedcre onerl; luctare cum ofâcio quod semel 
recepisti. a II est honteux de se montrer au-dessous de sa charge; met- 
tez-vous au niveau de votre emploi, dès que vous l'avez accepté. » — 
Voyez les maximes 164, 449> ^^ 1*^ 3* des Réflexions diverses. 

I . Var. : Nous croyons quelquefois supporter les malheurs avec con- 
stance, quand ce n''est que par abattement, et que nous les souffrons 
sans oser nous retourner^ comme les poltrons, qui se laissent tuer de 
peur de se défendre. (Manuscrit.) — Dans [es maximes 21, 23 et 5o4, 
l'auteur dit a peu près la même chose de la fermeté devant la mort. 

a. La Bruyère (du Cœur, n" 'jS, tome I, p. 214) : « L'on est plus 
sociable et d'un meilleur commerce par le cœur que par l'esprit.» — 
Vauvcnargues {maxime 8fio, OEuvres^ j). 4^5) : <t On est encore bien 
éloigné de plaire, lorsqu'on n'a que de l'esprit. » — Mme de Sablé 
(en répondant à une lettre de la Rochefoucauld, du 1 août lôyS, 
Portefeuilles de J^allant, tome II, f°s i54 et i55) aurait voulu qu'il expli- 
quât dans cette maxime de quelle sorte de confiance il s'agit, parce que 
celle qui n'' est fondée que sur la bonne opinion que C on a de soi-même est 
différente de la sûreté que C on prend avec les personnes à qui l'on parle, 

3. Var. : L'amour nous fait faire des fautes, comme les autres pas- 
sions, mais il nous en fait faire de plus ridicules. {Manuscrit.) 



igo RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CDXXIII 

Peu de gens savent être vieux*, (éd. 5.) 

GDXXIV 

Nous nous faisons honneur des défauts opposés à ceux 
que nous avons : quand nous sommes foibles, nous nous 
vantons d'être opiniâtres^, (éd. 5.) 

GDXXV 

La pénétration a un air de deviner*, qui flatte plus 
notre vanité que toutes les autres qualités de l'esprit*. 

(ÉD. 5*.) 

CDXXVI 

La grâce de la nouveauté et la longue habitude, 

1. c C'est que personne ne veut l'être, i dit l'annotateur contem- 
porain. — Cicéron [de Senectute, chapitre x) cite le proverbe latin 
qui recommande « d'être vieux de bonne heure, si l'on veut être 
vieux longtemps » : Mature fieri senem , si diu velis esse senex. — 
Publius Syrus : 

Eheu! qiiam miseritm est fieri mctuendo senem! 
« Ah ! quel malheur de devenir vieux , quand on craint de le de- 
venir! » — La Rochefoucauld commente ainsi sa pensée dans sa 
lettre à Mme de Sablé, du 2 août 1675 : « Je sais bien que le bon 
sens et le bon esprit convient à tous les âges ; mais les goûts n'y 
conviennent pas toujours, et ce qui sied bien en un temps ne sied 
pas bien en un autre : c'est ce qui me fait croire que peu de gens 
savent être vieux. » — Voyez les maximes 112, 207, 210, 4^5 , 408, 
418, 444> et la iS** des Réflexions diverses. 

2. Voyez les maximes 827, 44^, 49^ et 494- 

3. Var. : a un air de prophétie. 'Manuscrit.) 

4. Selon Mme de Sablé, dans la lettre, déjà citée, qu'elle adressait 
à la Rochefoucauld, cette pensée est merveilleuse, et il ii'y a rien de 
mieux pénétré. — Voyez la maxime 682. 



ET MAXIMES MORALES. 191 

quelques* opposées qu'elles soient, nous empêchent éga- 
lement de sentir les défauts de nos amis^. (éd. 5.) 



CDXXVII 

La plupart des amis dégoûtent de Tamitié, et la plu- 
part des dévots dégoûtent de la dévotion^, (éd. 5.) 

CDXXVIII 

Nous pardonnons aisément à nos amis les défauts 
qui ne nous regardent pas\ (éd. 5.) 

CDXXIX 

Les femmes qui aiment pardonnent plus aisément 
les grandes indiscrétions que les petites infidélités^. 
(ÉD. 5.) 

CDXXX 

Dans la vieillesse de l'amour, comme dans celle de 
l'âge, on vit encore pour les maux, mais on ne vit plus 
pour les plaisirs ^. (éd. 5.) 



1. Voyez le Lexique, au mot Quelque. 

2. La Bruyère [des Jugements^ n» 4) : « Deux choses toutes con- 
traires nous préviennent également, l'habitude et la nouveauté. » 

3. 3Ime de Sal)lé, dans la lettre citée, dit à propos de cette ré- 
flexion : Quand les amitiés ne sont point fondées sur la vertu, il 
y a tant de choses qui les détruisent, que l'on a quasi toujours des 
sujets de s'en lasser, d 

4. \ oyez la maxime 88, et la lo*^ des Réflexions dn'crses. 

5. « Il n'y a rien de mieux trouvé, » selon Mme de Sablé (même 
lettre). 

6. « 11 y a quelquefois des regains, dans l'un et dans l'autre, » dit 
l'annotateur contemporain , ce qui permet de supposer qu'il n'était 
pas jeune. — Voyez la maxime 461, et la g"^ des Réflexions diverses. 



192 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CDXXXI 

Rien n'empêche tant cVètre naturel que Tenvie de le 
paroître'. (éd. 5*.) 

CDXXXII 

C'est, en quelque sorte, se donner part aux belles 
actions que de les louer de bon cœur", (éd. 5.) 

CDXXXIII 

La plus véritable marque d'être né avec de grandes 
qualités, c'est d'être né sans envie ^. (éd. 5.) 

CDXXXIV 

Quand nos amis nous ont trompés, on ne doit que de 
rindififérence aux marques de leur amitié, mais on doit 
toujours de la sensibilité à leurs malheurs ^. (éd. 5.) 

1. Var. : Ce qui nous empêche d'être naturels , c'est l'envie de le 
paroître. {Manuscrit .') — « CeUe maxime est Lien vraie, dit Mme de 
Sablé {même lettre)^ car le naturel ne se trouve point où il y a de 
l'affectation. » — Voyez les maximes 107, i34, 2o3, 872 et /^ii. 

2. Mme de Sablé {même lettre) : « Il n'y a rien de si beau ni de si 
vrai. » — Toutefois, si l'on en croit Charron (de la Sagesse, livre I, 
chapitre xxxix), le cas serait assez rare : « Il y en a qui font les 
ingénieux et subtils à desprauer et obscurcir la gloire des belles 
actions; en quov ils nionstrent beaucoup plus de mauuais naturel 
que de suffisance ; c'est chose aysée, mais fort vilaine, n 

3. Mais, selon la maxime 486, rien de moins commun. — Il y a ana- 
logie de sens entre cette pensée et la précédente ; IMme de Sablé 
{même lettre) la marque comme très-belle. — Voyez les maximes 828 
et 47^- 

4. Celte pensée est noblement contradictoire à plusieurs autres 
qui traitent de l'amitié et de la pitié, notamment aux maximes 83, 
264 et 583. — Voyez aussi le Portrait de la Rochefoucauld par lui~ 
même, ci-dessus, p. 9 et 10. 



ET MAXIMES MORALES. ig'i 

CDXXXV 

La fortune et Thumeur gouvernent le mondée (éd. 5.) 

CDXXXVI 

Il est plus aisé de connoître Thomme en général^, que 
de connoître un homme en particulier, (éd. 5*.) 

CDXXXVIl 

On ne doit pas juger du mérite d'un homme par ses 
grandes qualités, mais par l'usage qu'il en sait faire ^. 
(ÉD. 5.) 

CDXXXVIII 

Il y a une certaine reconnoissance vive, qui ne nous 

1. Voyez la note de la maxime SaS. — Plutarque répondait par 
avance à la Rochefoucauld : « Comment? n'y a il donc point de 
iustlce non plus es afaires des liommes, ny d'équité, ny de tempé- 
rance, ny de modestie ? et a-ce esté de fortune et par fortune qu'Aris- 
tides a mieux aimé demourer en sa pauureté, combien qu'il fust en 
sa puissance se faire seigneur de beaucoup de biens, et que Scipion , 
ayant pris de force Carthage, ne toucha ny ne vid onques rien de tout 
le pillage? » [Traité de la Fortune, chapitre i. traduction d'Amyot.) 

2. Yar. : tous les hommes. {Manuscrit.) — Il est plus facile encore 
de connaître des hommes que V homme , et selon Aimé-Martin (p. ii8) 
ce serait le cas de la Rochefoucauld, qui n'est guère sorti des excep- 
tions. — Duclos (tome I, p. 64, Considérations sur les mœurs de ce 
siècle, introduction) : a II y a .... une grande différence entre la 
connoissance de l'homme et la conaoissance des hommes. Pour con- 
noître l'homme, il suffit de s'étudier soi-même; pour connoître les 
hommes, il faut les pratiquer. » 

3. Mme de Sablé [même lettre) ajoute à cette pensée : « Il n'y a 
point de vraies grandes qualités, si on ne les njet en usage. » — Voyei 
les maximes iSg et 343. 

La RocHEFOucAux.n. i i3 



194 REFLEXIONS OU SENTENCES 

acquitte pas seulement des bienfaits que nous avons 
reçus, mais qui fait même que nos amis nous doivent, en 
leur payant ce que nous leur devons^ (éd. 5.) 



CDXXXIX 

Nous ne désirerions guère de choses avec ardeur, si 
nous connoissions parfaitement ce que nous desirons ". 
(ÉD. 5.) 

CDXL 

Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu 
touchées de Tamitié, c'est qu'elle est fade quand on 
a senti de l'amour*, (éd. 5.) 

CDXLI 

Dans lamitié, comme dans l'amour, on est souvent 
plus heureux par les choses qu'on ignore que par celles 
que l'on sait*, (éd. 5.) 

1. NouTcUe et heureuse contradiction, car l'auteur nie ordinaire- 
ment la reconnaissance. Voyez, entre autres, les maximes aaS et 298. 

2. Aimé-Martin p. 120) rappelle, à ce sujet, le mot de Léonidas 
à Xerxès, rapporté par Plutarque dans les ^pophthegmes lacédémo- 
niens : a Si tu connoissois en quoi consiste le bien de la vie, tu ne 
convoiterois pas ce qui est à autrui. » — \ oyez la maxime 543. 

3. Saiut-Évremond [sur la Religion) : (c Où l'amour a su régner 
une fois, il n'y a plus d'autre passion qui subsiste d'elle-même. > 
— La Bruyère (du Cœur, n°^ 7 et 8 , tome I, p. 200) : s L'amour 
et l'amitié s'excluent l'un l'autre, s — « Celui qui a eu l'expérience 
d'un grand amour néglige l'amitié. » — Voyez les maximes ^3, i3i, 
396 et 471. 

4. (' L'on est plus heureux, dit l'annotateur contemporain, mais 
on ne sent pas son bonheur. » — Voyez la maxime 3g5. 



ET MAXIMES MORALES. 19b 

CDXLII 

Nous essayons de nous faire honneur des défauts que 
nous ne voulons pas corriger*, (éd. 5.) 

CDXLIII 

Les passions les plus violentes nous laissent quelque- 
fois du relâche, mais la vanité nous agite toujours^. 
(ÉD. 5.) 

CDXLIV 

Les vieux fous sont plus fous que les jeunes ^. (éd. 5*.) 

CDXLV 

La foiblesse est plus opposée à la vertu que le vice*. 

(ÉD. 5.) 

CDXLVI 

Ce qui rend les douleurs de la honte et de la jalousie 
si aiguës, c'est que la vanité ne peut servir à les sup- 
porter ^. (ÉD. 5*.) 

1. Voyez les maximes jay, 383, 424» 493, 494 6t 6o9' 

2. Voyez la maxime 388. 

3. Var. : Il y a plus de vieux fous que de jeunes. (3Iafiiiscrit.) — 
Voyez les maximes 112, 207, 210, 4*^5, 408,418, 4^3, et la iS^des 
Réflexions diverses. 

4. -lime de Sablé (même lettre) estime que cette pensée est très- vraie, 
car le vice se peut corriger par r étude de la vertu, et la foiblesse est du 
tempérament^ qui ne se peut quasi jamais changer. — Vauvenargues 
[maxime 20, OEuvres, p. 3/6) : « La raison et la liberté sont incompa- 
tibles avec la foililesse. a — Voyez les maximes i3o et 3 16. 

5. Var. : Ce qui fait que la honte et la jalousie sont les plus grands 
de tous les maux, c'est que la vanité ne nous aide pas à les suppor- 



196 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CDXLVII 

La bienséance est la moindre de toutes les lois, et 
la plus suivie \ (éd. 5*.) 

CDXLVIII 

Un esprit droit a moins de peine de se soumettre 
aux esprits de travers que de les conduire ^. (éd. 5.) 

CDXLIX 

Lorsque la fortune nous surprend en nous donnant 
une grande place, sans nous y avoir conduits par degrés, 
ou sans que nous nous y soyons élevés par nos espé- 
rances, il est presque impossible de s'y bien soutenir, et 
de paroître digne de l'occuper^, (éd. 5.) 

ter. (Jllanuscrit .^) — Honte dans le sens â'IiumUiation. — Voyez la 
maxime 4/2. 

1. Var. : .... de toutes les lois, et c'est elle que Von suit le plus. 
{JUanuscrit .) 

2. Duplessis donne à tort : (r à se soumettre, » pour « de se sou- 
mettre. » — La Bruyère {de la Société et de la Conversation, n" 4S> 
tome I, p. 233) : « Il est souvent plus court et plus utile de cadrer 
aux autres que de faire que les autres s'ajustent à nous. » — Voyez 
les maximes 3i8 et 5o2. 

3. Mme de Sablé [maxime 32) : « La bonne fortune fait quasi 
toujours quelque changement dans le procédé, dans l'air, et dans la 
manière de converser et d'agir. C'est une grande foiblesse de vou- 
loir se parer de ce qui n'est point à soi : si l'on estiraoit la vertu 
plus que toute autre chose, aucune faveur ni aucun emploi ne chan- 
geroit jîimais le cœur ni le visage des hommes. » — La Bruyère [de 
l'Homme^ n°^ 94 et gS) : « Il se trouve des hommes qui soutiennent 
facilement le poids de la faveur et de l'autorité, qui se familiarisent 
avec leur propre grandeur, et à qui la tète ne tourne point dans les 
postes les plus élevés. Ceux au contraire que la fortune , aveugle , 
sans choix et sans discernement, a comme accablés de ses bienfaits. 



ET MAXIMES MORALES. 197 

GDL 

Notre orgueil s'augmente souvent de ce que nous 
retranchons de nos autres défauts *. (éd. 5.) 

CDLI 

Il n'y a point de sots si incommodes que ceux qui ont 
de l'esprit^, (éd. 5.) 

CDLII 

Il n'y a point d'homme qui se croie, en chacune de 
ses qualités, au-dessous de 1 homme du monde qu'il 
estime le plus ^. (éd. 5.) 

en jouissent avec orgueil et sans modération. » — « Les postes émi- 
nents rendent les grands hommes encore plus grands, et les petits 
beaucoup plus petits. » — Rapprochez des maximes 164, 4i9> *^t de 
la 3° des Réflexions diverses. 

1. Voyez les maximes 10 et 33. 

2. Duplessis cite à ce propos le vers suivant, qu'il attribue à Boi- 
leau, mais qui est de Molière (/e^ Femmes savantes , acte IV, scène m) : 

Un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant. 

— Duclos (tome I, p. 235, Considérations sur les moeurs de ce siècle, 
chapitre xiii : « De tous les sots, les plus vifs sont les plus insuppor- 
tables. B — Rapprochez des maximes 456, 5o2, et de la 16'' des Ré- 
flexions diverses. — ]Mme de Sablé [maxime 33) est plus accommo- 
dante : 8 II faut s'accoutumer, dit-elle, aux sottises d'autrui, et ne se 
point choquer des niaiseries qui se disent en notre présence. « — La 
Bruyère (^e la Société et de la Conversation, n° 37, tome I, p. 23o) 
dit, dans le même sens que Mme de Sablé : « Ne pouvoir supporter 
tous les mauvais caractères dont le monde est plein n'est pas un 
fort bon caractère : il faut dans le commerce des pièces d'or et de 
la monnoie. » 

3. La Bruyère {des Jugements, n" 71) : « Nous n'approuvons les 
autres que par les rapports que nous sentons qu'ils ont avec nous- 
mêmes; et il semble qu'estimer quelqu'un, c'est l'égaler à soi. » 

— Voyez la maxime 397. 



igS RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

CDLIII 

Dans les grandes affaires, on doit moins s'appliquer à 
faire naître * des occasions, qu'à profiter de celles qui se 
présentent, (éd. 5.) 

CDLIV 

Il n'y a guère d'occasion^ où l'on fit un méchant 
marché de renoncer au bien qu'on dit de nous, à con- 
dition de n'en dire point de mal. (éd. 5*.) 

CDLV 

Quelque disposition qu'ait le monde à mal juger, il 
fait encore plus souvent grâce au faux mérite qu'il ne 
fait injustice au véritable^, (éd. 5.) 

1. 5<= édition (1678) et fie (ifipS) : a s'appliquer et faire naître, » 

mais c'est évidemment une fauted'impression. — Sénèque (épi'trex-Ku) : 
IVo/i tantum prsesentis , scd vigilant'is est , occasïonein ohservare prope- 
rautcin, a Non-seulement il faut être là, mais il faut être vigilant 
pour guetter l'occasion, qui passe vite. » — Sénèque dit encore (wie/ne 
épitre) : (Epicurus ait) niliil esse tentandum, nisi quum apte poterit tem- 
pestiveque tentari. « [Épicure le dit,) il ne faut rien entreprendre qu'en 
temps convenable et opportun. » — Caton (livre II, distique 26) : 

Rem tibi quant nosces aptam, dimittere noU : 
Fronte capillata est, scd post occasio cah-a. 

« Dès que tu auras reconnu qu'une chose te convient, ne la laisse 
point échapper : l'occasion a des cheveux par devant, mais elle est 
chauve par derrière. » — Charron {de la Sagesse^ livre II, cha- 
pitre x) : « C'est vn tour de maistre et bien habile homme de sça- 
uoir bien prendre les choses en leur poinct, bien mesnager les occa- 
sions et commodités, se preualoir du temps et des moyens..,. Il faut 
preuoir l'occasion, la guetter, l'attendre, la voir venir, s'y préparer, 
et puis l'empoigner au poinct qu'il faut, i 

2. Var. : Il n'y a pas d'occasion. {Manuscrit.) 

3. Voyez les maximes 166 (contradictoire à celle-ci et aux 465^ 
et 489e), 273, 400, et la note de la 465% 



ET MAXIMES MORALES. 199 

GDLVI 

On est quelquefois un sot avec de Tesprit, mais on ne 
Test jamais avec clujugement^ (éd. 5.) 

CDLVII 

Nous gagnerions plus de nous laisser voir tels que 
nous sommes, que d'essayer de paroitre ce que nous ne 
sommes pas", (éd. 5.) 

CDLVin 

Nos ennemis approchent plus de la vérité dans les 
jugements qu'ils font de nous, que nous n'en approchons 
nous-mêmes^, (éd. 5.) 

CDLIX 

Il y a plusieurs remèdes qui guérissent de l'amour, 
mais il n'y en a point d'infaillibles *. (éd. 5'.) 

1. Rapprochez des maximes 45 1, 5o2, et de la 16^ des Réflexions 
diverses. — Voyez aussi la maxime 97, où l'auteur n'admet pas de 
distinction entre V esprit et \e jugement. 

2. Mme de Sablé {maxime 20) : « Si l'on avoit autant de soin 
d'être ce qu'on doit être que de tromper les autres en déguisant ce 
que l'on est, on pourroit se montrer tel qu'on est, sans avoir la 
peine de se déguiser, b — Voyez les maximes i34) 202, 4il, 43i, 
493 et 641. 

3. C'est ainsi que le portrait de la Rochefoucauld par le cardinal 
de Retz, et celui de Retz par la Rochefoucauld (voyez ci-dessus, 
p. i3-2i), ont bien toutes les apparences de la vérité. — Rappro- 
chez de la maxime 397. 

4- Var. : 5'il y a des remèdes pour guérir de l'amour, il n'y en 
a point d'infaillibles, (Manuscrit.) 



aoo RÉFLjEXIOJNS OU SENTENCES 

CDLX 

Il s'en faut bien que nous connoissions * tout ce que 
nos passions nous font faire, ^éd. 5.) 

CDLXI 

La vieillesse est un tyran qui défend, sur peine de la 
vie, tous les plaisirs de la jeunesse^, (éd. 5.) 

CDLXII 

Le même orgueil qui nous fait blâmer les défauts dont 
nous nous croyons exempts nous porte à mépriser les 
bonnes qualités que nous n'avons pas^. (éd. 5*.) 

CDLXni 

Il y a souvent plus d'orgueil que de bonté à plaindre 
les malheurs de nos ennemis : c'est pour leur faire sentir 
que nous sommes au-dessus d'eux que nous leur donnons 
des marques de compassion^, (éd. 5.) 

CDLXIV 

Il y a un excès de biens et de maux qui passe notre 
sensibilité'*, (éd. 5.) 

1. C'est le seul cas où l'auteur emploie le tour il s'en faut bien sans 
le faire suivre de la négation ne : voyez, à cet égard, les maximes 295 
et 465. — Quant au sens, rapprochez des maximes 43, 102, io3 et 269. 

2. Voyez la maxime 43o, et la i5^ des Réflexions diverses. 

3. Var. : L'orgueil, qui fait que nous blâmons les défauts (]ue nous 
croyons ne point avoir, fait aussi que nous méprisons les bonnes qua- 
lités que nous n'avons pas. ^Manuscrit.) 

4. Au fond, cette pensée revient à la 235^. Voyez aussi la 583«. 

5. Rapprochez des maximes 339 et 628. 



ET MAXIMES MORALES. 201 

CDLXV 

Il s'en faut bien que l'innocence ne trouve * autant de 
protection que le crime, (éd. 5.) 

GDLXVI 

De toutes les passions violentes, celle qui siecP le 
moins mal aux femmes, c'est ^amour^ (éd. 5.) 

CDLXVII 

La vanité nous fait faire plus de choses contre notre 
goût que la raison'^, (éd. 5.) 

CDLXVIII 

Il y a de méchantes quahtés^ qui font de grands ta- 
lents*^. (ÉD. 5*.) 

CDLXIX 

On ne souhaite jamais ardemment ce qu on ne souhaite 
que par raison^, (éd. 5*.) 

1. Aboyez la note de la maxime 460. — Cette pensée paraît con- 
tradictoire aux 455« et 489^. — Meré {maxime 14) : « L'honneur n'est 
pas toujours le prix du mérite ; il est aussi souvent le partage du 
crime que la récompense de la vertu. » 

2. L'Appendice de 1670 donne fait, pour sied. 

3. Vauvenargues (maxime 764, OEuvres, p. 477) : « Si les foiblesses 
de l'amour sont pardonnables, c'est principalement aux femmes, qui 
régnent par lui. » 

4. Voyez la maxime 469, et la note de la maxime 890. 

5. n Des méchantes qualités, » dans l'édition de 1678. Il y a de 
dans l'Appendice à l'édition de 1673 et dans l'édition de i6g3. 

6. Duplessis donne à tort : « qui sont de grands talents. » — Voyez 
les maximes 90, 278 et 354' 

7. Rapprochez de la maxime 467. 



RÉFLEXIONS OU SENTENCES 



CDLXX 

Toutes nos qualités sont incertaines et douteuses, en 
bien comme en mal, et elles sont presque toutes à la 
merci des occasions^, (éd. 5.) 

CDLXXI 

Dans les premières passions, les femmes aiment Ta- 
mant; et dans les autres, elles aiment Famour^. (éd. 5.) 

■ CDLXXU 

L'orgueil a ses bizarreries, comme les autres passions : 
on a honte d'avouer que Ton ait de la jalousie , et on 
se fait honneur d'en avoir eu, et d'être capable d'en 
avoir ^. (éd. 5.) 

CDLXXIII 

Quelque rare que soit le véritable amour, il l'est en- 
core moins que la véritable amitié*, (éd. 5.) 

1. « Combien y a-t-il de Turennes, dit l'annotateur contempo- 
rain, qui sont dans les cloîtres, et combien y a-t-il de Brunos qui 
sont à l'armée! » — Voyez les maximes 53, Sy, 58, i53, i65, SaS, 
345, 38o, 4o4> 435 et 63i. 

2. Et autre clwseitout, ajoute assez lestement l'annotateur contem- 
porain. — Voyez les maximes 73, i3i, 396, 402 (à la note), et 440' 

3. Voyez la maxime 44^- 

4. La Bruyère {du Cœur, n° 6, tome I, p. 200) : a II est plus or- 
dinaire de voir un amour extrême qu'une parfaite amitié, a — Rap- 
prochez de la maxime 76, et des 18"^ et 19*^ Réflexions diverses. — Si 
nous en croyons Favorinus, cité par Diogène de Laérte (livre V, cha- 
pitre I, § 21), Aristote disait déjà : ~^Q. tp(Xoi, ojûs\; cp[Xoç. « O mes 
amis, il n'y a pas d'amis. » 



ET MAXIMES MORALES. aol 

CDLXXIV 

Il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la 
beauté*, (éd. 5.) 

CDLXXV 

L'envie d'être plaint ou d'être admiré fait souvent la 
plus grande partie de notre confiance ^ . (éd . 5 * .) 

CDLXXVI 

Notre envie dure toujours plus longtemps que le bon- 
heur de ceux que nous envions^, (éd. 5.) 

CDLXXVII 

La même fermeté qui sert à résister à l'amour sert 
aussi à le rendre violent et durable, et les personnes 
foibles, qui sont toujours agitées des passions, n'en sont 
presque jamais véritablement remplies^. \^éd. 5*.) 

CDLXXVIII 

L'imagination ne sauroit inventer tant de diverses con- 

1. Cette réflexion paraît être à deux fins : c'est un trait contre 
Mme de Longueville, et une délicate louange à l'adresse de Mme de 
la Fayette. 

2. Var. : Le désir qiHon nous plaigne ou qiHon nous admire fait toute 
notre confiance. {Manuscrit.) — Mme de la Fayette, confidente de la 
Rochefoucauld, devait moins goûter cette proposition que la précé- 
dente. — Rapprocliez de la 5^ des Réflexions diverses. 

3. Voyez les maximes SaS, 433 et 486. 

4. Le manuscrit disait avec moins d'élégance, mais avec plus de 
clarté : a agitées des passions, rCen ont jamais de longues. » 



2o4 RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

trariétés qu'il y en a naturellement dans le cœur de 
chaque personne * . (éd. 5.) 



CDLXXIX 

II n'y a que les personnes qui ont de la fermeté qui 
puissent avoir une véritable douceur : celles qui parois- 
sent douces n'ont d'ordinaire que de la foiblesse, qui 
se convertit aisément en aigreur^, (éd. 5.) 

CDLXXX 

La timidité est un défaut dont il est dangereux de 
reprendre les personnes qu'on en veut corriger^, (éd. 5.) 

CDLXXXI 

Rien n'est plus rare que la véritable bonté : ceux 

I. Horace dit en parlant de la pensée de l'homme (livre I, épitre i, 
vers 99) : 

Fitse disconvenit ordine toto. 

« Elle n'est jamais d'accord avec elle-même dans toute la suite de la 
vie. » — Charron (de la Sagesse^ livre I, chapitre xxx^tti) : a Nos ac- 
tions se contredisent souuent de si estrange façon qu'il semble im- 
possible qvi'elles soient parties de mesme boutique. » — La Bruyère 
(^de r Homme, n" 99^ : « Quelques hommes, dans le cours de leur vie, 
sont si différents d'eux-mêmes par le cœur et par l'esprit, qu'on est 
sûr de se méprendre, si l'on en juge seulement par ce qui a paru 
d'eux dans leur première jeunesse. » — Voyez les maximes 5i et i35. 

a. \auvenargues (maxime 55, OEuvres, p. 879) : ï II n'y a guère 
de gens plus aigres que ceux qui sont doux par intérêt. » — Rappro- 
chez des maximes 287, 887 et 481. 

3. Parce que, dans ce cas, oji F augmente , comme le fait obser\er 
l'annotateiu" contemporain. — On sait que la Rochefoucauld était 
timide, au moins à parler, et que Huet (voyez ses Mémoires^ traduc- 
tion de M. Ch. Nisard, Paris, Hachette, i853, un vol. in-8°. 



ET MAXIMES MORALES. 2o5 

même qui croient en avoir n'ont d'ordinaire que de la 
complaisance ou de la foiblesse^ (éd. 5.) 

CDLXXXII 

L'esprit s'attache par paresse et par constance^ à ce 
qui lui est facile ou agréable : cette habitude met tou- 
jours des bornes à nos connoissances, et jamais per- 
sonne ne s'est donné la peine d'étendre et de conduire 
son esprit aussi loin qu'il pourroit aller ^. (éd. 5.) 

CDLXXXIII 

On est d'ordinaire plus médisant par vanité que par 
malice*, (éd. 5.) 

CDLXXXIV 

Quand on a le cœur encore agité par les restes d'une 
passion, on est plus près d'en prendre une nouvelle que 
quand ou est entièrement guéri ^. (éd. 5.) 

CDLXXXV 

Ceux qui ont eu de grandes passions se trouvent , 

p. igS) ne put le décider à se présenter à l'Académie française : il 
n'osait affronter le discours de réception à prononcer. 

1. Voyez les maximes 287, 38" et 479- 

2. Constance n'a pas ici le sens que lui donne ordinairement l'au- 
teur ; il signifie, comme la suite l'indique, habitude constante , ac- 
coutumance. — Duplessis met à tort confiance, au lieu de constance. 

3. Selon Mme de Sablé {inaxime 38), a l'étude et la recherche de 
la vérité ne servent souvent qu'à nous faire voir, par expérience, 
l'ignorance qui nous est naturelle. » — Rapprochez de la maxime 487. 

4. Cette pensée revient, pour le fond, aux maximes 3i, 267, 897 
et 5i3. 

5. Rapprochez de la maxime 10. • - 



io6 REFLEXIOrs'S OU SENTENCES 

toute leur vie, heureux et malheureux d'en être guéris \ 

(ÉD. 5*.) 

CDLXXXVI 

Il y a encore plus de gens sans intérêt que sans en- 
vie *. (ÉD. 5.) 

CDLXXXVII 

Nous avons plus de paresse dans l'esprit que dans le 
corps ^. (ÉD. 5.) 

CDLXXXVIII 

Le calme ou l'agitation de notre humeur ne dépend 
pas tant de ce qui nous arrive de plus considérable dans 
la vie, que d'un arrangement commode ou désagréable 
de petites choses qui arrivent tous les jours*, (éd. 5 *.) 



CDLXXXIX 

Quelques^ méchants que soient les hommes, ils n'ose- 
roient paroître ennemis de la vertu ^, et lorsqu'ils la 
veulent persécuter, ils feignent de croire qu'elle est fausse, 
ou ils lui supposent des crimes, (éd. 5.) 



1. Var. : Quand on a eu de grandes passions, on se trouve heureux 
et malheiu-eux d'en être guéri, [Manuscrit.) 

2. Voyez les maximes SaS, 433 et 47^« 

3. Rapprochez de la maxime 482. 

4. Var. : Ce qui fait le calme ou l'agitation de notre humeur 
nest pas tant ce qui nous arrive de plus considérable dans notre vie, 
que ce qui nous arrive de petites choses tous les jours. (^Manuscrit .) 

5. Voyez le Lexique, au mot Quelque. 

6. Voyez la maxime 218 et la note de la maxime 465. — î Cela 
prouve, dit l'annotateur contemporain, cette belle question de philo- 
sophie morale ; JVon potest amari malum quia malum, » 



ET MAXIMES MORALES. 207 



CDXG 

On passe souvent de ramour à rambition, mais on ne 
revient guère de l'ambition à l'amour ^ (éd. 5*.) 

GDXCI 

L'extrême avarice se méprend presque toujours : il 
n'y a point de passion qui s'éloigne plus souvent de son 
but, ni sur qui le présent ait tant de pouvoir, au préjudice 
de l'avenir", (éd. 5.) 

CDXCII 

L'avarice produit souvent des eiïets contraires : il y a 
un nombre infini de gens qui sacrifient tout leur bien à 
des espérances douteuses et éloignées ; d'autres mépri- 
sent de grands avantages à venir pour de petits intérêts 
présents*, (éd. 5.) 

1. Var. : On trt de l'amour à l'ambition, mais on ne ca^aj de l'ambi- 
tion à l'amour. [Manuscrit.) — Tacite Histoires, IWre IV, chapitre vi) : 
Etiam sapie/iti/>iis ciipido glorix noiissima ejuititr.v. Le désir de la gloire 
est la dernière passion dont les sages même se dépouillent. » — Pascal 
(tome II, p. 261 et p. 255, Discours sur les passions de Vamour) : 
— « Les passions qui sont les plus convenables à l'homme,... sont 
l'amour et l'ambition ; elles n'ont guère de liaison ensemble ; cepen- 
dant, on les allie assez souvent ; mais elhs s'affoiblissent l'une l'autre 
réciproquement, pour ne pas dire qu'elles se ruinent.... Quand on 
aime une dame sans égalité de condition, l'ambition peut accompa- 
gner le commencement de l'amour; mais, en peu de temps, il de- 
vient le maître. C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon : 
il veut être seul ; il faut que toutes les passions ploient et lui obéis- 
sent. » — La Bruyère [des Biens de fortune, n° 5o, tome I , p. 262) : 
& L'ambition suspend en lui [en lliomme) les autres passions. » 

2. Vauvenargues {maxime 56, OEuvrcs, p. 379) : a L'intérêt fait peu 
de fortunes. » — Voyez les maximes 167 et 4l)2. 

3. Voyez la maxime précédente et les 1 1'' et 246''. 



REFLEXIONS OU SENTENCES 



CDXGIII 

Il semble que les hommes ne se trouvent pas assez 
de défauts : ils en augmentent encore le nombre par de 
certaines qualités singulières dont ils affectent de se 
parer, et ils les cultivent avec tant de soin qu'elles de- 
viennent à la fin des défauts naturels qu'il ne dépend 
plus d'eux de corriger^, (éd. 5.) 

GDXCIV 

Ce qui ûiit voir que les hommes connoissent mieux 
leurs fautes qu'on ne pense, c'est qu'ils n'ont jamais tort 
quand on les entend parler de leur conduite : le même 
amour-propre qui les aveugle d'ordmaire les éclaire 
alors, et leur donne des vues si justes, qu'il leur fait sup- 
primer ou déguiser les moindres choses qui peuvent être 
condamnées^, (éd. 5.) 

CDXGV 

Il faut que les jeunes gens qui entrent dans le monde 
soient lionteux^ ou étourdis : un air capable et composé 
se tourne d'ordinaire en impertinence*, (éd. 5.) 

1. Rapprochez des maximes ^24, 442, 4^7 et 494- 

2. Duclos (lome I, p. 214, Considérations sur les mœurs de ce siècle, 
cliapitre xii) pense au contraire que « les mauvais succès ne détrom- 
pent pas ceux qu'ils humilieut. » — Voyez la maxime 36, qui, en 
un sens, est contradictoire à celle-ci, et les 424'', 44^®, 493^ et Sog*. 
Dans cette dernière maxi/ne, V amour-propre, loin de nous aveugler, 
nous éclaire si bien qu'il devient notre tourment. — Mme de Sablé 
(maxime i3) : « Rien ne nous peut tant instruire du dérèglement gé- 
néral de l'homme que la parfaite connoissance de nos dérèglements 
particuliers. » 

3. Honteux dans le sens de timides. 

4. L'a/V froid de nos jeunes gens date de loin : une femme célèbre 



ET MAXIMES MORALES. aog 

CDXCVl 

Les querelles ne dureroient pas longtemps si le tort 
n'éloit que d'un côté * . (éd. 5 *.) 

CDXGVII 

Il ne sert de rien d'être jeune sans être belle, ni d'être 
belle sans être jeune', (éd. 5*.) 

CDXGVIII 

Il y a des personnes si légères et si frivoles , qu'elles 
sont aussi éloignées d'avoir de véritables défauts que des 
qualités solides^, (éd. 5*.) 

CDXCIX 

On ne compte* d'ordinaire la première galanterie des 
femmes que lorsqu'elles en ont une seconde^, (éd. 5*.) 



au dix-septième siècle par ses saillies, Mme Cornuel, disait, en par- 
lant de ceux de son temps ; « qu'il lui sembloit qu'elle étoit avec 
des morts, parce qu'ils sentent mauvais et ne parlent point. » Voyez 
une lettre de Corbinelli, dans les Lettres de Mme de Sévigné^ tome IV, 
p. 4i4' — Rapprochez de la maxime 872. 

1. Var. : Les querelles ne seraient pas longues si on navolt tort que 
d'un côté. {Manuscrit.) 

2. Var. : Il est presque également inutile d^avoir de la jeunesse sans 
beauté, ou de la beauté sans jeunesse. {Manuscrit.) — Meré {maxime 
169) : a Les jeunes femmes n'ont pas assez d'esprit, et celles qui 
sont âgées n'ont pas assez de beauté. » 

3. Var. : Il y a des personnes si légères, qu'elles nont pas plus de^ 
défauts que des qualités. {Manuscrit .) 

4. Dans le texte de Duplessis : On ne conte, v 

5. Var. : On ne compte la première galanterie des femmes quà 
leur seconde. {Manuscrit.) — Vovez les maximes y3 et 896. 

La Rochefoucauld, i i4 



aïo RÉFLEXIONS OU SENTENCES 

D 

Il y a des gens si remplis d'eux-mêmes, que, lorsqu'ils 
sont amoureux , ils trouvent moyen d'être occupés de 
leur passion sans l'être de la personne qu'ils aiment*. 

(ÉD. 5.) 

DI 

L'amour, tout agréable qu'il est, plaît encore plus 
par les manières dont il se montre que par lui-même'. 

(ED. 5*.) 

DU 

Peu d'esprit avec de la droiture ennuie moins, à la 
longue, que beaucoup d'esprit avec du travers^, (éd. 5.) 

DIII 

La jalousie est le plus grand de tous les maux, et celui 
qui fait le moins de pitié aux personnes qui le causent*. 
(éd. 5*.) 

DIV 

Après ^ avoir parlé de la fausseté de tant de vertus ap- 

1. Rapprochez des maximes aSg, 262, 824, 874, 5oi et 563. 

2. Var. : L'amour ne nous plaît pas tant par lui-même que par la 
manière dout il se montre à nous. (Manuscrit.'^ — Voyez \es maximes 874 
et 5oo. 

3. Il est clair que droiture signifie, dans ce cas, bon sens. — Selon 
Sénèque (épitre ix), la première personne que le sot ennuie, c'est 
lui-même: Omnis slultitia lahorat fastidio sui. — Voyez \es maximesZi% ^ 
448, 45 1, 456, et la i6e des Réflexions diverses. 

4. Var. La jalousie, qui est peut-être le plus grand de tous les 
maux, est aussi celui dont on a le moins de pitié, lorsquon le cause. 
[Manuscrit.) 

5. Celte dernière réflexion se trouve, nous l'avons dit, dans toutes 
les éditions. 



ET MAXIMES MORALES. an 

parentes, il est raisonnable' de dire quelque ciiose de 
la fausseté du mépris de la mort : j'entends parler de ce 
mépris de la mort que les païens se vantent de tirer de 
leurs propres forces, sans l'espérance d'une meilleure 
vie, 11 y a différence entre souffrir la mort constamment 
et la mépriser : le premier est assez ordinaire", mais je 
crois que l'autre n'est jamais sincère. On a écrit néan- 
moins tout ce qui peut le plus persuader que la mort 
n'est point un mal, et les hommes les plus foihles, aussi 
bien que les héros, ont donné mille exemples célèbres '^ 
pour établir cette opinion; cependant je doute que per- 
sonne de bon sens* l'ait jamais cru, et la peine que l'on 
prend pour le persuader aux autres et à soi-même fait 
assez voir que celte entreprise n'est pas aisée. On peut 
avoir divers sujets de dégoût '" dans la vie , mais on n'a 
jamais raison de mépriser la mort*; ceux mêmes qui se 
la donnent volontairement ne la comptent pas pour si 
peu de chose, et ils s'en étonnent et la rejettent^ comme 
les autres, lorsqu'elle vient à eux par une autre voie que 
celle qu'ils ont choisie. L'inégalité que l'on remarque 
dans le courage d'un nombre infini de vaillants hommes 
vient de ce que la mort se découvre différemment à leur 

1. Var. : Après avoir parlé de la fausseté des vertus, il ai raison- 
nable.... (i665.) — Dans le texte de i665 A, il y a : « de vertus; » 
mais c'est sans doute une faute. 

2. Var. : le premier seni'iment est assez ordinaire. (i6(î5.) 

3. Var. : et ]es plus foihles hommes, aussi bien que les héros, ont 
donné miWe célèbres exemples. (i6(i5.) 

4- Var. : du bon sens. (i665 B.) 

5. Var. : de dégoûts. (i6()6.) 

6. Var. : cependant je doute que personne de bon sens en ait 
jamais été véritablement persuadé, et toulelA peine qnon se donne pour 
en venir à bout fait assez paraître que cette entreprise n'est pas aisée. 
On a mille sujets de mépriser la vie, mais on nen peut avoir de mé- 
priser la mort (i6(i5.) 

7. Vab. : et ils la rejettent et s''cn étonnent. (i665.) 



212 REFLEXIONS OU SENTENCES 

imagination % et y paroît plus présente en un temps qu'en 
un autre : ainsi il arrive^ qu'après avoir méprisé ce qu'ils ne 
connoissentpas'',ils craignent enfin ce qu'ils connoissent*. 
Il faut éviter de l'envisager^ avec toutes ses circonstances, 
si on ne veut pas croire qu'elle soit le plus grand de tous 
les maux. Les plus habiles et les plus braves sont ceux 
qui prennent déplus honnêtes prétextes pour s'empêcher 
de la considérer; mais tout homme qui la sait voir telle 
qu'elle est trouve que c'est une chose épouvantable. La 
nécessité de mourir faisoit toute la constance des philo- 
sophes : ils croyoient qu'il falloit aller de bonne grâce où 
l'on ne sauroit s'empêcher d'aller; et ne pouvant éter- 
niser leur vie, il n'y avoit rien qu'ils ne fissent pour éter- 
niser leur réputation, et sauver du naufrage ce qui n'en 
peut être garanti®. Contentons-nous, pour faire bonne 
mine, de ne nous pas dire à nous-mêmes tout ce que nous 

1. Var. : se découvre à leur imagination. (i665.) 

2. Var. : et ainsi il arrive. (i665.) 

3. Var. : ce qu'ils ne connoissoltnt pas. (i665 et i()f>6.) 

4. Var. : ils craignent ce qu'ils counoissent. (i665, 1666, 1671 
et 1675.) 

5. Var. : de la voir. (i6(i5.) 

6. Var: mais tout homme qui la sait voir telle qu'elle est trouve 
que la cessation ri'' être comprend tout ce qu'il j a <réj)ouvaii table. La 
nécessité inévitable de mourir fait toute la const.ince des |)l»ilosophes: 
ils croie»? qu'il faut aller de bonne grâce où l'on ne se peut em[)ècher 
d'aller {voyez les maximes 28 et 46}; et ne pouvant éterniser leur vie, 
il n'y a rien qu'ils ne fassent pour éterniser leur gloire, et pour sau- 
,'er ainsi du naufrage ce qui en peut être garanti. (i665.) — Les édi- 
tions de i(j6fi et de 1671 portent, comme celle de i665 : o ce qui eu 
peut être garanti ; î les deux versions donnent un sens acceptable. — 
Deux maximes du manuscrit de la Rocheguyon viennent à l'appui de 
ce passage : « Rien ne prouve tant que les philosophes ne sont pas si 
bien persuadés qu'ils disent que la mort n'est pas un mal, que le 
tourment qu'ils se donnent pour éterniser leur ré; utation. » — 
Il Rien ne jirouve davantage combien la mort est redoutable que la 
peine que les philosophes se donnent pour persuader qu'on la doit 
mépriser. » 



ET MAXIMES MORALES. aiî 

en pensons, et espérons plus de notre tempérament que 
de ces foibles raisonnements qui nous font croire que 
nous pouvons approcher de la mort avec indinérence*. 
La fi^loire de mourir avec fermeté, Tespérance d'être 
regretté, le désir de laisser une belle réputation, l'assu- 
rance d'être afTranciii des misères de la vie, et de ne 
dépendre plus des caprices de la fortune % sont des re 
mèdes qu'on ne doit pas rejeter; mais on ne doit pas 
croire aussi qu'ils soient infaillibles. Ils font^ pour nous 
assurer, ce qu'une simple haie fait souvent à la guerre 
pour assurer ceux '" qui doivent approcher d'un lieu d'où 
l'on tire : quand on en est éloigné, on s'imagine qu'elle 
peut mettre à couvert ; mais quand on en est proche, on 
trouve que c'est un foible secours. C'est nous flatter de 
croire que la mort ^ nous paroisse de près ce que nous en 
avons jugé de loin, et que nos sentiments, qui ne sont que 
foiblesse®, soient d'une trempe assez forte pour ne point 
souffrir d'atteinte par la plus rude de toutes les épreuves''. 
C'est aussi mal connoître* les effets de l'amour-propre 

1. Vàr. : et espérons plus de notre tempérament que des foibles 
raisonnements à rabii desquels nous croyons pouvoir approcher de la 
mort avfc indifférence. (i(i65.) 

2. Var. : La gluire de mourir avec fermeté, la satisfaction d'être 
regretté </e ses amis et de laisser une belle réputaiion, Yes/>drance de ne 
plus souffrir de douleurs, et d'ctre à couvert des autres misères delà vie 
et des caiirices de la fortune — (i6fi5.) 

3. Duplessis donne à tort ils sont, et, à la ligue suivante, 11 omet 
simple devant liaie. 

4. Var. : pour couvrir ceux. (i665.) 

5. Var. : quand on en est éloigné, on crci/ qu'elle peut être d\in 
grand secours ; mais quand on en est proche, on voit que tout la peut 
percer. A'ous nous flattons de croire que la mort — (i665.) 

6. Var. : qui ne sont que faiblesses. (1666.) 

7. Var. : et que nos sentiments, qui ne sont que foiblesse, que 
variété et que confusion, soient d'une trempe assez forte pour ne point 
souffrir d'altération par la plus rude de toutes les épreuves. (i665.) 

8. Var. : C'est mal connoître. (i665.) 



2i4 REFLEXIONS OU SEIVTEIVCES 

que de penser* qu'il puisse nous aider à compter pour 
rien ce qui le doit nécessairement détruiic; et la raison, 
dans laquelle on croit trouver tant de ressources, est trop 
foible en cette rencontre ^ pour nous persuader ce que nous 
voulons; c'est elle, au contraire, qui nous trahit^ le plus 
souvent, et qui, au lieu de nous inspirer le mépris de la 
mort, sert* à nous découvrir ce qu'elle a d'affreux et de 
terrible; tout ce qu'elle peut faire pour nous est de nous 
conseiller d'en détourner les yeux, pour les arrêter sur 
d'autres objets". Caton etBrutus en choisirent d'illustres; 
un laquais se contenta, il y a quelque temps, de danser 
sur l'échafaud où il alloit être roué®. Ainsi, bien que les 
motifs soient différents, ils produisent les mêmes effets': 



1. Vak. : que de croire. (i665.) 

2. Yak. : «'est cjue irop foible en cette rencontre. (i665.) 

3. Var. : c'est elle qui nous trahit. (i665.) 

4. Var. : et, au lieu de nous inspirer le mépris de la mort, elle 
sert (i665.) 

5. Var. : d'en détourner les yeux et de les arrêter sur d'au 

très ol)jets. (i665.) 

6. Var. : Caton et Brutus en choisissent d'illustres el d'e'clalants [ce 
qui indique que, dans notre texte^ illustres se rapporte, non pas à morts, 
mais à objets); un laquais se couXenXa dernièrement i\e danser /e5 trico- 
tets sur l'écliafaud où W devait être roué.(i6fi5.) — Richelet (1680) 
déGnit tricotets : a une sorte de danse élevée et en rond, » et Fure- 
tière (1690) : « espèce de danse gaie. » Voyez le Lexique. — Rap- 
prochez de la maxime 21. — Le 9 septembre 1660, la Rochefou- 
cauld écrit à J. Esprit : c Je vous prie de mettre siu' le ton de 
sentences ce que je vous ai mandé de ce mouchoir et des tricotets. » 
Il parlait évidemment de la maxime 21 et de celle-ci (voyez la 
variante de la 2i«). Dans une lettre antérieure (du 27 août) à Mme de 
Sablé, il nous apprend que c'est de J. Esprit qu'il lient celte anec- 
dote des tricotets : M. Esprit, dit-il, me parle d'un laquais qui a 
dansé les tricotets sur l'échafaud où il alloit être roué. Il me semble 
que voilà jusqu'où la phi'osopbie d'un laquais méritolt d'aller. Je 
crois que toute gaité en cet état-là vous est bien suspecte, j 

7. Var. : ils produisent souvent les mêmes effets. (i665, 1666, 
1671 et 1693.) 



ET MAXIMES MORALES. 2i5 

(le sorte qu'il est vrai que', quelque disproportion qu'il 
y ait entre les grands hommes et les gens du commun, 
on a vu mille fois les uns et les autres recevoir la mort 
d'un même visage; mais c'a toujours été avec cette difTé- 
rcnce que, dans le mépris que les grands hommes font 
paroître pour la mort, c'est l'amour de la gloire qui leur 
en ôte la vue, et dans les gens du commun, ce n'est qu'un 
effet de leur peu de lumière qui les empêche de con- 
noître la grandeur de leur mal, et leur laisse la liberté 
de penser à autre chose ^. (éd. i*.) 

I. Var. : de sorte qu'il est \rai de dire que (i665.) 

a. Vàr. : .... entre les grands lioinnses et les gens du commun, les 
uns et les autres ont mille fois reçu la mort d'un même visage; mais 
c'a toujours été avec cette différence que c'est l'amour de la gloire qui 
ôte aux grands hommes la vue de la mort dans le mépris ^w'//i font pa- 
roître quelquefois pour elle, et dans les gens du commun, ce n'est qu un 
effet de leur peu de lumière qui, les empêchant de connoître toute la 
grandeur de leur mal, leur laisse la liberté de songer à autre chose. 
(i665.) 



MAXIMES POSTHUMES 



NOTICE. 



Ey 1693, Claude Barbln, qui avait imprimé les cinq éditions 
publiées du vivant de la Rocbefoucauld, en donna une sixième qui 
ne différait de celle de ifiyS, quant au texte des 31aximes, que par 
deux ou trois variantes sans importance. Au commencement du vo- 
lume' se trouvait un supplément de onze feuillets non paginés, con- 
tenant : 1° un extrait du Privilège du Boi^ renouvelé à la date du 
28 décembre 1692; 2" la longue définition de ï amour- propre , que 
l'éditeur avait reprise de l'impression de iGGS*; 3° cinquante 
maximes données comme posthumes. En réalité , de ces cinquante 
maximes, vingt- huit seulement étaient nouvelles; des vingt -deux 
autres, seize, et même dix-sept, n'étaient que de simples variantes à 
des pensées déjà publiées par l'auteur'; cinq, insérées par mégarde 
dans ce Supplément *, reproduisaient textuellement cinq maximes com- 
prises dans les cinq cent quatre de 1678, qui sont toutes réimprimées, 
à la suite du Supplément, dans le volume de i693.Barbin n'indiquait 
pas la source de ces pensées supplémentaires et de ces variantes; 
mais l'on n'a jamais douté, et l'on ne pouvait guère douter qu'elles 
ne fussent delà Rochefoucauld lui-même. Outre que l'éditeur n'avait, 
ce semble, aucun intérêt à grossir de quelques feuillets apocryphes 



1. Quelques exempLiires donnent ces feuillets à la fin. 

2. C'est la maxime 563 de notre édition. Barljin avait repris également de 
l'édition de i665 le Discours préliminaire attribué à Segrais; il l'avait fait 
retouclier et abréger. Voj^ez ce Discours, ci-après, à V Appeiidicf,Y>. 35 1 -370. 

3. Seize, à savoir les numéros 19, 20, 22-26, 29, 3o, 34, 35, 38, 4i-43, 
45 du Supidement de lôgj, se rapportent à nos maximes 342, 344» 302, 
367, 374, 38 1, 359,364. 345, 357, 354, 363, 377-379, 382 ; la dix-septième, 
à savoir le n" !^o, modifie une des pensées sup;)rimées (voyez ci-après la note 
de la m.aximf 641). Pour les seize maximes que nous venons d'énuraérer, 
nous avons indiqué dans notre commentaire les variantes que fournit la compa- 
raison du nouveau texte (de ifigl) avec l'ancien (de 1678). 

4- Ce sont les numéros 27, 3i, 32, 36, 44 ^li Supplément, absolument 
identiques avec nos maximes 36i, 347, 35C, 35o et 38o. 



220 MAXIMES POSTHLMES. 

un livre dont le succès était consacré depuis près de trente ans, le 
fond et la forme de ces pensées étalent assez rcconnaissahlcs. Elles 
ont été composées vraiseniblahlemcnt entre la dernière édition de 
l'auteur (1678) et sa mort (1680}; en tout cas, beaucoup d'entre elles 
peuvent être mises au rang des meilleures. On les retrouve dans 
l'édition d'Amsterdam de 1703, sous le titre de Maiîmes de M. de 
la Rochefoucauld, à la suite du recueil principal Ae^Max'imes^ intitulé 
Réflexions morales de M. de la Rochefoucauld. Elles sont aussi dans 
les éditions d'Amelot de la Houssaye (1714, 1725, etc.) ', mais per- 
dues, dans son répertoire al|)habélique, parmibien d'autres additions, 
qui sont empruntées à ]5eu près toutes, a savoir les Maximes de Mme de 
Sablé, les Pensées diverses de l'abbé d'Ailly, les Maximes chrétiennes 
de Mme de la Sablière*, à l'édition d'Amsterdam dont nous venons 
de parler. L'abbé delà Roclie (1737) a omis, sans nous dire pourquoi, 
les tnc.ximes du Supplément, bien que, comme il l'annonce lui-n>éme 
dans sa Préface (p. xiv), il ait suivi le texte de l'édition de i6g3*. 
Omises également par Siiard* (1778}, parBrotier (1789}, parle mar- 
quis de Fortia(i796 et 1802), par Biaise (i8i3), par Aimé-Martin 
en 1822, par Gaétan de la Rochefoucauld (1825}, qui n'en a pas 
moins intitulé son livre : OEui'res complètes de la Rochefoucauld, elles 
n'ont reparu que dans l'édition publiée par Aimé-Martin en i844^» 
et dans celle de Duplessis (i853)^. 

Outre ces vingt-huit maximes contenues àa.ns le Supplément de 1693, 
nous en donnans vingt-cinq (à savoir tout le restant, moins cinq), 
qui sont tirées du manusciii autographe conservé au château de la 
Rocheguyon. Parmi ces vingt-cinq, il y en a six (numéros 5og, 5io, 

1. Le numéro 11 du Supplément de 1693 (notre maxime 544) a été omis 
dans quelques éditions d'Amt-lot (1743, 1734, etc.), mais il se trouve dans 
celles de 1714, 1725, 1746. 

2. Les Maxinifs de Mme de la Sablière ne sont pas dans l'édition de 1714; 
elles ne paraissent dans le recueil d'Amelot qu'a partir de i 725. 

3. a Comme la plus correcte, dit- il, et la plus riche du propre fonds de 
notre auteur. » On ne peuc pas dire qu'elle soit plus correcte que celle de 
1678, et si elle e^t plus riche, c'est uniquement grâce aux vingt-huit maximes 

posthumes que l'-ibbô de la Roche n'a pas réimprimées. 

4. Voyez ce que nous disous de son édition dans la Notice des Maximes 
supi rimecs ^ ci-après, p. 23a, note l. 

5. Paris, Lefèvre, grand in- 16. — Aimé-Martin donne tout le Sufplémenl 
de 169J, c'est-à-dire les cinquante maximes, sans distinguer, ])lus que n'a fait 
le premier éditeur, les pensées nouvelles des pensées déjà publiées identique- 
ment en 167S et des simples variantes. 

6. Duplessis n'indique comme vraiment nouvelles que vingt-cinq de ces 
pensées; il considère, malgré de notables différences, nos numéros 543, 554 
et 555, comme de simples variantes des maximes 439, 149 et 352. 



NOTICE. 221 

5i3, 5i5 pnrtiellement, 5?.4 et 525) qui se trouvent à la fois dans 
ce manuscrit ', et clans des lettres du tome 11 des Portcfcnilles de 
ynllant (manuscrits de la Bililiolhèqne impériale), recueil où nous 
avons déjà pris diverses variantes des pensées déliuilives, et qui, en 
outre, nous donne seul quatre maximes posthumes (53o-533)-. 

Ce sont les pensées extraites des manuscrits que nous avons mises 
en tête (5o5-533); nous plaçons à la suite celles du Supplément de 
1693 (534-5(ii) ; j)uis nous en donnons une dernière (SGa), qui nous 
a été conservée par Saint-Evremond. 

Dans le répertoire d'Amelot de la Houssaye se rencontrent deux 
itiaxlnies (5o5 et 5 ri) que nous ne trouvons que là et dans le ma- 
nuscrit de la Rocheguyon. D'où Amelot les a-t-il tirées? Sans doute 
de quelque copie, comme il en existait plus d'une au temps où il 
composait son recueiP; car il n'est ])as probable qu'il les ait prises 
dans le manuscrit même de la Rocheguyon. D'abord son texte, 
comme on le verra dans les notes, diffère de celui de ce manuscrit; 
puis, s'il l'avait eu à sa disposition, il est bien évident que prenant, 
comme il faisait, de toutes mains, et entassant pêle-mêle, sans même 
se soucier de bien distinguer les auteurs, tout ce qu'il trouvait de 
maximes'^, il n'aurait pas négligé les autres pensées inédites qui y 

I . On en trouvera la description dans la Notice bihliogra jjhique . 

■i.. Il y a donc en tout dix de nos maximes posthumes qui se trouvent dans 
le recueil de Vallant. Neuf sont tirées de quatre lettres de la Rocliefoucauld à 
Mme de Sablé; une, d'une lettre du même à J. Esprit. Ces lettres ont été pu- 
l)liées par Gaétan de la Piochefoucauld [OEuvres complètes ^ 1825), aux 
pages 4'i9i 46-^1 466, 469 et 470, 475' — Biaise, en reproduisant, comme nous 
l'avons «lit, l'édition de Suard, y a ajouté, au bas des pages, une douz.iine de 
notes contenant des maximes tirées des Portefeuilles de Vallant. Six de ces 
extraits se trouvent dans nos maximes pos tint mes (n°' Sog, 5 10, 3i3, 5l5, 
524 et 52,5). C'est par erreur que Biaise indique les autres comme étant iné- 
dites (voyez les notes de nos maximes 577 et 618). Aimé-Martin, eu 1822, 
A donné, sous le titre de Second supplément, dix des mêmes pensées; il les 
rattache, comme variantes, toutes moins une (notre numéro 5 10), à des 
maximes définitives; mais pour la moitié au moins, la différence est telle qu'il 
est impossible de les considérer comme de simples variantes. 

3. C'est ainsi qu'on trouve dans les manuscrits de Conrart, à la bibliothèque 
de l'Arsenal, d'anciennes copies de quelques maximes de la E.ochef(>u<auld. 
Ces copies, de mains inconnuis, contiennent quelques variantes ; mais comme 
ces variantes sont le plus souvent fautives, et n'ont d'ailleurs aucune autorité, 
nous avons cru devoir n'en pas tenir compte. 

4. Le recueil posthume d'Amelot de la Houssaye a été publié par Pichet. Il 
est impossible de distinguer bien exactement quelle a été, dans la composition 
de ce recueil, la part d'Amelot lui-même et celle de son éditeur. h'E/'ître dc- 
dicatoire et Y Avertissement de Viinpri'uenr ne nous donnent pas d'éclaircisse- 
ments à ce sujet. 



222 MAXIMES POSTHUMES. 

sont contenues et qui, avant la présente édition, n'avaient été publiées 
que par M. Edouard de Bartiiélemy '. 

Nous avons adopté uu numérotage continu pour les différentes 
espèces de maximes, délinitives, posthumes tt supprimées par l'au- 
teur; nous avons évité ainsi des appendices ou suppléments, qui nui- 
sent toujours à la bonne économie dune édition. 

I. M. de Bartiiélemy a tiré du manuscrit de la Rocheguvon 2fio maximes. 
Son dernier chiffie est i5ç), mais il a deux numéros gy. Il indique comme 
inédits, non pas seulement nos numéros 5o5 et 5il, j)ul)lics dans le recueil 
d'Amelot de la Houssaye, mais encore uu grand nombre d autres, qui ont paru 
du vivant de l'auteur. Les 260 maximes de son édition se dcconiposent ainsi : 
192 de la série des pensées publiées par la Rochefoucauld (identiques avec 
ces pensées, ou simples variantes), 26 de nos poslhuiiies, 39 de nos sujiprimées^ 
et 3 iiuiximes faisant (dans le manuscrit comme chez lui) double emploi, à 
savoir les numéros 8, 149 et 233. Son numéro S est le commencement de sa 
maxime 207 ^626' de notre édition); son numéro 149 est la dernière phrase 
de sa maxime i32, et reproduit à peu près notre 126"; enfin sa 233' maxime, 
qui répète sa 24', n'est autre chose que notre 697'. 



MAXIMES POSTHUMES. 



DV 

Dieu a mis des talents différents dans l'homme, comme ii 
a planté des arbres différents dans la nature, en sorte que 
chaque talent, ainsi que chaque arbre, a sa propriété et son 
efTet qui lui sont particuliers*. De là vient que le poirier le 
meilleur du monde ne sauroit porter les pommes les plus 
communes, et que le talent le plus excellent ne sauroit pro- 
duire les mêmes effets du talent le plus conunun ; de là aussi 
vient qu'il est aussi ridicule de vouloir faire des sentences, 
sans en avoir la graine en soi^, que de vouloir qu'un parterre 
j)roduise des tulipes, quoiqu'on n'y ait point semé d'oignons*. 



DVI 

On ne sauroit compter toutes les espèces de vanité. 

1 . « Qui leur sont particuliers. » [Edition de M. de Barlhélemjr.) — Cette 
maxime n'est que le développement de la 594°, que la première phrase ré- 
pète. 

2. C'est vers le même temj;s, siins doute, qu'à propos de quelques beaux 
esprits de province, l'auteur écrivait de Vertœil (le 5 décembre 1662) à Mme de 
Sablé : « Je ne sais si vous avez remarqué que l envie de faire des sentences se 
gagne comme le rhume: il y a ici des diseijjles de M. de Balzac qui en ont eu 
le vent, et qui ne veulent plus faire ;iutre chose. » 

3. Cette maxime se trouve dans l'édition d'Amelot de la Houssaje (voyez 
ci-dessus la Notice, p. 221), avec ces dilfércnces : « .... comme il a planté de 
différents arbres.... chaque talent, de même que chaque arbre, a ses pro- 
priétés et ses effets.... ne sauroit porter t/fj pommes.... les mêmes effets des 
talents les plus communs ; de là vient encore.... de vouloir faire des semen- 
ces (sic) sans avoir la graine en soi des tulipes, quand on n'a pas planté 

les oignons. 9 



aa4 MAXIMES POSTHUMES. 

DVII 

Tout le monde est plein de pelles qui se moquent du four- 
gon*. 

DVIII 

Ceux qui prisent trop leur noblesse ne prisent pas assez ce 
qui en est l'origine^. 

DIX 

Dieu a permis, pour punir l'homme du péché originel, qu'il 
se fit un Dieu^ de son amour-propre, pour en être tourmenté 
dans toutes les actions de sa vie*. 

DX 

L'intérêt est l'âme de l'amour-propre % de sorte que comme 
le corps, privé de son ame, est sans vue, sans ouïe, sans con- 
noissance, sans sentiment et sans mouvement , de même , 
l'amour-propre séparé, s'il le faut dire ainsi, de son intérêt, ne 



1. La i" édition du Dictionnaire de V Académie (1694) définit ainsi ce pro- 
verbe, à l'article Fourgon : a Cela se dit d'un homme qui se moque d'un autre 
qui auroit autant de sujet de se moquer de lui. » — Montiiigne (Essais, 
livre III, fin du cbapitre v, tome III, p. 36i) cite également ce proverbe 
sous cette forme : « Le fourgon se mocque de la paele. » — Rapprochez de la 
maxime 667. 

2. Mme de Sablé avait repris dans le fonds commun cette pensée qui lui 
appartenait sans doute, car, dans le recueil de ses Maximes, on trouve sous le 
numéro 72 : <; Ceux qui sont assez sots pour s'estimer seulement par leur no- 
Ijlesse méprisent en quelque fn(-on ce qui les a rendus nobles , puisque ce n'est 
(pie la vertu de leurs ancêtres qui a fait la noblesse de leur sang. » La Roche- 
foucauld a pu restituer sans regret cette réflexion assez insignifiante. — Meré 
[maxime ^^G) : « L'honnête homme ne se souvient jamais de sa noblesse 
que pour s'en rendre plus digne, c'est-à-dire pour devenir plus sage et plus 
vertueux. » 

3. Biaise et Aimé-Martin donnent cette maxime d'après une lettre à Mme de 
Suhlé [Portefeuilles de ballant, tome II, f° a56); leur texte porte, par erreur : 
« se fît un bien, n pour a se fit un Dieu. » 

4. Voyez la note de la maxime 494- 

5. oc L'intérêt est Vami de l'amour-propre. » [Edition de M . de Barthélemjr.) 
— La même édition, à la ligne suivante, donne vie pour vue, et logiquement, 
après cette altération, elle remplace, tiois lignes plus loin, voit par vit. 



MAXIIMES POSTHUMES. 225 

voit, n'entend, ne sent et ne se remue plus. De là vient qu'un 
même homme, qui court la terre et les mers pour son intérêt, 
devient soudainement paralytique pour l'intérêt des autres; de 
là vient ce soudain assoupissement et cette mort que nous cau- 
sons à tous ceux à qui nous contons nos affaires; de là vient 
leur prompte résurrection lorsque, dans notre narration, nous 
y mêlons quelque chose c{ui les regarde : de sorte que nous 
voyons, dans nos conversations et dans nos traités, que, dans 
un même moment, un homme perd connoissance et revient à 
soi, selon que son propre intérêt * s'approche de lui, ou qu'il 
s'en retire ^. 

DXI 

Nous craignons toutes choses comme mortels, et nous desi- 
l'ons toutes choses comme si' nous étions immortels. 



1. « Selon que son propre intérieur. » [Édition de 3/. de Barthélémy.) 

2. Cette maxime j que nous tirons du manuscrit de la Rocheguyon, se 
trouve aussi dans une lettre à Mme de Sablé [Portefeuilles de Fallant, 
tome II, f" l5y). Biaise Ta placée à la suite des maximes définitives, et 
Aimé-Martin dans son Second supplément . Leur texte n'offre qu'une seule 
variante : « le soudain assoupissement, » pour » ce soudain assoupissement. " 
Le texte de Gaétan de la Rochefoucauld [OEuvres complètes, p. 466) n'a pas 
cette variante, mais quelques autres : a. sans sentiment, sans mouvement.... 
l'amour-propre séparé.... de /'intérêt.... ne sent et ne remue plus. » — Rap- 
prochez des maximes iSg, 3i4, et de la 4° des Réflexions diverses. — Mme de 
Sablé dit à peu près de même dans sa maxime 29 : « Tout le monde est si 
occupé de ses passions et de ses intérêts, que l'on en veut toujours parler, 
sans jamais entrer dans la passion et dans l'intérêt de ceux à qui on en parle 
encore qu'ils aient le même besoin qu'on les écoute et qu'on les assiste. « — 
Elle dit encore dans sa maxime 3 : a Au lieu d'être attentifs à connoître les 
autres, nous ne pensons qu'à nous faire connoître nous-mêmes. Il vaudroit 
mieux écouter pour acquérir de nouvelles lumières, que de parler trop pour 
montrer celles que l'on a acquises. 33 — J. Esprit donne à son tour la 
même pensée, mais d'une façon singulièrement plate (tome II, p. 68) : « Toutes 
les conversations où l'on ne dit rien qui touche nos ])assions, ou qui fl.itte notre 
vanité, nous sont insupportables , et c'est de là que viennent ces distractions , 
ces langueurs et cette espèce de pâmoison où nous tombons, aussitôt que nous 
apercevons que celui qui nous entretient prend le train de parler seulement 
de lui-même et de ne rien dii-e pour nous. » — Meré dit avec plus de conci- 
sion et de netteté {jnaxime 335) : « Qui veut qu'on suive ses sentiments doit 
feindre d'entrer dans ceux des antres. » 

3. « .... et nous les desirons toutes comme si.... » (Édition d''Arnelot de 
la Houssaye.) 

L.\ Rochefoucauld . i i5 



ctiG MAXIMES POSTHUMES. 

DXII 

Il semble que c'est le diable qui a tout exprès placé la 
paresse sur la frontière de plusieurs vertus*. 

DXIII 

Ce qui nous fait croire si aisément que les autres ont des 
défauts, c'est la facilité que l'on a de croire ce que l'on sou- 
haite^*. 

DXIV 

Le remède de la jalousie est la certitude de ce qu'on a 
craint, parce qu'elle cause la fin de la vie, ou la fin de l'amour; 
c'est un cruel remède , mais il est plus doux que le doute et 
les soupçons^. 

DXV 

L'espérance et la crainte sont inséparables, et il n'y a point 
de crainte sans espérance, ni d'espérance sans crainte**. 

DXVI 

Il ne faut pas s'offenser que les autres nous cachent la 

I. Voyez les maximes 169, 266, 898 et 63o. 

■2. Tel est le texte du manusciit de la Rochcgiiyon. Dans une lettre à Mme 
de Sablé, celle qui contient aussi les /naximes 5l5 et SaS [Portefeuilles de 
T'allant, tome II, f° 169), le commencement de la maxime est : a Ce qui fait 
croire, » et la fin : a ce qu'on souhaite. » — Le texte de M. de Barthélémy 
donne facilement pour aisément (c'est aussi la leçon de Biaise et d'Aiiné- 
Martin) , a croire pour de croire, et ce qu'on désire pour ce que l'on sou- 
haite. — Rapprochez des maximes 3i, 267, 897 et 4S3. 

3. Rapprochez de la maxime Sa, et de la 8"= des Réjlexions diverses. 

4. La maxime entière est dans le manuscrit de la Rncheguyon; le pre- 
mier membre de phrase se lit seul dans une lettre à Mme de Sablé [Porte- 
feuilles de Vallant , tome II, f" 168), d'après laquelle Biaise et Aimé-Martin 
l'ont donné. — Meré [maxime 4' 4) : << Toutes les fois que l'espérance nous 
console, la crainte nous peut affliger; et quand ces deux passions régnent dans 
nos âmes, le repos ne s'y trouve jamais. » — Selon Vauvenargues [Imitation 
de Pascal: Vanité des Philosophes, OEuvres, p. 223), a l'espérance et la 
crainte sont les vrais ressorts de l'esprit humain. » 



MAXIMES POSTHUMES. 227 

vérité, puisque nous nous la cachons si souvent à nous- 
mêmes '. 

DXVII 

Ce cpii nous empêche souvent de bien juger des sentences 
qui prouvent la fausseté des vertus, c'est que nous croyons 
trop aisément qu'elles sont véritables en nous^. 

DXVIII 

La dévotion qu'on donne aux princes est un second amour- 
propre '. 

DXTX 

La fin du bien est un mal, et la fin du mal est un bien. 

DXX 

Les philosophes ne condamnent les richesses que par le 
mauvais usage que nous en faisons ; il dépend de nous de les 
acquérir et de nous en servir sans crime; et au lieu qu'elles 
nourrissent et accroissent les crimes, comme le bois entretient 
le feu, nous pouvons les consacrer à toutes les vertus, et les 
rendre même par là plus agréables et plus éclatantes. 

DXXI 

La ruine du prochain plait aux amis et aux ennemis*. 

DXXII 

Comme la plus heureuse personne du monde est celle à qui 

1. Voyez la maxime ii4- 

2. C'est pour cela que, dans la Préface de la i'* édirion (voyez plus haut, 
p. 27^ la Rocliefou&iuld engage ironiquement chaque lecteur à « se mettre 
d'ahord dans l'esprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en par- 
ticulier, et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles paroissent générales. » — 
Voyez aussi la maxime 024. 

3. Voyez la maxime 261. 

4. Voyez lu maxime 583. 



228 MAXIMES POSTHUMES. 

peu de chose suffit ^ les grands et les ambitieux sont en ce 
point les plus misérables, j)uisciu'il leur faut l'assemblage d'une 
infinité de biens pour les rendre heureux. 

DXXIII 

Une preuve convaincante que l'homme n'a pas été créé 
comme il est, c'est que, plus il devient raisonnable, et plus il 
rougit en lui-même de l'extravagance, de la bassesse et de la 
corruption de ses sentiments et de ses inclinations. 

DXXIV 

Ce qui fait tant disputer^ contre les maximes qui découvrent 
le cœur de l'homme, c'est^ que l'on craint d'y être découvert**. 

DXXV 

Le pouvoir que les^ personnes que nous aimons ont sur 
nous est presque toujours plus grand que celui que nous y 
avons nous-mêmes. 

DXXVI 

On blâme aisément les défauts des autres, mais on s'en sert 
rarement à corriger les siens ^. 

1 . Meré [maxime 67) : « L'on est toujours assez riclie, quand on est content 
de peu. » 

2. Bhdse, et iiprès lui Aimé-Martin, ont substitué crier à disputer. 

3. Cest dans le manuscrit de la Rocheguyon ; est dans la lettre à Mme de 
Sablé déjà citée pour la maxime 509. 

4. Voyez \^ maxime 5i7, et la Préface de la 1'* édition (ci-dessus, p. 27). 

5. Biaise et Aimé-Martin, en relevant cette pensée d'après la lettre à Mme de 
Sablé, citée pour les maximes 5l3 et 5l5 [Portefeuilles de Vallant, tome II, 
f° i59[«]), la font rapporter à notre maxime aSg, et donnent des pour les; à 
la ligne suivante, ils ont retranché _|' devant avons. 

6. Mme de Sablé [maxime 73) : « L'amour-propre fait que nous nous 
trompons presque en toutes choses, que nous entendons blâmer et que nous 
blâmous les mêmes défauts dont nous ne nous corrigeons point, ou parce que 
nous ne connoissons pas le mal qui est en nous, ou parce que nous l'envisa- 
geons toujours sous l'apparence de quelque bien. » — Dans ses maximes 47 

\a\ Elle s'y retrouve une seconde fois, sans variante, et toujours de la main 
de la Rochefoucauld, au folio aa3. 



MAXIMES POSTHUMES. 229 



DXXVII 

L'homme est si misérable, que tournant toute sa conduite 
à satisfaire ses passions, il gémit incessamment sur leur tyran- 
nie : il ne peut supporter ni leur violence, ni celle qu'il faut 
qu'il se fasse pour s'afi'ranchir de leur joug; il trouve du dé- 
goût, non-seulement en elles, mais dans leurs remèdes*, et ne 
peut s'accommoder ni du cha grin de sa maladie, ni du travail 
de sa guérison. 

DXXVIII 

Les biens et les maux qui nous arrivent ne nous touchent 
pas selon leur grandeur, mais selon notre sensibilité^. 

DXXIX 

La finesse n'est qu'une pauvre habileté'. 

DXXX 

On ne donne des louanges que pour en profiter *. 

et 49, elle se rapproche encore plus du sens de la Rochefoucauld : « C'est une 
chose bien vaine et bien inutile de faire l'examen de tout ce qui se passe 
dans le inonde, si cela ne sert à se redresser soi-même. » — « Les sottises 
d'autrui nous doivent être plutôt une instruction qu'un sujet de nous moquer 
de ceux qui les font. » — Meré dit de son côté [maxime i8) : « Les hom- 
mes sont d'ordinaire aussi curieux de savoir la vie d'autrui que négligents 
de corriger la leur propre; » et il ajoute [maxime 26) : « Il faut toujours 
épargner les défauts d'autrui, et jamais les siens. » 

1. « Il trouve du dégoût noii-st-ulcment dans leurs remèdes. » (Édition de 
M. de Barthélémy.) Les trois mots: a en elles, mais, » ont été omis par cet 
éditeur. 

2. Rapprochez des maximes 389 et 464. 

3. Cette pensée se lit deux fois dans le manuscrit de la Rocheguyon. M. de 
Barthélémy la donne sous le n" i32 et sous le n° i4q. — Rapprochez des 
maximes laS et 126. — Voyez dans Vaavenargues ( OEuvres , p. 3S2) la 
85* maxime : « On gagne peu de choses p;ur habileté, » et (p. 122) le 8' Con- 
seil à un Jeune homme {Sur le mépris des petites finesses) — Mme de Sablé 
(maxime 10) : a. C'est une occupation bien pénible aux fourbes d'avoir tou- 
jours à couvrù' le défaut de leur sincérité et à réparer le manquement de leur 
parole. « 

4. Cette maxime et les trois suivantes ne se trouvent, nous l'avons dit 



lio MAXIMES POSTHUMES. 

DXXXI 

Les passions ne sont que les divers goûts de i'amour-propre. 

DXXXII 

L'extrême ennui sert à nous désennuyer. 

DXXXIIl 

On loue et on blâme la plupart des choses parce que c'est la 
mode de les louer ou de les blâmer*. 

DXXXIV 

Force gens veulent être dévots, mais personne ne veut être 
humble^. 

DXXXV 

Le travail du corps délivre des peines de l'esprit, et c'est ce 
qui rend les pauvres heureux'. 

(voyez ci-dessus, p. 221), que dans les Portefeuilles de Vallant (tome II), 
la première dans une lettre de la Rochefoucauld à J. Esprit (f" 124), les trois 
autres dans une lettre du même à Aime de Sablé (f° i58). — Voyez les maxi- 
mes 143, 144. 146, 279 et 356. 

1. Duclos (tome I, p. i34. Considérations sur les mœurs de ce siècle, cha- 
pitre y) : « La plupart des hommes n'osent ni blâmer ni louer seuls. » — 
Charron {de la Sagesse, livre I, chapitre xxxrx.) : « Les opinions générales, 
receues auec applaudissement de tous et sans contradiction, sont comme un 
torrent qui emporte tout. » — Voyez la 10' des Reflexions diverses. 

2. Mme de Saljlé {maximeÇ)!^) : « Il se cache toujours assez d'amour-propre 
sous la plus grande dévotion pour mettre des bornes à la charité. » — Rap- 
prochez àei maximes ^'i, 234, 358, 536 et 537- 

3. Dans le Discours sur V Inégalité des richessesl[OEuvres, p. 174), Vau- 
venargues dit sous une forme plus oratoire : « Le laboureur a trouvé 
dans le travail de ses mains la paix et la satiété, qui fuient l'orgueil des 
grands. » 



MAXIMES POSTHUMES. 23i 

DXXXVI 

Les véritables mortiGcations sont celles qui ne sont point 
connues; la vanité rend les autres faciles'. 

DXXXVII 

L'humilité est Tautel sur lequel Dieu veut qu'un lui offre des 
saci'ifices^. 

DXXXVIII 

Il faut peu de choses pour rendre le sage heureux ; rien ne 
peut rendre un loi content; c'est pourquoi presque^ tous les 
hommes sont misérables. 

DXXXIX 

Nous nous tourmentons nK)ins pour devenir heureux que 
pour faire croiie que nous le sommes. 

DXL 

Il est bien plus aisé d'éteindre un premier désir que de sa- 
tisfaire tous ceux qui le suivent^. 

DXLI 

La sagesse est à l'âme ce que la santé est pour le corps ■'^. 

DXLII 

Les grands de la terre ne pouvant donner la santé du corps 

1 . a Rend les autres faciles à souffrir. t> [Edition d'Amelol de la Houssaye.) 
— Il y a toute apparence qu'en écrivant cette réflexion, l'auteur pensait à la 
conversion éclatante de Mme de Longueville. — Voyez les maximes 33, 254, 
358, 534, 537, et la i"'^ note de la page 246. 

2. Rapprochez des maximes 254^ 358 et 534- 

3. Presque est omis dans l'édition d'Amelot de la Houssave. 

4. Aussi Meré juge-t-il {maxime 366) qu' « il est bien plus glorieux de bor- 
ner ses désirs que de les s.itisfaire. » 

5. a..... ce que la santé est au corps. » {^Edition d'Amelot de la Houssaye .) 



232 MAXIMES POSTHUMES. 

ni le repos d'esprit, on achète toujours trop cher tous les 
biens qu'ils peuvent faire. 

DXLIII 

Avant que de désirer fortement une chose, il faut examiner 
quel est le bonheur de celui qui la possède'. 

DXLIV 

Un véritable ami est le plus grand de tous les biens ^ et 
celui de tous qu'on songe le moins à acquérir. 

DXLV 

Les amants ne voient les défauts de leurs maîtresses que 
lorsque leur enchantement est fini" 



;3 



DXLVl 



La prudence et l'amour ne sont pas faits l'un pour l'autre : 
à mesure que l'amour croît, la prudence diminue*. 



1. Rapprochez de la maxime 439. 

2. Horace (livre I, satire v, vers 44) '• 

Nil ego contulerim jucundo sanus amico. 

<c Tant que j'aurai mon bon sens, je ne trouverai rien de comparable à un 
aimable ami. » 

3. Rapprochez delà maxime 33o. — Voyez aussi la note de la maxime 385. 

4. Publias Syrus : 

Amare et sepere vix deo conceditur. 

« Aimer et demeurer sage, à peine est-ce donné à un dieu. « — Bussy Ra- 
budn [Histoire amoureuse des Gaules, édition de Liège, sans date, p. 126) 
avait dit absolument de même, en parlant du duc de Nemours et de la du- 
chesse de Cliâtillon : « A mesure que cette passion croissoit, leur prudence ne 
fiisoit pas de même. » — Est-ce pour ne point paraître avoir emprunté à Bussy 
que la Rochefoucauld n'a pas publié cette pensée? — Il paraît du reste 
qu'elle était dans l'air, car nous lisons encore dans le recueil de Meré [maxime 
1 43) : « La sagesse et l'amour ne s'accordent jamais. » 



MAXIMES POSTHUMES, a33 



DXLVII 

Il est quelquefois agréable à un mari d'avoir une femme 
jalouse : il entend toujours parler de ce qu'il aime. 

DXLVIII 

Qu'une femme est à plaindre, quand elle a tout ensemble de 
l'amour et de la vertu* ! 

DXLIX 

Le sage trouve mieux son compte à ne point s'engager qu'à 
vaincre*. 

DL 

Il est plus nécessaire d'étudier les hommes que les livres. 

DLI 

Le bonheur ou le malheur' vont d'ordinaire à ceux qui ont 
le plus de l'un ou de l'autre. 



DLII 

Une honnête femme est un trésor caché; celui qui l'a trouvé 
fait fort bien de ne s'en pas vanter \ 

1. Voyez la note de la maxime 346. 

2. Voyez la maxime 634- 

3. a Le bonheur et le malheur. » [Édition iT Amelot de la Houssaye.) — 
Cette maxime rappelle la pensée qui revient jusqu'à cinq fois dans les Evan- 
giles et qui est ainsi exprimée dans celui de saint Matthieu (chapitre xiii, 
verset 12) : Qui enim habet, dabitur ei, et abumtabit ; qui autem non habet, 
et quod habet auj'eretur ab eo. a II sera donné à celui qui a, et il se trouvera 
dans l'abondance; quant à celui qui n'a pas, le peu même qu'il a lui sera 
ôté. B — Mme de Sévigné abonde dans le sens de la première proposition ; 
elle écrit à sa fille (tome VI, p. 121) : « N'est-il pas vrai que tout tourne à 
bien pour ceux qui sont heureux? » 

4- Rapprochez de la maxime 368. 



a34 MAXIMES POSTHUMES. 



DLIII 

Quand nous aimons trop, il est malaisé de reconnoître si 
l'on cesse de nous aimel■^ 



DLIV 

On ne se blâme que pour être loué^. 

DLV 

On s'ennuie presque toujours avec ceux que Ton ennuie^. 

DLVI 

Il n'est jamais plus 'difiBcile de bien parler que quand on a 
honte de se taire. 

DLVII 

Il n'est rien de plus naturel ni de plus trompeur que de 
croire qu'on est aimé*. 

DLVIII 

Nous aimons mieux voir ceux à qui nous faisons du bien 
que ceux qui nous en font. 

DLIX 

Il est plus difficile de dissimuler les sentiments que l'on a 
que de feindre ceux que l'on n'a pas^. 

1. L'auteur a pourtant dit dans la maxime 371 que c'est presque toujours 
notre jaute de ne pas connoître quand on cesse de nous aimer. — Voyez aussi 
les maximes 335, 336, 348 et 557. 

2. Rapprochez des maximes 149, 184, 327, 383, 696 et 609. 

3. Voyez les maximes 3o4 et 352. 

4- Rapprochez des maximes 335, 336, 348, 371 et 553. 
5. Voyez les maximes 70 et 108. 



MAXIMES POSTHUMES. 23^ 



DLX 

Les amitiés renouées demandent plus de soins que celles 
qui n'ont jamais été rompues*. 

DLXI 

Un homme à qui personne ne plaît est bien plus malheureux 
que celui qui ne plaît à personne. 

DLXU 

L'enfer des femmes, c'est la vieillesse^. 

1. Rapprochez de la maxime 2S6. 

2. C'est Saint-Evremond , nous l'avons dit (p. 221), qui nous a conserNé 
cette pensée, adressée par la Rochefoucauld à Ninon de l'Enclos. Voyez la Fie 
de Saint-Evremond par des Maizeaux, édition de 1711, p. 353. 



MAXIMES SUPPRIMEES 

PAR L'AUTEUR 



NOTICE. 



L'abbé Brotier (1789) est le premier des éditeurs qui ait réuni à 
part les maximes que la Rochefoucauld avait successivement élimi- 
nées des diverses éditions de son œuvre*. Dans un supplément au- 

I. L'édition d'Amsterdam de 1705 (cliez P. Mortier), mentionnée par nous 
ci-dessus, p. 220, et l'édition postliumed'Amelot delà Houssaye (1714) avaient 
donné la plus grande partie des pensées rejetées par l'auteur, mais en les con- 
fondant pèle- mêle avec celles qu'il avait maintenues. 

L'éditiou d'Amsterdam a, en tout, dans sa première et principale série, 
cinq cent soixante et onze numéros, c'est-à-dire soixante-sept de plus que la 
dernière édition publiée du vivant de la Rochefoucauld (1^7'^). Ces soixante- 
sept pensées avaient paru toutes dans la première édition publiée par l'auteur. 
Deux, sur ce nombre (n"' loi et 48 de i665), ont été données par nous comme 
variantes aux maximes 88 et 297 ; on trouvera les soixante-cinq autres dans 
notre série des maximes supprimées. L'éditeur de 170.5 a omis les quatre 
maximes retranchées qui ne datent point de i665, mais de 1666 ou de 1675, 
et, de plus, dix des maximes de i66i) : pour être complet, il lui manque, si on 
le compare avec nous, quatorze pensées. 

Araelot, si nous avons bien compté, et ce n'est point chose facile dans son 
répertoire alphabétique, donne cinquante-quatre des pensées retranchées, nos 
numéros 563-571, 573-575, 577-580, 582, 583, 585, 586, 089, 391-593, 
593-597, 600-602, 604, 6o5, 6ii, 612, 614-617, 620-630,634-638; et en 
outre les deux maximes suijprimées (n°= loi et 117 de i665) que nous avons 
placées, comme variantes, dans les notes des numéros 88 et 1 10. 

L'abbé de la Roche (1737) cite une maxime supprimée, une seule, si nous 
ne nous trompons, dans tout son recueil, à lu note de la maxime 81 ; elle 
s'appliquait plutôt à la 83'^, où nous l'avons mise comme variante. C'est la 
maxime 94*^ de i665, qui n'a disparu qu'à la 5° édition. 

Quant à Suard (1778), dont Biaise, en i8l3, a reproduit l'édition, il avait 
arbitrairement repris vingt-quatre des mnximes supprimées, pour les distribuer, 
sans les distinguer des autres, et sans en prévenir le lecteur, dans le texte définitif 
delà Rochefoucauld. Ce sont nos numéros 565-567, 570,574, 577-584, 587, 
590, 608, 612, 617, 628, 63o, 632, 633, 640 et 641. Biaise en a ajouté deux 
en note, qu'il donne pour inédites : nos numéros 578 et 618 (voyez les notes 
de ces deux maximes). Souvent Suard remet la maxime supprimée à la place 
où était, dans les éditions précédentes, celle que l'auteur y avait substituée. 



24o MAXIMES SUPPRIMÉES. 

quel il a donné le titre de Premières pensées du duc de la Roche fou- 
canlt*, il en a recueilli cent vingt et une, mais son choix n'a pas été 
fait avec le discernement désirable; car il donne comme versions 
différentes telles ou telles pensées qui ne s'écartent que fort peu de la 
version définitive, et doivent plutôt y être jointes à titre de variantes*. 

et il jilace cette dernière ailleurs, hors de son rang. Suard se permet en outre 
fréquemment de ch;inger soit les tours, soit les mots de notre .Tuteur. Il y a 
telle modification si considérable qu'on a peine à reconnaître sous la forme 
nouvelle la maxime originale, et qu'on serait d'abord tenté de croire que 
Suard donne quelque texte inédit, ou quelque retouche qu'il a seul connue 
(comparez, entre autres, son numéro i5i à notre 243''). Cette tentation est d'au- 
tant plus forte qu'on lit dans V Avertissement de l'éditeur (p. v ) : « C'est sur le 
manuscrit original de M. de la Rochefoucauld et sur des exemplaires des pre- 
mières éditions corrigées de sa propre main, qu'on a fait cette nouvelle édition. » 
Mais l'examen du texte de Suard empêche d'avoir grande confiance en cette 
assertion, ou, si l'on y ajoute foi, d'y attacher de l'importance. En général, 
les variantes de ce texte, quand il y en a, substituent simplement à la rédac- 
tion définitive celle des éditions antérieures, ou bien le choix même des mots 
et des tours montre assez qu'elles sont plutôt du fait de l'éditeur que de l'auteur. 
Pour celles de ces variantes qui viennent delà Rochefoucauld, pas n'était besoin 
d'exemplaires con'igés de su propre main; nous les trouvons, telles que Suard les 
donne, dans les divers textes imprimés du vivant de l'auteur. Biaise a cru devoir, 
lui aussi, parler dans une note (p. 54 et 55) se rapportant à notre maxime 83, 
de « premières éditions corrigées de la main de M. le duc de la Rochefou- 
cauld. » Cette maxime, qui est chez lui la 8i', et qui se trouve être précisément 
la seule pensée supprimée que l'abbé de la Roche ait recueillie, il l'a admise 
dans son texte, à l'exemple de Suard, telle qu'on la trouve dans les éditions 
de i666, 167 I et 1675, qui, pour cette maxime, ne diffèrent que par un mot de 
celle de i665, et il donne en note, comme variante, la forme définitivede 1678. 

1. Brotier écrit toujours ainsi la Rocitejoucault, par un t. 

2. Voici ceux de ses numéros que nous avons rejetés, à ce titre, dans les 
notes. A la suite de chacun d'eux nous plaçons ici le chiffre de la maxime a 
laquelle il correspond dans notre édition : 



3 


293 


36 


129 


83 


239 


5 


17 


48 


i55 


90 


245 


6 


18 


49 


162 


91 


246 


9 


3i 


5i 


i6o 


92 


247 


10 


32 


52 


i57 


94 


254 


12 


36 


57 


173 


95 


2.56 


i3 


297 


59 


178 


100 


271 


20 


65 


61 


184 


IIO 


83 


27 


88 


62 


186 


I 13 


617 


3i 


97 


65 


196 


119) 




32 


lOI 


6S 


205 


120 i 


249 


33 


IIO 


69 


21 I 


121 


284 


34 


116 


74 


223 






35 


126 


80 


2 36 







Outre ces quarante variantes, parmi lesquelles il s'en trouve un certain nombre 



NOTICE. 241 

Dans ses deux éditions de 1796 et de 1802, le marquis de Fortia 
suit l'exemple de Brotier, dont il ne réduit guère le travail ; car le 
nombre des mailmes supprimées qu'il conserve est encore de cent dix- 
sept'. 

Si Brotier et Fortia avaient trop donné, par contre Aimé-Martin 
(1822) et Duplessis (i853) donnèrent, selon nous, trop peu : soixante- 
cinq maximes seulement'*. Notre relevé cependant ne diffère pas no- 
tablement du leur. En écartant avec soin les maximes qui nous ont 
paru faire vraiment double emploi pour le fond, et ne devoir paraître 
dans l'édition que sous forme de variantes, nous sommes arrivé au 
nombre de soixante-dix-neuf maximes supprimées par l'auteur et réel- 
lement distinctes des maximes définitives. 

Parmi ces soixante-dix-neuf maximes supprimées, il y en a trente- 
neuf qui se trouvent dans le manuscrit de la Rocheguyon. Ce sont 
nos numéros 563-565, 568, 569, Syi-Sy3, 575-58o, 584-586, 589, 
591, 598, 595-597, 599, 6oi-6o3, 606, 607, 6i5, 6x8-620, 622, 
624, 626, 629-631. 

Voici comment sont réparties, dans les quatre premières édi- 

qui n'offrent que de très-insignifirtntes différences de rédiiction, Brotier donne 
dans ce supplément, sous les numéros 58, ^5, 77, 96, 118, cinq pensées dont 
le texte est absolument identique avec les maximes définitives 177, 224, 228, 
25i, 335, placées par lui, comme par nous, daos le premier et principal 
recueil des 5o4. En revanche, il a omis dans le supplément, et ne donne nulle 
part, nos numéros 572, S'j'i, 588 et 594, qui ont, il est vrai, quelque rapport 
avec les maximes 49, 5o, 92 et 344, ™ais eu diffèrent assez pour en être 
distingués. 

I. Fortia a retranché les numéros 58, 75, 77 et [i5 de Brotier, comme 
faisant double emploi avec les maximes définitives 177, 224, 228, et la 76'' des 
maximes supprimées. 

1. Le dernier chiffre d'Aimé-Martin est ixiv, mais il donne, après le nu- 
méro Ll, un Li bis. Comme Duplessis, qui n'a fait ici que le suivre, il a de 
plus que nous une maxime, sa 17', que nous avons rapprochée en note de 
la 88'=, et il en a de moins que nous quinze, qu'il a considérées comme de 
simples variantes. Les voici, d'après le rang qu'elles ont dans notre édition. 
?<ous indiquons en regard le chiffre de la maxime à laquelle chacune d'elles 
se rapporte , chez Duplessis comme chez Aimé-Martin. 

609 184 

623 dernière phrase de i84;DupIes- 

sis ne la mentionne pas. 
63l I 



569 


41 


588 


92 


572 


49 


594 


344 


573 


5o 


596 


149 


575 


295 


599 


i5o 


578 


tS 


606 


épigraphe. 


58o 


;'' 


607 


I 



On peut remarquer que parmi ces quinze maximes se trouvent les quatre 
omises par Brotier. 

La RocHEFouc.\ui.D. I 16 



242 MAXIMES SUPPRIMÉES. 

lions, les pensées que l'auteur a retranchées de sa 5^ : deux 
maximes^ les numéros 640 et 641, ue sont que dans la 4® édition 
(1675 :; deux, les numéros 687 et 690, sont dans la 1^ (1666), la 
3^ (ifi/i) et la 4*^ (1^73); dix, les numéros 577, 58i, 584, 6o3, 607, 
608, 617, 619, fSaa, (iS?., se trouvent à la fois dans les quatre pre- 
mières éditions (ififi5, 1(366, 1671, 1675^; une, le numéro 571, n'est 
que dans la i^^^ (i665) et dans la a^ (1666); les autres, en tout 
soixante-quatre, ne sont que dans la 1^^ (i665). — Deux seulement 
des maximes supprimées, notre première et noire dernière, se lisent 
dans le Supplément de 1698. 

Quand une maxime se trouve à la fois dans plusieurs des quatre 
premières éditions, nous donnons, selon notre coutume, le texte 
de la dernière où elle a paru, c'est-à-dire la dernière forme qu'elle 
a reçue de l'auteur, et nous mettons en note les variantes que peu- 
vent offrir les éditions précédentes. Nous n'avons pas besoin de dire 
que nous relevons également dans le commentaire les variantes du 
manuscrit de la Rocheguyon. 

Enfin, pour que rien ne manque à l'histoire du texte de la Roche- 
foucauld, nous indiquons les principales différences qu'y ont intro- 
duites successivement les éditeurs. 

Nous suivons, pour l'ordre des maximes supprimées, celui où elles 
se trouvent rangées dans la ii'e édition (i665), en y ajoutant, à 
mesure qu'elles se présentent, les pensées qui datent d'une édition 
postérieure à 166 3. Cet ordre est à peu près celui qu'ont suivi Rro- 
tier, Aimé-Martin et Duplessis. Le premier a pourtant, nous ne savons 
pourquoi, transporté beaucoup plus loin et placé près de la fin les 
maximes que nous avons numérotées 38i, 584» ^87 et Sgo. Les deux 
derniers, conformes de tout point l'un à l'autre, ne diffèrent de nous 
que par deux ou trois interversions non motivées. — A la suite de 
chaque maxime nous Indiquons celle ou celles des quatre premières 
éditions où elle se trouve. L'astérisque à la fin des maximes, après 
le chiffre de l'édition, marque, comme dans notre série principale, 
les pensées que l'auteur a retouchées. 



MAXIMES SUPPRIMEES 

PAR L'AUTEUR. 



DLXIII 



L'amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses 
pour soi * ; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes, et les 
rendroit les tyrans des autres, si la fortune leur en donnoit 
les moyens. Il ne se repose jamais hors de soi, et ne s'arrête 
dans les sujets étrangers que comme les abeilles sur les fleurs, 
pour en tirer ce qui lui est propre. Rien n'est si impétueux 
que ses désirs^; rien de si caché que ses desseins, rien de si 
habile que ses conduites ; ses souplesses ne se peuvent repré- 
senter, ses transformations passent celles des métamorphoses, 
et ses raffinements ceux de la chimie. On ne peut sonder la 
profondeur, ni percer les ténèbres de ses abhues : là il est à 
couvert des yeux les plus pénétrants; il y^ fait mille insensibles 
tours et retours; là il est souvent invisible à lui-même; il y con- 
çoit, il y nourrit* et il y élève, sans le savoir, un grand nombre 
d'affections et de haines; il en forme de si monstrueuses^ que, 
lorsqu'il les a mises au jour, il les méconnoît, ou il ne peut se 

1. Pascal [Pensées, article II, 8) : « La nature de ramour-propre et de ce 
moi Iiumain est de n'aimer que soi et de ne considérer que soi. ■> — Meré 
[inaxime 53 1) : a C'est quelque chose de si commun et de si fin que l'intérêt, 
qu'il est toujours le premier mobile de nos actions, le dernier point de \ue de 
nos entreprises.... » 

2. L'édition de 1693 donne : « // tCest rien de si impétueux que ses désirs. >> 

3. Duplessis omet^ devantyfl/f, et, deux lignes plus loin, il de\nnt j élève. 

4. Les mots : « il y conçoit, il y nourrit, v manquent dans l'impression de 
i665 C. 

5. Il y a tnonstreuses dans les imj)ressinns de t665 A et D; monstrueuses 
dans celles de i665 B et C, et dans l'édition de i6g3. 



244 MAXIMES SUPPRIMÉES. 

résoudre à les avouer. De cette nuit qui le couvre naissent les 
ridicules persuasions qu'il a de lui-même : de là viennent ses 
erreurs, ses ignorances, ses grossièretés et ses niaiseries sur 
son sujet ; de là vient qu'il croit que ses sentiments sont morts 
lorsqu'ils ne sont qu'endormis, qu'il s'imagine n'avoir plus en- 
vie de courir dès qu'il se repose, et qu il pense avoir perdu 
tous les goûts qu il a rassasiés^ Mais cette obscurité épaisse 
qui le cache à lui-même, n'empêche pas qu'il ne voie parfai- 
tement ce qui est hors de lui : en quoi il est semblable à nos 
yeux*, qui découvrent tout et sont aveugles seulement pour 
eux-mêmes. En effet, dans ses plus grands intérêts et dans 
ses plus importantes afiliires, où la violence de ses souhaits 
appelle toute son attention, il voit, il sent, il entend, il imagine, 
il soupçonne, il pénètre, il devine tout, de sorte qu'on est tenté de 
croire que chacune de ses passions a une espèce de ' magie qui 
lui est propre/ïlien n'est si intinie et si fort que ses attache- 
ments, qu'il essaye de rompre inutilement à la vue des malheurs 
extrêmes qui le menacent; cependant il fait quelquefois, en 
peu de temps et sans aucun effort, ce qu'il n'a pu faire avec 
tous ceux dont il est capable dans le cours de plusieurs an- 
nées : d'où l'onpourroit conclure assez vraisemblablement que 
c'est par lui-même que ses désirs sont allumés, plutôt que par 
la beauté et par le mérite de ses objets; que son goût est le 
prix qui les relève et le fard qui les embellit*; que c'est après 
lui-même qu'il court, et qu'il suit son gré, lorsqu'il suit les 
choses qui sont à son gré. Il est tous les contraires ^ : il est impé- 
rieux et obéissant, sincère et dissimulé, miséricordieux et cruel, 
timide et audacieux''. Il a de différentes inclinations, selon la 

1. Rapprochez de la maxime 192. — J. Esprit (tome I, p. 232) : « On croit 
que les inclinations qui sont lassées, ou suspendues, ou rebutées, sont des in- 
clinations détruites. » 

2. Le reste de cette ligne et les vingt-neuf lignes qui viennent après, jus- 
qu'aux mots a empressement, et >. (page suivante, ligne 1 2) ont été sautés dans 
l'édition de 1693, qui, par suite de cette lacune, nous donne cette phrase vide de 
sens : « en quoi il est semblable à nos yeux avec des travaux incroyables , etc. » 

3. Brotier a omis les mots : a espèce de. » 

4. Voyez les nuiximes 48, 874 et 5oo. 

5. Brotier altère ainsi le tour et le sens : « Il est de tous les contraires.» Par 
contre, à la phrase suivante, il supprime de : « 11 a différentes inclinations, a 

6. Vovez la maxime ir. 



MAXIMES SUPPRIMÉES. 245 

diversité des tempéraments qui le tournent* et le dévouent 
tantôt à la gloire, tantôt aux richesses, et tantôt aux plaisirs; 
il en change* selon le changement de nos âges, de nos fortunes 
et de nos expériences, mais il lui est indifférent d'en avoir plu- 
sieurs ou de n'en avoir qu'une, parce qu'il se partage en plu- 
sieurs et se ramasse en une, quand il le faut, et comme il lui 
plaît. Il est inconstant, et outre les changements qui viennent 
des causes étrangères, il y en a une infinité qui naissent de 
lui et de son propre fonds; il est inconstant d'inconstance, de 
légèreté, d'amour, de nouveauté, de lassitude et de dégoût; il 
est capricieux, et on le voit c[uelquefois travailler avec le der- 
nier empressement, et avec des travaux incroyables, à obtenir 
des choses qui ne lui sont point avantageuses, et qui même 
lui sont nuisibles, mais qu'il poursuit parce qu'il les veut. Il 
est bigearre', et met souvent toute son application dans les em- 
plois les plus frivoles ; il trouve tout son plaisir dans les plus 
fades, et conserve toute sa fierté dans les plus méprisables. Il 
est dans tous les états de la vie et dans toutes les conditions; 
il vit partout et '' il vit de tout, il vit de rien; il s'accommode 
des choses et de leur privation ; il passe même dans le parti 
des gens qui lui font la guerre, il entre dans leurs desseins, et 
ce qui est admirable, il se hait lui-même avec eux*, il conjure 
sa perte, il travaille même^ à sa ruine; enfin il ne se soucie 
que d'être, et pourvu qu'il soit, il veut bien être son ennemi. 



I. Duplessîs a changé tnurnent en tourmentent. 

1. L'auteur a dit pourtant hnaxime sSa) qu'iZ est extraordinaire de voir 
changer lex inclinations. 

3. Le mot est écrit hijeare dans les (juatre impressions de i6fi5; hizare dans 
l'édition de lôg'j. On voit dans les Dictionnaires de Riclielet (1680), de Fure- 
tière (1690), et dans la i'" édition de celui de l'Académie (1694), que les deux 
formes ; bigearre et bizarre, existaient concurremment. Furetiére et l'Acadé- 
mie citent des exemples de l'une et de l'autre; Riclielet dit que « bizarre est 
le plus usité. » 

4. Nous reproduisons le texte des impressions de i665 A et D, qui est aussi 
celui du manuscrit de la Roclicguyon. L'édition de 1695, de même que i665 B 
et C, omettent et après parlouf. 

5. J. Esprit (tome II, p. 463) : a II [V amour-propre) entre habilement 
dans la résolution que prennent ceux qui se déclarent ses ennemis, qui le 
combattent tous les jours, et qui s'efforcent de le détruire, parce qu'il sait bien 

e moyen de réparer ses pertes. » 

6. Brotier, Duplessis et le manuscrit donnent « lui-n\kme, » au lieu de même. 



246 MAXIMES SUPPRIMÉES. 

Il ne faut donc pas s'étonner s'il se joint quelquefois à la plus 
rude austérité', et s'il entre si hardiment en société avec elle 
pour se détruire, parce que, dans le même temps qu'il se ruine 
en un endroit, il se rétablit en un autre ^ ; quand on pense qu'il 
quitte son plaisir, il ne fait que le suspendre ou le changer, 
et lors même qu'il est vaincu et quon croit en être défait, on 
le retrouve^ qui triomphe dans sa propre défaite. Voilà la pein- 
ture de laniour-propre, dont toute la vie n'est qu'une grande 
et longue agitation ; la mer en est une image sensible, et l'a- 
mour-propre trouve dans le flux et le reflux'' de ses vagues 
continuelles^ une fidèle expression de la succession turbulente 
de ses pensées et de ses éternels mouvements''. (iG65 *, n° i.) 

1. Meré {maxime SaG) : a La vanité est si fine et si adroite qu'elle se cache 
souvent sous le visage de la vertu, même la plus modeste et la plus austère. » 

— M. Sainte-Beuve (Port-Bcj'iil, tome IV, p. 253, note) pense que, dans tout 
ce passage, la Rochefoucauld fait allusion « aux chrétiens, aux convertis et aux 
pénitents, et bien jirohableraent à Mme de Longueville » — Rapprochez de la 
maxime 254. 

2. Meré {maximes 43 et 44) ■ " L'orgueil ne réussit j:imais mieux que quand 
il se couvre de modestie. » — << Ceux qui font profession de mépriser la vaine 
gloire se glorifient souvent de ce mépris avec encore plus de vanité. » — Rap- 
prochez de la maxime 33. 

3. Var. : on le trouve. {Manuscrit .^ 

4. Dans les quatre impressions de l665, ainsi que dans l'édition de iGgS, 
l'orthographe de ces mots est : Jlus et reflus. 

5. Continuelles a été omis dans l'édition de 1693 et dans celle de Brotier. 

— Le manuscrit dcmne ainsi ce passage : « .... trouve dans la violence 
continuelle de ses vagues » 

6. Cette longue maxime est placée, comme une sorte de chapitre à part, en 
tête du Supplément de 1693. Elle se trouve aussi, on l'a vu par les variantes 
qui précèdent, dans le manuscrit de la Rochcguyon. — On peut rapprocher 
de cette délicate, mais bien minutieuse définition de l'amour-propre, le beau 
et sévère fragment de Pascal sur le même sujet [Pensées, article II, 8). — Voyez 
aussi la variante de la maxime 88, et la 6' des Rejlexions diverses. 



MAXIMES SUPPRIMEES. 247 



DLXIV 

Toutes les passions ne sont autre chose que^ les divers de- 
grés de la chaleur et de la froideur du sang*. (i665*, n" xiii.) 

DLXV 

La modération dans la bonne fortune n'est ^ que l'appré- 
hension '' de la honte qui suit remportement, ou la peur de 
perdre ce que l'on a^. (i665 *, n° xviii.) 

DLXVI 

La modération est comme la sobriété : on voudroit bien 
manger davantage, mais on craint de se faire mal*. (i665, 
n° XXI.) 

DLXVII 

Tout le monde '' trouve à redire en autrui ce qu'on trouve à 
redire en lui*. (r665, n° xxxiii.) 

DLXVIII 

L'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses différentes 
métamorphoses, après avoir joué tout seul tous 'les personnages 
de la comédie humaine '", se montre avec un visage naturel, et 
se découvre par la fierté" : de sorte qu'à proprement parler, 

1. Var. : ne sont que. [Manuscrit.) 

2. Voyez les maximes 5, 44^ 297 et 6i8. 

3. Suard ajoute : « tl'ordinaiie. » 

4- Var, : que la crainte. {Manuscrit.) 

5. Cette pensée faisait en partie double emploi avec la maxime 18 de l'édi- 
tion définitive. Voyez aussi les maximes 17 et 298. 

6. Analogue à la maxime 5g'i ; supprimée d'ailleurs, à hou droit, ce nous 
■semble, comme manquant de noblesse. 

7. Suard a remplacé Tout le monde par Chacun. 

8. Cette pensée revient, pour le fond, à la 507". 

9. Duplessis omet tous. 

10. Var. : Enfin l'orgueil, comme lassé de ses artifices et de ses métamor- 
phoses, après avoir joué tout seul le personnage de la comédie humaine. ... 
{Manuscrit.) 

1 1 . Broticr a changé " la fierté » en a su fierté » . 



248 MAXIMES SUPPRIMÉES. 

la fierté est l'éclat et la déclaration de l'orgueil*. (i665 *, 
n° xxxvn.) 

DLXIX 

La complexion qui fait le talent pour les petites choses 
est contraire à celle qu'il faut pour le talent des grandes*. 
(i665*, nOLi.) 

DLXX 

C'est une espèce de bonheur de connoître ' jusques à quel 
point* on doit être malheureux. (i665 *, n° lui.) 

DLXXI 

Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inu- 
tile de le chercher ailleurs. (i665, n° lv, et 1666, n° xlix.) 

DLXXII 

On n'est jamais si malheureux qu'on croit, ni si heureux 
qu'on avoit espérée (i665, n° lix.) 



1 . On ne comprend pas pourquoi l'auteur a mis au rebut une pensée d'un 
sens si juste et d'une si belle expression. 

2. Double emploi avec la maxime 4i> à laquelle nous aurions même pu la 
joindre comme variante. — Var. : Le manuscrit donne la même pensée sous 
cette forme : a Ceux qui s'appliquent trop aux petites choses peuvent diffici- 
lement s'appliquer aux grandes, parce qu'ils consomment toute leur applica- 
tion pour les petites; et même, en la plupart des hommes, c'est une marque 
qu'ils n'ont aucun talent pour les grandes. » — Meré [maxime 354) '■ « L'on 
juge mal de l'esprit d'un homme qui ne s'occupe qu'à des bagatelles, -o — Voyez 
la i6^ des Re flexions diverses, où l'auteur revient au sens contraire. 

3. Var. : On est heureux de connoître.... (Manuscrit.) 

4. Suard modifie ainsi le tour : « C'est une espèce de bonheur que de con- 
noître à quel point.... » 

5. Répétition de la maxime 49. — Meré (maxime 362) : « Jamais on n'est 
plus malheureux qu'alors qu'on le croit être. » 



MAXIMES SUPPRIMÉES. 249 



DLXXIII 

On se console souvent d'être malheureux' par un certain 
plaisir qu'on trouve à le paroitre^. (iG65*, n" lx.) 

DLXXIV 

Il faudroit pouvoir répondre de sa fortune, pour pouvoir 
répondre de ce que l'on fera'. (i665*, n° lxx.) 

DLXXV 

Comment peut-on répondre de ce qu'on voudra à l'avenir, 
puisque Ton ne sait pas précisément ce que l'on veut dans le 
temps présent*? (i665, n" lxxiv.) 

DLXXVI 

L'amour est à l'âme de celui qui aime ce que l'âme est au 
corps qu'elle anime ^. (i665, n° lxxvii.) 

1. Var. : d'être malheureux en effet. (Manuscrit.') 

2. Répétition de la maxime 5o. — Biaise (p. 45) donne en note, comme 
inédite et publiée pour la premièi-e fois d'après un manuscrit, cette maxime SyS, 
imprimée dès i665. — Le manuscrit auquel Biaise renvoie dans ses notes est 
le tome II des Portefeuilles de Vallant. Il dit avoir trouvé cette maxime au 
folio 220. Ce chiffre est celui de l'ancienne pagination. Une note qui se lit au 
commencement du volume, datée de janvier i85o, avertit qu'avant la pagina- 
tion actuelle on avait constaté qu'il manquait un certain nombre de feuillets 
(entre autres le 220"^). 

3. Le manuscrit disait d'une façon plus vive : << Comment peut-on répondre 
si hardiment de soi-même , puisqu'il Jaut auparavant pouvoir répondre de sa 
fortune ? » Comparez avec la maxime suivante. — Suard termine ainsi la 
phrase : « de ce qu'on fera à l'avenir. » 

4. Rapprochez de la maxime 295. 

5. C'est, à deux mots près, la dernière phrase de la 79' maxime de Mme de 
Sablé. La Rochefoucauld l'a-t-il abandonnée à titre de restitution, ou Mme de 
Sablé l'a-t-elle reprise dans les miettes de la Rochefoucauld ? — La pensée 
de Mme de Sablé se termine ainsi : a au corps de celui qu'elle anime. » 



25o MAXIMES SUPPRIMÉES, 



DLXXVII 

Comme on n'est jamais en liberté d'aimer ou de cesser d'ai- 
mer, l'amant ne peut se plaindre avec justice de l'inconstance 
de sa maîtresse, ni elle de la légèreté de son amant *. (i665 *, 
n" Lxxxi. — 1666, n° Lxxii. — 167 1 et 1675, n" lxxi.) 

DLXXVIII 

La justice n'est^ qu'une vive appréhension qu'on ne nous ôte 
ce qui nous appartient ; de là vient cette considéi-ation et ce 
respect pour tous les intérêts du prochain, et cette scrupuleuse 
application à ne lui faire aucun préjudice. Cette crainte retient 
l'homme dans les bornes des biens que la naissance ou la for- 
tune lui ont donnés ; et sans cette crainte^, il feroit des courses 
continuelles sur les autres *. (i665, n° lxxxviii.) 

DLXXIX 

La justice dans les juges qui sont modérés n'est que l'amour 
de leur élévation *. (i665*, n° lxxxix.) 

1. Var. : Comme on n'est jamais libre d'aimer ou de cesser d'aimer, on ne 
peut se jjlaindre avec justice de la cruauté de ses maîtresses, ni de la légèreté 
de son amant. [Moiuscrit.) — Duplessis (p. aSg) fait remarquer avec raison 
que cette « espèce de justification des infidélités amoureuses dut faire jeter les 
hauts cris aux nobles et spirituelles amies du moraliste. » Toutefois l'auteur 
ne l'a supprimée que dans sa dernière édition (1678); il pouvait pourtant en 
faire d'autant plus volontiers le sacrifice, qu'on n'y trouve pas le tour fin qui 
lui est habituel. — La Bruyère a dit dans le même sens [du Cœur, n° 3l , tome I, 
p. 2o3) : « L'on n'est pas plus maître de toujours aimer qu'on l'a été de ne pas 
aimer. » — Saint-Evremond [Maxime, qu'on ne doit jamais manquer à ses 
amis, OEuvres mêlées, Barbin , 16S9, p. 291) : a. Après tout, dit un ami 
léger, c'est une chose bien lassante que de dire toute sa vie à une même per- 
sonne : Je vous aime. » — Vauvenargues pense également [maxime 755, OEu- 
vres, p. 477) <pie : « la constance est la chimère de l'amour. » — Rapprochez 
des maximes 175, 176 et 177. 

2. Suard, après n'est, ajoute : « le plus souvent. » 

3. Brotier omet et, et Duplessis, qui donne cette maxime comme vai'îante 
de la 78"^, retranche cette. 

4. C'était une version moins nette et moins heureuse de la maxime 78. — 
Voyez ci-après la 58o*. 

5. Var. : La justice dans les bons juges n'est que l'amour de Vapprobation ; 
dans les ambitieux, c'e^f l'amour de leur élévation. [Manuscrit.) — J. Esprit 



MAXIMES SUPPRIMÉES. aSi 



DLXXX 

On blâme l'injustice, non pas par l'aversion que l'on a pour 
elle, mais pour le préjudice que l'cm en reçoit*. (iGG5 *, 
n» xc.) 

DLXXXI 

Quand nous sommes las d'aimer, nous sommes bien aises 
qu'on nous devienne ^ infidèle , pour nous dégager de notre 
fidélité'. (i665*, n°xcvi. — 1666, n°LXxxiv. — 1671 et 1676, 
n° Lxxxiii.) 

DLXXXII 

Le premier mouvement de joie que nous avons du bonheur " 
de nos amis ne vient ^ ni de la bonté de notre naturel, ni de 
l'amitié que nous avons pour eux : c'est un effet de l'amour- 
pi'opre qui nous flatte de l'espérance d'être heureux à notre 
tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune. 
(i665 *, n° xcvii.) 

DLXXXIII 

Dans l'adversité de nos meilleurs^ amis, nous trouvons tou- 
jours quelque chose qui ne nous déplaît pas''. (i665, n° xcix.) 

dit de même (tome I, p. 5 1 3) : « L'intégrité des magistrats est une affectation 
d'une réputation singulière, ou un désir de s'élever aux premières charges. » 

1. Var. : .... non par la haine qu'on en a, mais.... qu'on en reçoit. {^Ma- 
nuscrit.) — Duplessis , dans le premier membre de phrase, change par en 
pour ; et Brotier, dans le second, pour eu par. — C'est une autre répétition de 
la maxime 78 ; voyez ci-dessus la 578^. 

2. Var. : que l'on devienne. (i665.) — que l'on nous devienne. (i666.) 

3. Brotier substitue infidélité ajldelité. 

4. Var. : La joie que nous avons du bonheur.... {Manuscrit.) 

5. Après vient j Suard ajoute : a pas toujours; « et après c'est, à la ligne 
suivante : a le plus souvent. » 

6. Amelot de la Houssaye supprime meilleurs ; Suard, après trouvons, rem- 
place toujours par souvent. 

7. Voyez les maximes 235 et 321. Il y a dans cette pensée et dans la précé- 
dente une exagération, ou, tout au moins, une dureté dont l'auteur lui-même 
afait justice en les supprimant. — Vauveniirgues (/««.Ti'«e 537, OEuvies, p. 45o) 
a dit dans une mesure plus juste : « Quelque tendresse que nous ayons pour 
nos amis ou pour nos proches, il n'arrive jamais que le bonheur d'autrui suf- 
fise pour faire le nôtre. » — La Bruyère [de l'Homme, n" 22) : « L'homme 



i52 MAXIMES SUPPRIMÉES. 



DLXXXIV 

Comment prétendons-nous qu'un autre garde notre secret, 
si nous ne pouvons' le garder nous-mêmes? (i665*, n° c. — 
1666, n" Lxxxviii. — 1671 et 1675, n°Lxxxvii.) 

DLXXXV 

L'aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de 
leur orgueil : il sert à le nourrir et à l'augmenter, et nous ôte 
la connoissance des remèdes qui pourroient soulager nos mi- 
sères et nous guérir de nos défauts ^. (i665*, n° en.) 

DLXXXVI 

On n'a plus de raison, quand on n'espère plus d'en trouver 
aux autres '. (i665, n" cm.) 

DLXXXVII 

Il n'y en a point qui pressent tant les autres que les pares- 
seux* lorsqu'ils ont satisfait à leur paresse, afin de paroître 
diligents^. (1666, n° xci. — 167 1 et 1675, n°xc.) 

DLXXXVIII 

On a autant de sujet de se plaindre de ceux qui nous 
apprennent à nous connoitre nous-mêmes, qu'en eut ce fou 



qni dit qu'il n'est pas né heureux pourroit du moins le devenir par le bonheui 
de ses amis ou de ses proches. L'envie lui ôte cette dernière ressource. » 

I, Var. : si nous n'avons pas pu. (i665.) 

a. Var. : « il sert à le nourrir et à l'augmenter, et c'est pour manquer de 
lumières que nous ignorons toutes nos misères et nos défauts. » [Manuscrit.) 

3. Dans Amelot : « quand on n'espère plus en trouver dansïes autres. » — 
Rapprochez de la 4' des Rejlexions diverses. 

4. Suard coupe la phrase par un point et virgule après paresseux, et rem- 
place ensuite afin de par « ils veulent. » — Brotier retranche à qui suit satisfait. 

5. Cette maxime date de la 2' édition (1666), et l'auteur ne l'a ôtée que 
dans la dernière (1678). 



MAXIMES SUPPRIMÉES. a53 

d'Athènes de se plaindre du médecin qui l'avoit guéri de l'opi- 
nion d'èlre riche *. (iGG5, n° civ.) 

DLXXXIX 

Les philosophes, et Sénèque sur tous^, n'ont point oté les 
crimes par leurs préceptes : ils n'ont fait que les employer au 
bâtiment de l'orgueil*. (i665, n° cv.) 

DXC 

C'est une preuve de peu d'amitié de ne s'apercevoir pas du 
refrf)idissement de celle de nos amis*. (1666, n° xcvii. — 
167 1 et 1G75, n° xcvi.) 

DXCI 

Les plus sages le sont dans les choses indifférentes ^, mais ils 
ne le sont presque jamais dans leurs plus sérieuses affaires. 
(i665*, n" cxxxii.) 

DXCII 

La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse ®. 
(i665, n° cxxxiv.) 

1. Cette pensée ressemblait trop à la 92'; c'était d'ailleurs un trait d'esprit 
plutôt qu'une maxime. 

2. Tel est le texte des diverses impressions de i665. Voyez le Lexique, au 
mot Surtout. 

3. M. de Barthélémy donne : « en bâtiment de l'orgueil. » — Amelot : « à 
l'édifice de l'orgueil. » — Pascal [Peiuees^ article XII, i) se demande également 
avec doute si les f/iilosop/ies ont trouvé le remède à nos maux. 

4. Vauvenargues (p. 84) trouve cette l'éflexion commune; l'auteur en jugeait 
sans doute ainsi lui-même, car il l'a supprimée, on le voit, dans sa dernière 
édition. 

5. Var. : dans toutes les choses iudiflerentes. [Manuscrit.) 

6. L'auteur a supprimé celte ])ensée, sans doute parce que c'était une réminis- 
cence trop forte de Moutaigne(£'.f.frtM-, livre II, chapitre xii, tome II, p. 241) : 
a De quoy se faict la plus subtile folie, que de la plus subtile sagesse ?» — Pascal 
a dit à peu près dans le même sens (Pensées, article VI, i4) • " L'extrême esprit 
est accusé de folie, comme l'extrême défaut (d'esprit) . » — Meré [maximes 248 
et 539) : « Il n'y a point de sage qui n'ait été fou, et de fou qui ne puisse devenir 
sage, n — a La folie précède toujours la sagesse; on ne connoit celle-ci que 
par l'autre; il faut s'être égaré avant que de se mettre dans le bon cbeniin. >> 



a54' MAXIMES SUPPRIMEES. 

"1' 

DXCIII 

La sobriété est l'amour de la santé, ou l'impuissance de 
manger beaucoup ^ (iGG5, n" cxxxv.) 

DXCIV 

Chaque talent dans les hommes, de même que chaque 
arbre, a ses propriétés et ses effets qui lui sont tous ^ particu- 
liers ^ (i665, n° cxxxvni.) 

DXCV 

On n'oublie jamais mieux les choses que quand on s'est lassé 
d'en parler*. (i665*, n" cxliv.) 

DXCVI 

La modestie, qui semble refuser les louanges^, n'est en effet 
qu'un désir d'en avoir de plus délicates^. (i665, n° cxlvii.) 

DXCVII 

On ne blâme le vice et on ne loue la vertu que par intérêt. 
(i665, n° CLi.) 

1. Voyez la maxime 566 et la note. — J. Esprit dit de même (tome II, 
p. 4i) • " La tempérance est l'impuissance de manger beaucoup. ■ 

2. Telle est l'orthographe de ce mot dans les diverses impressions de i665. 
Voyez le Lexique, au mot TocT. 

3. Duplessis, qui donne cette maxime comme variante de la 344°. termine 
ainsi la phrase : a et les effets qui lui sont particuliers. » — Voyez les 
maximes 344j 4o4 et 5o5. 

4. Var. : ... que quand on s'est lassé de les conter. [Manuscrit.) 

5. Dans l'édition d'Amelot : « des louanges. » 

6. Retranchée comme faisant double emploi avec la maxime i49» "~ Voyez 
au-si les maximes 184, 327, 383 et 554- 



MAXIMES SUPPRIMÉES. aSS 

DXCVIII 

La louange qu'on nous donne sert au moins à nous fixer 
dans la pratique des vertus'. (i665*, n° clv.) 

DXCIX 

L'approbation que Ton donne à l'esprit, à la beauté et^ à la 
valeur, les augmente, les perfectionne ^, et leur fait faire de 
plus grands effets qu'ils n'auroient été capables de faire ^d" eux- 
mêmes. (i665*, n° cLvi.) 

DC 

L'amour-propre empêche bien que celui qui nous flatte 
ne soit jamais^ celui qui nous flatte le plus ^. (i66j, n" clvii.) 



DCI 

On ne fait point de distinction dans les espèces de colères', 
bien qu'il' y en ait une légère et quasi innocente, qui vient de 
l'ardeur de la complexion , et une autre très-criminelle , qui 
est, à proprement parler, la fureur de l'orgueiP. (i665*, 
n" cLix.) 



1. L'auteur, comme nous l'avons fait remarquer (ci-dessus, p. 92, note l), 
a fondu cette maxime et la suivante dans la iSo'^, plus courte et plus précise. 
— Rapprocliez cette pensée et celle qui suit de la maxime 200. 

2. Et est omis dans l'édition de M. de Barthélémy. 

3. Le manuscrit n'a pas les peijectionne. 

4. « D'en faire, » dans l'édition de Duplessis, où cette maxime est donnée 
comme variante de la iSo". 

5. Anielot omet ne, et Brotier •.Jamais. 

6. Cette pensée n'était qu'une répétition assez faible de la maxime 1. — 
Voyez aussi la maxime 3o3. 

7. Var. : dans la cnlère. [Manuscrit.) — Il y a colères, au pluriel, dans 
toutes les impressions de i6G5. 

8. Brotier remplace bien qu'il par quoiqu'il; et Amelot quasi par j/resque. 

9. Var. : la fureur de l'orgueil et de l' amour-propre. [Manuscrit.) 



a56 MAXIMES SUPPRIMÉES. 



DCII 

Les grandes âmes ne sont pas celles qui ont moins de pas- 
sions et plus de \ertu* que les âmes connimnes, mais celles 
seulement qui ont déplus grands desseins^. (iG6j*, n° clxi.) 

DCIII 

Les rois font des hommes comme des pièces de monnoie * : 
ils les font valoir ce qu'ils veulent, et l'on est forcé* de les rece- 
voir selon leur cours, et non pas selon leur véritable prix*. 
(i665 *, n° cLxv. — 1666, 167 1 et 1675, n° clviii.) 

DCIV 

La férocité naturelle fait moins de cruels que l'amour- 
propre ®. (i665*, n°CLxxiv.) 

DCV 

On peut dire de toutes nos vertus ce qu'un poète italien a 

1 . Dans les éditions de Brotier et de Duplessis, il y a vertus, au pluriel. 

2. Var. : mais celles qui ont seulement les plus grandes vues. [Manuscrit.) 
— Rapprochez de la maxime 190, et de la 14° des Réflexions diverses. 

3. L'édition de Suard donne monnoies^ au pluriel. 

4. Var. : et on est forcé. [Manuscrit.) 

5. Duplessis (p. 205) fait observer avec raison que cette reflexion est plutôt 
une épigramrae qu'une maxime; l'auteur ne l'a cependant sup])rimée que dans 
sa dernière édition (1678). — «Cette comp.-iraison, dit la Harpe (tome VII, 
p. 263 et 264), est plus ingénieuse que solide. Si cette pensée était vraie, tout 
homme vaudrait, dans l'opinion, en raison de la place qu'il occupe dans le 
monde. Heureusement, il n'en est pas ainsi ; et quand Louis XIV envoyait Vil- 
leroy commander à la place de Villars ou de Catinat, le dernier soldat de 
l'armée savait évaluer cette fausse monnaie ; les chansons militaires du dernier 
siècle en sont la preuve. » — L'abbé Brotier (p. 249 et 230) fait également 
ses réserves sur le fond de cette pensée, mais il convient que le tour en est 
ingénieux, et il prétend qu'elle a passé en ])roverbe. A l'en croire, c'est par 
allusion à la maxi?ne de la Rochefoucauld qu'on appela monnaie de Turenne la 
nombreuse promotion de maréchaux de France que Louis XIV fit en 1675, 
après la mort de ce grand homme. L'assertion peut paraître au moins hasardée. 

6. Var. : Peu de gens sont cruels de cruauté, mais tous les hommes sont 
cruels tfamour-propre. [Manuscrit.) 



MAXIMES SUPPRIMEES. 257 

dit de l'honnêteté des femmes, que ce n'est souvent autre chose 
qu'un art de paroitre honnête ^ (i665*, n" clxxai.) 

DCVI 

Ce que le monde nomme vertu n'est d'ordinaire qu'un 
fantôme formé par nos passions, à qui on donne un nom 
honnête, pour faire* impunément ce qu'on veut. (i665*, 
n° cLxxix.) 

DCVII 

Nous sommes si préoccupés en notre faveur, que souvent 
ce que nous prenons pour des vertus n'est que des vices 
qui leur ressemblent, et que l'amour-propre nous déguise^. 
{i665*, n" cLxxxii. — 1666, 1671 et 1675, no clxxii.) 

DCVIII 

Il y a des crimes qui deviennent innocents, et môme glo- 



I. Var. : Dieu seul fait les gens rie bien, et on peut dire de toutes nos vertus 
ce qu'un poète a dit de l'iionnêteté des femmes : 

.... Esser onesta 
Non è, se non un'' arte di parei'' onesta. [Manuscrit.) 

Le poète dont il s'agit, c'est Guarini. — J. Esprit (tome I, p. Sai) cite éga- 
lement ce vers, mais d'une façon différente, comme une ligne de prose : Voues- 
taie altro nonè che u;î' ai te di parer' onesta; et, tout en l'appliquant volontiers 
aux hommes, il proteste en faveur des femmes. — Voici le vrai texte de Guarini : 

.... Altro al fin Vonestate 
Non è che un' arte di parer' onesta. 

[Pastorjido, acte III, scène v.) 

1. Var. : Z,a vertu est un fantôme pro luit par nos passions, du nom duquel 

on se sert afin de faire [Manuscrit.'] — Cette pensée faisait double era2)loi 

avec la suivante, qu'elle exagérait d'ailleurs. 

3. Var. : Nous sommes préoccupés de telle sorte en notre faveur, que ce 
que nous prenons souvent pour des vertus n'est en effet qu'un nombre de vices 
qui leur ressemblent, et que l'orgueil et l'amour-propre nous ont dégui- 
sés. {^Manuscrit et i665 ; le manuscrit a : le plus souvent, pour souvent; puis : 
« ne sont en effet que des vices. » ) — On peut s'étonner que l'auteur ait 
conservé, jusque dans la !^.' édition, cette pensée, que la maxime-épigraphe 
rendait inutile, aussi bien que la précédente. 

La Rochefoucauld. 1 I7 



258 MAXIMES SUPPRIMÉES. 

rieux, par leur éclat, leur nombre et leur excès ^; de là vient 
que les voleries publiques sont des habiletés^, et que prendre 
des provinces injustement s'appelle faire des conquêtes ^.(i 665 *, 
n° cxcii. — 1666, 1671 et 1675, n° cLxxxiii.) 

DCIX 

Nous n'avouons jamais nos défauts que par vanité*. (i665, 
n° ce.) 

DCX 

On ne trouve point dans l'homme le bien ni le mal dans 
l'excès^. (i665, n° cci.) 

DCXI 

Ceux qui sont incapables de commettre de grands crimes^ 
n'en soupçonnent pas facilement les autx'es.(i665*, n° ccviii.) 



1. Dans l'édition de Suard : « leurs excès. » 

2. La 2^ édition (i666) donne habilités. Voyez, ci-dessus, la 3*^ note de la 
page 83. 

3. Var. : Les crimes deviennent innocents, et même glorieux, par leur nom- 
bre et par leur excès ; de là vient que les voleries publiques sont des habiletés, 
et que les massacres de provinces entières sont des conquêtes. {Manuscrit.) — 
Duplessis (p. 266) pense que la Rochefoucauld a retranché cette réflexion 
« sans doute comme tout à fait exagérée, et peut-être comme un peu hardie sous 
le règne d'un roi qui aimait assez la guerre et les conquêtes. » C'est prêter à l'au- 
teur un scrupule bien tardif, car il a maintenu cette pensée dans ses quatre 
premières éditions, et ne l'a retranchée qu'en 1678, alors que les conquêtes de 
Louis XIV étaient faites. — Vauvenargues répond ainsi à la Rochefoucauld 
(p. 82) : « Il est faux que l'éclat ou l'excès du crime le rendent innocent ou 
glorieux : un de nos meilleurs rois [Henri If-''), assassiné au milieu de ses 
gardes et de son peuple, a couvert le nom du meurtrier d'un éternel opprobre. 
Ce ne sont donc pas les grands crimes qui rendent un homme illustre; ce 
sont ceux qui demandent, dans l'exécution , de grands talents et un génie 
élevé; tel est l'attentat de Cromvrell. » 

4. Rapprochez des maximes 184,327, 383,442, 554, et de la 5^ desRé/lcxions 
diverses. 

5. Voyez la maxime 1 89. — Charron (de la Sagesse, livre I, chapitre xxxvil) : 
« L'homme ne peut estre, quand bien il voudroit, du tout bon ny du tout 
meschi.nt. » 

6. Var. : .... de commettre des crimes.... (et, plus loin) aisément (au lieu 
de facilement). [Manuscrit.) — Meré [maxime 43 1) : « Plus l'homme est bon, 
moins il soupçonne les autres de méchanceté. » 



MAXIMES SUPPRIMÉES. aSg 

DCXII 

La pompe des enterrements regarde plus la vanité des 
■vivants que l'honneur des morts*. (i665, n" ccxiii.) 

DCXIII 

Quelque incertitude et quelque variété qui paroisse dans le 
monde, on y remarque néanmoins un certain enchaînement 
secret et un ordre réglé de tout temps par la Providence, qui 
fait que chaque chose marche en son rang et suit le cours de 
sa destinée^. (i665, n" ccxxv,) 

DCXIV 

L'intrépidité doit soutenir le cœur dans les conjurations, 
au lieu que la seule valeur lui fournit toute la fermeté qui lui 
est nécessaire dans les périls de la guerre^, (i 665, n" ccxxxi.) 



1. Rapprochez de la maxime 233. 

2. C'est le mot célèbre de Fénelon, dans son Sermon de V Epiphanie : 
« L'homme s'agite, mais Dieu le mène. » — Plusieurs commentateurs se sont 
demandé pourquoi la Rochefoucauld a mis au rebut cette pensée, dont le fond 
et la forme sont également irréprochables; on peut dire avec Brotier (p. 253 
et 254) et avec Duplessis (p. 266) qu'une réflexion religieuse, presque chré- 
tienne, devait lui paraître trop isolée dans un livre qui ne traite des hommes 
qu'au point de vue du monde; mais la vraie raison, je crois, c'est qu'il a dû 
s'apercevoir que cette maxime était en contradiction flagrante avec nombre 
d'autres, auxquelles il tenait davantage, et où il soutient que nos passions^ nos 
humeurs, et surtout le hasard^ disposent de la vie humaine. 

3. Peut-être l'auteur a-t-il supprimé cette pensée parce qu'elle avait le 
tort de rappeler les conjurations de la Fronde, auxquelles il avait pris une 
si grande part, et qu'il aimait mieux oublier dès la seconde édition (1666), 
alors que son fils était déjà en veine de faveur auprès de Louis XIV. Dans tous 
les cas, on peut croire que cette maxime, comme tant d'autres, n'est qu'un 
retour de la Rochefoucauld sur lui-même; car s'il avait, dans les périls 
de la guerre, une valeur reconnue par tous, même par ses ennemis, il avait 
dans les conjurations une hésitation dont Retz l'accuse formellement (voyez le 
Portrait de la Rochefoucauld par le cardinal de Retz, ci-dessus, p. i3). ^ 
Dans le manuscrit, cette pensée s'<ijoutait à la dernière phrase de la maxime 
que l'auteur a maintenue sous le n" 217. 



26o MAXIMES SUPPRIMEES. 



DCXV 

Ceux qui voudroient définir la victoire par sa naissance ' 
seroient tentés, comme les poètes, de l'appeler la fille du 
Ciel, puisqu'on ne trouve point son origine sur la terre. Eu 
effet, elle est produite par une infinité d'actions qui, au lieu 
de l'avoir pour but, regardent seulement les intérêts particu- 
liers de ceux qui les font, puisque tous ceux qui composent 
une armée, allant à leur propre gloire et à leur élévation, 
procurent^ un bien si grand et si général*. (i665, n^ccxxxii.) 

DCXVI 

On ne peut répondre de son courage quand on n'a jamais 
été dans le péril*. (i665, n° ccxxxvi.) 

DCXVII 

On donne plus aisément des bornes à sa reconnoissancequ'à 
ses espérances et à ses désirs^. (i665*, n° ccxli. — 1666, 167 1 
et 1675, n" ccxxvii.) 

1. Dans l'édition d'Amelot : a. par la naissance. » 

2. Brotier donne produisent, au lieu àe procurent. 

3. Cette réflexion devait choquer Condé et Turenne, ou an moins leurs 
amis. Est-ce pour cela que la Rochefoucauld l'a supprimée dès sa seconde 
édition (1666)? — On en peut rapprocher ce morceau bien connu du 
Discours de Cicéron pour Marcellus (§ 2) : Belli laudes soient quidam extc- 
iiuare verbis, easque delrahere ducibus, communicare cum muliis, ne proprim 
sint imperatorum. Et cerle in ar/nis militum virtus, locoruin opportunitas, 
auxilia sociorum, classes, commeatus , multuin juiant. 'Maxiniam vero par- 
tent quasi suo jure foriuna sibi vmdicat; et quidquid est prospère gestum, 
id pœne onine ducit suum. a Les succès militaires ont leurs détracteurs; quel- 
ques hommes contestent aux généraux une portion de cette gloire; ils en font 
la part des soldats, afin qu'elle ne demeure pas entière aux cliefs qui les com- 
mandent. Et soyons vrais, la valeur des troupes, l'avantage des positions, les 
secours des alliés, les flottes, les convois, contribuent beaucoup à la victoire. 
La fortune surtout en réi-lauie la plus grande partie; elle revendique les succès 
comme son ouvrage, i- (Traduction de Gueroult.) 

4. Retranchée, sans doute, comme étant insignifiante ou, tout au moins^ 
commune. 

5. Var. : On d<jnne plus souvent des bornes à sa reconnoissance qu'à 
ses désirs et a ses espérances. (i665.) — Cette maxime, on le voit, a été 
maintenue, avec de légères retouclies , dans les quati-e premières éditions. 



MAXIMES SUPPRIMEES. a6i 

DCXVIII 

L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est 
contrefait déplaît, avec les mêmes choses qui charment' 
lorsqu'elles sont naturelles^. (i66j*, n°ccxLV,) 

DCXIX 

Nous ne regrettons pas toujours la perte de nos amis par la 
considération de leur mérite, mais par celle de nos besoins et 
delà bonne opinion qu ils avoient de nous'. (i665 *, n''ccxLviii. 
— 1666, 1G71 et 167'j, n" ccxxxiv.) 

DCXX 

Il est bien malaisé de distinguer la bonté générale, et ré- 
pandue sur tout le monde', de la grande habileté^. (i665, 
n" ccLii.) 

DCXXI 

Pour pouvoir être toujours bon, il faut que les autres croient 
qu'ils ne peuvent jamais^ nous être impunément méchants'. 
(i665, n° ccLiv ) 



1. Var. : qa\ pi (lisent. (Manuscrit.) 

2. Voyez la 3" des Re/lexions diverses. — Biaise (p. iSg), dans une note'qui 
se rapporte à la maxime 43 1, donne cette pensée pour inédite. Il l'a trouvée, 
comme la 573^, au folio -220 du tome II des PorleJ'euilles de Fallant (voyez 
ci-dessus, p, aBg, note i). 

3. Var. : Nous ne regrettons pas la perte de nos amis selon leur mérite, 
mais selon nos besoins et selon l'opinion que nous croyons leur avoir donnée 
de ce que nous valons. (i665.) — J. Esprit (tome I, p. 392) : a Nous pleu- 
rons, non pas la perte de nos amis, mais celle de nos plaisirs et de nos avan- 
tages. » — Rapprochez des maximes aJa, 2j3, 355 et 373. 

4. Dans l'édition d'Arnelot : « répandue et générale pour tout le monde. » 

5. C'était un double emploi avec la maxime 2j6, qui est d'ailleurs plus 
explicite et plus claire. 

6. Brotier substitue pas à jamais. 

7. Rapprochez des maximes 2'i'j et 387. 



26a MAXIMES SUPPRIMÉES. 



DCXXII 

La confiance de plaire est souvent un moyen * de déplaire 
infailliblement*. (i665*, n^ccLvi.) 



DCXXIII 

Nous ne croyons pas aisément ce qui est au delà de ce que 
nous voyons*. (i665, n" cclvii.) 

DCXXIV 

La confiance que l'on a en soi fait naître la plus grande par- 
tie de celle que l'on a aux autres. (i665, n" cclviii.) 

DCXXV 

Il y a une révolution générale qui change le goût des 
esprits, aussi bien que les fortunes du monde ^. (i665, 
n° ccLix.) 

DCXXVI 

La vérité est le fondement et la raison de la perfection et 
de la beauté®. Une chose, de quelque nature qu'elle soit, ne 



1. Var. : le moyen. (Manuscrit.) 

2. M. de Biirtliélemy remplace, ;iinsi que Brotier, déplaire par plaire. 

3. Voyez la maxime 242. — Boileau {épître IX, vers 80) parle également 
d'un importun 

Qui ne déplaît enfin que pour vouloir trop plaire. 

La pensée de la Rochefoucauld a quelque analogie avec la maxime 345 de 

Meré : « Ceux qui s'aiment trop sont en danger d'être bais de tout le inonde. » 

4. C'est textuellement le dernier membre de pbrase de la maxime 265. — 
Rapprocbez aussi des maximes 337 ^' 375. 

5. Le cbevalier Temple, cité par Brotier (p. 2,54), a dit dans un sens ana- 
logue : a Le caractère de l'esprit change comme les modes. « — Voyez les 
maximes 45, 232, et la 10* des Rejtexions diverses. 

6. Cette première pbrase, qui est comme le thème de cette réflexion, se 
trouve une autre fois dans le manuscrit, sous cette forme : « La vérité est le 



MAXIMES SUPPRIMÉES. 26I 

sauroit être belle et parfaite, si elle n'est véritablement tout 
ce qu'elle doit être, et si elle n'a tout ce qu'elle doit avoir ^ 
(i665*, n" ccLX.) 

DCXXVII 

Il y a de belles choses qui ont plus d'éclat quand elles de- 
meurent imparfaites que quand elles sont trop achevées'. 
(i665, n" ccLxii,) 

DCXXVIII 

La magnanimité est un noble effort de l'orgueil, par lequel 
il rend l'homme maître de lui-même, pour le rendre maître 
de toutes choses^. (i665, n" cclxxi.) 

DCXXIX 

Le luxe et la trop grande politesse dans les États sont le 
jîrésage assuré de leur décadence, parce que tous les particu- 
liers s'attachant à leurs intérêts propres, ils se détournent du 
bien public''. (i665*, n° cclxxxu.) 



fondement et \a justification de la beauté. » Elle appartient à J. Esprit; 
la Rochefoucauld, qui ne l'entendait pas clairement (voyez sa lettre du 24 oc- 
tobre 1660), a voulu l'expliquer par ce qui suit, et en a fait la maxime 260 
de sa première édition ; mais il l'a supprimée dès la seconde. 

1. Var. : Une cliose est belle et parfaite, si elle est tout ce qu'elle doit 

être, et si elle a tout ce qu'elle doit avoir. [Manuscrit.) — Les derniers 
mots : « et si elle n'a, etc., » manquent dans l'édition d'Amelot. — Rapprochez 
de la l'^ des Réflexions diverses, et de la Lettre du chevalier de Meré. 

2. Voyez la 16^ des Réflexions diverses. 

3. C'était une répétition affaiblie de la maxime 248, qui elle-même répète 
à peu près les maximes 246 et 285. — J. Esprit (tome II, p. 2S7) : « La ma- 
gnanimité est, pour le dire ainsi, la fièvre chaude de l'âme. » 

4. V.\R. : La politesse des Etats est le commencement de la décadence, 
parce qu'eWe applique tous les particuliers à leurs intérêts propres, et les 
détourne du bien public, (Manuscrit.) — Vauvenargues, dans an Fragment 
sur le luxe [OEuvres posthumes et OEuvres inédites^ p. 68), incline à croire 
également qu'il « prépare, dans la grandeur même des empires, leur inévi- 
table ruine. » — et On est peut-être surpris, dit l'abbé Lrotier (p. 255), que 
le duc de la Rochcfoucault n'ait pas conservé cette pensée au nombre des 
Maximes. Je pense qu'il a été retenu par le succès de Colbert. Sous son admi- 
nistration à jamais mémorable, ce grand homme voulut que l'Etat eut un luxe 
public et un grand ton de politesse. » 



264 MAXIMES SUPPRIMÉES. 

DCXXX 

De toutes les passions, celle qui est la plus inconnue à nous- 
mêmes*, c'est la paresse; elle est la plus ardente^ et la plus 
maligne de toutes, quoique sa violence soit insensible, et que 
les dommages qu'elle cause soient très-cachés. Si nous consi- 
dérons attentivement son pouvoir, nous verrons qu'elle se 
rend en toutes rencontres maîtresse de nos sentiments, de nos 
intérêts et de nos plaisirs; c'est la rémore ^ qui a la force d'ar- 
rêter les plus grands vaisseaux ; c'est une bonace plus dange- 
reuse aux plus importantes affaires que les écueils et que les 
plus grandes tempêtes. Le repos de la paresse est un charme 
secret de l'âme qui suspend soudainement les plus ardentes 
poursuites et les plus opiniâtres'' résolutions ; pour donner en- 
fin la véritable idée de cette passion, il faut dire que la paresse 
est comme ^ une béatitude de l'âme, qui la console de toutes ses 
pertes, et qui lui tient lieu de tous les biens*. (i665*, n^ccxc.) 

DCXXXI 

De plusieurs actions différentes que la fortune arrange 



1. Dans l'édition d'Amelot : « qui nous est la plus inconnue. » — Le ma- 
nuscrit n'a pas a nous-mêmes. 

2. Le manuscrit porte : « la plus violente, » ce qui nous paraît être la 
meilleure leçon, d'autant plus, que nous allons trouver quelques lignes plus 
has : a les plus ardentes poursuites. » 

3. Var. : c'est le petit poisson. (Manuscrit.) — On sait en effet que la ré- 
more (en latin remoui) est un petit poisson auquel les anciens attribuaient la 
force d'arrêter les vaisseaux; de là son nom, dérivé de remorari (retarder, 
arrêter). — Montaigne (Essais, livre II, chapitre xii, tome II, p. 2o3 et204) : 
tt Petit poisson que les Latins nomment rémora, à cause de cette sienne pro- 
priété d'arrester toute sorte de vaisseaux ausquels il s'attache. » — Voyez 
aussi Pline l'ancien, livre XXXII, chapitre i. 

4. Var. : .... ses plus ardentes et fe.f plus opiniâtres.... (Manuscrit.) 

— M. de Barthélémy omet plus devant opiniâtres. 

5. Le manuscrit n'a pas comme. 

6. Var. : .... de toutes ses pertes, et qui la fait renoncer à toutes ses pré^ 
tentions. (Manuscrit.) — L'auteur n'a sans doute supprimé cette maxime, 
qui est d'une grande force d'expression, que parce qu'elle faisait double 
emploi avec la 266°, qui est plus nette et plus vigoureuse encore. — Rappro- 
chez des maximes 169, 898 et 5i2. 



MAXIMES SUPPRIMEES. 265 

comme il lui plaît, il s'en fait* plusieurs vertus^. (i665*» 
n° ccxciii.) 

DCXXXII 

On aime à deviner les autres ^ , mais Ton n'aime pas à 
être deviné*. (i665*, n" ccxcvi. — 16G6, 1671 et 1675, 
n° ccLxxii.) 

DCXXXIII 

C'est une ennuyeuse maladie que de conserver sa santé par 
un trop grand régime. (i665, n** ccxcviii. — 1666, 1671 et 
1673, n° ccLxxiv.) 

DCXXXIV 

Il est plus facile de prendre de l'amour quand on n'en a 
pas, que de s'en défaire quand on en a^. (i665*, n" ccc.) 

DCXXXV 

La plupart des femmes se rendent ^ plutôt par foiblesse que 
par passion; de là vient que, pour l'ordinaire, les hommes' 
entreprenants réussissent mieux que les autres, quoiqu'ils ne 
soient pas plus ainiablçs. (i665*, n" ceci.) 

1. Var. : De plusieurs actions diverses.... i\ se fuit [Manuscrit.) 

2. Cette pensée n'est qu'une première version de la maxime i. — Voyez 
aussi les maximes i53, 323, 38o et 470- 

3. Var. : On aime bien à deviner les autres. (i665.) 

4. Mme de Sablé en donne la raison dans sa maxime 35 : « Savoir bien 
découvrir l'intérieur d'autrui et cacher le sien est une grande marque de 
supériorité d'esprit;» et elle ajoute [maxime 37): «Ou se rend quasi toujours 
maître de ceux que l'on connoît bien, parce que celui qui est parfaitement 
connu est en quelque façon soumis à celui qui le connoît. n — a Monsieur le 
Cardinal [Mazariii], dit Pascal [Pensées, article XXV, aS), ne vouloit point 
être deviné. » — Rapprochez de la maxime 4-25 , et de la 2' des Réflexions 
diverses. 

5. Un premier tirage de la première édition (celle des impressions de i665 
que nous désignons par la lettre A) donnait : a II est moins impossible de 
prendre de l'araour.... » La correction : « Il est plus facile, ■» a motivé un 
carton (voyez la Notice bibliographique). — Il y a quelque analogie entre 
cette maxime et la 549°. 

6. Le manuscrit dit plus absolument : « Les femmes se rendent... , » et il 
n'a pas le dernier membre de phrase : « quoiqu'ils ne soient pas plus aimables. » 

7. a Des hommes, » dans l'édition d'Amelot de la Houssaye. 



a66 MAXIMES SUPPRIMEES. 



DCXXXVI 

N'aimer guère en amour est un moyen assuré pour être 
aimé*. (i665, n° cccii^.) 

DCXXXVII 

La sincérité que se demandent les amants et les maîtresses, 
pour savoir l'un et l'autre quand ils cesseront de s'aimer, est 
bien moins pour vouloir être avertis quand on ne les aimera 
plus, que pour être mieux assurés qu'on les aime^ lorsque l'on 
ne dit point le contraire. (i665*, n" cccnij mais par le fait 
n° ccciv.) 

DCXXXVIII 

La plus juste comparaison qu'on puisse faire de l'amour, 
c'est* celle de la fièvre : nous n'avons non plus de pouvoir sur 
l'un que sur l'autre, soit pour sa violence, ou pour sa durée ^. 
(i665, n° cccvi,) 

DCXXXIX 

La plus grande habileté des moins habiles est de se savoir 
somnettre^ à la bonne conduite d'autrui''. (i665, n" cccx.) 

DCXL 

On craint toujours de voir ce qu'on aime quand on vient de 
faire des coquetteries ailleurs. (1675, n° ccclxxii.) 

1. Amelot donne : « (VttTe aimé. j> 

2. Dans trois des impressions de i665, il y a deux numéros 3o2 ; cette 
maxime est sous le premier; le second est notre 276'; celle qui suit, sous le 
numéro 3o3, est notre 687'^. La contrefaçon que nous désignons par i665 D 
réunit sous un même chiffre, en deux alinéas, les deux maximes 3o2. 

3. Var. : .... que pour être assurés qu'i7,f snnt aimés.... [Manuscrit.) 

4. Dans l'édition d'Amelot : est, pour c'est ; et plus loin : soit, pour ou, 

5. Rapprochez des Tnaximes 5, 271 et 564. Voyez aussi la dernière note de 
la maxime 68. 

6. Brotier et Duplessis : a de savoir se soumettre, » 

7. Conduite, dans le sens de direction. — La maxime 283, mieux rédigée, 
rendait celle-ci inutile. — Voyez la maxime 378, qui semble contradictoire 
à celle-ci, car elle suppose que les conseils sont toujours inefficaces. — Voyez 
aussi le Portrait de la RocheJ'oucauldJdit par lui-même . ci-dessus, p. 9. 



MAXIMES SUPPRIMÉES. 267 



DCXLI 

On doit se consoler de ses fautes quand on a la force de les 
avouer*. (1675, n" ccclxxv.) 

I. Voyez les maximes 202, 411 et 45;. — Le Sufif^lement de l'édition de 
1693 {u° 40) dit à peu près de même : a Les (dûtes sont toujours pardonnai/les 
quand on a la force de les avouer.» — Le cardinal de Retz dit, de son côté, 
dans ses Mémoires (édition Champollion-Figeac, tomelljp. 47 ; chapitre xiii) : 
ail est d'un plus grand homme de savoir avouer une faute que de savoir ne la 
pas faire. » — Le Cardinal et le Duc faisaient un retour sur leurs propres 
fautes, et trouvaient ainsi le moyen de s'c/i consoler. Est-il besoin de faire re- 
marquer que la maxime de la Rochefoucauld revient au dicton : Pèche avoue 
est à moitié pardonné ? 



RÉFLEXIONS DIVERSES 



NOTICE. 



Sept des Réflexions diverses * qui suivent ont paru pour la 
première fois, en i73i, sous le titre de Réflexions nouvelles 
de M. de la R****, dans un Recueil de pièces d'histoire et de 
littérature ^ compilation anonyme que l'on attribue commu- 
nément à l'abbé Granet et au P. Desmolets ^. Brotier les 



1. Ce sont, dans notre texte, les numéros 5, i6, lo, 2, 4, i3 et 3. 
Elles avaient été imprimées dans l'ordre où sont rangés ces chiffres. 

2. Paris, Chaubert, 4 "vol. in-12, tome I, p. 32-64. Le premier 
volume est de 1781, le second de lySa, le troisième de lySS, le 
quatrième de 1741- — Nous possédons un exemplaire de cet ouvrage 
où on lit, au verso du feuillet de titre, une note manuscrite d'une 
écriture ancienne, qui attribue la composition du Recueil à l'abbé 
Archirabaud. Mais au-dessous la même main a ajouté, plus tard 
(comme on le reconnaît à l'encre), que « l'abbé Goujet, dans sa Bi- 
bliothèque française^ tome XVII, p. 372, donne ce Recueil, ou au moins 
le volume IV d'icelui, à feu M. l'abbé Granet. » A la page de titre 
du tome III se trouve celte autre note, toujours de la même main : 
« Suivant l'auteur de la France littéraire pour l'année 1707, ce 
volume est du P. Desmolets, oratorien. -a \J Avertissement du 
tome IV nous apprend également que le troisième volume n'est 
pas l'œuvre de l'écrivain qui a compilé les trois autres; ceux-ci ont 
été composés par la personne même « qui a eu l'idée de cette collec- 
tion (a); » l'auteur du tome III est simplement désigné par les mots de 
a docte bibliothécaire. » C'est sans fondement, ajoute-t-on, qu'un 
nouvelliste de Paris, dans un journal de Hollande, a associé M. l'abbé 

(a) Moréri (article Granet) vient à l'appui : « Il est, dit-il, l'éditeur d'un 
Recueil de pièces tP/iistoire et de littérature , qui a paru chez Chaubert, en 
quatre parties.... Il n'a eu aucune part à la publication de la troisième par- 
tie » Ce qui donne clairement à entendre qu'il a publié les trois autres. 



272 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

mit dans son édition (178g), sous le titre de Réflexions di- 
verses; mais, c pour en rendre, disait-il (p. 257), la lecture plus 
facile et plus agréable, » il eut l'étrange idée de les dépecer 
en maximes. Depuis elles ont été reproduites dans la plupart 
des éditions. 

Le marquis de Fortia (1796 et 1802) dit dans son avant- 
propos que ces sept Ré flexions « avoient été imprimées deux 
fois en entier, lorsque Brotier les inséra dans son édition. » 
Il se trompe assurément; une seule édition avait précédé 
celle de Brotier*, qui nous dit lui-même (p. 257) dans ses 
Observations sur les Réflexions diverses : « Elles n'ont paru 
qu'une seule fois; encore étoient-elles ensevelies dans un Re- 
cueil de pièces d'histoire et de littérature qu'on ne lit pas. On 
en trouvoit quelques parties, surtout ce qui regarde la Conver- 
sation, dans des bibliothèques particulières. » Nous verrons 
ci-après (p. 290, note 2) que ce n'est pas d'après le texte 
imprimé de 173 1 , mais d'après une copie conservée dans 
quelque bibliothèque, que Brotier a publié l'article de la Con- 
versation, et c'est apparemment cette variante qui a fait sup- 
poser à Fortia qu'il y avait eu avant 1789 deux éditions : il 
n'avait pas pris garde à la phrase de Brotier que nous venons 
de citer. 

L'éditeur de 1731 s'était contenté, ainsi que le Journal des 
Savants, de désigner l'auteur par une transparente initiale, 
sans indiquer la source d'où il tirait ces Réflexions, et sans 

Desfontaines à ce Recueil, i — Barbier, Brunet, Quérard s'accordent 
à attribuer cette compilation à l'abbé Granet et au P. Desmolets. Les 
citations précét^entes montrent bien, ce nous semble, quelle a été la 
jiart de l'un et de l'autre : Le « docte bibliothécaire » qui a composé 
le tome III, c'est le P. Desmolets; n la personne qui a eu l'idée de la 
cdllection, » qui a compilé les tomes I, II et IV, et qui par conséquent 
a publié pour la première fois les Réflexions diierses, c'est l'abbé 
Granet (né à Brignoles en 1692, mort à Paris en 1741). 

I. Fortia n'a pu vouloir désigner comme édition nouvelle la lon- 
gue suite de citations qui se trouve dans le numéro de septembre 
du Journal des Savants de lySi (p. 5o5 et suivantes), simple- 
ment précédée de ces mots : œ Ces Réflexions sont divisées eu sept 
classes. La première est de la Confiance, etc.... Nous citerons un 
exemple de chaque classe, et nous nous bornerons au premier article 



NOTICE. 273 

songei' à en établir l'authenticité. Cela n'empêcha pas Brotier 
et ceux qui vinrent après lui de les donner très-afEimative- 
ment et sans aucune hésitation comme étant l'œuvre de la 
Rochefoucauld. Pour les esprits versés en ces matières et fa- 
miliarisés avec les idées et le style de l'auteur des Maximes^ 
le doute, en effet, n'était guère possible. Cette attribution 
cependant n'était après tout, pour qui veut appliquer les règle 
de la critique rigoureuse, qu'une vraisemblable présomption; 
aussi un juge autorisé entre tous, M. Sainte-Beuve, s'en est-il 
tenu à cette présomption, déjà fort affirmative en elle-même * : 
« Je ne discute point la question de savoir si ces Réflexions 
diverses sont certainement de la Rochefoucauld ; il me suffit 
qu'elles lui soient attribuées, qu'elles soient dignes de lui, et 
qu'elles expriment le meilleur goiît et tout l'esprit de son 
monde. » La conjecture était fondée, car aujourd'hui la preuve 
est faite, et la source authentique est découverte. Les sept Ré~ 
flexions, telles qu'on les a publiées dès 1731, se trouvent inté- 
gralement, sauf quelques changements comme on s'en permet- 
tait alors, et quelques erreurs de copie, dans le tome A du 
recueil de manuscrits conservés par la famille même de !a 
Rochefoucauld au château de la Rocheguyon^, et leur authen- 
ticité ne saurait être contestée. Sans compter les preuves 
morales, pour ainsi dire, qui avaient suffi et pouvaient suffire 
aux précédents éditeurs et critiques, sans compter plusieurs 
corrections qui sont de la main même de la Rochefoucauld, 
on rencontrera dans ces Réflexions nombre de passages que 
nous avons notés avec soin, et que l'auteur a répétés plus ou 
moins textuellement dans ses Maximes. Toutefois le manuscrit 
de la Rocheguyon contient dix-neuf réflexions : pourquoi les 

de chacune (a} ; » et suivie de ceux-ci : « On peut par ces Réflexions 
sensées juger des autres. L'auteur fait voir dans toutes la même jus- 
tesse et la même solidité. » 

1. Voyez la Préface de l'édition de Duplessis, Paris, i853, p. xii, 
à la note. 

2. Voyez V Avertissement, en tête du présent volume. 

(rt) Le Journal des Savants donne en effet les commeucements des sept 
Ré/Iexions , excepté de la quatrième (notre numéro 2) , pour laquelle la 
citation ne commence qu'à notre second alinéa (p. 282V 

La Rochefoucaui.u. i x8 



274 REFLEXIONS DIVERSES. 

éditeurs de 1731 n'en ont-ils donné que sept, laissant les douze 
autres à l'écart? La note suivante, qui se trouve en tète du vo- 
lume manuscrit', donne d'assez bonnes raisons de ce choix et 
de cette exclusion : 

« Ce manuscrit contient divers opuscules^ non imprimés de 
l'auteur des Maximes; ils S(jnt écrits de la main de ses secré- 
taires et corrigés de la sienne en quelques endroits. Ils sont 
antérieurs au livre des Maximes, car on y trouve quelques 
pensées quil a employées dans ce dernier ouvrage, presque 
sans aucun changement', et d'autres qu'il a réservées pour les 
présenter avec plus de force et plus de précision. Il est même 
vraisemblable que ce recueil est en grande partie l'ouvrage de 
sa jeunesse, car parmi plusieurs morceaux où l'on reconnoît 
l'élégance, la finesse et la profondeur qui caractérisent l'auteur 
des Mémoires et des Maximes, on en trouve d'autres foibles, 
de petite manière, et quelquefois de mauvais goût *. Il est peut- 

I. Cette note, non signée, est d'une écriture du siècle dernier; 
peut-être est-elle d'un bibliothécaire ou archiviste de la maison de 
la Rochefoucauld ; mais on peut l'attribuer avec autant de vraisem- 
blance à l'éditeur de ijSi, qui, nous le répétons, est, selon toute 
probabilité, l'abbé Granet (voyez ci-dessus, p. 271, note 2). Il est à 
noter, en tout cas, que les sept morceaux désignés comme dignes de 
l'impression sont précisément ceux que le compilateur a publiés. 

3. L'auteur de la note emploie opuscules au féminin. 

3. La raison donnée n'est pas péremptoire. L'auteur pouvait aussi 
bien emprunter à ses Maximes au profit de ses Réflexions, qu'à ses 
Réflexions au profit de ses Maximes. On le verra, du reste, la plupart 
des 31aximes qui se retrouvent dans les Réflexions, et que nous avons 
consignées dans les notes sous leurs numéros, appartiennent à la 
4^ édition (1675} et à la 0^ (1678); or la i'^'^ est, comme l'on sait, 
de i665. 

4. Ce jugement est assez sévère, mais assez juste en somme. Ce- 
pendant il n'y a pas lieu d'en conclure que les Réflexions auxquelles 
il peut s'appliquer soient de la jeunesse de Fauteur. Dans la 14^, il 
parle de la mort de Turenne tué le 27 juillet 1675 ; dans la 17^, de la 
paix de Nimègue conclue en août 1678 (voyez p. 34i, note 5), et 
lui-même mourait dix-huit mois après, le 17 mars 1680, à l'âge de 
soixante-sept ans. Il faudrait plutôt dire que les moins achevées 
parmi ces Réflexions sont les dernières que l'auteur ait écrites, et 
qu'il n'a pas eu le temps de les revoir. La Rochefoucauld, on le sait, 



NOTICE. 275 

être à propos d'entrer sur cela dans quelque détail, afin que si 
jamais on avoit en\ie de donner ce recueil au public, on ne le 
fit qu'avec les égards qui sont dus à la mémoire et au mériJe 
de l'auteur. 

« Voici les morceaux qui m'ont paru le plus capables de ré- 
pondre à sa réputation* : de la Sociélé; — de VAir et des Ma- 
nières; — de la Conversation; — de la Confiance ; — du Gniît ; 
— du Faux; — de la Différence des esprits ; — de f Incon- 
stance; — de la Retraite ; — des Evénements de ce siècle'^. 

a Nota. — Ce dernier morceau est l'antépénultième dans le 
manuscrit; mais l'ordre qu'on suit ici est le plus naturel, et 
une petite note qui est à la fin du morceau sur la Difféi-ence 
des esprits., donne lieu de conjecturer que c'étoit l'ordre que 
l'auteur avoit dans l'esprit. 

« Par rapport aux chapitres de l Inconstance et de la Retraite., 
il y a une observation à faire : c'est qu'ils n'ont pas été revus 
par l'auteur, qu'ils ont été écrits par un secrétaire sans intel- 
ligence ; qu'indépendamment des fautes d'orthographe, il y en 
a qui défigurent le sens et qui quelquefois le rendent inintel- 
ligible, que par conséquent il faudroit revoir les deux chapitres 
avec la plus grande attention*. 



n'était pas un écrivain de premier jet; il n'arrivait à sa forme défi" 
nitive qu'à force de retouches : pour s'en assurer, il n'v a qu'à 
comparer sa !'"<= édition des Maximes avec la 5<=. Il y a telle pensée où 
il ne reste presque plus un mot de la rédaction primitive. 

1. Il faut faire remarquer encore que l'auteur de cette note suit 
l'ordre même du manuscrit de la Rocheguyon , tant pour les pièces 
qu'il choisit que pour celles qu'il élimine, sauf pour celle qui est 
intitulée des Evénements de ce siècle. Comme eu avertit le nota qui 
suit, il rejette à la fîu cette RJ flexion qui, par son étendue et par son 
caractère purement historique, diffère en effet des autres, et peut 
former comme un petit traité à part. 

2. Il paraît que l'auteur de cette note s'est ravisé, ou qu'on s'est 
ravisé après lui, car les trois dernières Réflexions qu'il indique n'ont 
pas été publiées. 

3. Heureusement personne ne s'est chargé de cette révision, et nou? 
pouvons donner ces deux morceaux intacts comme les dix-^ept autres; 
s'ils ne comptent pas parmi les Dieilleurs du recueil, du moins sont- 



2,6 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

« Voici les morceaux qu'il ne seruit pas à propos qu'on 
rendît publics, avec les raisons qui m'en font porter ce ju- 
gement : 

« Du Vrai. — Ce n'est pas qu'il n'y ait dans ce morceau des 
clioses bien vues et bien pensées, mais en totalité il y a quelque 
chose de louche, parce que l'auteur n'a pas vu assez nettement, 
ou du moins n'a pas assez développé ce qu'il entend par vrai 
et par vérité. 

« De r Amour et de la Mer. — L'auteur lui-même l'a raturé' . 

« Des Exemples. — Morceau peu approfondi et peu l'é- 
fléchi. 

<t De r Incertitude de la jalousie. — Il y a quelque chose de 
louche, sur quoi cependant il ne seroit pas difficile de répandre 
la clarté nécessaire. 

« De t Jnwur et de la Vie. — Ce morceau est de petite ma- 
nière; les rapports y sont trop recherchés et souvent trop sub- 
tils; la comparaison, trop longtemps soutenue, y devient fade. 
L'auteur a fait passer dans les Maximes ce qu'il y a de mieux 
pour le fond des idées, entre autres cette pensée : « Dans le 
déclin de l'amour, comme dans le déclin de la vie,... on vit 
encore pour les maux, on ne vit plus pour les plaisirs*. » 

et Du Rapport des hommes avec les animaux. — Ce morceau 
est foible et plat. 

ils parfaitement intelligibles, quoi qu'en dise l'auteur de la note, et 
nous n'y avons trouvé aucune faute défigurant le sens. 

1. C'est-à-dire, i'iffé. Le morceau, en effet, est biffé en croix sur 
le manuscrit; mais est-il bien sûr qu'il l'ait été par la Rochefoucauld 
lui-même? On en peut au moins douter, car en tête de cette Ré- 
flexion (fi^, aussi bien que de la la^), on lit ces deux mots : à retran- 
cher^ lesquels ne sont pas de son écriture. 

2. En effet, c'est la maxime 43oe de la 5'' édition, avec quelques 
légères modifications. 



NOTICE. 277 

De r Origine des maladies. — Raturé par l'auteur^. 

a Des Modèles de la nature et de la fortune. — Il y a dans re 
morceau, ainsi que dans quelques-uns des précédents, plus de 
recherche d'esprit que de vérité; on y trouve cependant quel- 
ques beaux traits. Le parallèle de Monsieur le Prince et de 
M. de ïurenne est à conseiver-. 

Œ Des Coquettes et des Vieillards. — Ce morceau tient aux 
mœurs du temps^; il pouvoit avoir alors un mérite qu'il n'au- 
roit plus aujourd'hui. » 

Encore une fois, la plupart de ces appréciations, sauf les 
réserves que nous avons faites, sont assez fondées ; mais, de 
nos jours, la critique se soucie moins de l'intérêt des écrivains 
que de l'intérêt des lettres. Quand les douze Réflexions négli- 
gées en l'j'ii * seraient toutes aussi faibles que le prétend l'au- 
teur de la note, elles n'en seraient pas moins précieuses, au 
moins comme moyen de comparaison entre les œuvres ébau- 



1. On trouvera cette Réflexion sous le n° xii. — Voyez ci-dessus, 
p. 276, note I. 

2. Il fallait conserver, non-seulement ce parallèle, mais tout ce 
qui concerne Alexandre, César et Caton , c'est-à-dire tout le mor- 
ceau. Ces pages peuvent compter assurément parmi les plus fortes 
que la Rochefoucauld ait écrites. 

3. Il n'en serait que plus intéressant pour nous; mais ce morceau 
est de tous les temps et d'une éternelle application. 

4. M. Edouard de Barthélémy les a publiées, seules, sans les sept 
anciennes [a] ÇOEiwres inédites de la Rochefoucauld ^ i vol. in-8 , 
Paris, Hachette, i863 : voyez la Notice hibliograplùque). Loin de 
nous la pensée de désobliger un homme qui aime les lettres, et qui 
leur a rendu quelques services, même en ce qui concerne la Roche- 
foucauld; mais son travail, on le verra dans nos notes, était bien 
souvent fautif; aussi nous est-il permis de dire que le texte des Ré- 
flexions diverses de la Rochefoucauld paraît aujourd'hui pour la pre- 
mière fois, dans toute sa pureté. 

{a) Il en promet onze en têle de sa Préface, mais par le fait il en donne 
douze, car il met à part le morceau des Événements de ce siècle; il paraît 
même en donner treize, car il a marqué du numéro i la fin de la Piéflexion du 
Faux, dont la plus grande partie avait paru dès i^Si. 



278 REFLEXIONS DIVERSES. 

chées et les œuvres achevées de la Rochefoucauld. C'est à ce 
titre que nous les donnons au public : rien ne doit être perdu 
d'un tel écrivain, rien d'ailleurs ne lui pouvant faire tort. 

Nous donnons les dix-neuf morceaux dans l'ordre où ils se 
trouvent au manuscrit, en marquant d'un astérisque (*) au 
titre ceux qu'avaient omis les premiei'S éditeurs. Nous in- 
diquerons les variantes, ou, pour parler plus exactement, les 
altérations qui abondent dans les textes publiés jusqu'ici. 



REFLEXIONS DIVERSES. 



DU VRAI 



Le vrai, dans quelque sujet qu'il se trouve, ne peut 
être effacé par aucune comparaison d'un autre vrai , et 
quelque di£Féi*ence qui puisse être entre deux sujets, ce 
qui est vrai dans l'un n'efface point ce qui est vrai dans 
l'autre : ils peuvent avoir plus ou moins d'étendue et 
être plus ou moins éclatants, mais ils sont toujours égaux 
parleur vérité, qui n'est pas plus vérité dans le plus grand 
que dans le plus petit. L'art de la guerre est plus étendu, 
plus noble et plus brillant que celui de la poésie ^ ; mais 
le poète et le conquérant sont comparables l'un à l'autre ; 
comme aussi, tant qu'ils sont véritablement ce qu'ils sont, 
le législateur, le peintre, etc., etc. 

Deux sujets de même nature peuvent être diff^érents, 
et même opposés, comme le sont Scipion et Annibal, 
Fabius Maximus et Marcellus ; cependant, parce que 
leurs qualités sont vraies, elles subsistent en présence 
l'une de l'autre, et ne s'effacent point par la comparaison. 
Alexandre et César donnent des royaumes; la veuve 

I. « L'art de la guerre est plus étendu, plus grand ^ plus noble que 
celui de la poésie. » {Edition de M. de Barthélémy.') — Deux lignes 
plus bas, la même édition remplace « comme aussi s par et, puis 
elle omet les deux etc. qui terminent l'alinéa. 



28o RÉFLEXIONS DIVERSES. 

donne une pite *: quelques'* différents que soient ces pré- 
sents, hi libéralité est vraie et égale en chacun d'eux, et 
chacun donne à proportion de ce qu'il est. 

Un sujet peut avoir plusieurs vérités, et un autre sujet 
peut n'en avoir qu'une ^ : le sujet qui a plusieurs vérités 
est d'un plus grand prix, et peut briller par des endroits 
où l'autre ne brille pas; mais dans l'endroit où l'un et 
l'autre est vrai, ils brillent également. Epaminondas 
étoit grand capitaine *, bon citoyen, grand philosophe ; 
il étoit plus estimable que Virgile, parce qu'il avoit plus 
de vérités que lui ; mais comme grand capitaine, Epami- 
nondas n'étoit pas plus excellent que Virgile comme 
grand poëte, parce que, par cet endroit, il nétoit pas 
plus vrai^ que lui. La cruauté de cet enfant qu'un consul 
fit mourir pour avoir crevé les yeux d'une corneille ^, 
étoit moins importante que celle de Philippe second, qui 

1. C'est le denier de la veuve (voyez V Evangile selon saint Marc, 
chapitre xii, versets 42-44> ^^ selon saint Luc, chapitre xxi, versets 
2-4). C'est par le mot pite que les anciennes traductions françaises 
de V Évangile rendent les termes latins minuta et œra minuta qui se 
trouvent dans la f^ulgate aux deux endroits indiqués (voyez la ver- 
sion publiée à Paris, sans nom d'auteur, en 1621, et celle de Jean 
Diodati, qui parut à Genève en 1644)- — La^i^e était une petite mon- 
naie de cuivre, valant la moitié d'une obole et le quart d'un denier. 
« C'est, dit Nicot, demie maille ou demie obole. » D'après Ménage, 
ce mot vient du latin picta, par abréviation de pictavina^ parce que 
cette monnaie avait surtout cours dans le Poitou. 

2. Voyez le Lexique, au mot Quelque. 

3. M. de Barthélémy écrit qu'une en italique, et met en note: 
« Ce mot (qu'une) est écrit de la main de la Rochefoucauld à la place 
du mot gucre. » — Cela nous paraît au moins douteux. 

4. « Un grand capitaine. » {Édition de M. de Barthélémy.) 

5. Voyez ci-dessus, sur l'application du mot vrai aux personnes, 
la note 3 de la page 85. 

6. La Rochefoucauld s'est rappelé inexactement un passage de 
Quintilien [de F Institution oratoire., livre V, chapitre ix, i3}, où il 
est raconté que les Aréopagites condamnèrent à mort un enfant qui 
arrachait les yeux à des cailles : ils jugèrent que c'était le signe d'une 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 281 

fit mourir son fils * , et elle étoit peut-être mélee avec moins 
d'autres vices ^ ; mais le degré de cruauté exercée sur un 
simple animal ne laisse pas de tenir son rang avec la 
cruauté des princes les plus cruels, parce que leurs diffé- 
rents degrés de cruauté ont une vérité égale. 

Quelque disproportion qu'il y ait entre deux maisons 
qui ont les beautés qui leur conviennent, elles ne s'ef- 
facent point l'une par l'autre : ce qui fait que Chantilly 
n'efface point Liancourt% bien qu'il ait* infiniment plus 
de diverses beautés, et que Liancourt n'efface pas aussi ^ 
Chantilly, c'est que Chantilly a les beautés qui convien- 
nent à la grandeur de Monsieur le Prince, et que Lian- 
court a les beautés qui conviennent à un particulier, et 
qu'ils ont chacun de vraies beautés. On voit néanmoins 
des femmes d'une beauté éclatante, mais irrégulière, qui 
en effacent souvent de plus véritablement belles ; mais 
comme le goût, qui se prévient aisément, est le juge de 
la beauté, et que la beauté des plus belles personnes n'est 
pas toujours égale, s'il arrive que les moins belles effacent 
les autres, ce sera seulement durant quelques moments; 
ce sera que la différence de la lumière et du jour fera 
plus ou moins discerner la vérité qui est dans les traits 
ou dans les couleurs, qu'elle fera paroître ce que la 

âme très-pernicieuse , et qu'il était dangereux de laisser grandir un 
tel sujet, 

I. Don Carlos. 

1. « Mêlée au moins d'autres vices. » {Édition de M. de Barthé- 
lémy.) 

3. On sait que la terre de Chantilly appartenait aux Condé, et que 
la terre de Liancourt, une des plus belles de France, passa ainsi que 
celle de la Roclieguyon, dans la maison de la Rochefoucauld par le 
mariage de François VII, fils aîné de l'auteur des Maximes, avec sa 
cousine, Jeanne-Charlotte du Plessis Liancourt. 

4. « Qu'il r ait. » {Édition de M. de Barthélémy.) 

5. M. de Barthélémy a substitué point non plus à a pas aussi, s 
— Voyez le Lexique. 



.iSa REFLEXIONS DIVERSES. 

moins belle aura de beau', et empêchera de paroître ce 
qui est de vrai et de beau dans l'autre^. 



II. DE LA SOCIÉTÉ. 

Mon dessein n'est pas de parler de l'amitié en parlant 
de la société; bien qu'elles aient quelque rapport, elles 
sont néanmoins très-différentes : la première a plus d'élé- 
vation et de dignité^, et le plus grand mérite de l'autre, 
c'est de lui ressembler. Je ne parlerai donc présentement 
que du commerce particulier que les honnêtes gens doi- 
vent avoir ensemble. 

Il seroit inutile de dire combien la société est nécessaire 
aux hommes : tous la désirent et tous la cherchent, mais 
peu se servent des moyens de la rendre agréable et de la 
faire durer. Chacun veut trouver son plaisir et ses avan- 
tages aux dépens des autres; on se préfère toujours à 
ceux avec qui on se propose de vivre *, et on leur fait 
presque toujours sentir cette préférence ; c'est ce qui 
trouble et qui détruit'* la société. Il faudroit du moins sa- 
voir cacher ce désir de préférence, puisqu'il est trop na- 
turel en nous pour nous en pouvoir défaire ; il faudroit 
faire son plaisir de celui des autres, ménager leur 
amour-propre, et ne le blesser jamais. 

L'esprit a beaucoup de part à un si grand ouvrage, 
mais il ne suffit pas seul pour nous conduire dans les 

1. « Aura de lueur. î [Edition de 1^1. de Barthélémy J) — A la ligne 
précédente, la même édition donne la couleur, au lieu de les couleurs. 

2. Voyez la maxime 626, et la Lettre du chevalier de Merè. 

3. Tel est le texte du manuscrit, au lieu àH humilité, que donnent 
toutes les éditions, et qui n'a pas ici de sens. — A la ligne suivante, 
elles ont substitué est à cest. 

4. Vovez les maximes 81 et 83, 

5. Dans les éditions postérieures à 1781 : a et ce qui détruit. 9 



RÉFLEXIONS DIVERSES. iSi 

divers chemins qu'il faut tenir. Le rapport qui se ren- 
contre entre les esprits ne maintiendroit pas longtemps 
la société, si elle n'étoit réglée et soutenue par le bon 
sens, par Ihumeur, et par des égards qui doivent être 
entre les personnes qui veulent vivre ensemble ^ . S'il arrive 
quelquefois que des gens opposés d'humeur et d'esprit 
paroissent unis, ils tiennent sans doute par des liaisons " 
étrangères, qui ne durent pas longtemps. On peut être 
aussi en société avec des personnes sur qui nous avons 
de la supériorité par la naissance ou par des qualités per- 
sonnelles; mais ceux qui ont cet avantage n'en doivent 
pas abuser : ils doivent rarement le faire sentir, et ne 
s'en servir que pour instruire les autres ; ils doivent 
leur faire apercevoir qu'ils ont besoin d'être conduits, et 
les mener par raison, en s'accommodant, autant qu'il est 
possible, à leurs sentiments et à leurs intérêts. 

Pour rendre la société commode, il faut que chacun 
conserve sa liberté : il faut se voir, ou ne se voir point, 
sans sujétion, pour se divertir ensemble, et même s'en- 
nuyer ensemble; il faut se pouvoir séparer*, sans que 
cette séparation apporte de changement ; il faut se pou- 
voir passer les uns des autres, si on ne veut pas s'exposer 
à embarrasser quelquefois, et on doit se souvenir qu'on 
incommode souvent, quand on croit ne pouvoir jamais 
incommoder*. Il faut contribuer, autant qu'on le peut , 



1. Ce passage est un heureux correctif à \timaxlme 87, qui n'est 
en réalité qu'une épigramme. 

2. Au lieu de raisons que donnent toutes les éditions. — Trois 
lignes plus haut on y lit : « les égards, » pour : « Jes égards ; » et 
vers la fin de l'alinéa : « par la raison, » au lieu de : « par raison, a 

3. Les diverses éditions donnaient ainsi ce ])assage : a il ne faut 
point se voir, ou se voir sans sujétion, et pour se divertir ensemble; 
il faut pouvoir se séparer..,, s omettant ainsi le membre de phrase 
et même s' ennuyer ensemble. 

4. C'est presque textuellement la maaime 242. ' 



284 REFLEXIOîsS DIVERSES. 

au divertissement des personnes avec qui on veut vivre ; 
mais il ne faut pas être toujours chargé du soin d'y con- 
tribuer. La complaisance est nécessaire dans la société, 
mais elle doit avoir des bornes: elle devient une servitude 
quand elle est excessive; il faut du moins qu'elle paroisse 
libre, et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils soient 
persuadés que c'est le nôtre aussi que nous suivons. 

Il faut être facile à excuser nos amis, quand leurs dé- 
fauts sont nés avec eux, et qu'ils sont moindres que leurs 
bonnes qualités; il faut surtout' éviter de leur faire voir 
qu'on les ait remarqués " et qu'on en soit choqué, et l'on doit 
essayer de faire en sorte qu'ils puissent s'en apercevoir 
eux-mêmes, pour leur laisser le mérite de s'en corriger. 

Il y a une sorte de politesse qui est nécessaire dans le 
commerce des honnêtes gens : elle leur fait entendre 
raillerie, et elle les empêche d'être choqués et de choquer 
les autres par de certaines façons de parler trop sèches 
et trop dures, qui échappent souvent sans y penser, 
quand on soutient son opinion avec chaleur^. 

Le commerce des honnêtes gens ne peut subsister sans 
une certaine sorte de confiance ; elle doit être commune 
entre eux ; il faut que chacun ait un air de sûreté et de 

1. Les diverses éditions donnent souvent, au lieu de surtout. — A 
la ligne suivante, elles coupent la phrase après clioqué, et en com- 
mencent une nouvelle par : « On doit, etc. » 

2. Duplessis (p. 2i9_) estime que « l'excellent conseil donné ici 
part d'un sentiment bien plus juste et bien plus conforme à la véri- 
table amitié que la maxime 410? dure pour le fond et même parla 
forme. » — Voyez la 18^ des Réflexions diverses. 

3. Dans son Portrait (ci-dessus, p. 8), l'auteur s'accuse lui-même 
de soutenir d' ordinaire son opinion avec trop de chaleur. Segrais dit 
pourtant ÇMe'moires^ p. 170) : « M. de la Rochefoucauld ne con- 
testoit jamais. Quand quelqu'un lui avoit dit un sentiment différent 
du sien qu'il crovoit être bon : HJonsieur, disoit-il, vous êtes de ce 
sentiment-là, et moi je suis d^un autre. On en demeuroit là sans se 
mettre en colère de part ni d'autre. » 



REFLEXIONS DIVERSES. 285 

discrétion qui ne donne jamais lieu de craindre qu'on 
puisse rien dire par imprudence ^ . 

11 faut de la variété dans l'esprit : ceux qui n'ont que 
d'une sorte d'esprit ne peuvent pas plaire longtemps^. 
On peut prendre des routes diverses, n'avoir pas les 
mêmes vues ni^ les mêmes talents, pourvu qu'on aide au 
plaisir de la société, et qu'on y observe la même justesse 
que les difierentes voix et les divers instruments doivent 
observer dans la musique. 

Comme il est malaisé que plusieurs personnes puissent 
avoir les mêmes intérêts, il est nécessaire au moins, 
pour la douceur de la société, qu'ils n'en aient pas de 
contraires. On doit aller au-devant de ce qui peut plaire 
à ses amis, chercher les moyens de leur être utile, leur 
épargner des chagrins, leur faire voir qu'on les partage 
avec eux quand on ne peut les détourner*, les effacer 
insensiblement sans prétendre de les arracher tout d'un 
coup, et mettre en la place des objets agréables, ou du 
moins qui les occupent. On peut leur parler des choses 
qui les regardent, mais ce n'est qu'autant qu'ils le per- 
mettent, et on y doit garder beaucoup de mesuie : il y a 
de la politesse, et quelquefois même de l'humanité, à ne 
pas entrer trop avant dans les replis de leur cœur; ils 
ont souvent de la peine à laisser voir tout ce qu'ils en 
connoissent, et ils en ont encore davantage quand on 
pénètre ce qu'ils ne connoissent pas^. Bien que le com- 

1. Voyez la 5^ des Réflexions diferscs. 

2. C'est la maxime 4i3. — Voyez aussi la i6e des Réflexions diverses. 

3. Les éditions antérieures omettent les mots : ot les mêmes vues ni. 3> 

4. C'est un démenti, sinon général, au moins en ce qui touche 
l'amiiié, à l'impiioyable maxime sur la pitié (2(14'^), et au passage du 
Portrait ci-dessus, p. 9) où l'auteur déclare que la pitié « u'est 
bonne à rien au dedans d'une âme bien faite. » 

5. Voyez la maxime 632. — Ce passage était singulièrement altéré 
dans les éditions précédentes, y compris celle de 173 1 ; le mot bien, 



286 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

merce que les honnêtes gens ont ensemble leur donne 
de la familiarité, et leur fournisse un nombre infini de 
sujets de se parler sincèrement, personne presque n'a 
assez de docilité et de bon sens pour bien recevoir plu- 
sieurs avis qui sont nécessaires pour maintenir la société . 
on veut être averti jusqu'à un certain point, mais on ne 
veut pas l'être en toutes choses, et on craint de savoir 
toutes sortes de vérités. 

Comme on doit garder des distances pour voir les 
objets, il en faut garder aussi pour la société : chacun a 
son point de vue, d'où il veut être regardé * ; on a raison, 
le plus souvent, de ne vouloir pas être éclairé de trop 
près, et il n'y a presque point d'homme qui veuille, en 
toutes choses, se laisser voir tel qu'il est^. 



III. DE l'air et des manières. 

Il y a un air qui convient à la figure et aux talents de 
chaque personne : on perd toujours quand on le quitte 
pour en prendre un autre ^. Il faut essayer de connoître 
celui qui nous est naturel, n'en point sortir, et le perfec- 
tionner autant qu'il nous est possible. 

Ce qui fait que la plupart des petits enfants plaisent, 
c'est qu'ils sont encore renfermés dans cet air et dans 
ces manières que la nature leur a donnés, et qu'ils n'en 

qui commence la phrase suivante, était le dernier de celle-ci, et se 
joignait à ce qu'ils ne connaissent pas. De plus, la proposition qui suit 
était coupée en deux, et la seconde partie, depuis personne presque 
n^a assez de docilité , était rejetée à la ligne. Nous rétablissons le 
texte d'après le manuscrit. 

1. Voyez la maxime 104. 

2. Rapprochez de la Réflexion suivante, de la Réflexion i3^, et de 
la maxime 2 56. 

3. Voyez les maximes i34 et 2o3. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 287 

connoissent point d'autres. Ils les changent et les cor- 
rompent quand ils sortent de Tenfance : ils croient qu il 
faut imiter ce qu'ils voient faire aux autres S et ils ne le 
peuvent parfaitement imiter ; il y a toujours quelque 
chose de faux et d'incertain dans toute imitation. Ils 
n'ont rien de fixe dans leurs manières ni dans leurs sen- 
timents; au lieu d'être en effet ce qu'ils veulent paroître, 
ils cherchent à paroître ce qu'ils ne sont pas^. Chacun 
veut être un autre, et n'être plus ce qu'il est^ : ils cher- 
chent une contenance hors d'eux-mêmes, et un autre 
esprit que le leur ; ils prennent des tons et des manières 
au hasard; ils en font l'expérience* sur eux, sans consi- 
dérer que ce qui convient à quelques-uns ne convient 
pas à tout le monde, qu'il n'y a point de règle générale 
pour les tons et pour les manières, et qu'il n'y a point 
de bonnes copies ^ Deux hommes néanmoins peuvent 
avoir du rapport en plusieurs choses sans être copie l'un 
de l'autre, si chacun suit son naturel; mais personne 
presque ne le suit entièrement . on aime à imiter; on 
imite souvent, même sans s'en apercevoir, et on néglige 
ses propres biens pour des biens étrangers, qui d'ordi- 
naire ne nous conviennent pas. 

1. Les éditions précédentes omettent faire aux autres. A la fin de 
la phrase elles donnent : a cette imitation, » au lieu de : « toute imi- 
tation. » — Voyez la maxime 618. 

2. Rapprochez de la fin de la Réflexion précédente, de la i3« Ré- 
flexion, et de ]a maxime 206. 

3 Il n'est esprit si droit 

Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit : 
Sans cesse on prend le masque, et quittant la nature, 
On craint de se montrer sous sa propre figure — 
Rarement un esprit ose être ce qu'il est. 

(Boileau, éfi'tre IX, vers 69-74.) 

4. Dans les éditions antérieures : « ils en font des expériences ; s 
et deux lignes plus bas : « de règles générales. T> 

5. Voyez la maxime l33. 



a8S REFLEXIONS DIVERSES. 

Je ne prétends pas, par ce que je dis, nous renfermer 
tellement en nous-mêmes, que nous n'ayons pas la liberté 
de suivre des exemples, et de joindre à nous des qualités 
utiles ou nécessaires que la nature ne nous a pas données : 
les arts et les sciences conviennent à la plupart de ceux 
qui s'en rendent capables; la bonne grâce et la politesse 
conviennent à tout le monde ; mais ces qualités acquises 
doivent avoir un certain rapport et une certaine union 
avec nos qualités naturelles , qui les étendent et les aug- 
mentent imperceptiblement * . 

Nous sommes quelquefois élevés à un rang et à des 
dignités qui sont au-dessus de nous ^ ; nous sommes sou- 
vent engagés dans une profession nouvelle où la nature 
ne nous avoit pas destinés : tous ces états ont chacun un 
air qui leur convient, mais qui ne convient pas toujours 
avec notre air naturel ; ce changement de notre fortune 
change souvent notre air et nos manières, et y ajoute 
l'air de la dignité, qui est toujours faux quand il est trop 
marqué^ et qu'il n'est pas joint et confondu avec l'air 
que la nature nous a donné : il faut les unir et les mêler 
ensemble, et qu'ils ne paroissent jamais séparés *. 

On ne parle pas de toutes choses sur un même ton et 
avec les mêmes manières; on ne marche pas à la tête 

1. L'édition de 1731 et les suivantes terminent ainsi cette phrase : 
« et une certaine union avec nos propres qualités, qui les étend et 
les augmente (^tJans le texte de Duplessts : a étendent î et « augmen- 
tent ») imperceptiblement. » A la phrase suivante, elles omettent, 
dans le premier membre, quelquefois et qui sont. — Voyez la ma~ 
xime 365. 

2. Rapprochez des maximes 419 et 449- 

3. Mme de Sablé (maxime 60) : ï On est bien plus choqué de l'os- 
tentation que 1 on fait de la dignité, que de celle de la personne. 
C'est une marque qu'on ne mérite pas les emplois , quand on se 
fait de fête. » 

4. Dans les éditions antérieures : « et les mêler ensemble, et faire 
en sorte qu'ils ne paroissent jamais séparés. > 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 289 

d'un régiment comme on marche en se promenant; mais 
il faut qu'un même air nous fasse dire naturellement des 
choses différentes, et qu'il nous fasse marcher différem- 
ment, mais toujours naturellement, et comme il convient 
de marcher à la tète d'un régiment et à une promenade. 

Il y en a qui ne se contentent pas de renoncer à leur air 
propre et naturel, pour suivre celui du rang et des digni- 
tés où ils sont parvenus ; il y en a même qui prennent par 
avance l'air des dignités et du rang où ils aspirent. Com- 
bien de lieutenants généraux apprennent à paroître^ ma- 
réchaux de France î Combien de gens de robe répètent 
inutilement l'air de chancelier, et combien de bourgeoises 
se donnent l'air de duchesses ! 

Ce qui fait qu'on déplaît souvent, c'est que personne 
ne sait accorder son air et ses manières avec sa fiirure. 
ni ses tons et ses paroles avec ses pensées et ses senti- 
ments^; on trouble leur harmonie par quelque chose de 
faux et d'étranger^; on s'oublie soi-même, et on s'en 
éloigne insensiblement; tout le monde presque tombe, 
par quelque endroit, dans ce défaut; personne n'a l'oreille 
assez juste pour entendre parfaitement cette sorte de 
cadence. Mille gens déplaisent avec des qualités aimables; 
mille gens plaisent avec de moindres talents * : c'est que 
les uns veulent paroître ce qu'ils ne sont pas; les autres 
sont ce qu'ils paroissent; et enfin, quelques avantages 
ou quelques désavantages que nous ayons reçus de la 
nature, on plaît à proportion de ce qu'on suit l'air, les 
tons, les manières et les sentiments qui conviennent à 



1 . Les précédents éditeurs donnent être, au lieu de paroitre. Celle 
phrase exclamative et la suivante sont biffées au manuscrit. 

2. Voyez les maximes i/\0, 255, et la 4" des Reflexions d'werses. 

3. Les éditions antérieures avaient omis ce membre de phrase. 

4. Rapprochez des maximes i55 et 25 1, qui répètent la même 
idée. 

La Rochefoucauld, i iô 



290 REFLEXIONS DIVERSES. 

notre état et à notre figure, et on déplaît à proportion 
tle ce qu'on s'en éloigne ' . 



IV. DE LA CONVERSATION "^ . 

Ce qui fait que si peu de personnes' sont agréables 
dans la conversation, c'est que chacun songe plus à ce 
qu'il veut dire qu'à ce que les autres disent*. Il faut 
écouter ceux qui parlent, si on en veut être écouté^; il faut 
leur laisser la liberté de se faire entendre, et même de 



1. Chacun pris dans son air est agréable en soi; 

Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi. 

(Boileau, épitre IX, vers 90 et 91.) 

2. Ile\iste de ce morceau deux versious : i" celle du manuscrit, 
que nous suivons et que suit également d'assez près le texte de lySi; 
2° celle de Brotler (1789). D'oii BEOtierl'a-t-il tirée? Probablement de 
quelque bibliothèque privée. ^ oici du moins ce qu'il nous dit dans un 
passage déjà cité plus haut, p. 272) de ses Observations iw/-/ei Réflexions 
diverses : (t Ou en trouvoit quelques parties, surtout ce qui regarde 
la Conversation, dans des bibliothèques particulières. » Le marquis de 
Fortia, dans son édition de l'an X (1802^ et les éditeurs venus après 
lui, ont donné la leçon de Brotier comme texte principal, et ajouté 
en appendice la leçon de ijSi. Nous indiquerons les différences 
qu'offrent les éditions antérieures comparées à la nôtre. Celle de Bro- 
tier en a de très- notables, et particulièrement plusieurs additions. 

3. « Que peu de persoimes. » (^Edition de Brotier.) 

4. « A ce qu'il a dessein de dire qu'à ce que les autres disent, et 
que ron n'écoule guère quand on a bien envie de parler, » (^Ibidem.') — 
Voyez les maximes 189 et 5 10. 

5. (( Si on veut en être écouté. » [Edition de iy3r.) — Meré 
[maximes 117 et 118) : a Quelque fatiUté que l'on ait à s'exprimer, 
il faut toujours dire beaucoup de choses en peu de mots, et se sou- 
venir que la conversation n'est pas comme un Etat monarchique, où 
un seul a droit de parler, mais comme une espèce de république, où 
tous ceux qui la composent peuvent dire ce qu'ils pensent, » — a C'est 
un grand défaut dans la conversation que d'y vouloir toujours bril- 
ler et s'y faire plus écouter que les autres. » 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 291 

(lire des choses inutiles*. Au lieu de les contredire^ ou 
de les interrompre, comme on fait souvent, on doit, au 
contraire^, entrer dans leur esprit et dans leur goût, 
montrer qu'on les entend , leur parler de ce qui les 
touche^, louer ce qu'ils disent autant qu'il méiite d'être 
loué, et faire voir que c'est plutôt par choix^ qu'on le loue"' 
que par complaisance. Il faut éviter de contester sur des 
choses indifl'érentes , faire rarement des questions , qui 
sont presque toujours^ inutiles, ne laisser jamais croire 
qu'on prétend avoir plus de raison que les autres, et 
céder aisément l'avantage de décider^. 

On doit dire des choses naturelles, faciles et plus ou 
moins sérieuses, selon l'humeur et l'inclination' des per- 
sonnes que l'on entretient, ne les presser pas d'approuver 
ce qu'on dit, ni même d'y répondre*". Quand on a satis- 

1. ff Néanmoins il est nécessaire d'écouter ceux qui parlent; il faut 
leur donner le temps de se faire entendre, et souffrir même quils disent 
des choses inutiles. » {Édition de Brotier.) — Montaigne (Essais, 
livre III, chapitre m, tome III, p. 287 : a II fault se desmettre au 

train de ceulx auecques qui vous êtes, et par fois affecter l'ignorance 

Traisnez vous au demeurant à terre, s'ils veulent. » 

2. L'édition de iy3i, que les suivantes ont copiée pour leur ver- 
sion additionnelle, donne, par une erreur évidente, contraindre, au 
lieu de contredire. 

3. « Bien loin de les contredire et de les interrompre, on doit, au 
contraire » (Edition de Brotier.') w,— ;^'• 

4. La version de Brotier n'a pas ce membre de phrase. 

5. « Que c^e&t plus par choix. » [Édition de 173 1.) 

fi. Les deux versions, celle de 1731 et celle de Brotier, donnent à 
tort : (S. qu'on les loue. » 

7. « Qui sont presque toujours » manque dans l'édition de 1731. 

8. a par complaisance. Pour plaire aux autres, il faut parler de 

ce qu''ils aiment, et de ce qui les touche, éviter les disputes sur des 
choses indifférentes, leur faire rarement des questions, et ne leur lais- 
ser jamais croire qu'on prétend avoir plus de raison qu'eux, st [Edi- 
tion de Brotier.) — Rapprochez de la maxime 586. 

9. a .... l'humeur oa l'inclination, s (Édition de 1781. ) 

10. « On doit dire les choses d''un air plus ou moins sérieux, et sur 



29» 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 



fait (le cette sorte aux devoirs de la politesse, on peut 
dire ses sentinieuts, sans prévention et sans opiniâtreté, 
en faisant paroître qu'on cherche à les appuyer de l'avis 
de ceux qui écoutent \ 

Il faut éviter de parler longtemps de soi-même, et de 
se donner souvent pour exemple*. On ne sauroit avoir 
trop d'application à connoître la pente et la portée^ de 
ceux à qui on parle, pour se joindre à l'esprit de celui 
qui en a le plus, et pour ajouter ses pensées aux siennes, 
en lui faisant croire, autant qu'il est possible *, que c'est 
de lui qu'on les prend. 11 y a de l'habileté à n'épuiser 
pas les sujets qu'on traite, et à laisser toujours aux autres 
quelque chose à penser et à dire*. 

On ne doit jamais parler avec des airs d'autorité, ni 
se servir de paroles et de termes plus grands que les 
choses. On peut conserver ses opinions, si elles sont 
raisonnables; mais en les conservant, il ne faut jamais 



des sujets plus ou moins relevés, selon l'humeur et la capacité dfs per- 
sonnes que l'on enUetient, et leur céder aisément F avantage de décider, 
sans les obliger de répondre, quand ils n'ont pas envie de parler, s 
(^Edition de Brotier.) 

1. « Après avoir satisfait de cette sorte aux devoirs de la politesse, 
on peut dire ses sentiments, en montrant qu'on cherche à les appuyer 
de l'avis de ceux qui écoutent, sans marquer de présomption ni t/'opi- 
uiàtreté. » {^ibidem.) 

2. a Evitons surtout de "pxvW'T souvent <\.e nous-mêmes e\.îie «owj don- 
ner pour exemple : rien n^est plus désagréable quun homme qui se cite 
lui-même à tout propos. » (^Ibidem.) 

3. Au lieu de : a la pente et \à pensée, » que donnent, dans leur 
seconde leçon, les divers éditeurs, d'après celui de ijSi. 

4- a On irn peut aussi apporter trop d'application à connoître la pente 
et la portée de ceux à qui l'on parle, se joindre à l'esprit de celui 
qui en a le plus, sans blesser Pinclination ou l'intérêt des autres par 
cette préférence. Alors on doit faire valoir toutes les raisons quil a dites, 
ajoutant modestement nos propres pensées aux siennes, et lui faisant 
croire, autant qu'il est possible » (Edition de Brotier.') 

5. La version de Brotier n'a pas cette phrase. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. agS 

blesser les sentinienls des autres, ni paroîlre choqué de 
ce qu'ils ont dit '. Il est dangereux de vouloir être tou- 
jours le maître de la conversation, et de parler trop sou- 
vent d'une même chose ^; on doit entrer indiOVremment 
sur tous les sujets agréables qui se présentent, et ne faire 
jamais voir qu'on veut entraîner la conversation sur ce 
qu'on a envie de dire\ 

Il est nécessaire d'observer que toute sorte de conver- 
sation, quelque honnête et quelque spirituelle qu'elle 
soit, n'est pas également propre à toute sorte d'honnêtes 
gens: il faut choisir ce qui convient à chacun, et choisir 
même le temps de le dire ; mais s'il y a beaucoup d'art* 

1. d II ne faut jamais rien dire avec un air d'autorité, ni montrer 
aucune supérini'ité d'esprit ; fuyons les expressions trop recherchées, les 
termes durs ou forcés, et ne nous scrfons point de paroles plus grandes 
que les choses. // n^est pas défendu Je conserver ses opinions, si elles 
sont raisonnables ; mais il faut se rendre à la raison aussitôt au elle 
parait, de quelque part quelle vienne : elle seule doit régner sur nos sen- 
timents; mais suivons-la sans heurter les sentiments des autres, et sans 
faire paroitre du mépris de ce qu'ils ont dit. » [Édition de Brotier.) 

2. « De la même chose, » dans l'édition de Duplessis, qui, à la 
ligne suivante, omet tous devant les sujets. 

3. oc II est dangereux de vouloir être toujours le maître de la con- 
versation, et de pousser trop loin une bonne raison quand on l'a trouvée. 
Vhonnéteté veut que Pon cache quelquefois la moitié de son esprit, et 
qiCon ménage un opiniâtre qui se défend mal, pour lui épargner la honte 
de céder. On déplaît sûrement quand on parle trop longtemps eî trop 
souvent d'une même chose (voyez la maxime 3i3) , et que l'on 
cherche à détourner la conversation sur des sujets dont on se croit plus 
instruit que les autres : il faut entrer indifféreniinent sur tout ce qui 
leur est agréable, s'y arrêter autant qu'ils le veulent ^ et s'éloigner de tout 
ce qui ne leur convient pas, > [Edition de Brotier.) 

4. « Toute sorte de con\ersation, quelque spirituelle qu'elle soit, 
n'est pas également propre à toutes sortes de gens à' esprit : il faut 
choisir ce qui est de leur goût, et ce qui est convenable à leur condi- 
tion.^ à leur sexe^ à leurs talents, et choisir même le temps de le dire. 
Observons le lieu, l'occasion, l'humeur oîi se trouvent les personnes qui 
nous écoutent.^ car s'il y a beaucoup d'art.... s [Ibidem.) — Rappro- 
chez de la maxime 79. 



294 REFLEXIONS DIVERSES. 

à savoir parler à propos*, il n'y en a pas moins à savoir 
se taire. Il y a un silence éloquent* : il sert quelquefois à 
approuver et à condamner; il y a un silence moqueur; 
il y a un silence respectueux; il y a enfin des airs, 
des tons et des manières' qui font souvent ce qu'il y a 
d'ag^réable ou de désagréable*, de délicat ou de cho- 
quant dans la conversation; le secret de s'en bien servir 
est donné à peu de personnes ; ceux mêmes qui en font 
des règles s'y méprennent quelquefois; la plus sûre, à 
mon avis, c'est de n'en point avoir qu'on ne puisse chan- 
ger, de laisser plutôt voir des négligences dans ce qu'on 
dit que de l'affectation, d'écouter, de ne parler guère, et 
de ne se forcer jamais à parlera 



V. DE LA CONFIANCE. 

Bien que la sincérité et la confiance aient du rapport, 
elles sont néanmoins différentes en plusieurs choses : la 

1. La version de ijSi omet ici à propos, et le verbe savoir aux 
deux endroits où il se trouve dans cette ligne. 

2. Meré (masime ^iZ) : « Il v a une éloquence dans le silence, 
qui a quelquefois plus de force que l'éloquence des jjIus excellents 
orateurs, s 

3. a II y a des airs, des tours et des manières, s (^Édition 
de lySi.) 

4. Voyez la maxime 2 55, et la 3^ des Re flexions diverses. 

5. « Il y a un silence éloquent qui sert à approuver et à condam- 
ner; il V a un silence de discrétion et de respect ; il y a enfin des tons, 
des airs et des manières qui font tout ce qu'il y a d'agréable ou de 
désagréable, de délicat ou de choquant dans la conversation ; mais le 
secret de s'en bien servir est donné à peu de personnes ; ceux mêmes 
qui en font des règles s'y méprennent souvent, et la plus sûre qu''on 
en puisse donner^ c'est écouter beaucoup, parler peu, et ne rien dire dont 
ou puisse avoir sujet de se revenlir. » (^Edition de Brotier.) — Nous au- 
rions voulu rapprocher de cette remarquable Reflexion de la Ro- 
chefoucauld les idées fort voisines de Charron et de la Bruyère 



RÉFLEXIONS DIVERSES. agS 

sincérité est une ouverture de cœur', qui nous montre 
tels que nous sommes; c'est un amour de la vérité, une 
répugnance à se déguiser, un désir de se dédommager 
de ses défauts, et de les diminuer même par le mérite de 
les avouer^. La confiance ne nous laisse pas tant de 
liberté; ses règles sont plus étroites; elle demande plus 
de prudence et de retenue, et nous ne sommes pas tou- 
jours libres d'en disposer; il ne s'agit pas de nous uni- 
quement, et nos intérêts sont mêlés d'ordinaire avec 
les intérêts des autres. Elle a besoin d'une grande jus- 
tesse pour ne livrer pas^ nos amis en nous livrant 
nous-mêmes, et pour ne faire pas des présents de leur 
bien, dans la vue d'augmenter le prix de ce que nous 
donnons, 

La confiance plaît toujours à celui qui la reçoit : c'est 
un trd^ut que nous payons à son mérite; c'est un dépôt 
que l'on commet à sa foi*; ce sont des gages qui lui don- 



sur le même sujet; mais les citations à faire seraient trop longues, 
il faut nous contenter de renvoyer le lecteur au livre II, chapitre ix, 
de la Sagesse^ intitulé Se bien comporter auec aultruj, et au chapitre des 
Caractères intitulé </e la Société et de la Conversation. 

1. Rapprochez de la maxime 62. 

2. Voyez les maximes 184» 327, 383, 609, fi4i, et plus haut, p. 9, 
le Portrait de la Rochefoucauld fait par lui-même. 

3. Les éditions antérieures ont, ici et à la ligne suivante, changé 
la construction, et donnent : <£ ne pas livrer,... r.c pas faire. » 

4. Voyez la maxime aSg. — A propos de celte maxime nous ayons 
cité en note (voyez ci-dessus, p. 128) une réflexion de J. Esprit, 
ahondant tout à fait dans le sens de la Rochefoucauld; voie un 
autre passage du même auteur (tome I, p. 182}, où, sans nommer 
la Rochefoucauld , il le met directement en cause : « La nécessité 
est la cause visible des grandes confiances dont ceux à qui l'cQ se 
lie se sentent si honorés. Ainsi c'est avec bien peu de sujet qu'un 
homme se tient heureux et se Ayante de ce qu'une princesse, qui étoit 
sur le point d'être arrêtée, s'est réfugiée en sa maison de campagne, 
et lui a confié sa vie et sa liberté, et de ce que, sortant du Royaume, 
elle lui a donné en garde ses pierreries, puisqu'il est clair qu'en tout 



2()6 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

nent un droit sur nous, et une sorte de dépendance où 
nous nous assujettissons volontairement. Je ne prétends 
pas détruire par ce que je dis la confiance, si nécessaire 
entre les hommes, puisqu'elle est le lien de la société et 
de l'amitié : je prétends seulement y mettre des bornes, 
et la rendre honnête et fidèle. Je veux qu'elle soit 
toujours vraie et* toujours prudente, et qu'elle n'ait ni 
toiblesse, ni intérêt; mais ^ je sais bien qu'il est malaisé 
de donner de justes limites à la manière de recevoir 
toute sorte de confiance de nos amis, et de leur faire 
part de la nôtre. 

On se confie le plus souvent par vanité, par envie de 
parler^, par le désir de s'attirer la confiance des autres, 
et pour faire un échange de secrets. Il y a des personnes 
qui peuvent avoir raison de se fier en nous, vers qui nous 
n'aurions pas raison d'avoir la même conduite, et on 
s'acquitte envers ceux-ci en leur gardant le secret, et en 
les payant de légères confidences. 11 y en a d'autres dont 
la fidélité nous est connue, qui ne ménagent rien avec 
nous, et à qui on peut se confier par choix et par estime. 

cela elle n'a rien fait par le dessein de lui plaire ou de lui faire hon- 
neur; qu'elle n'est allée chez lui que parce qu'elle ne s'est pas crue 
en sûreté dans la maison d'un autre; qu'elle ne lui a laissé ses pier- 
reries que par la crainte d'être volée en chemin, et que tout ce qu'elle 
a fait n'a été que pour son propre intérêt et par pure nécessité. » — 
L'allusion à la fuite de la duchesse de Chevreuse en Espagne, à l'as- 
sistance que la Rochefoucauld lui prêta en cette occasion, aux pier- 
reries qu'il reçut d'elle en dépôt, est évidente (voyez, à ce sujet, dans 
notre tome II, les Mémoires, et la longue Lettre de septembre i638, 
!'■«' du recueil). L'ouvrage de J. Esprit parut aussitôt après sa mort, 
en 1678 ; la Rochefoucauld n'a pu manquer de lire la maxime de son 
collaborateur et d'être choqué de l'application. On n'est trahi que 
})ar les siens. 

1. L'édition de Duplessis ne donne pas : a toujours vraie et. » 

2. Mais ne se trouve pas dans les éditions antérieures, et Je sais 
bien commence une nouvelle phrase. 

3. Rapprochez des maximes 187 et 4/5. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 297 

On doit ne leur cacher rien * de ce qui ne regarde que 
nous, se montrer à eux toujours vrais', dans nos bonnes 
qualités et dans nos défauts même , sans exagérer les 
unes, et sans dmiinuer les autres'-, se faire une loi de 
ne leur faire jamais de * demi-confidenccs, qui embarras- 
sent toujours ceux qui les font, et ne contentent presque' 
jamais ceux qui les reçoivent : on leur donne des lumières 
confuses de ce qu'on veut caclier, et on augmente leur 
curiosité; on les met en droit d'en vouloir savoir davan- 
tage, et ils se croient en liberté de disposer de ce qu'ils 
ont pénétré. Il est plus sur et plus honnête de ne leur 
rien dire , que de se taire quand on a commencé à 
parler. 

Il y a d'autres règles à suivre pour les choses qui nous 
ont été confiées : plus elles sont importantes , et plus 
la prudence et la fidélité y sont nécessaires. Tout le 
monde convient que le secret doit être inviolable ; mais 
on ne convient pas toujours de la nature et de l'im- 
portance du secret : nous ne consultons le plus souvent 
que nous-mêmes sur ce que nous devons dire et sur 
ce que nous devons taire ; il y a peu de secrets de tous 
les temps, et le scrupule de les*^ révéler ne dure pas 
toujours. 

On a des liaisons étroites avec des amis dont on con- 
noît la fidélité; ils nous ont toujours parlé sans réserve, 
et nous avons toujours gardé les mêmes mesures avec 

1. Ici encore les précédents éditeurs ont changé la construction : 
« ne leur rien cacher. » 

2. Voyez ci-dessus, p. 85, note 3. 

3. Voyez les maximes 202, 206, et le Portrait de la Rochefoucauld 
fait par lui-mtme^ plus haut, p. 7. 

4. Des dans les diverses éditions. 

5. Les diverses éditions ont omis presque, comme, deux lignes 
plus bas, et devant on augmente. 

6. Ze, au lieu de les, dans la plupart des éditions. 



298 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

eux; ils savent nos habitudes et nos commerces, et ils 
nous voient de trop près pour ne s'apercevoir pas * du 
moindre changement; ils peuvent savoir par ailleurs ce 
que nous sommes engagés* de ne dire jamais à per- 
sonne ; il n'a pas été en notre pouvoir de les faire entrer 
dans ce qu'on nous a confié, et qu'ils ont peut-être quel- 
que intérêt de savoir'; on est assuré d'eux comme de 
soi, et on se voit cependant réduit à la cruelle nécessité 
de perdre leur amitié, qui nous est précieuse, ou de 
manquer à la foi du secret. Cet état est sans doute la 
plus rude épreuve de la fidélité ; mais il ne doit pas 
ébranler un honnête homme : c'est alors qu'il lui est 
permis de se préférer aux autres; son premier devoir est 
indispensablement de conserver le dépôt* en son entier, 
sans en peser ^ les suites : il doit non-seulement ménager 
ses paroles et ses tons, il doit encore ménager ses con- 
jectures, et ne laisser jamais® rien voir, dans ses discours 
ni dans son air, qui puisse tourner l'esprit des autres vers 
ce qu'il ne veut pas dire '. 

1. Les diverses éditions, sauf celle de 1781, construisent ainsi: 
« ne pas s'apercevoir. » 

2. a Nous nous sommes engagés. » {Édition de Ditplessis.) 

3. Les éditeurs précédents ont ainsi coupé la phrase après confié : 
a ils ont peut-être même quelque intérêt de le savoir. > 

4. Tel est l'ordre des mots dans le manuscrit. Les éditeurs donnent : 
c est de conserver indispensablement ce dépôt. » 

5. Dans l'édition de 1-3 1 il y apaiser, au lieu de peser. Les édi- 
teurs suivants ne comprenant sans doute pas le membre de phrase 
ainsi imprimé, l'ont omis. 

6. Cet adverbe est omis également dans les diverses éditions. 

7. Voyez le Portrait du duc de la Rochefoucauld fait par lui-même, 
ci-dessus, p. 11, et la 2^ des Bé flexions diverses. — Mlle de Scudéry 
{Nouvelles conversations de morale^ de la Confiance, 1688, tome II, 
p. 760) : « Celui qui révèle son secret à un ami indiscret est plus 
indiscret que l'indiscret même. » — La Bruyère {de la Société et de la 
Conversation, n» 81, tome I, p. 244) : « Toute révélation d'un secret 
est la faute de celui qui l'a confié, j 



REFLEXIONS DIVERSES. 299 

On a souvent besoin de force et de prudence pour 
opposer* à la tyrannie de la plupart de nos amis, qui 
se font un droit sur notre confiance, et qui veulent tout 
savoir de nous. On ne doit jamais leur laisser établir ce 
droit sans exception : il y a des rencontres et des circon- 
stances qui ne sont pas de leur jurisdiction ; s'ils s'en 
plaignent, on doit souffrir leurs plaintes, et s'en justifier 
avec douceur; mais s'ils demeurent injustes, on doit 
sacrifier leur amitié à son devoir, et choisir entre deux 
maux inévitables , dont l'un se peut réparer, et l'autre 
est sans remède. 



VI. DE l'amour et de LA. MER*. 

Ceux qui ont voulu nous représenter l'amour et ses 
caprices l'ont comparé en tant de sortes à la mer^, qu'il 
est malaisé de rien ajouter à ce qu'ils en ont dit : ils nous 
ont fait voir que l'un et l'autre ont une inconstance et 
une infidélité égales, que leurs biens et^ leurs maux sont 
sans nombre, que les navigations les plus heureuses sont 
exposées à mille dangers, que les tempêtes et les écueils 
sont toujours à craindre, et que souvent même on fait 
naufrage dans le port; mais en nous exprimant tant 
d'espérances et tant de craintes, ils ne nous ont pas assez 
montré, ce me semble, le rapport qu'il y a d'un amour 
usé, languissant et sur sa fin, à ces longues bonaces, à 
ces calmes ennuyeux, que l'on rencontre sous la ligne. 
On est fatigué d'un grand voyage, on souhaite de l'ache- 
ver; on voit la terre, mais on manque de vent pour y 

1. Les éditions antérieures donnent : « pour les opposer. » 

2. L'auteur lui-même a déjà appliqué cette comparaison à l'a- 
mour-propre. Voyez la fin dt- la maxime 563. 

3. L'édition de M. de Barthélémy omet leurs biens et. 



3oo RÉFLEXIONS DIVERSES. 

arriver; on se voit exposé aux injures des saisons; les 
maladies et les langueurs empêchent d'agir; l'eau et les 
vivres manquent ou changent de goût; on a recours 
inutilement aux secours étrangers; on essaye de pê- 
cher, et on prend quelques poissons, sans en tirer de 
soulagement ni de nourriture; on est las de tout ce 
qu'on voit, on est toujours avec ses mêmes pensées, 
et on est toujours ennuyé; on vit encore, et on a 
regret à vivre * ; on attend des désirs pour sortir d'un 
état pénible et languissant , mais on n'en forme que 
de foibles et d'inutiles. 



VII. DES EXEMPLES*. 

Quelque difFérence qu'il y ait entre les bons et les 
mauvais exemples, on trouvera que les uns et les autres 
ont presque également produit de méchants effets^; je 
ne sais même si les crimes de Tibère et de Néron ne nous 
éloignent pas plus du vice, que les exemples estimables 
des plus grands hommes ne nous approchent de la vertu. 
Combien la valeur d'Alexandre a-t-elle fait de fanfarons! 
Combien la gloire de César a-t-elle autorisé d'entreprises 
contre la patrie ! Combien Rome et Sparte ont-elles loué 
de vertus farouches! Combien Diogène a-t-il fait de 
philosophes importuns, Cicéron de babillards, Pompo- 
nius Atticus de gens neutres et paresseux', Marins et 
Sylla de vindicatifs, LucuUus de voluptueux, Alcibiade 
et Antoine de débauchés, Gaton d'opiniâtres! Tous ces 



I. M. de Barthélémy donne : « de vivre. » 
3. Rapprochez de la maxime 280. 

3. Le copiste avait mis ennuyeux; la correction est de la main 
même de la Rochefoucauld. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 3oi 

grands originaux ont produit un nombre infini de mau- 
vaises copies \ Les vertus sont frontières des vices; les 
exemples sont des guides qui nous égarent souvent, et 
nous sommes si remplis de fausseté, que nous ne nous 
en servons pas moins pour nous éloigner du chemin de 
la vertu, que pour le suivre. 



VIII. DE l'incertitude DE LA JALOUSIE"*. 

Plus on parle de sa jalousie, et plus les endroits qui 
ont déplu paroissent de différents côtés; les moindres 
circonstances les changent, et font toujours découvrir 
quelque chose de nouveau. Ces nouveautés ^ font revoir, 
sous d autres apparences, ce qu'on crovoit avoir assez vu 
et assez pesé ; on cherche à s'attacher à une opinion, et 
on ne s'attache à rien; tout ce qui est de plus opposé et 
de plus effacé^ se présente en même temps; on veut haïr 
et on veut auner, mais on aime encore quand on hait, et 
on hait encore quand on aime^. On croit tout, et on 
doute de tout ; ou a de la honte et du dépit d'avoir cru 
et d'avoir douté; on se travaille incessamment pour ar- 
rêter son opinion, et on ne la conduit jamais à un lieu 
fixe. 

Les poètes devroient comparer cette opinion a la peine 
de Sisyphe, puisqu'on roule aussi inutilement que lui 
un rocher, par un chemin pénible et périlleux ; on voit 



1. Voyez la maxime i33. 

2. Rapprochez des maximes Sa el 5i4- 

3. a Les nouveautés. » (Edition Je M. de Barthélémy.) 

4. C'est bien le mot du manuscrit, mais il faut couveuir qu'après 
opposé \\ n'est pas fort clair ; il signifie probablement oublié. Du reste, 
1 ensemble de celte Réflexion paraît manquer de netteté. 

5. Voyez les maximes 72 et m. 



3o2 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

le sommet de la montagne, on s'cfTorce d'y arriver; on 
l'espère quelquefois, mais on n'y arrive jamais. On n'est 
pas assez heureux pour oser croire ce que l'on souhaite, 
ni même assez heureux aussi pour être assuré de ce qu'on 
craint le plus*; on est assujetti à une incertitude éter- 
nelle, qui nous présente successivement des biens et des 
maux qui nous échappent toujours. 



IX. DE l'amour et de LA VIE*. 

L'amour est une image de notre vie : l'un et l'autre 
sont sujets aux mêmes révolutions et aux mêmes chan- 
gements". Leur jeunesse est pleine de joie et d'espérance : 
on se trouve heureux d'être jeune, comme on se trouve 
heureux d'aimer. Cet état si agréable nous conduit à 
désirer d'autres biens, et on en veut de plus solides ; on 
ne se contente pas de subsister, on veut faire des progrès, 
on est occupé des moyens de s'avancer et d'assurer sa 
fortune^; on cherche la protection des ministres, on se 
rend utile à leurs intérêts; on ne peut souffrir que quel- 
qu'un prétende ce que nous prétendons. Cette émulation 
est traversée de mille soins et de mille peines, qui s'ef- 
facent par le plaisir de se voir établi : toutes les passions 
sont alors satisfaites, et on ne prévoit pas qu'on puisse 
cesser d'être heureux. 

Cette félicité néanmoins est rarement* de longue du- 
rée , et elle ne peut conserver longtemps la grâce de la 
nouveauté"; pour avoir ce que nous avons souhaité, 

1. Rapprocbez de la maxime 848. 

2. Rapprochez de la maxime ^5. 

3. Voyez la maxime 490. 

4. « Est néanmoins rarement. » (^Edition de M. de Barthélémy.^ 

5. Voyez la maxime 274» et la 18^ des Rcjlexions diverses. 



REFLEXIONS DIVERSES. 3o3 

nous ne laissons pas de souliaiter' encore. Nous nous ac- 
coutumons à tout ce qui est à nous; les mêmes biens ne 
conservent pas leur même prix, et ils ne touchent pas 
toujours également notre goût ; nous changeons imper- 
ceptiblement, sans remarquer notre changement; ce que 
nous avons obtenu devient une partie de nous-mêmes ; 
nous serions cruellement touchés de le perdre, mais nous 
ne sommes plus sensibles au plaisir de le conserver ; la 
joie n'est plus vive ; on en cherche ailleurs que dans ce 
qu'on a tant désiré. Cette inconstance involontaire est 
un effet du temps, qui prend, malgré nous, sur l'amour, 
comme sur notre vie; il en efface insensiblement chaque 
jour un certain air de jeunesse et de gaieté, et en détruit 
les plus véritables charmes ; on prend des manières plus 
sérieuses, on joint des affaires à la passion ; l'amour ne 
subsiste plus par lui-même, et ^ il emprunte des secours 
étrangers. Cet état de l'amour représente le penchant de 
l'âge, où on commence à voir par où on doit finir ^ ; mais 
on n'a pas la force de finir volontairement, et dans le 
déclin de l'amour^, comme dans le déclin de la vie, per- 
sonne ne se peut résoudre de prévenir les dégoûts qui 
restent à éprouver; on vit encore pour les maux, mais 
on ne vit plus pour les plaisirs^. La jalousie, la méfiance, 
la crainte de lasser, la crainte d'être quitté, sont des 
peines attachées à la vieillesse de l'amour, comme les 
maladies sont attachées à la trop longue durée de la vie : 
on ne sent plus qu'on est vivant que parce qu'on sent 



I. <i Nous ne laissons pas que de souhaitei". a (^Edition de M. de 
Barthélcniy.^ 

1. M. de Barthélémy ne donne pas cette conjonction. 

3. \oyez la maxime 222. 

/(. Les mots a dans le déclin de l'amour, » et ce comme, s qui les 
suit, ont été omis par M. de Bartliéiemy. 

5. L'auteur a fait de cette proposition sa maxime 43o. 



3o4 REFLEXIONS DIVERSES. 

qu'on est malade, et on ne sent* aussi qu'on est amoureux 
que par sentir" toutes les peines de l'amour. On ne sort de 
l'assoupissement des trop longs attachements que par le 
dépit et le chagrin de se voir toujours attaché'*, enfin de 
toutes les décrépitudes, celle de l'amour est la plus in- 
supportable. 

X. DU GOUT*. 

Il y a des personnes qui ont plus d'esprit que de goût, 
et d'autres qui ont plus de goût que d'esprit^; mais® il y 
a plus de variété et de caprice dans le goùt^ que dans 
l'esprit. 

Ce terme de goût a diverses significations, et il est 

1. a Et on ne se sent. » [Edition de M. de Barthélemjr .) 

2. e Ç)ue. pour sentir. » [Ibidem J) 

3. Rapprochez de la maxime 35 1. 

4- Les diverses éditions donnent ce titre au pluriel ; mais il y a 
DU GOUT, au singulier, dans le manuscrit. 

5. Mme de la Fayette écrit le 4 septembre ifiyS à Mme de Sévigné 
(voyez les Lettres de cette dernière, tome III, p. 229 et 280) : s Je 
ne sais si Mme de Coulanges ne vous aura point mandé une conver- 
sation d'une après-dînée de chez Gourville, où étoient Mme Scarroa 
et l'abbé Têtu, sur les personnes qui ont le goût au-dessus ou au- 
dessous de leur esprit. Nous nous jetâmes dans des subtilités où nous 
n'entendions plus rien. » 11 y a bien de l'apparence que c'est la 
proposition de la Rochefoucauld qui a fourni le sujet de cette dis- 
cussion à perte de vue. Quoi qu'il en soit , c'est dans la catégorie 
des personnes (jui ont plus d'esprit que de ^oùt que ]Mme de la Favelte 
range la Rochefoucauld, Mme de Sévigné, et elle-même, car elle 
ajoute : i Vous avez le goût au-dessous de votre esprit, et M. de 
la Rochefoucauld aussi, et moi encore, mais pas tant que vous deux. » 
— Celte Itttre de Mme de la Fayette permettrait de rapporter à 
l'année 1673 le morceau de la Rochefoucauld. — Voyez la ma- 
xime a58, et la i3e des Réflexions diverses. 

6. Mais est omis dans l'édition de lySi et dans les suivantes. 

7. Voyez les maximes 45, aSa, Sgo, G25, et la i5e des Réflexions 
diverses. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. "ioS 

aisé de s'y mcpreutlre : il y a différence entre le goût 
qui nous porte vers les choses \ et le goût qui nous en 
fait connoître et discerner les qualités, en s'attachant' 
aux règles. On peut aimer la comédie sans avoir le goût 
assez fin et assez délicat pour en bien juger, et on peut 
avoir le goût assez bon pour bien juger de la comédie 
sans l'aimer. Il y a des goûts qui nous approchent imper- 
ceptiblement de ce qui se montre à nous", d'autres^ nous 
entraînent par leur force ou par leur durée*. 

Il y a des gens qui ont le goût faux en tout; d'autres 
ne l'ont faux qu'en de certaines choses, et ils l'ont droit 
et juste dans ce qui est de leur portée. D'autres ont des 
goûts particuliers, qu'ils connoissent mauvais, et ne lais- 
sent pas de les suivre. Il y en a qui ont le goût incertain; 
le hasard en décide : ils changent par légèreté, et sont 
touchés de plaisir ou d'ennui, sur la parole de leurs 
amis. D'autres sont toujours prévenus; ils sont esclaves 
de tous leurs goûts, et les respectent en toutes choses. 
Il y en a qui sont sensibles à ce qui est bon, et choqués 
de ce qui ne l'est pas; leurs vues sont nettes et justes, et 
ils trouvent la raison de leur goût dans leur esprit et 
dans leur discernement. 

Il y en a qui, par une sorte d'instinct, dont ils ignorent 
la cause, décident de ce qui se présente à eux, et pren- 
nent toujours le bon parti. Ceux-ci font paroître plus de 
goût que d'esprit*, parce que leur amour-propre et leur 
humeur ne prévalent point sur leurs lumières naturelles; 
tout agit de concert en eux, tout y est sur un même ton. 
Cet accord les fait juger sainement des objets, et leur 

1. Rapprochez de la maxime 879. 

2. « En nous attachant. » [Editions antérieures.^ 

3. (( Et d'autres. » [Ihidem.) 

4. Rapprochez de la maxime 109. 

5. Voyez la maxime 258, et la note 5 de la page précédente. 
La Rochefoucauld, i 20 



3oG RÉFLEXIONS DIVERSES. 

en forme une idée véritable ; mais , à parler générale- 
ment, il V ^ peu de gens qui aient le goût fixe et indé- 
pendant de celui des autres : ils suivent l'exemple et la 
coutume, et ils en empruntent presque tout ce qu'ils ont 
de goût*. 

Dans toutes ces différences de goûts que l'on vient* de 
marquer, il est très-rare, et presque impossible, de ren- 
contrer cette sorte de bon goût qui sait donner le prix à 
cbaque chose ^, qui en connoit toute la valeur, et qui se 
porte généralement sur tout : nos connoissances sont 
trop bornées, et cette juste disposition des qualités* qui 
font bien juger ne se maintient d'ordinaire que sur ce qui 
ne nous regarde pas directement. Quand il s'agit de 
nous, notre goût n'a plus cette justesse si nécessaire; la 
préoccupation le trouble^*, tout ce qui a du rapport à 
nous paroît* sous une autre figure; personne ne voit des 
mêmes yeux ce qui le touche et ce qui ne le touche pas^; 
notre goût est conduit alors par la pente ^ de l'amour- 
propre et de l'humeur, qui nous fournissent des vues 
nouvelles, et nous assujettissent à un nombre infini de 
changements et d'incertitudes; notre goût n'est plus à 
nous, nous n'eu disposons plus : il change sans notre 
consentement, et les mêmes objets nous paroissent par 

1. ^ o^ez la luaAnie 533, et la i3^ des Réflexions diverses. 

2. « Quon vient, » dans rédition de ijSi et dans les suivantes. 
Duplessis donne goût, au singulier. 

3. Rapprocliez de la maxime 244» et des i3"^ et i6* Réflexions 
diverses. 

4. « De qualités. » [Editions antérieures.^ 

5. a La trouble. » {Ibidem.') 

6. « Tout ce qui a du rapport à nous nous paroît. » {Editions 
de iy3i et de Brotier.) Les éditeurs suivants, à partir d'Aimé-Mar- 
tin (1822), ne donnent qu'un seul nous. 

^. Voyez les maximes 88 et 428. 

8. Dans les diverses éditions : .... «'est conduit alors «^«e par la 
pente.... » 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 807 

tant de cotés difTérents, que nous méconnoissons enfin 
ce qu3 nous avons vu et ce que nous avons senti. 

XI. DU RAPPORT DES HOMMES AVEC LES ANIMAUX*. 

11 y a autant de diverses espèces d'iiommes qu'il y a 
de diverses espèces d'animaux, et les hommes sont, à 
l'égard des autres hommes, ce que les différentes espèces 
d'animaux sont entre elles et à l'égard les unes des autres. 
Combien y a-t-il d'hommes qui vivent du sang et de la vie 
des innocents : les uns comme des tigres, toujours farou- 
ches et toiijours cruels ; d'autres comme des lions, en gar- 
dant^ quelque apparence de générosité; d'autres comme 
des ours, grossiers et avides; d'autres comme des loups, 
ravissants"^ et impitoyables; d'autres comme des renards, 
qui vivent d'industrie, et dont le métier est de tromper ! 

Combien y a-t-il d'hommes qui ont du rapport^ aux 
chiens! lis détruisent leur espèce; ils chassent pour le 
plaisir de celui qui les nourrit ; les uns suivent toujours 
leur maître, les autres gardent sa maison. 11 y a des lé- 
vriers d'attache^, qui vivent de leur valeur, qui se desti- 
nent à la guerre, et (pai ont de la noblesse dans leur 
courage; il y a des dogues acharnés, qui n'ont de qualités 
que la fureur; il y a des chiens, plus ou moins inutiles, 
(|ui aboient souvent, et qui mordent quelquefois; il y a 
même des chiens de jardinier^. Il y a des singes et des 



1. (S. Et d'autres comme des lions, et gardrait. a {Édition de M. de 
Barthélémy.) 

2. Ravisseurs , [Ibidem.') 

3. « Des rapports. » [ibidem.') 

4. En langage de vénerie, ce sont les lévriers que l'on emploie à 
courre la grosse bête, le loup et le sanglier, par exemple. 

5. On appelle proverbialement chie/is de Jardinier, les ^eus qui ne 



io8 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

guenons qui plaisent par leurs manières, qui ont de 
l'esprit, et qui font toujours du mal; il y a des paons qui 
n'ont que de la beauté, qui déplaisent par leur chant, et 
qui détruisent les lieux qu'ils habitent. 

Il y a des oiseaux qui ne sont recommandables que 
par leur ramage et par leurs couleurs. Combien de per- 
roquets, qui parlent sans cesse, et qui n'entendent jamais 
ce qu'ils disent ; combien de pies et de corneilles, qui ne 
s'ap}>rivoiscnt que pour dérober^; combien d'oiseaux de 
proie, qui ne vivent que de rapines; combien d'espèces 
d'animaux paisibles et tranquilles, qui ne servent qu'à 
nourrir d'autres animaux ! 

11 y a des chats, toujours au guet, malicieux et infi- 
dèles, et qui font patte de velours; il y a des vipères, 
dont la langue est venimeuse, et dont le reste est utile*; 
il y a des araignées, des mouches, des punaises et des 
puces, qui sont toujours incommodes et insupportables ; 
il y a des crapauds, qui font horreur, et qui n'ont que 
du venin; il y a des hiboux, qui craignent la lumière. 

savent ni faire, ni laisser faire, parce que les chiens qui gardent les 
jardins ne mangent ni légumes ni fruits, et n'en laissent pas prendre. 
Voyez le tome V des Lettres de Mme de Sàv'ignê, p. 3i6 et note 9. 

1 . La célèbre histoire de la Pie voleuse s'est passée au dix-septième 
siècle. 

2. On sait que la thériaqiie est une sorte d'opiat dans lequel il 
entre de la chair de vipère. — La vipère était un remède autrefois 
fort à la mode. Mme de Sévigné, dans sa lettre du 20 octobre 1(179 
(tome VI, p. 58), raconte à sa fille que l'amie de la Rochefoucauld 
(Mme de la Fayette) prend des bouillons de vipères qui lui donnent 
des forces à vue d'ceil. Ailleurs, Charles de Sévigné conseille très- 
sérieusement à sa sœur de couper des vipères par morceaux, d'en 
farcir le corps d'un poulet, et d'en faire ainsi manger au comte de 
Grignan. « C'est à ces vipères, dit-il, que je dois la pleine santé dont 
je jouis. »(Le^/rc du 8 juillet i685, tome VII, p. 420 et 421.) Mme de 
Sablé tenait école de droguerie, aussi bien que de friandise (voyez 
V. Cousin, passim) ; il V a dans ses papiers {Portefeuilles de Fallant) 
diverses recettes de médecine où les vipères tiennent une grande place. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. Sop 

Combien d'animaux qui vivent sous terre * pour se con- 
server ! Combien de chevaux , qu'on emploie à tant 
d'usages, et qu'on abandonne quand ils ne servent plus; 
combien de bœufs, qui travaillent toute leur vie, pour 
enrichir celui qui leur impose le joug; de cigales^, qui 
passent leur vie à chanter; de lièvres, qui ont peur de 
tout; de lapins, qui s'épouvantent et se rassurent en 
un moment^; de pourceaux, qui vivent dans la crapule 
et dans l'ordure ; de canards privés, qui trahissent leurs 
semblables, et les attirent dans les filets*; de corbeaux et 
de vautours, qui ne vivent que de pourriture et de corps 
morts! Combien d'oiseaux passagers, qui vont si souvent 
d'un monde à l'autre, et^ qui s'exposent à tant de périls, 
pour chercher à vivi'e ! combien d'hirondelles, qui suivent 
toujours le beau temps; de hannetons, inconsidérés et 
sans dessein; de papillons, qui cherchent le feu qui les 
brûle ! Combien d'abeilles, (jui respectent leur chef, et 
qui se maintiennent avec tant de règle et d'industrie ! 
combien de frelons, vagabonds et fainéants, qui cher- 
chent à s'établir aux dépens des abeilles! Combien de 
fourmis, dont la prévoyance et l'économie soulagent 

1. « Sur terre. » (Édition de M. de Barthélémy.') 

2. Le texte de M. de Barthélémy a a des cigales, » et de même des, 
et non de, devant tous les noms d'animaux, jusqu'à la fin de la phrase, 

3. « Qui s'épouvantent et rassurent. » (Édition de M. de Barthé- 
lémy.') — On trouvera plus loin, à V Appendice, la fable de la Fon- 
taine, les Lapins, dont la Rochefoucauld lui avait fourni le sujet. 

4. On peut voir dans VH'tstoire naturelle de Buffon (édition annotée 
par M. Flourens, Paris, 1864, tome VIII, p. 467 et suivantes) une 
intéressante description faite par un habitant de Montreuil-sur-JMer, 
et contenant tout le détail de la chasse dont parle ici la Rochi foucauld. 
On se sert de canes et de canards privés, mais provenant d'œufs 
de canards sauvages, pour attirer ces derniers dans les filets. L'auteur 
de la description désigne par le terme consacré de traîtres ceux qui 
sont dressés à cette chasse. 

5. M. de Barthélémy a omis cette conjonction. 



Uo RÉFLEXIONS DIVERSES. 

tous leurs besoins! combien de crocodiles, qui feignent 
<le se plaindre pour dévorer ceux qui sont touclics de 
leurs plaintes*! Et combien d'animaux qui sont assu- 
jettis parce qu'ils ignorent leur force ! 

Toutes ces qualités se trouvent dans l'homme, et il 
exerce, à l'égard des autres hommes, tout ce que les 
animaux dont on vient de parler exercent entre eux. 



XII. DE l'origine des MALADIES *. 

Si on examine la nature des maladies, on trouvera 
qu'elles tirent leur origine des passions et des peines de 
l'esprit. L'âge d'or, qui en étoit exempt , étoit exempt 
de maladies"; l'âge d'argent, qui le suivit, conserva en- 
core sa pureté ; Fàge d'airain donna la naissance aux 
passions et aux peines de l'esprit : elles commencèrent 
à se former, et elles avoient encore la foiblesse de l'en- 
fance et sa légèreté. Mais elles parurent avec toute leur 
force et toute leur malignité dans l'âge de fer, et répan- 
dirent dans le monde, par la suite de leur corruption, 

1 . C'est du proverbe bien connu : larmes de crocodile, qu'est venue 
cette croyance , que la Cépède ne mentionne pas dans son Histoire 
des quadrupèdes ovipares. Gesner, qui, dans son Histoire des animaux. 
a réuni les contes comme les vérités de l'antiquité, dit (au livre II, 
p. i6, Francfort, 1617, in-folio) que, selon quelques auteurs, le cro- 
coililc, quand il voit de loin un bomnie, se met à pleurer (pour 
l'attirer sans doute), puis bientôt après le dévore. 

2. Notre auteur a pu emj^runtcr aux anciennes traditions poétique^ 
l'idée pre.nière de ce morceau , mais non les distinctions étranges 
qu'il y ajoute comme ])ar un jeu d'esj)rit. Hésiode se contente de dire 
(OEut'rcs et Jours, vers 90-92) que « les hommes des premiers temps 
vivaient sur la terre eximpts de tous maux, et du pénible travail, et 
des cruelles maladies; » ei Horace (livre I, ode m, vers 29-81), que 
tt la Maigreur, et la cohorte des Fièvres, ne s'abattit sur la terre 
qu'après que Prométhée eut dérobé le feu à la demeure céleste, » 



REFLEXIONS DIVERSES. 3ir 

les divei'scs mabulies qui ont affligé les hommes depuis 
tant de siècles. L'amljition a produit les fièvres aiguës et 
frénétiques ; l'envie a produit la jaunisse et Finsomuie ; 
c'est de la paresse que viennent les léthargies, les para- 
lysies et les langueurs; la colère a fait les étouffements, 
les ébullitions de sang, et les inflammations de poitrine ; 
la peur a fait les battements de cœur et les syncopes ; la 
vanité a fait les folies; l'avarice, la teigne et la gale; la 
tristesse a fait le scorbut; la cruauté, la pierre; la calom- 
nie et les faux rapports ont répandu la rougeole, la 
petite vérole, et le pourpre , et on doit à la jalousie la 
cangrène', la peste, et la rage. Les disgrâces imprévues 
ont fait l'apoplexie; les procès ont fait la migraine et 
le transport au cerveau ; les dettes ont fait les fièvres 
étiques; l'ennui du mariage a pi^oduit la fièvre quarte, et 
la lassitude des amants qui n'osent se quitter a causé 
les vapeurs^. L'amour, lui seuP, a fait plus de maux que 
tout le reste ensemble, et personne ne doit entreprendre 
de les exprimer; mais comme il fait aussi les plus grands 
biens de la vie^, au lieu de médire de lui, on doit se taire : 
on doit le craindre et le respecter toujours. 



XIIL DU FAUX. 

On est faux en différentes manières : il y a des hommes 
faux qui veulent toujours paroître ce qu'ils ne sont pas^; 

1. On disait alors cangrcne eX gani^rèiie.YixYeiièTe donne les deux 
formes. 

2. i Et les lassitudes des amants a causé {sic) les vapeurs. » 

(Edition de HJ. de Barthélémy.) 

3. « L'amour à lui seul. » {Ibidem.) 

4. « ie plus grand bien de la vie. » {Ibidem.) 

5. Voyez la maxime 266, et les 1^ et S*' Réflexions diverses. 



3i2 REFLEXIONS DIVERSES. 

il y en a d'autres, de meilleure foi, qui sont nés faux, qui 
se trompent eux-mêmes, et qui ne voient jamais les 
choses comme elles sont. 11 y en a dont l'esprit est droit, 
et le goût faux; d'autres ont l'esprit faux, et ont' quelque 
droiture dans le goût'; il y en a enfin qui. n'ont rien de 
faux dans le goût, ni dans l'esprit. Ceux-ci sont très- 
rares, puisque, à parler généralement, il n'y a presque' 
personne qui n'ait de la fausseté dans quelque endroit 
de l'esprit ou du goût. 

Ce qui fait cette fausseté si universelle, c'est que nos 
qualités sont incertaines et confuses, et que nos vues* le 
sont aussi : on ne voit point les choses précisément 
comme elles sont ; on les estime plus ou moins qu'elles 
ne valent^, et on ne les fait point rapporter à nous en la 
manièi^e qui leur convient, et qui convient à notre état 
et à nos qualités. Ce mécompte met un nombre infini de 
faussetés dans le goût et dans l'esprit; notre amour- 
propre est flatté de tout ce qui se présente à nous sous 
les apparences du bien ; mais comme il y a plusieurs 
sortes de bien ^ qui touchent notre vanité ou notre tempé- 
rament, on les suit souvent par coutume, ou par com- 
modité; on les suit parce que les autres les suivent, sans 
considérer qu'un même sentiment ne doit pas être égale- 
ment embrassé par toute sorte de personnes, et qu'on 
s'y doit attacher plus ou moins fortement, selon qu'il 
convient plus ou moins à ceux qui le suivent'. 

1. Les éditions antérieures ne répètent pas ce verbe. 

2. Rapprocliez de la maxime aSS, et de la lo^ des Réflexions 
diverses. 

3. Brotier et les éditeurs suivants ne donnent pas ce correctif. 

4. Goûts, au lieu de vues, dans toutes les éditions. 

5. Vovez la maxime 244> ^t les lo*^ et 16^ Réflexions diverses. 

6. Les éditions antérieures ont biens au pluriel, et, quatre lignes 
plus loin : toutes sortes de personnes. 

7. Cette idée, qui re^iendra plusieurs fois encore dans ce morceau 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 3i3 

On craint encore plus de se montrer faux par le goût 
que par Tesprit. Les honnêtes gens doivent approuver 
sans prévention ce qui mérite d'être approuvé, suivre ce 
qui mérite d'être suivi, et ne se piquer de rien ^; mais il 
y faut une grande proportion et une grande justesse : il 
faut savoir discerner ce qui est bon en général, et ce qui 
nous est propre, et suivre alors avec raison la pente na- 
turelle qui nous porte vers les choses qui nous plaisent. 
Si les hommes ne vouloient exceller que parleurs propres 
talents, et en suivant leurs devoirs , il n'y auroit rien de 
faux dans leur goût et dans leur conduite ; ils se montre- 
roient tels qu'ils sont ; ils jugeroient des choses par leurs 
lumières, et s'y attacheroient par leur raison'^ ; il y auroit 
de la proportion dans leurs vues et' dans leurs senti- 
ments; leur goût seroit vrai, il viendroit d'eux et non 
pas des autres, et ils le suivroient par choix, et non pas 
par coutume * ou par hasard. 

Si on est faux en approuvant ce qui ne doit pas être 
approuvé, on ne l'est pas moins, le plus souvent, par 
l'envie de se faire valoir en des qualités qui sont bonnes 
de soi, mais qui ne nous conviennent pas ^ : un magistrat 
est faux quand il se pique d'être brave, bien qu'il puisse 
être hardi dans de certaines rencontres; il doit paroître * 
ferme et assuré dans une sédition qu'il a droit d'apaiser', 

même, se retrouve clans les maximes i34, 256, 4^7, 49^» et dans les 
3^ et 4'' Réflexions diverses. 

1. C'est la maxime 2o3. 

2. Les éditions précédentes donnent : « par raison ; » puis, à la 
fin de l'alinéa : « et par hasard. » 

3. Les diverses éditions omettent cette conjonction. 

4. Voyez la lo^ des Réflexions diverses. 

5. Voyez encore les maximes i34, 256, 4^7» 49^, et les 3^ et 4® Ré- 
flexions diverses. 

6. Dans le texte de Brotier et des éditeurs suivants : « il doit être. » 

7. Ce passage fait penser à la conduite de Matthieu Mole dans 



3i/| RÉFLEXIONS DIVERSES. 

sans craindre (Vêtre faux, et il seroit faux et ridicule de se 
battre eu duel. Une femme peut aimer les sciences', 
mais toutes les sciences ne lui conviennent pas toujours*, 
et rentêtement de certaines sciences ne lui convient ja- 
mais, et est toujours faux. 

11 faut que la raison et le bon sens mettent le prix 
aux choses^, et déterminent notre goût à leur donner le 
rang qu'elles méritent et qu'il nous convient de leur don- 
ner; mais tous les hommes presque* se trompent dans 
ce prix et dans ce rang , et il y a toujours de la fausseté 
dans ce mécompte ". 

Les plus grands rois sont ceux qui s'y méprennent le 
plus souvent : ils veulent surpasser les autres hommes 
en valeur, en savoir, en galanterie, et dans mille autres 
qualités où tout le monde a droit de prétendre; mais 
ce goût d'y surpasser les autres peut être faux en eux, 
quand il va trop loin. Leur émulation doit avoir un 

la journée des barricades, et l'auteur, sans doute, y a pensé lui- 
même. 

1. Ce compliment était vraisemblablement à l'adresse de Mmes de 
Sablé et de la Favette. 

2. Toujours est omis dans l'édition de Brotier et dans les suivantes. 
Quatre lignes pins loin, toutes les éditions mettent quelles devant 
déterminent. 

3. Voyez la maj'ime 244, et les lo»^ et 16^ Bép citons diverses. 

4. « Mais presque tous les liommes. s {Éi'ttion de Duplessis.) 

5. Le remarquable morceau qui suit,ct qui terminecettei?('/7ea:/o«, 
n'avait pas paru dans ks éditions précédentes, si ce n'est dans celle 
de 31. de Barthélémy; nous le donnons d'après le manuscrit de la 
Rocheguyon. L'allusion à Louis XIV ne semble pas douteuse; elle 
est ])lus évidente que dans le fameux passage, si souvent cité, de Bri- 
tannlcus (acte IV, scène iv, vers 1472) : 

Il excelle à conduire un char dans la carrière..., 

où l'on peut croire que les commentateurs ont prêté à Racine plus 
de hardiesse qu'il n'avait prétendu en montrer, quoiqu'il ne fût pas 
aussi timoré qu'on a bien voulu le dire. 



REFLEXIONS DIVERSES. 3[5 

antre o]>jet : ils doivent imiter Alexandre, qui ne vou- 
loit^ disputer le prix de la course (}ue contre des rois, 
et se souvenir que ce n'est que des qualités particu- 
lières à la i'oy«^uté ^ qu'ils doivent disputer. Quelque 
vaillant que puisse être un roi, quelque savant et agréable 
qu'il puisse être, il trouvera un nombre infini de gens 
qui auront ces mêmes qualités aussi avantageusement 
que lui, et le désir de les surpasser paroîtra toujours 
faux, et souvent même il lui sera impossible^ d'y réussir; 
mais s'il s'attache à ses devoirs véritables, s'il est ma- 
gnanime, s'il est grand capitaine et grand politique, s'il 
est juste, clément et'^ libéral, s'il soulage ses sujets; s'il 
aime la gloire et le repos de son Etat, il ne trouvera que 
des rois à vaincre dans une si noble carrière; il n'y aura 
rien que de vrai et de grand dans un si juste dessein, et 
le désir d'y surpasser les autres n'aura rien de faux. Cette 
émulation est digne d'un roi, et c'est la véritable gloire 
où il doit prétendre. 



XIV. DES MODÈLES DE LA NATURE 

ET DE LA FORTUNE*. 



Il semble que la fortune, toute changeante et capri- 
cieuse qu'elle est, renonce à ses changements et à ses 
caprices pour agir de concert avec la nature, et que l'une 
et l'autre concourent de temps en temps à faire des 
hommes extraordinaires '" et singuliers , pour servir de 
modèles à la postérité. Le soin de la nature est de four- 

I. « Qui ue i-oidut. ); (^Edition de M. de Bai ihc'emj.) 

■j . « A /ear rovaulé. » [Ibidem.) 

3. ((Il nous sera imjîossible. » [Ibidem.) 

4- Conjonction omise par M. de Baithcleniv. 

5. Rapprochez de la maxime 53. 



3i6 REFLEXIONS DIVERSES. 

nir les qualités ; celui de la fortune est de les mettre en 
œuvre*, et de les faire voir dans le jour et avec les pro- 
portions qui conviennent à leur dessein : on dirolt alors 
qu'elles imitent les règles des grands peintres, pour nous 
donner des tableaux parfaits de ce qu'elles veulent repré- 
senter. Elles choisissent un sujet, et s'attachent au plan 
qu'elles se sont proposé; elles disposent de la naissance, 
de l'éducation, des qualités naturelles et acquises, des 
temps, des conjonctures, des amis, des ennemis; elles 
font remarquer des vertus et des vices, des actions heu- 
reuses et malheureuses; elles joignent même de petites 
circonstances aux plus grandes, et les savent placer avec 
tant d'art, que les actions des hommes et leurs motifs 
nous paroissent toujours sous la figure et avec les cou- 
leurs qu'il plaît à la nature et à la fortune d'y donner^. 
Quel concours de qualités éclatantes n'ont-elles pas 
assemblé dans la personne d'Alexandre, pour le montrer 
au monde comme un modèle d'élévation d'âme et de 
grandeur de courage! Si on examme sa naissance illustre, 
son éducation, sa jeunesse, sa beauté, sa complexion 
heureuse, l'étendue et la capacité de son esprit pour la 
guerre et pour les sciences, ses vertus, sesdéfautsmême', 
le petit nombre de ses troupes, la puissance formidable 
de ses ennemis-, la courte durée d'une si belle vie, sa 
mort et ses successeurs, ne verra-t-on pas l'industrie et 
l'application de la fortune et de* la nature à renfermer 
dans un même sujet ce nombre infini de diverses circon- 
stances? Ne verra-t-on pas le soin particulier qu'elles ont 
pris d'arranger tant d'événements extraordinaires, et de 
les mettre chacun dans son jour, pour composer un mo- 

1. C'est presque textuellement la maxime i53. 

2. Rapprochez des maximes 58 et 38o. 

3. Voyez les maximes igo et 602. 

4. jDe a été omis par M. de Barthélémy. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 3i7 

dèle d'un jeune ccniquérant, plus grand encore par ses 
qualités personnelles que par létendue de ses con- 
quêtes ^ ? 

Si on considère de quelle sorte la nature et la fortune 
nous montrent César, ne verra-t-on pas qu'elles ont 
suivi un autre plan, qu'elles n'ont renfermé dans sa per- 
sonne tant de valeur, de clémence, de libéralité, tant 
de qualités militaires, tant de pénétration, tant de fa- 
cilité d'esprit et de mœurs, tant d'éloquence, tant de 
grâces du corps, tant de supériorité de génie pour la 
paix et pour la guerre, ne verra-t-on pas, dis-je, qu'elles 
ne se sont assujetties si longtemps à ari^anger et à 
mettre en œuvre tant de talents extraordinaires, et 
qu'elles n'ont contraint César de s'en servir contre sa 
patrie, que pour nous laisser un modèle du plus grand 
homme du monde, et du plus célèbre usurpateur^? Elles 

1. L'admiration de Vauvenargues pour Alexandre n'est pas moins 
vive {Réflexions critiques sur quelques poêles^ OEuvres, ]). 2 58 et aSp) : 
« Je suis forcé d'admirer les rares vertus d'Alexandre , et cette 
hauteur de génie qui, soit dans le gouvernement, soit dans la guerre, 
soit dans les sciences, soit même dans sa vie privée, l'a fait paroître, 
jusque dans ses erreurs, comme un homme extraordinaire, et qu'un 
instinct grand et suhlime élevoit au-dessus des règles. Je veux révérer 
un héros qui, parvenu au faîte des grandeurs humaines, ne dédai- 
gnoit pas de cultiver, dans les hras de Ja victoire, la familiarité et 
l'amitié; qui, dans celte haute fortune, respectoit encore le mérite, 
honoroit les arts, les sciences, et croyoit à la vertu ;... le maître le 
plus libéral qu'il y eut jamais, jusqu'à ne réserver pour lui que Pes- 
pérance ; plus prorapt à réparer ses injustices qu'à les commettre, et 
))Ius pénétré de ses fautes que de ses triomphes ; né pour conquérir 
l'univers, qu'il lui étoit permis de soumettre parce qu'il étoit digne 
de lui commander.... » 

2. Vauvenargues [Lettre à Mirabeau, du i3 mars 1740? OEuvres 
posthumes, p. i83; : « Quel homme eut des passions plus vives, plus 
grandes, plus de force d'esprit, un courage plus haut que César?... 
et quel homme eut, en même temps, plus d'art, plus de douceur, et 
plus de jeu dans l'esprit? qui fut plus insinuant, plus indulgent, plus 
facile?...» Et ailleurs {Introduction à la Connoissance de l'esprit humain, 



3i8 REFLEXIONS DIVERSES. 

le font naître * particulier dans une république maîtresse 
de l'univers, affermie et soutenue par les plus grands 
liommcs qu'elle eùt^ jamais produits; la fortune mème^ 
choisit parmi eux ce qu'il y avoit de plus illustre, de plus 
puissant , et de plus redoutable , pour les rendre ses 
ennemis; elle le réconcilie^, pour un temps, avec les 
plus considérables, pour les faire servir à son élévation ; 
elle les éblouit et les aveugle ensuite, pour lui faire une 
guerre qui le conduit à la souveraine puissance. Combien 
d'obstacles ne lui a-t-elle pas fait surmonter! De com- 
bien de périls, sur terre et sur mer, ne l'a-t-elle pas ga- 
ranti, sans jamais avoir été blessé ! Avec quelle persé- 
vérance la fortune n'a-t-elle pas soutenu les desseins de 
César, et détruit ceux de Pompée ! Par quelle industrie 
n'a-t-elle pas disposé ce peuple romain, si puissant, si 
fier, et si jaloux de sa liberté, à la soumettre^ à la puis- 
sance d'un seul homme ! Ne s'est-elle pas même servie 
des circonstances de la mort de César, pour la rendre 
convenable® à sa vie? Tant d'avertissements des devins^, 

chapitre xliv, OEiares, p. 58) : a Que lui manquoit-il, que d'èlre né 
souverain? Il étoit bon, magnanime, j^éiséreux, hardi, clément; per- 
sonne n'étoit plus capable de gouverner le monde et de le rendre 
heureux: s'il eût eu une fortune égale à son génie, sa vie auroit été 
sans tache ; mais parce qu'd s'étoit placé lui-même sur le trône par 
la force, on a cru pouvoir le compter avec justice parmi les tjrans. » 

1. a Elle le fait naître. » (^Edition de M. de BarthéLiny.') 

2. « Qu'elle ait. i (^Ihidem.) 

3. JlJeme est omis dans le texte de M. de Barthélémy. 

4. ï .... pour /« rendre ses ennemis; elle se réconcilie, l {^Edi- 
tion de M. de Barthélemj.) 

5. «. A. ic soumettre. » {Edition de M. de Barlkéltmj.) — La même 
édition , dans les ligues suivantes , place même avant pas , et omet 
Il des circonst£inces. » 

6. Convenable, dans le sens à^ approprié. — \ojez le même cnijiloi 
du même mot, ci-après, p. 822, ligne 5. 

7. A « des devins b l'édition de M. de Barthélémy substitue, 
par une étrange inadvertance, du devoir. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 3i9 

tant de prodiges, tant d'avis de sa femme et de ses amis, 
ne peuvent le garantir, et la fortune choisit le propre 
jour qu'il doit être couronné dans le Sénat, pour le 
faire assassiner par ceux mêmes qu'il a sauvés, et par un 
honinic qui lui doit la naissance^. 

Cet accord de la nature et de la fortune^ n'a jamais été 
plus marqué que dans la personne de Catou, et û semble 
qu'elles se soient efï'orcées l'une et l'autre de renfermer 
dans un seul homme ^, non-seulement les vertus de l'an- 
cienne Rome, mais encore de l'opposer directement aux 
vertus de César, pour montrer qu'avec une pareille 
étendue d'esprit et de courage, le desu^ de gloire conduit 
l'un à être usurpateur, et l'autre à servir de modèle d'un 
parfait citoyen. Mon dessein n'est pas de faire ici le pa- 
rallèle de ces deux grands hommes, après tout ce qui 
en est écrit*; je dirai seulement que, quelques^ grands 
et illustres qu'ils nous paroissent, la nature et la fortune 
n'auroientpu mettre toutes leurs qualités dans le jour qui 
convenoit pour les faire éclater'^, si elles n'eussent opposé 
Caton à César. Il falloit les fane naître en même temps, 
dans une même république, diûeients par leurs mœurs et 
par leurs talents, ennemis par les intérêts de la patrie et 
par des intérêts domestiques ; l'un, vaste dans ses desseins, 
et sans bornes dans son ambition; l'autre, austère, ren- 
fermé dans les lois de Rome, et idolâtre de la liberté; tous 
deux célèbres par des vertus qui les montroient par de si 
différents côtés, et plus célèbres encore, si l'on ose dire, 

1. Erutus, qui avait pour mère Serville, sœur de Catou, et César, 
disait-ou, pour père. 

2. « De la fortuue et de la nature. » [Édilion de M. de Barthélcmj.^ 

3. « En un seul homme. » [Ibidem.) 

4. « Tout ce qui est écrit, » et iiniiiédiatement après, « je dirais 
seulement. » {llndciu.) 

5. Voyez le Lexi(jiie, au m(.t Quelque. 

6. « Les faire exalter, s {^Édition de M. de Bartliélenij.) 



320 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

par l'opposition que la fortune et la nature ont pris soin de 
mettre entic eux. Quel arrangement, quelle suite, quelle 
économie de circonstances dans la vie de Caton, et dans 
sa mort ! La destinée même de la République a servi au 
tableau que la fortune nous a voulu doinier de ce grand 
homme, et elle finit sa vie avec la libellé de son pays. 

Si nous laissons les exemples des siècles passés pour 
venir aux exemples du siècle présent, on trouvera que la 
nature et la fortune ont conservé cette même union dont 
j'ai parlé, pour nous montrer de différents modèles en 
deux hommes consommés en l'art de commander. Nous 
verrons Monsieur le Prince* et M. de Turcnne dispu- 
ter de la glou'e des armes, et mériter, par un nom- 
bre infini d'actions éclatantes, la réputation qu'ils ont 
acquise. Ils paroîtront avec une valeur et une expé- 
rience égales; infatigables de corps et d'esprit, on les 
verra agir ensemble, agir séparément, et quelquefois 
opposés l'un à l'autre; nous les verrons, heureux et 
malheureux dans diverses occasions de la guerre, de- 
voir les bons succès^ à leur conduite et à leur courage, 
et se montrer toujours plus grands, même par leurs dis- 
grâces; tous deux sauver l'État; tous deux contribuer à 
le détruire, et se servir^ des mêmes talents, par des 
voies différentes : M. de Turenne , suivant ses desseins 
avec plus de règle et moins de vivacité, d'une valeur plus 
retenue, et toujours proportionnée au besoin de la faire 
paroître; Monsieur le Prince, inimitable en la manière 
de voir et d'exécuter les plus grandes choses, entraîné 
par la supériorité de son génie, qui semble lui soumettre 

1. Le grand Condé. 

2. a Leurs beaux succès. » [Edition de M. de Bari/iélemy.) 

3. M. de Barthélémy met à l'indicatif, au lieu des inGnitifs qui 
se lisent au manuscrit : « sauvent l'Etat.... contribuent à le détruire, 
et se servent; » puis, uu peu plus loiu : « M. de Turenne suh-oit. » 



REFLEXIONS DIVERSES. 3ii 

les événements et les faire servir à sa gloire * . La foiblesse 
des armées qu'ils ont eommandées dans les dernières 



I. Saint-Évremond a laissé également (OEuvres, Londres, 1725, 
tome V, p. 85 et suivantes) un Parallèle Je Monsieur le Prince et de 
M. de Turenne, dont voici quelques passages : « Vous trouverez 
en Monsieur le Prince la force du génie, la grandeur de cou- 
rage, une lumière vive, nette, toujours présente. M. de Turenne a 
les avantages du sang-froid, une grande capacité, une longue expé- 
rience, une valeur assurée. Celui-là, jamais incertain dans les con- 
seils, irrésolu dans ses desseins, embarrassé dans ses ordres, pre- 
nant toujours son parti mieux qu'homme du monde; celui-ci, se 
faisant un plan de sa guerre, disposant toutes choses à sa fin, et 
les conduisant avec un esprit aussi éloigné de la lenteur que de la 
précipitation. L'activité du premier se porte au delà des choses 
nécessaires, pour ne rien oublier qui puisse être utile: l'autre, aussi 
agissant qu'il le doit être, n'oublie rien d'utile, ne fait rien de super- 
flu Monsieur le Prince, plus agréable à qui sait lui plaire, plus 

fâcheux à qui lui déplaît {Saint-FATeviond en savait quelque cliose'), 
plus sévère quand on manque, plus touché quand on a bien fait ; 
M. de Turenne, plus concerté, excuse les fautes sous le nom de mal- 
heurs, et réduit souvent le plus grand mérite à la simple louange de 

faire bien son devoir Quelque ardeur qu'ait Monsieur le Prince 

pour les combats, M. de Turenne en donnera davantage, pour s'en 
préparer mieux les occasions ; mais il ne prend pas si bien dans l'ac- 
tion ces temps imprévus qui font gagner pleinement une victoire ; 

c'est par là que ses avantages ne sont pas entiers Monsieur le 

Prince a les lumières plus présentes, et l'action plus vive ; il remédie 
hii-méme à tout, rétablit ses désordres, et pousse ses avantages..,. 
Tout ce que dit, tout ce qu'écrit, tout ce que fait M. de Turenne, a 
quelque chose de trop secret pour ceux qui ne sont pas assez péné- 
trants. On perd beaucoup de ne le comprendre pas assez nettement, 
et il ne perd pas moins de n'être pas assez expliqué aux autres. La 
nature lui a donné le grand sens, la capacité, le fond du mérite, 
autant qu'à homme du monde, et lui a dénié ce feu du génie, cette 
ouverture, cette liberté d'esprit, qui en fait l'éclat et l'agrément.... La 
vertu (voyez la note suivante) de Monsieur le Prince n'a pas moins de 
lumière que de force;... mais, à dire la vérité, elle a moins de suite 
et de liaison que celle de M. de Turenne: ce qui m'a fait dire, il y a 
longtemps (ce parallèle est de ifiyS; mais Saint-Evremond le retoucha 
en 1688), que l'un est plus propre à finir glorieusement des actions, 
l'autre à terminer utilement une guerre. » 

La Rochefoucauld, i 21 



322 REFLEXIONS DIVERSES. 

campagnes, et la puissance des ennemis qui leur étoiont 
opposés, ont donné de nouveaux sujets à Tun et à l'autre 
de montrer toute leur vertu ', et de réparer par leur mé- 
rite tout ce qui leur manquoit pour soutenir la guerre. 
La mort même de M. de Turenne^ si convenable' à une 
si belle vie, accompagnée de tant de circonstances sin- 
gulières, et arrivée dans un moment si important, ne 
nous paroît-elle pas comme un effet de la crainte et de 
rinceititude de la fortune, qui n'a osé décider de la 
destinée de la France et de l'Empire ? Cette même for- 
tune, qui retire Monsieur le Prince du commandement 
des armées , sous le prétexte de sa santé , et dans un 
temps où il devoit achever de si grandes choses, ne se 
joint-elle pas à la nature pour nous montrer présente- 
ment ce grand homme dans une vie privée, exerçant des 
vertus paisibles, et soutenu de sa propre gloire? Brille-t-il* 
moins dans sa retraite qu'au milieu de ses victoires ^ ? 

1. Vertu, clans le sens du latin virtus, « force ï (tant de l'esprit que 
du cœur), et par suite « mérite. » — Voyez, dans la citation de la 
note précédente, le mot employé de même par Saint-Evremond. 

2. On sait que Turenne fut tué d'un coup de canon, le 27 juil- 
let 1675, près de Salzbach. Grâce à de savantes manœuvres, il venait 
d'attirer sou célèbre adversaire, Montecuculi , sur un terrain où 
celui-ci ne pouvait éviter, dit-on, une déroute complète, qui eût 
décidé de cette guerre. — Voyez, plus haut, la Notice des Réflexions 
diverses^ p. 274, note 3. — Mme de Sévigné nous apprend (tome IV, 
p. 81) que la Rociieibucauld fut très-affligé de la mort de Turenne. 

3. Voyez, plus haut, p. 3i8, note 6. 

4. « Exerçant des vertus paisibles, soutenu de sa propre gloire, et 
brille-t-il...? » (Édition de M. de Bartliélemj.) 

5. En lisant ces lignes, on se demande comment la Rochefoucauld 
a pu être si souvent et si légèrement accusé de dénigrement à l'égard 
du grand Condé. Ajoutons que son admiration est d'autant moins 
suspecte qu'il n'a pas donné ce morceau au public. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 3a"5 



XV. DES COQUETTES ET DES VIEILLARDS**. 

S'il est malaisé de rendre raison^ des goûts en général, 
il le doit être encore davantage de rendre raison du goût 
des femmes coquettes : on peut dire néanmoins que 
Tenvie de plaire se répand généralement sur tout ce qui 
peut flatter leur vanité, et qu'elles ne trouvent rien d'in- 
digne de leurs conquêtes-, mais le plus incompréhensible 
de tous leurs goûts est, à mon sens, celui qu'elles ont 
pour les vieillards qui ont été galants. Ce goût paroît trop 
bizarre, et il y en a trop d'exemples, pour ne cheicher 
pas* la cause d'un sentiment tout à la fois si commun, et 
si contraire à Topinion que l'on a des femmes. Je laisse 
aux pliilosoplies à décider si c'est un soin charitable* delà 
nature, qui veut consoler les vieillards dans leurs misères ^, 
et qui leur fournit le secours des coquettes, par la même 
prévoyance qui lui fait donner® des ailes aux chenilles, 
dans le déclin de leur vie, pour les rendre papillons ; mais 
sans pénétrer dans les secrets de la physique^, on peut, 
ce me semble, chercher des causes plus sensibles de ce 
goût dépravé des coquettes pour les vieilles gens. Ce qui 
est plus apparent, c'est qu'elles aiment les prodiges, et 
qu'il n'y en a point qui doive ■ plus toucher leur vanité que 



1. Voyez les maximes 418, 4'-3, 444 ^^ 461. 

2. « // est malaisé de se rendre raison. » [Edition de 31. de Bar- 
thélémy.) — Rapprochez de la io<^ des Réflexions diverses. 

3. « Pour ne pas chercher, d [Édition de M. de Barthélemj .) 

4. « Un don charitable, n [Ibidem.) 

5. « Dans leur misère. » [Ibidem.) 

6. « Qui leur fait donner. » [Ibidem.) 

7. a Dans le secret de la physique. » [Ibidem.) — Physique dans le 
sens général d''étude de la nature. 

8. « Doivent. I [Édition de 31. de BartJiélcmj.) 



324 REFLEXIONS DIVERSES. 

de ressusciter un mort. Elles ont le plaisir de l'attacher 
à leur char, et d'en parer leur triomphe , sans que leur 
réputation en soit blessée : au contraire, un vieillard est 
un ornement à la suite d'une coquette, et il est aussi né- 
cessaire dans son train, que les nains l'étoient autrefois 
à^nsÀmadis. Elles n'ont point d'esclaves si commodes et 
si utiles' : elles paroissent bonnes et solides, en conser- 
vant un ami sans conséquence ; il publie leurs louanges^, 
il gagne créance vers les maris', et leur répond de la 
conduite de leurs femmes. S'il a du crédit, elles en re- 
tirent mille secours ; il entre dans tous les intérêts et dans 
tous les besoins de la maison. S'il sait les bruits qui cou- 
rent des véritables galanteries, il n'a garde de les croire ; 
il les étouffe , et assure que le monde est médisant ; il 
juge, par sa propre expérience, des difficultés qu'il y a de 
toucher le cœur d'une si bonne femme; plus on lui fait 
acheter des grâces et des faveurs*, plus il est discret et 
fidèle; son propre intérêt l'engage assez au silence; il 
craint toujours d'être quitté, et il se trouve trop heureux 
d'être souffert^. Il se persuade aisément qu'il est aimé, 
puisqu'on le choisit contre tant d'apparence : il croit que 
c'est un privilège de son vieux mérite, et remercie® 
l'amour de se souvenir de lui dans tous les temps. 

Elle, de son côté, ne voudroit pas manquer à ce qu'elle 
lui a promis : elle lui fait remarquer qu'il a toujours 
touché son inclination, et qu'elle n'auroit jamais aimé, 



1. « Si utiles et si commodes, b [Édition de M. de Barthélémy.) 

2 . C'est ce qu'a fait , pendant vingt-cinq ans , le vieux Saint- 
Évremoud pour la belle Hortense Mancini, duchesse de Mazarin. 
Vovez mon Étude sur Saint -Evremond, p. ag-Si. 

3. c Croyance vers leurs maris. » {Edition de M. de Barthélémy .) 

4. a De grâces et de faveurs. [Ibidem.) 

5. Voyez, plus loin, la 19'' des Réflexions diverses. 

6. « Et il remercie, t (^Edition de M. de Barthélémy.) 



RÉFLEXIONS DIVERSES. SaS 

si elle ne l'avoit jamais connu; elle le prie surtout' de 
n'être pas jaloux et de se fier eu elle ; elle lui avoue cp.i'elle 
aime un peu le monde et le commerce des honnêtes 
gens, qu'elle a même intérêt d'en ménager plusieurs à la 
fois, pour ne laisser pas voir ^ qu'elle le traite différemment 
des autres ; que si elle fait quelques railleries de lui avec 
ceux dont on s'est avisé de parler, c'est seulement pour 
avoir le plaisir de le nommer souvent, ou pour mieux 
cacher ses sentiments ; qu'après tout, il est le maître de 
sa conduite, et que, pourvu qu'il en soit content, et 
qu'il l'aime toujours, elle se met aisément en repos du 
reste. Quel vieillard ne se rassure pas par des raisons si 
convaincantes, qui l'ont souvent trompé quand il étoit 
jeune et aimable? Mais, pour son malheur, il oublie trop 
aisément qu'il n'est plus ni l'un ni l'autre, et cette foi- 
blesse est, de toutes, la plus ordinaire aux vieilles gens^ 
qui ont été aimés*. Je ne sais si cette tromperie ne leur 
vaut pas mieux encore que de connoître la véi'ité : on 
les souffre du moins; on les amuse ^; ils sont détournés 
de la vue de leurs propres misères; et le ridicule où ils 
tombent est souvent un moindre mal pour eux que les 
ennuis et l'anéantissement d'une vie pénible et lan- 
guissante. 



XVI. DE LA DIFFÉRENCE DES ESPRITS. 

Bien que toutes les qualités de l'esprit se puissent 
rencontrer dans un grand esprit*^, il y en a néanmoins 

1. « Elle le prie souvent. » (Edition de M. de Barthélémy.^ 

2. (C Pour ne pas laisser voir. » (Ibidem.^ 

3. « Aux vieillards. » [Ibidem.) 

4. Voyez la ffjaxime 408. — 5. Voyez le Lexique. 

6. a Dans un grand génie. » {^Edition de lySi et suivantes.) 



326 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

qui lui sont propres et particulières : ses lumières n'ont 
point de bornes; il agit toujours également, et avec la 
même activité; il discerne les objets éloignés, comme 
s'ils étoient présents; il comprend, il imagine les plus 
grandes cboses; il voit et connoît les plus petites; ses 
pensées sont relevées, étendues, justes et intelligibles; 
rien n'échappe à sa pénétration, et elle lui fait tou- 
jours* découvrir la vérité, au travers des obscurités qui 
la cachent aux autres. JMais toutes ces grandes qualités 
ne peuvent souvent empêcher que l'esprit ne paroisse 
petit et foible, quand l'humeur s'en est rendue la maî- 
tresse^. 

Un bel esprit pense toujours noblement ; il produit 
avec facilité des choses claires, agréables et naturelles; 
il les fait voir dans leur plus beau jour, et il les pare de 
tous les ornements qui leur conviennent; il entre dans le 
goût des autres, et retranche de ses pensées ce qui est 
inutile, ou ce qui peut déplaire. Un esprit adroit, facile, 
insinuant, sait éviter et surmonter les difficultés; il se 
plie aisément à ce qu'il veut; il sait connoître et suivre^ 
l'esprit et 1 humeur de ceux avec qui il traite ; et en mé- 
nageant leurs intérêts, il avance et il établit les siens. Un 
bon esprit voit toutes choses comme elles doivent être 
vues; il leur donne le prix qu'elles méritent*, il les sait 
tourner^ du côté qui lui est le plus avantageux, et il 
s'attache avec fermeté à ses pensées, parce qu'il en con- 
noît toute la force et toute la raison. 



1. Souvent, dans les éditions antérieures, à partir de Brotier. 

2. Cette dernière phrase se trouve dans l'édition de ijSi, mais 
elle manque chez Brotier et chez les éditeurs venus après lui. — D y 
a rendu, sans accord, dans le manuscrit : voyez le Lexique. 

3. Et suivre est omis dans les diverses éditions. 

4. "\ ovez la maxime 244, et les lo^ et i3^ Réflexions diverses. 

5. « Il les fait tourner. « [Édition de jySi et suivantes.) 



RltFLEXIOINS DIVERSES. 39.7 

Il y a de la (lifTcrence entre un esprit utile et un esprit 
d'affaires; on peut entendre les affaires, sans s'appliquer 
à son intérêt particulier: il y a des gens habiles dans tout 
ce qui ne les regarde pas, et trcs-nialliabiles dans ce qui 
les regarde ' ; et il y en a d'autres, au contraii^e, qui ont 
une habileté bornée à ce qui les touche , et qui savent 
trouver leur avantage en toutes choses. 

On peut avoir, tout ensemble, un air sérieux dans 
l'esprit, et dire souvent des choses agréables et enjouées; 
cette sorte d'esprit convient à toutes personnes et à tous 
les âges de la vie. Les jeunes gens ont d'ordinaire l'es- 
prit enjoué et moqueur, sans l'avoir sérieux, et c'est 
ce qui les rend souvent incommodes. Rien n'est plus 
malaisé' à soutenir que le dessein d'être toujours plai- 
sant, et les applaudissements qu'on reçoit quelquefois en 
divertissant les autres ne valent pas que l'on s'expose à la 
honte de les ennuyer souvent, quand ils sont de méchante 
humeur. La moquerie est une des plus agréables et des 
plus dangereuses^ qualités de l'esprit : elle plaît toujours, 
quand elle est délicate; mais on craint toujours aussi '^ 
ceux qui s'en servent trop souvent*. La moquerie peut 
néanmoins être permise, quand elle n'est mêlée d'au- 

1. n U Ans tout ce qui les r>'garde. » (^rdition de 1781 et suivantes.) 

2. Il y a malaise, comme au maniî'^crit , clans l'édition de lySi et 
dans celle de Brotier. I^es suivantes , y compris celle de Du[)lessis , 
donnent aisé, ce qui est tout juste le contraire de la pensée de 
l'auteur. 

3. Témoin deux célèbres contemporains et amis de la Rocliefou- 
cauld, Bussy Rabutin et Saint-Evremond. 

4. Les diverses éditions, à partir de celle de Forlia, donnent : 
« aussi toujours. « 

5. Pascal (Pensées, article VI, ig) : <r Diseur de bons mots, mau- 
vais caractère. » — Publias Syrus avait déjà dit : 

Lingua est maliloquax indicium mentis malx. 

Méchante langue est marque de méchant esprit, s 



328 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

cune malignité, et quand on y fait entrer* les personnes 
mêmes dont on parle. 

Il est malaisé d'avoir un esprit de raillerie sans afiecter 
d'être plaisant, ou sans aimer à se moquer ; il faut une 
grande justesse pour railler longtemps, sans tomber dans 
l'une ou l'autre de ces extrémités. La raillerie est un air 
de gaieté qui remplit l'imagination, et qui lui fait voir en 
ridicule les objets qui se présentent; 1 humeur y mêle 
plus ou moins de douceur ou d'àpreté : il y a une manière 
de railler, délicate et flatteuse, qui touche seulement les 
défauts que les personnes dont on parle veulent bien 
avouer, qui sait déguiser les louanges qu'on leur donne 
sous des apparences de blâme, et qui découvre^ ce 
qu'elles ont d'aimable, en feignant de le vouloir cacher. 

Un esprit fin et un esprit de finesse sont très-difTé- 
rents. Le premier plaît toujours ; il est délié, il pense des 
choses délicates^, et voit les plus imperceptibles. Un 
esprit de finesse ne va jamais droit : il cherche des biais 
et des détours pour faire réussir ses desseins ; cette con- 
duite est bientôt découverte ; elle se fait toujours craindre, 
et ne mène presque jamais aux grandes choses ^. 

11 y a quelque différence entre un esprit de feu et un 
esprit brillant : un esprit de feu va plus loin et avec plus 
de rapidité ; un esprit brillant a de la vivacité, de l'agré- 
ment et de la justesse. 

La douceur de l'esprit, c'est un air^ facile et accom- 
modant, qui plaît toujours ®, quand il n'est point fade. 

1. C'est-à-dire, quaud on fait qu'elles s'y prêtent, qu'elles plai- 
santent avec nous. 

2. « Qui découvre, » c'est-à-dire, qui montre, fait ressortir. 

3. Ce qui, selon la maxime 99, est la politesse de l'esprit. 

4. Voyez les maximes 12$ et 126. 

5. a La douceur de l'esprit est un air. » (^Edition de iy3i et sui- 
vantes.) 

6. Les diverses éditions donnent : « tt qui plaît toujours. » 



RÉFLEXIONS DIVERSES. Sag 

Un esprit de détail s'applique avec de l'ordre et de la 
règle à toutes les particulanlés des sujets qu'on lui pré- 
sente : cette application le renferme d'ordinaire à de 
petites choses; elle n'est pas néanmoins toujours in- 
compatible avec de grandes vues^; et quand ces deux 
qualités se trouvent ensemble dans un même esprit, elles 
relèvent infiniment au-dessus des autres. 

On a abusé du terme de bel esprit, et bien que tout ce 
qu'on vient de dn-e des différentes ^ qualités de l'esprit 
puisse convenir à un bel esprit , néanmoins comme ce 
titre a été donné à un nombre infini de mauvais poètes 
et d'auteurs ennuyeux, on s'en sert plus souvent pour 
tourner les gens en ridicule, que pour les louer'. 

Bien qu'il y ait plusieurs épithètes pour l'esprit qui 
paroissent une même chose, le ton et la manière de les 
prononcer y mettent de la différence ; mais comme les 
tons etles manières de dire^ ne se peuvent écrire, je n'en- 
trerai point dans un détail qu'il seroit impossible de bien 
expliquer. L'usage ordinaire le fait assez entendre; et en 
disant qu'un homme a de P esprit, qu'il a bien de l'es- 
prit^, qu'il a beaucoup d' esprit, et qu'il a bon esprit^, il n'y 
a que les tons et les manièies qui puissent mettre de la 
différence entre ces expressions, qui paroissent sem- 



1. Dans les maximes 41 et Sfig, l'auteur pensaitle contraire. 

2. « De différentes. » (Editions de 178 1 et de Brotier.) 

3. En nous montrant le discrédit où était tombé le terme de bel 
esprit, ce passage permettrait de fixer approximativement la date du 
morceau; il est clair qu'il ne put être écrit qu'après les beaux jours 
de l'hôtel de Rambouillet; il l'a été probablement au temps des Pré- 
cieuses ridicules (1660), ou même des Femmes savantes (1672). 

4. « De dire » a été omis par les divers éditeurs. 

5. Ce membre de phrase manque aussi dans les éditions précé- 
dentes. 

6. Les éditions postérieures à celle de Brotier donnent ; a qu'il a 
un bon esprit. j> 



33o RÉFLEXIONS DIVERSES. 

})lablcs sur le papier , et qui expriment néanmoins de 
très-diflerentes sortes d'esprit*. 

On dit encore qu'un homme n'a que A' une sorte^ d'es- 
prit, qu'il a de plusieurs sortes d'esprit, et qu'il a de 
toutes sortes d'esprit. On peut être sot avec beaucoup 
d'esprit, et on peut n'être pas sot avec peu d'esprit^. 

^i>oir beaucoup cV esprit est un terme équivoque : il 
peut comprendre toutes les sortes d'esprit* dont on vient 
de parler, mais il peut aussi n'en marquer aucune dis- 
tinctement. On peut quelquefois faire paroître de l'esprit 
dans ce qu'on dit, sans en avoir dans sa conduite^; on 
peut avoir de l'esprit, et l'avoir borné; un esprit peut 
être propre à de certaines choses, et ne l'être pas à 
d'autres; on peut avoir beaucoup d'esprit et n'être propre 
à rien, et avec beaucoup d'esprit, on est souvent fort 
incommode ®. Il semble néanmoins que le plus grand 
mérite de cette sorte d'esprit est de plaire quelquefois 
dans la conversation. 

Bien que les productions d'esprit soient infinies, on 
peut, ce me semble, les distinguer de cette sorte : il y a 
des choses si belles, que tout le monde est capable d'en 
voir et d'en sentir la beauté ; il y en a qui ont de la beauté 
et qui ennuient; il y en a qui sont belles, que tout le 
monde sent et admire", bien que tous n'en sachent pas la 



1. « Néanmoins différentes sortes d'esprit, s {Editions antérieures.) 

2. « N'a quune sorte. » {Ibidem.) — A la fin de la phrase, elles 
donnent de même : et qu'il a toutes sortes. » — Voyez la maxime 4i3, 
et la 2'= des Réflexions diverses. 

3. Rapprochez de la maxime 456. 

4- « D'esprits^ » au pluriel, dans les textes de 1731 et de Brotier. 

5. Vovez la maxime 41 5. 

6. Rapprochez des maximes /{5i et 5o2. 

7. Les éditions précédentes, à partir de celle de Brotier, donnent : 
« et que tout le monde sent; > elles omettent et admire. — Trois 
lignes plus loin , enfn manque dans toutes. 



RÉFLEXIOiSS DIVERSES. 33i 

raison; il y en a qui sont si fines et si délicates, que peu 
de gens sont capables d'en remarquer toutes les beautés; 
enfin il y en a d'autres qui ne sont pas parfaites*, mais 
qui sont dites avec tant d'art, et qui sont soutenues et 
conduites avec tant de raison et tant de grâce, qu'elles 
méritent d'être admirées. 



XVII. DES ÉVÉNEMENTS DE CE SIECLE^*. 

L'histoire, qui nous apprend ce qui arrive dans le 
monde, nous montre également les grands événements 
et les médiocres : cette confusion d'objets nous empêche 
souvent de discerner avec assez d'attention les choses 
extraordinaires qui sont renfermées * dans le cours de 
chaque siècle. Celui où nous vivons en a produit, à 
mon sens, de plus singuliers* que les précédents : j'ai 
voulu en écrire quelques-uns, pour les rendre plus 
remarquables aux personnes qui voudront y faire ré- 
ilexion. 

Marie de Médicis, reine de France, femme de Henri 
le Grand , fut mère du roi Louis XIII , de Gaston , fils 
de France, de la reine d'Espagne^ de la duchesse de 



1. Rapprochez de la maxime 627. 

2. M. de Barthélémy donne ce morceau à part fp. agS-SoB), sous 
le titre de Pièce historique. Nous le laissons à la place qu'il occupe 
dans le manuscrit. 

3. a Qui sont enfermées. » {Edition de M. de Barthélémy.') 

4. Cet adjectif se rapporte à événements. — M de Barthélémy 
donne : « Celui où nous vivons n'a rien produit, à mon sens, de plus 
singulier que les précédents, » ce qui est le contraire de la pensée de 
l'auteur. — Un peu plus loin, il omet le Roi, après gouverna, et pen- 
dant devant plusieurs. 

5. Elisabeth, née en 1602, mariée en i6i5 à Philippe IV, morte 
en i644' 



33a RÉFLEXIONS DIVERSES. 

Savoie*, et de la reine d'Angleterre^; elle fut régente 
en France, et gouverna le Roi, son fils, et son royaume 
pendant plusieurs années. Elle éleva Armand de Richelieu 
à la dignité de cardinal'; elle le fit premier ministre, 
maître de TEtat et de Tesprit du Roi. Elle avoit peu de 
vertus et peu de défauts qui la dussent faire craindre, 
et néanmoins, après tant d'éclat et de grandeurs \ cette 
princesse, veuve de Henri IV et mère de tant de rois, a 
été arrêtée prisonnière par le Roi, son fils, et parla troupe 
du cardinal de Richelieu, qui lui devoit sa fortune. Elle 
a été délaissée des autres rois, ses enfants, qui n'ont osé 
même la recevoir dans leurs Etats, et elle est morte de 
misère", et presque de faim, à Cologne, après une per- 
sécution de dix années. 

Ange de Joyeuse®, duc et pair, maréchal de France et 
amiral, jeune, riche, galant et heureux, abandonna tant 
d'avantages pour se faire capucin. Après quelques an- 
nées, les besoins de l'Etat le rappelèrent au monde; le 

ï. Chrétienne ou Christine, née en 1606, maiiée en 1619 à Victor- 
Amédée I", morte en i663. 

2. Henriette-Marie, née eu 1609, mariée en 1626 à Charles Jer, 
morte en 1669. 

3. En 1622. 

4. « T)e grandeur, a ^Edition de HI. de Barthélémy.^ 

5. Le 3 juillet 1642, à l'âge de soixante-huit ans. 

6. Henri de Joyeuse, second frère du favori de Henri III. Après 
la mort de sa femme, à peine âgé de vingt ans, il se fait capucin, sous 
le nom de Père Ange, en 1687. Cinq ans plus tard, à la mort de son 
frère, il rentre dans le monde, se met à la tète des ligueurs du Lan- 
guedoc, et Henri IV n'obtient sa soumission qu'au prix du bâton de 
maréchal de France. Après avoir pourvu à l'établissement de sa fille 
unique, qu'il marie, en iSgg, au duc de Montpensier, il reprend le 
froc, et meurt en 1608, à Rivoli, pendant son second voyage à Rome, 
qu'il avait voulu faire nu-pieds. C'est de lui que Voltaire a dit, dans 
la Henriade (chant IV, vers 2 3 et 24): 

Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire, 

U prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire. 



REFLEXIONS DIVERSES. 333 

Pape le dispensa de ses vœux, et lui ordonna d'accepter 
le commandement des armées du Roi contre les hueue- 
nots; il demeura quatre ans dans cet emploi, et se laissa 
entraîner, pendant ce temps, aux mêmes passions * qui 
l'avoient agité pendant sa jeunesse. La guerre étant finie, 
il renonça une seconde fois au monde, et reprit Tliabit 
de capucin; il vécut longtemps dans une vie sainte et 
religieuse; mais la vanité, dont il avoit triomphé dans le 
milieu des grandeurs, triompha de lui dans le cloître; il 
fut élu gardien du couvent de Paris, et son élection étant 
contestée par quelques religieux, il s'exposa, non-seule- 
ment à aller à Rome, dans un âge avancé, à pied, et 
malgré les autres mcommodités d'un si pénible voyage; 
mais la même opposition des religieux s'étant renouvelée 
à son retour, il partit une seconde fois ^ pour retourner à 
Rome soutenir un intérêt si peu digne de lui, et il mourut 
en chemin, de fatigue, de chagrin, et de vieillesse ^. 

Trois hommes de qualité. Portugais, suivis de dix-sept 
de leurs amis*, entreprirent la révolte de^ Portugal et des 
Indes qui en dépendent, sans concert avec les peuples ni 
avec les étrangers, et sans intelligence dans les places*. 
Ce petit nombre de conjurés se rendit maître du palais 
de Lisbonne, en chassa la douairière de Mantoue, régente 
pour le roi d'Espagne, et fit soulever tout le royaume; 
il ne périt dans ce désordre que Vasconcellos^, ministre 

1. a Aux mêmes passions, pendant ce temps. » (^Edition de M. de 
Barthélémy.) 

2. (t II repartit une seconde fois. î {Ihidem.) 

3. La Rochefoucauld se trompe : Henri de Joyeuse est mort a 
quarante et un ans. 

4. Le chef de la conspiration était Pinto Ribeiro. 

5. « Du Portugal. ï [Edition de M. de Barthélémy) 

6. « Sans concert avec le peuple,... et sans intelligence dans la 
vlace. 1) [Ihidem.) 

7. Au manuscrit : Vasconchellos. 



334 REFLEXIONS DIVERSES. 

d'Espagne, et deux de ses domestiques*. Un si grand 
changement se fit en faveur du duc de Bragance, et sans 
sa participation *; il fut déclaré roi contre sa propre vo- 
lonté, et se trouva le seul homme de Portugal' qui résistât 
à son élection ; il a possédé ensuite cette couronne pen- 
dant quatorze années*, n'ayant ni élévation, ni mérite; 
il est mort dans son lit, et a laissé son royaume' paisible 
à ses enfants. 

Le cardinal de Richelieu a été maître absolu du 
royaume de France pendant le règne d'un roi qui lui 
laissoit le gouvernement de son Etat, lorsqu'il n'osoit lui 
confier sa propre personne; le Cardinal avoit aussi les 
mêmes défiances® du Roi, et il évitoit d'aller chez lui, 
craignant d'exposer sa vie ou sa liberté ; le Roi néan- 
moins sacrifie Cinq-Mars^, son favori, à la vengeance du 
Cardinal, et consent qu'il périsse sur un écliafaud. En- 
suite le Cardinal meurt dans sou ht ; il dispose par son 
testament des charges et des dignités delEtat, etobhge 
le Roi, dans le plus fort de ses soupçons* et de sa haine, 



1. Ici le mot ne signifie pas serviteurs, mais il est pris au sens latin 
â! attaché à la maison ou à la personne; les deux domestiques dont il 
s'agit étaient le duc de Caminha et le comte d'Armamar. 

2. Non pas toutefois sans la participation de sa femme, Louise 
de Guzuiau. C'est à son instigation que le complot se noua, et par sa 
fermeté qu'il réussit. Elle gou-verna avec beaucoup d'adresse, sous le 
nom de son mari, qui n'eut besoin dès lors ni A^élévat'ion^ ni de mérite, 
et qui, en mourant, la nomma grande régente du royaume. 

3. « Du Portugal. » (Edition de M. de Barthélémy.') 

4. L'auteur se trompe de deux années; Jean, S»' duc de Bra- 
gance, régna, sous le nom de Jean IV, de \fn\o à i656, c'est-à-dire 
pendant seize ans. 

5. (S. Un royaume. » {Édition de M. de Barthélémy.) 

6. « La même défiance, d [Ibidem.) — 7. Au manuscrit : Saint-Mars. 
8. Soupçons est écrit de la main de la Rochefoucauld, au lieu du 

mot défiances, qui était d'abord au manuscrit, et qu'il a effacé, sans 
doute parce qu'il l'avait employé déjà six lignes plus haut. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 335 

à suivre aussi aveuglément ses volontés après sa mort, 
qu'il avoit fait pendant sa vie. 

Alphonse, roi de Portugal, fds du duc de Bragance 
dont je viens de parler, s'est marié', en France, à la 
fille du duc de Nemours, jeune, sans biens et sans pro- 
tection. Peu de temps après, cette princesse a formé le 
dessein de quitter le Roi, son mari^; elle l'a fait arrêter 
dans Lisbouue, et les mêmes troupes qui, un jour au- 
paravant, le gardoient comme leur roi, l'ont gardé le 
lendemain comme prisonnier; il a été confiné dans une 
île de ses propres Etats ^, et on lui a laissé la vie et le 
titre de roi. Le prince de Portugal, son frère, a épousé 
la Reine; elle conserve sa dignité*, et elle a revêtu le 
prince, son mari, de toute l'autorité du gouvernement, 
sans lui donner le nom de roi^; elle jouit tranquillement 
du succès d'une entreprise si extraordinaire, en paix 
avec les Espagnols, et sans guerre civile dans le royaume. 

Un vendeur d'herbes, nommé Masaniel, fit soulever 
le menu peuple de Naples, et malgré la puissance des 

I. Le 25 juin 1666. — Sa femme était Marie-Elisabeth-Françoise 
de Savoie, fille de Cliarles-Amédée de Savoie, due de Nemours et 
d'Auniale, et d'Elisabeth de Vendôme, petite-fille de Henri IV et de 
Gabrielle d'Estrées. 

a. Lesdébauches d'Alphonse VI l'avaient conduit à l'impuissance, 
et bientôt à l'imbécillité. Mo-ité sur le trône en i656, il fut déposé 
en 1667. 

3. Dans l'ile de Terceira, une des Açores ; transféré au château de 
Cintra, il y mourut le 12 septemlire i683. 

4. Ce membre de phrase a été omis par M. de Barthélémy, qui, 
quelques mots plus loin, donne : a ce prince, son mari. » — La reine 
de Portugal ne mourut qu'en i683, le 27 décembre, deux mois 
après son ])remîer mari. 

5. En effet, pendant quinze ans, il ne porta que le titre de régent; 
mais, à la mort de son frère (i683), il se fit couronner roi de Portugal 
et des Algarves, sous le nom de Pedro II. — On voit à la forme du 
récit qu'il fut écrit quand le roi Alphonse vivait encore. La Roche- 
foucauld mourut trois ans avant lui, en 1680. 



336 REFLEXIONS DIVERSES. 

Espagnols, il usurpa l'autorité royale; il disposa souve- 
rainement de la vie, de la hherté, et des biens' de tout 
ce qui lui fut suspect; il se rendit maître des douanes; 
il dépouilla les partisans^ de tout leur argent et de leurs 
meubles, et fit brûler publiquement toutes ces richesses 
immenses dans le milieu de la ville, sans qu'un seul de 
cette foule confuse de révoltés voulût profiter d'un bien 
qu'on croyoit mal acquis. Ce prodige ne dura que quinze 
jours, et finit par un autre prodige : ce même Masaniel, 
qui achevoit de si grandes choses avec tant de bonheur, 
de gloire, et de conduite, perdit suliitement' l'esprit, et 
mourut frénétique, en vingt-quatre heures*. 

La reine de Suède*, en paix dans ses Etats® et avec ses 
voisins, aimée de ses sujets, respectée des étrangers, 
jeune et sans dévotion, a quitté volontairement son 

1. « Et du bien, n (^Édition de M, de Bartltélemr.') 

2. On sait que, dans l'ancien régime financier, on appelait ^a;r/- 
sans ou traitants ceux qui , moyennant rétribution , traitaient du 
recouvrement de quelque partie des impôts. 

3. M. de Barthélémy omet subitement. 

4. Mas' Aniello (abréviation de Tomaso Âniello), qui vendait, non 
des herbes, mais des poissons et des fruits, ne mourut pas seulement 
de la frénésie ; à la faveur d'un mouvement populaire, des assas- 
sins, aux gages du duc d'Arcos, que 3Ias' Aniello avait dépossédé de 
la vice-royauté, aidèrent à sa mort (1647); il était âgé de vingt-cinq 
ans. 

5. Christine, née en 1626. Fille unique du grand Gustave- 
Adolphe, elle lui succéda en lôSa, se mit à la tète des affaires en i644> 
les gouverna bientôt assez mal, abdiqua en 164S , parcourut pen- 
dant quelques années l'Europe, vint deux fois en France , où elle 
fit assassiner, au château de Fontainebleau, l'Italien Monaldeschi , 
son grand écuyer et son amant (iGSy); puis, ayant précédemment 
abjuré le protestantisme, elle alla faire pénitence à Rome, où elle 
mourut, en 1689. Cette femme étrange avait le goût des lettres, 
des sciences et des arts; elle a laissé quelques écrits, et l'on sait 
qu'elle avait appelé en Suède plusieurs hommes illustres, entre autres 
Descartes. 

6. a Dans son Etat, s (Edition de M. de Barthélémy .) 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 337 

royaume', et s'est réduite à uue vie privée^. Le roi de 
Pologne^, de la même maison que la reine de Suède, 
s'est démis aussi de la royauté, par la seule lassitude 
d'être roi. 

Un lieutenant d'infanterie, sans nom et sans crédit, a 
commencé, à Tàge de quarante-cinq ans, de se faire con- 
noître dans les désordres d'Angleterre *. Il a dépossédé 
son roi légitime, bon, juste, doux, vaillant et libéral; il 
lui a fait trancher la tète, par un arrêt de son parlement; 
il a changé la royauté en république ; il a été dix ans 
maître de FAngleterre , plus craint de ses voisins , et 
plus absolu dans son pays que tous les rois qui y ont 
régné. Il est mort "^ paisdile, et en pleine possession 
de toute la puissance du royaume. 

Les HoUandois ont secoué le joug de la domination 
d'Espagne; ils ont formé une puissante république, et 

1. Son royaume, est de la main de la Rochefoucauld, et remplace 
ses Etats, mots qui se trouvaient déjà trois lignes plus haut. — 
« A quitté son royaume volontairement. » {Édition de M. de Bar- 
thélémy.) 

2. Elle ne tarda guère à le regretter; à deux reprises, en Suède, 
à la mort de Charles-Gustave (1660), et en Pologne, à l'ahâication 
de Casimir V (ifi68), elle voulut reprendre possession d'un trône; 
mais ni les Suédois, ni les Polonais ne se montrèrent disposés à l'y 
laisser remonter. 

3. Casimir V (Jean), dernier rejeton mâle de la maison de Vasa, 
né en 1609, fut d'abord jésuite et cardinal. Elu au trône de Po- 
logne, en ifi (8, il obtint des dispenses pour épouser la veuve de 
son frère Vladislas VU, à qui il succédait. La perle de sa femme 
(1667) le détermina à abdiquer (1668). Retiré en France, il devint 
abbé de Saint-Germain des Prés, ainsi que de Saint-Martin de 
Nevers. Il mourut dans cette dernière ville, en 1672. 

4. Olivier Cromwell, qui en effet n'a commencé à être en vue 
qu'en i644j après la bataille de Marston-Moor ; il avait alors qua- 
rante-cinq ans, étant né en iSgg. 

5. Il est mort, non pas de la pierre ou de la gravelle, comme l'a 
dit Pascal dans une de ses Pensées les plus célèbres (article III, 7), 
mais d'une fièvre tierce, le i3 septembre 16 58. 

La Rochefoucauld, i 22 



338 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

ils ont soutenu cent ans la guerre contre leurs rois légi- 
times', pour conserver leur liberté. Ils doivent tant de 
grandes choses à la conduite et à la valeur des princes 
d'Orange', dont ils ont néanmoins toujours redouté l'am- 
bition, et limité le pouvoir. Présentement cette répu- 
blique, si jalouse de sa puissance, accorde au prince 
d'Orange d'aujourd'hui, malgré son peu d'expérience et 
ses malheureux succès dans la guerre , ce qu'elle a re- 
fusé à ses pères; elle ne se contente pas de relever sa 
fortune abattue : elle le met en état de se faire souverain 
de Hollande, et elle a souffert qu'il ait fait déchirer par le 
peuple un homme qui maintenoit seul * la liberté pu- 
blique * . 

Cette puissance d'Espagne, si étendue et si formidable 
à tous les rois du monde, trouve aujourd'hui son prin- 
cipal appui dans ses sujets rebelles, et se soutient par la 
protection des Hollandois. 

Un empereur"^, jeune, foible, simple, gouverné par des 
ministres incapables, et pendant le plus grand abaisse- 
ment de la maison d'Autriche, se trouve, en un moment, 
chef de tous les princes d'Allemagne, qui craignent son 
autorité et méprisent sa personne, et il est plus absolu 
que n'a jamais été^ Charles-Quint. 

Le roi d'Angleterre \ foible, paresseux, et plongé dans 



1. a Leur roi légitime. > (^Edition de M. de Barthélémy.') 

2. a Du prince d'Orange, u (^lèidem.) 

3. « Par ce peuple un homme qui seul maintenoit. » [Ibidem.') 

4. Jean de Witt, grand pensionnaire de Hollande. En 1672, 
il fut mis en pièces , avec son frère Cornélis , par la populace 
de la Hâve, que les partisans de Guillaume d'Orange a^ aient sou- 
levée. 

5. Léopold le"", empereur d'Allemagne, qui succéda à son père 
Ferdinand III, à l'âge de dix-huit ans, en i658, et mourut en lyoS. 

6. « Que jamais n'a été. » [Edil'ion de M. de Barthélémy .) 

7. Charles II. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. H) 

les plaisirs, oubliant les intérêts de son royaume et ses 
exemples domestiques, s'est exposé avec fermeté, pen- 
dant six ans*, à la fureur de ses peuples et à la haine de 
son parlement, pour conserver une liaison étroite avec le 
roi de France; au lieu d'arrêter les conquêtes de ce 
prince dans les Pays-Bas, il y a même contril)ué, en lui 
fournissant des troupes. Cet attachement l'a empêché 
d'être maître absolu de l'Angleterre, et d'en étendre les 
frontières en Flandre et en Hollande, par des places et 
par des ports qu'il a toujours refusés; mais dans le temps 
même qu'il reçoit des sommes considérables du Roi^, et 
qu'il a le plus de besoin^ d'en être soutenu contre ses 
propres sujets, il renonce, sans prétexte, à tant d'enga- 
gements, et il se déclare contre la France, précisément 
quand il lui est utile et honnête d'y être attaché; par une 
mauvaise politique précipitée, il perd, en un moment, 
le seul avantage qu'il pouvoit retirer d'une mauvaise 
politique de six années, et ayant pu* donner la paix 
comme médiateur, il est réduit à la demander comme 
suppliant, quand le Roi l'accorde à l'Espagne, à l'Alle- 
magne et à la Hollande. 

Les propositions qui avoient été faites au roi d'An- 
gleterre de marier sa nièce, la princesse d'Yorck*, au 
prince d'Orange, ne lui étoient pas agréables®; le duc 
d'Yorck en paroissoit aussi éloigné que le Roi son frère, 

1. a S'est opposé — depuis six ans. » {Édition de M. de Barthélémy.) 
— Voyez la note 3 de la page suivante. 

2. Louis XIV achetait son alliance au prix d'une pension annuelle 
de trois millions. 

3. « Et qu'il a le plus besoin, s {Édition de M. de Barthélémy.) 

4. L'édition de M. de Barthélémy coupe la phrase après années, 
et donne : « En ayant pu. » — Voyez la note 3 de la page suivante. 

5. Marie, fille de Jacques Stuart, duc d'York, frère de Charles II, 
à qui il succéda, en i685, ?ous le nom de Jacques II. 

6. « Point agréables. » [Edition de M. de Barthélémy .) 



34o RÉFLEXIONS DIVERSES. 

et le prince cVOrange même, rebuté par les diflicultcs de 
ce dessein, ne pensoit plus à le faire réussir. Le roi d'An- 
gleterre, étroitement lié au roi de France, consentoit à 
ses conquêtes, lorsque les intérêts du grand trésorier 
d'Angleterre*, et la crainte d'être attaqué par le Parle- 
ment, lui ont fait chercher sa sûreté particulière, en dispo- 
sant le Roi, son maître, à s'unir avec le prince d'Orange*, 
parle mariage de la princesse d'Yorck, et à faire déclarer 
l'Angleterre contre la France, pour la protection des 
Pays-Bas. Ce changement du roi d'Angleterre a été si 
prompt et si secret, que le duc d'Yorck Tignoroit encore 
deux jours devant le mariage de sa fille, et personne ne 
se pouvoit persuader que le roi d'Angleterre, qui avoit 
hasardé dix ans 'sa vie et sa couronne pour demeurer at- 
taché à la France, pût renoncer, en un moment*, à tout ce 
qu'il en espéroit, pour suivre le sentiment de son ministre. 
Le prince d'Orange, de son côté, qui avoit tant d'intérêt 
de se faire un chemin pour être un jour roi d'Angleterre, 
négligeoit ce mariage, qui le rendoit héritier présomptif 
du royaume ^ ; il bornoit ses desseins à affermir son au- 
torité en Hollande, malgré les mauvais succès de ses 

I. Cllfford (Thomas). D'abord contrôleur et trésorier de la mai- 
son du Roi, il fut nommé grand trésorier d'Angleterre ; c'était la 
récompense de son adresse, car il avait trouvé le moyen de procurer 
au prodigue Charles II un million cinq cent mille livres sterling , 
dit-on, sans le concours du Parlement. Il faisaitp arlie du fameux 
ministère dit de la Cabal. 

1. « Lui eut fait chercher sa sécurité particulière.... à s'unir au 
prince d'Orange, s {Édition de M. de Barthélémy.) 

3. A la page précédente, lignes 3 et i8, l'auteur avait dit six ans. 

4. Œ Pût eu un moment renoncer, » et, deux lignes plus loin : o Le 
prince d'Orange, qui de son côté avoit.... s {Edition de M. de Bar- 
thélémy.) 

5. On sait que Guillaume d'Orange n'eut pas la patience d'at- 
tendre que la couronne d'Angleterre lui revînt de droit, et qu'il en. 
déposséda son beau-père, Jacques II, en i688. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 34i 

dernières campagnes, et* il s'appliquoit à se rendre aussi 
absolu dans les autres provinces de cet État qu'il le croyoit 
être dans la Zélande'; nrais il s'aperçut bientôt qu'ddevoit 
prendre d'autres mesures, et une aventure ridicule lui fit 
mieux connoitre^ l'état où il étoit dans son pays, qu'il ne 
le voyoit par ses propres lumières. Un crieur public ven- 
doit des meubles à un encan où beaucoup de monde 
s'assembla; il mit en vente un atlas, et voyant que per- 
sonne ne l'encbérissoit, il dit au peuple que ce livre étoit 
néanmoins plus rare qu'on ne pensoit, et que les cartes 
en étoient si exactes, que la rivière dont M. le prince 
d'Orange n'a voit eu aucune connoissance, lorsqu'il perdit 
la bataille de Cassel*, y étoit fidèlement marquée. Cette 
raillerie, qui fut reçue avec un applaudissement universel, 
a été un des plus puissants motifs ^ qui ont obligé le prince 
d'Orange à rechercher de nouveau® l'alliance de l'Angle- 
terre, pour contenir la Hollande, et pour joindre tant de 
puissances contre nous. Il semble néanmoins que ceux 
qui ont désiré ce mariage , et ceux qui y ont été contraires ^ , 
n'ont pas connu leurs intérêts : le grand trésorier d'An- 
gleterre a voulu adoucir le Parlement et se garantir d'en 

1. Ici et trois lignes plus bas, avant î et une aventure ridicule, » 
l'édition de M. de Bardiéleiny coupe la phrase, pour en commencer 
une autre. 

2. Une des sept Provinces Unies dont se composait alors la Hol- 
lande; les princes d'Orange en étaient gouverneurs. 

3. or Comprendre, n {Édition de M. de Barthélémy.) 

4. Le II avril 1677, contre l'armée française commandée par 
Philippe I" d'Orléans, frère unique de Louis XIV. — Cassai, dans 
l'édition de M. de Barthélémy. 

5. Dans ce passage, et dans presque tout le cours de celte longue 
Réflexion, l'auteur temble avoir pris à tâche de chercher et de déve- 
lopper la preuve de ses maximes 7 et 67. 

6. M. de Barthélémy omet de nouveau. 

7. M. de Barthélémy donne: « qui y ont été contraints^ » et omet 
ceux, qui précède ces mots, ce qui fait un double contre-sens. 



34* RÉFLEXIONS DIVERSES. 

être attaqué, en portant le Roi, son maître, à donner sa 
nièce au prince d'Oraii«i^e, et à se déclarer contre la 
Fiance; le roi d'Angleterre a cru afl'ernilr son autorité 
dans son royaume par Tappui du prince d Orange, et il 
a prétendu engager ses peuples à lui fournir de l'argent 
pour ses phusns, sous prétexte de laire la guerre au roi 
de France, et de le contraindre à recevoir la paix; le 
prince d'Orange a eu dessein de soumettre la Hollande 
par la protection de l'Angleterre ^ ; la France a appréhendé 
qu'un mariage si opposé^ à ses intérêts n'emportât la ba- 
lance, en joignant l'Angleterre à tous nos ennemis^. 
L'événement a fait voir, en six semaines, la fausseté de 
tant de raisonnements : ce mariage met une défiance 
éternelle enti'e l'Angleterre et la Hollande, et toutes 
deux le regardent comme un dessein d'opprimer leur 
liberté ; le parlement d'Angleterre attaque les ministres * 
du Roi, pour attaquer ensuite sa propre personne; les 
états de Hollande , lassés de la guerre et jaloux de leur 
liberté, se repentent d'avoir mis leur autorité entre les 
mains d'un jeune homme ambitieux, et héritier pré- 
somptif de la couronne d'Angleterre; le roi de France, 
qui a d abord regardé ce mariage comme une nouvelle 
ligue qui se formoit contre lui, a su s'en servir pour di- 
viser ses ennemis, et pour se mettre en état de prendre 
la Flandre, s'il n'avoit préféré la gloire de faire la paix à 
la gloire de faire de nouvelles conquêtes^. 

I, « Par la protection (/'Angleterre. » {Edition de M. de Barthélémy.) 
a. « Si contraire. » (ibidem.) — 3. a A tous ses ennemis. » [Ibidem.) 

4. « Attaqua le ministre. » (Ibidem.) 

5. Le mariage de Guillaume d'Orauge avec la princesse d'York 
est de 1678, et la paix de Nimègue, dont il est ici question, a été 
conclue le 10 août de la même année ; or la Rochefoucauld étant 
mort le 17 mars ifiSo, après d'assez longues souffrances, il est per- 
miis de croire que cet intéressant morceau est un des derniers qu'il 
ait écrits. — Voyez ci-dessus, p. 274» i^ote 4- 



REFLEXIONS DIVERSES. 343 

Si le siècle présent * n'a pas moins produit d'événements 
extraordinaires que les siècles passés, on conviendra sans 
cloute qu'il a le malheureux avantage de les surpasser* 
dans l'excès des crimes. La France même', qui les a tou- 
jours délestés , qui y est opposée par l'humeur de la na- 
tion *, par la religion, et qui est soutenue par les exem- 
ples du prince qui règne, se trouve néanmoins aujour- 
d hui le théâtre où l'on voit paroître tout ce que l'histoire 
et la fable nous ont dit des crimes de l'antiquité*. Les 
vices sont de tous les temps ; les hommes sont nés avec 
de l'intérêt, de la cruauté et de la débauche; mais si des 
personnes que tout le monde connoît avoient paru dans 
les premiers siècles, parleroit-on présentement des pro- 
stitutions d'Héliogabale, de la foi des Grecs % et des poi- 
sons et des parricides de Médée ^ ? 



XVIIL — DE l'inconstance*. 

Je ne prétends pas justifier ici l'inconstance^ en général, 
et moins encore celle qui vient de la seule légèreté ; mais 
il n'est pas juste aussi de lui imputer tous les autres chan- 

1. a Et si le siècle préseut. » (^Edition de M. de Bartliélemj .) 

2. « Ou comprendra sans doute..., de le surpasser. » (^Ibidem.) 

3. « 5i la France même » [Ibidem.) 

4. « Par l'honneur de la nation. » [Ibidem,) 

5. « Le théâtre où l'on voit paroître /j//« que tout ce que l'histoire 
et la fahle nen ont dit des crimes de l'antiquité. » {Ibidem.) 

6. Il est clair qu'il s'agit de la mauvaise foi des Grecs, que le 
Timeo Danaos [^Enéide, livre II, vers 49) a rendue proverbiale, comme 
la foi punique. 

7. Cette fin fait allusion peut-être à la mort suspecte d'Henriette 
d'Angleterre, mais, à coup sûr, aux poisons de la marquise de Brin- 
villiers, condamnée et exécutée en 1676. 

8. Le mot est répété dans l'édition de M. de Barthélémy : a l'in- 
constance, rinconstance en général, n 



344 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

gements de l'amour. Il y a une première fleur d'agrément 
et de vivacité dans l'amour, qui passe insensiblement, 
comme celle des fruits * ; ce n'est la faute de personne ; 
c'est seulement la faute du temps. Dans les commence- 
ments, la figure est aimable ; les sentiments ont du rap- 
port : on cherche de la douceur et du plaisir; on veut 
plaire, parce qu'on nous plaît, et on cherche à faire voir 
qu'on sait donner un prix infini à ce qu'on aime ; mais, 
dans la suite, on ne sent plus ce qu'on croyoit sentir tou- 
jours : le feu n'y est plus; le mérite de la nouveauté 
s'efface; la beauté, qui a tant de part à l'amour, ou dimi- 
nue, ou ne fait plus la même impression^; le nom d amour 
se conserve, mais on ne se retrouve plus les mêmes per- 
sonnes, ni les mêmes sentiments; on suit encore ses 
engagements, par honneur, par accoutumance*, et pour* 
n'être pas assez assuré de son propre changement. 

Quelles personnes auroient commencé de s'aimer, si 
elles s'étoient vues d'abord comme on se voit dans la 
suite des années ^ ? Mais quelles personnes aussi se pour- 
roient séparer, si elles se revoy oient comme on s'est vu la 
première fois? L'orgueil, qui est presque toujours le 
maître de nos goûts, et qui ne se rassasie jamais, seroit 
flatté sans cesse par quelque nouveau plaisir; mais® la 
constance perdroit son mérite, elle n'auroit plus de part 
à une si agréable liaison; les faveurs présentes auroient 
la même grâce que les faveurs premières, et le souvenir 

1. « Comme celle du fruit. » [Édition de M. de Barthélémy.) — 
Voyez les maximes 274, 577, et la 9^ des Réflexions diverses. 

2. «La beauté est diminuée; on ne fait plus la même impres- 
sion. 5) (Édition de M. de Barthélémy .) 

3. Rapprochez de la. maxime 35 1. 

4. Pour dans le sens de parce que (parce qu'on n'est pas assez 
assuré....). 

5. Voyez la maxime 71. 

6. Cette conjonction manque dans le texte de M. de Barthélémy. 



RÉFLEXIONS DIVERSES. 345 

n'y mettroit point de différence; l'inconstance seroit 
même inconnue, et on s'aimeroit toujours avec le même 
plaisir, parce qu'on auroit toujours les mêmes sujets de 
s'aimer. Les changements qui arrivent dans l'amitié ont 
à peu près des causes pareilles à ceux qui ai'rivent dans 
l'amour*; leurs règles ont beaucoup de rapport : si l'un 
a plus d'enjouement et de plaisir, l'autre doit être plus 
égale et plus sévère, et ne pardonner rien ^ ; mais le 
temps, qui change l'humeur^ et les intérêts, les détruit 
presque également tous deux. Les hommes sont trop 
foibles et trop changeants pour soutenir longtemps le 
poids de l'amitié ; l'antiquité en a fourni des exemples ; 
mais dans le temps où nous vivons, on peut dire qu'il est 
encore moins impossible de trouver un véritable amour 
qu'une véritable amitié*. 



XIX. DE LA RETRAITE^. 

Je m'engagerois à un trop long discours si je rappor- 
tois ici, en particulier, toutes les raisons naturelles qui 
portent les vieilles gens à se retirer du commerce du 
monde : le changement de leur humeur, de leur figure, 
et l'affoiblissement des organes, les conduisent insensi- 
blement, comme la plupart des autres animaux, à s'éloi- 
gner de la fréquentation de leurs semblables. L'orgueil, 
qui est inséparable de l'amour-propre^, leur tient alors 

1. Rapprochez de la maxime 179. 

2. « Plus égal... ; elle ne pardonne rien. » [Edition de M. de Bar- 
thélémy. » — On a TU que, dans la 2« des Réflexions diverses (note 2 
de la page 284), l'auteur est plus indulgent. 

3. « Ij'' honneur. » (^Édition de 31. de Barthélémy.) 

4. C'est la maxime 473. Voyez aussi la 19^ des Réflexions diverses. 

5. Ici, comme presque toujours, l'auteur prend ce mot dans le sens 
à^amour de soi. Voyez p, 121, note 5. 



346 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

lieu déraison : ils ne peuvent plus être flattés* de plusieurs 
choses qui flattent les autres; rexpérience leur a fait con- 
noître le prix de ce que tous les hommes désirent dans 
la jeunesse, et Timpossibilité d'en jouir plus longtemps; 
les diverses voies qui paroissent ouvertes aux jeunes gens 
pour parvenir aux grandeurs, aux plaisirs, à la réputation 
et à tout ce qui élève les hommes, leur sont fermées, ou 
par la fortune, ou par leur conduite*, ou par Tenvie et 
rinjustice des autres; le chemin pour y rentrer est trop 
long et trop pénible, quand on s'est une fois égaré'; les 
difficultés leur en paroissent insurmontables, et Tàge ne 
leur permet plus d'y prétendre. Ils deviennent insensibles 
à l'amitié, non-seulement parce qu'ils n'en ont peut-être 
jamais trouvé de véritable*, mais parce qu'ils ont vu 
mourir un grand nombie de leurs amis qui n'avoient pas 
encore eu le temps ni les occasions de manquer à l'amitié, 
et ils se persuadent aisément quils auroient été^ plus 
fidèles que ceux qui leur restent. Ils n'ont plus de part 
aux premiers biens qui ont d'abord® rempli leur imagi- 
nation ; ils n'ont même presque plus de part à la gloire : 
celle qu ils ont acquise est déjà flétrie par le temps, et 
souvent les hommes en perdent plus en vieillissant qu'ils 
n'en acquièrent. Chaque jour leur ôte une portion d'eux- 
mêmes; ds n'ont plus assez de vie pour jouir de ce qu'ils 



1. a II ne peut plus être flatté. > [Édition de M. de Barthé- 
lémy. ) 

2. Et par leur conduite. » (^Ibidem.) 

3. C'était le cas de la Rochefoucauld lui-même : sa conduite du- 
rant la Fronde lui avait fermé le chemin de la faveur ; mais il en fut 
amplement dédommagé par les grâces nombreuses que son fils obtint 
du roi Louis XIV. 

4. Voyez la maxime 4/3, et la iS"^ des Réflexions diverses. 

5. « Et ils se persuadent au premier qu'ils auroient été. » [Edition 
de M. de Barthélémy .\ 

6. a Au premier bien qui ont d'abord, i [Ibidem.^ 



RÉFLEXIOISS DIVERSES. 347 

ont, et bien moins encore pour arrivera ce qu'ils désirent; 
ils ne voient plus devant eux que des chagrins, des mala- 
dies et de l'abaissement *, tout est vu * , et rien ne peut avoir 
pour eux la grâce de la nouveauté ; le temps les éloigne 
imperceptiblement du point de vue d'où il leur convient 
de voir les objets, et d'où ils doivent être vus. Les plus 
heureux sont encore soufferts^, les autres sont méprisés; 
le seul bon parti qu'il leur reste, c'est de cacher au 
monde ce qu'ils ne lui ont peut-être que trop montré. 
Leur goût, détrompé des désirs inutiles, se tourne alors 
vers des objets muets et insensibles; les bâtiments, 
l'agriculture, l'économie', l'étude, toutes ces choses sont 
soumises à leurs volontés; ils s'en approchent ou s'en 
éloignent* comme il leur plaît; ils sont maîtres de leurs 
desseins et de leurs occupations ; tout ce qu'ils désirent 
est en leur pouvoir, et s'étant affranchis de la dépendance 
du monde, ils font tout dépendre d'eux. Les plus sages 
savent employer à leur salut le temps qu'il leur reste^, 
et n'ayant qu'une si petite part à cette vie, ils se ren- 
dent dignes d'une meilleure. Les autres n'ont au moins 
qu'eux-mêmes pour témoins de leur misère ; leurs propres 
infirmités les amusent®; le moindre relâche leur tient 
lieu de bonheur; la nature, défaillante, et plus sage 
qu'eux, leur ôte souvent la peine de désirer; enfin ils 
oublient le monde, qui est si disposé à les oublier; leur 
vanité même est consolée par leur retraite, et avec beau- 



1. c Tout est vieux. » (Edition de M. de Barthélémy.) 

2. « Les plus heureux ont encore souffert. » (Ibidem.) — Voyez, 
plus haut, la i5^ des Réflexions diverses. 

3. Économie, administration d'une maison, d'une fortune. 

4. « Ils s'en approchent et s'en éloignent. » (Edition de M. de 
Barthélémy .) 

5. « Le temps qui leur reste, a (Ibidem.) 

6. Les amusent, c'est-à-dire, les occupent. Voyez le Lexique. 



348 RÉFLEXIONS DIVERSES. 

coup d'ennuis, d'incertitudes et de foiblesses*, tantôt par 
piété, tantôt par raison, et le plus souvent par accou- 
tumance^, ils soutiennent le poids d'une vie insipide et 
languissante. 

i. a D'incertitude et de faiblesse. » (^Edition de M. de Barthélemjr .\ 
2. Rapprochex de la maxime 109. 



APPENDICE 



APPENDICE. 



1° 

DISCOURS SUR LES RÉFLEXIONS 
ou 

SENTENCES ET MAXIMES MORALES. 



NOTICE. 



Ce Discours ', placé en tête de la première édition des Maximes (i665), et 
supprimé dès la seconde (1666), a été attriiiué jusqu'ici à Segrais, mais nous 
croyons pouvoir établir que c'est sans fondement. M. Boutron-CIiarlard, dont le 
riche cabinet est libéralement ouvert à tous les gens d'étude, possède un exem- 
plaire de la première édition des Maximes, lequel a appartenu à Walckenaer. 
Sur le feuillet de garde on trouve, de la main même du savant biographe, une 
note dont nous extrayons ce qui concerne le discours dont il s'agit : 

o Dans la Promenade de Saint-Chiud (par Gabriel Gueret) , composée, je 
crois, vers 1669' [Mémoires de Brueys, 1751, in-12, tome II, p. 22,5), un 
des interlocuteurs dit : " Plût à Dieu que cette envie prit à la Chapelle, ou à 
« quelque auteur de sa force ! » A quoi l'autre (Cléante) répond : « Si je ne 
c< me trompe, il y a deux beaux esprits de ce même nom ; mais je ne pense 
« pas que vous entendiez parler de l'auteur de la préface des Maximes de 
a M. D. L. R. [M. de la Rochefoucauld^, car il me semble que celui-là n'est 
« pas encore assez connu dans le monde, et que même cette préface n'est ])as 



1 . Ou cette Lettre , comme l'appellent la Rochefoucauld (voyez la préface 
de la première édition , ci-dessus, p. 26), et l'auteur lui-même (à la fin de ce 
Discours) . Le tour d'ailleurs et la forme du morceau, surtout au commencement 
et à la fin, scmt bien d'une lettre. 

2. A la fin de sa note, dont nous ne donnons ici qu'une partie, Walckenaer, 
rencontrant le nom de J. Esprit dans le récit de Gueret, revient ainsi sur cette 



352 APPENDICE. 

« une pièce à donner une grande réputation à sa plume. Je sais bien au 
« moins que le libraire ' s'est imaginé qu'elle portoit malheur à son livre, et je 
a me souviens qu'en l'achetant, il me fit remarquer, comme une circonstance 
« de la bonté du volume, que la préface n'y étoit plus. » Ainsi, conclut 
Walckenaer, le Discours sur les Maximes de la Rochefoucauld est de la Cha- 
pelle, et non de Segrais. » 

Peut-être se prononce-t-il un peu trop vite, sur une seule information, qu'il 
ne confirme par aucune autre preuve; cependant, si l'on se rappelle que la 
mode était de tout attribuer à Segrais, même ZriïJe et la Princesse de Clèves ; 
si l'on considère qu'on ne retrouve nulle part l'origine de l'attribution qui lui 
est faite de ce Discours; si l'on remarque que la Rochefoucauld a, en effet, 
supprimé assez, dédaigneusement cette apologie, comme il l'appelle^, et qu'il 
n'eût pas traité avec si peu de façon un homme aussi considérable que 
l'était SegraiSj un homme qui était d'ailleurs son ami, aussi bien que l'ami de 
Mme de la Fayette, et qui ne cessa pas de l'être, même après la suppression 
de cette pièce; si l'on remarque en outre que telle était alors la réputation de 
cet écrivain , qu'un écrit de sa main ne pouvait être soupçonné de porter 
malheur A un livre; si l'on remarque enfin que ce morceau, pour n'être pas 
sans mérite, est cependant bourré de citations trop pédantes', même pour 
Segrais, il faut avouer que le témoignage de Gueret mérite déjà quelque con- 
sidération. 

D'un autre cûté, en tenant compte des dates, il ne paraît guère possible 
que Segrais fût l'auteur du travail dont il est question. Bien que la i'^ édi- 
tion, à laquelle il était destiné, n'ait paru qu'en i665, VAchei'é (Timprimer est 
à la date du 27 octobre 1664, et le Permis remonte au 14 janvier de la même 
année*. Il y a donc grande apparence que le Discours fut écrit dans la pre- 
mière moitié de l'année 1G64 ; or Segrais partageait alors l'exil de Mademoi- 
selle de Montpensier, en province, à Saint-Fargeau, d'où il ne revint avec elle 
que vers la seconde quinzaine de juin*, alors que l'ouvrage devait être déjà 
sous presse. Sans doute, il ne serait pas absolument impossii)le que, de juin a 



date : a Les Maximes de l'abbé J. Esprit ayant paru en 1669, c'est vers ce 
temps que fut composé cet écrit de Gueret. » Il y a là une double erreur. Le 
Uvre de J. Esprit n'a paru qu'en 1678, la même année que l'édition définitive 
des Maximes de la Rochetoucauld, et que \ei Maximes de Mme de Sablé; puis, 
en 1669, l'un des deux la Chapelle, né, comme on le verra plus loin, en i655, 
ne pouvait encore, si jirécoce qu'on le suppose, mériter, à l'âge de quatorze 
ans, le titre de bel esprit que Gueret lui déLerne. 

1. Claude Barbin. 

2. Voyez, ci-dessus, la 3^ note de la page 29 et la i''' note de la page 3o. 

3. La ])lupart de ces citations sont d'ailleurs inexactes, comme on le verra 
dans les notes. 

4. Voyez, à la fin de l'édition de i665, V Extrait du privilège du Roi. 

5. Pour tout ce qui concerne Segrais, on peut consulter une conscien- 
cieuse étude sur sa Fie et ses OEuvres, par M. Brcdif, un volume in-S", 
Paris, Auguste Durand, i863. 



DISCOURS SUR LES MAXIMES. 353 

octobre, Segrais se fût mis a l'œuvre ; il ne serait pas impossible même qu'il 
eût fait le travail avant son départ de Saint-Fuvgeau; mais outre que la chose 
est peu probable, comment s'expliquer qu'il n'en soit fait mention ni dans les 
Mémoires de Mademoiselle de Montpensier^ ni dans les Mémoires de Segrais 
lui-même? Il faut noter d'ailleurs que la liaison entre Segrais et la Roche- 
foucauld ne s'établit d'une manière suivie qu'après la seconde rentrée de 
Mademoiselle de Montpensier a Paris , c'est-à-dire après juin 1664, et que 
«ette liaison ne prit le caractère de l'intimité qu'au moment où Segrais, brouillé 
avec Mademoiselle, vint habiter cliez Mme de la Fayette, au mois de mars 1671. 

A ces présomptions contre Segrais, nous ajoutons une preuve en faveur de 
la Chapelle. Nous la tirons d'une lettre inédite', que l'on trouvera parmi les 
autres lettres de notre auteur-, mais dont nous devons reproduire ici, en les 
soulignant, les principaux passages, parce que, à notre avis, ils tranchent la 
question. 

Le 12 juillet (1666)'', la Rochefoucauld écrit au P. Rapin'' : «Ce n'est pas 
assez pour moi de tout ce que nous disions hier : il me vient à tous moments des 
scruimles, et l'on ne sauroit jamais avoir ti'op de délicatesse pour un ami du 
prix de M. de la Chapelle; c'est pourquoi, mon très- révérend Père, je vous 
supplie très-humblement de vous mettre précisément en ma place, et de vou- 
loir être mon directeur pour tout ce que je dois à notre ami, avec autant d'exac- 
titude que vous en avez pour les consciences, y'ajez^ s'il vous jdait, aucu n 
égard à r intérêt des Maximes, et ne songez qu'à ne me laisser manquer à rien 
l'ers l'homme du monde à qui je veux le moins manquer, etc., etc. a 

Après le témoignage de Gueret, il nous semble que nous avons ici plus 
qu'un commencement de preuve, et qu'on peut, sans abuser de l'induction, 
commenter ainsi cette lettre : en i665, ou plutôt en 1G64 (voyez à la page 
j)récédente) , pour répondre aux nombreuses objections qu'avait déjà soulevées 
le livre, même avant la publication ^, la Rocheloucauld aL'cepte la plume de 
la Chapelle, offerte par un ami commun, le P. Rapin. Dès la seconde édition 

1. Cette lettre, de !a main de la Piocliefoiuanld, f.iit partie de la belle 
collection de M. Charaljry, qui a bien v(mlu m'en donner communication avec 
sa bonne grâce habituelle. 

2. Au tome 11 de la présente édition. 

3. La date de l'année n'est pas marqiiée sur l'autographe, mais si la lettre 
se rapporte, comme il ne nous paraît pas poss;l)le d'en douter, à la suppression 
du Discours, elle est évidemment de 1666, année de la seconde édition des 
Maximes. 

4. Rapin (René), jésuite, né à Tours en 1621, mort à Paris le 27 oc- 
tobre 1687. Il a excellé dans la poésie latine, et s«m poème des Jardins a passé 
longtemps pour un chef-d'œuvre digue du siècle d'Auguste. « Il avoit, dit Moréri, 
d'excellentes qualités, un génie heureux, nu très-bon sens une probité exacte, 
et un cœur droit et sincère. Il étoit naturellement honnête, et il s'étoit encore 
poli dans le commerce des grands, qui l'ont honoré de leur amitié, -n Moréri 
ajoute qu'i7 étoit extrêmement officieux; nous voyons ici que la Rochefoucauld, 
entre autres, avait profité de cette aimable disposition. 

5. "Voyez, ci-après, les Jugements des contemporains sur les Maximes. 

La RocHEFOUCATfLIi. I 23 



354 APPENDICE. 

(i6fi6), le succfs de l'ouvrage assuré, l'autnir des Maximes veut se défaire 
triine apologie qui lui paraît désormais inutile, et qui n'avait été d'ailleurs 
qu'assez peu goûtée; mais, au moment de prendre ce parti, il lui vient des 
scrupules, et il est prêt à sacrifier Vintcrét même des Maximes plutôt que de 
manquer à M. de la Chapelle et, par conséquent, au P. Rapin lui-même. Il 
semble demander à l'un et à l'autre un consenicment, qu'il obtint sans doute, 
car le morceau a été supprimé dans les quatre éditions suivantes. Il faut croire 
cependant que la Cbapellc tenait à sa pièce d'éloquence, car dès l'édition 
de iCif)"}, la première qui ait été pui)liée après la mort de la Rochefoucauld, 
on voit reparaihe le Discours en tête des Maximes, retouclic et abrégé, saas 
doute par l'auteur Ini-mème, sur la demande de l'éditeur Barbin. 

Mais quel est ce la Chapelle? Sans compter le joyeux collaborateur de 
Bacbaumont, qu'on appelait souvent la Chapelle, il y eut au dix-septième 
siècle, comme le dit Gueret, deux écrivains de ce nom. Le plus connu ou le 
moins inconnu ^es deux, c'est Jean de la Chapelle, qui fut nommé membre 
de l'Académie française, après l'exclusion de Furetière ; mais il ne saurait être 
ici question de lui, car né à Bourges en i655, il n'avait que neuf ans lorsque 
fut écrit le morceau qui nous occupe'. Tout ce qu'on sait de l'autre, le seul que 
Gueret puisse désigner comme l'auteur du Discours, c'est qu'il s'appelait Henri 
de Bessé ou de Besset, sieur de la Chapelle-'Mi\on, et qu'il fut inspecteur de& 
beaux-arts sous Edouard Colbert, marquis de Villacerf, surintendant général 
des bâtiments du Roi, des arts et des manufactures de France^. Des divers 
ouvrages que ce dernier la Chapelle a dû composer, !Moréri, à l'article Cha- 
pelle (Claude-Emmanuel Luillier), ne mentionne qu'une Relation des cam- 
pagnes de Rocroy el de Frilourg ^. 

Dans les observations qui précèdent, nous penserions avoir définitivement 
restitué le Discours à son véritable auteur*, si nous ne trouvions dans le 
P. Bouhours le témoignage suivant, qui nous parait propre à laisser encore quel- 



I. Voye?., ci-dessus, la note 2 de la page 35 1, 

•2. C'est en 1691 que Villacerf succéda dans cette charge à Louvois j qui 
avait succédé lui-même, en i6S3, au grand Colbert. 

3. Dans l'article précédent [Chapelle fJean de la)], Moréii intitule à tort 
cet ouvrage « Histoire des campagnes de !Xordlingue et de Frihourg. » — 
Réimprimé plusieurs fois, notamment dans le Recueil de pièces choisies publié 
par la Monnoye en 17 14 [1 vol. in- 12), cet ouvrage a reparu dans la Collec- 
tion des jietits classiques, formée par les soins de Cli. Nodier (Paris, Delangle, 
1826). Dans sa Xotice, supposant à tort que la Relation avait été publiée au 
moment même des faits qu'elle raconte (l643 et 1644), ÎNodier donne de grands 
éloges à la Chapelle; il le loue particulièrement d'avoir si bien écrit dix ou. 
douze ans avant Pascal; or la Relation n'a paru qu'eu 1673 (Paris, in-12), 
c'est-à-dire quinze ans et plus après les Provinciales. 

4. Walckenaer n'a pas été seul à exprimer des doutes au sujet du Discours 
attribué à Segrais. Sur l'exemplaire de l'édition de i665 qui est à la biblio- 
thèque de l'Arsenal, et qui vient du collège des Jésuites, on lit au revers du 
feuillet de garde, en tête du volume, la note suivante, qu'on nous dit être de 
la main du génovéfain Barthélémy IVIercier, abbé de Saint-Léger, bililiothé- 



DISCOURS SUR LES MAXIMES. 3j5 

ques doutes. On lit dans les Entretiens (TAiiste et (TEttgcnc (3° édition, 1671, 
p. 184 et l85) : a Le Discours qui a été mis à la tête de ces Réflexions est de 
la main d'un grand maître, qui sait le monde aussi bien que la langue, et qui 
n'a pas moins d'honnêteté que d'cspi it. » Ce mot de grand maître convient-il 
bien à notre la Chapelle ? Il s'appliquerait mieux , on ne saurait le nier, à 
Segrais, que désignerait assez bien aussi le reste de cette phrase laudative. 
Mais, d'un autre côté, on peut se demander si Bouhours lui-même était dans 
le secret, et s'il ne parle pas par simple conjecture, ou plutôt sur le bruit 
déjà répandu au sujet de ce Discours; on peut aussi faire remarquer que les 
pompeuses aj>pellations, comme celle de grand maître, se décernaient et s'é- 
changeaient assez volontiers, même dès le dix-septième siècle, entre les écrivains 
du second ou du troisième ordre; que la Chapelle, futur inspecteur des beaux- 
arts, était déjà peut-être en crédit; qu'enfin, ami ou protégé d'un illustre jé- 
suite, le P. Rapin, il était naturel qu'il fût bien traité par le P. Bouhours, autre 
jésuite. Quoi qu'il en soit, nous donnons cet écrit tel que la Rochefoucauld 
l'avait une première fois agréé , c'est-à-dire en nous conformant au texte de 
l'édition de i665. Celle de 1693 en diffère par des modifications assez nom- 
breuses et des retranchements de citations ; nous indiquons ces différences dans 
les notes ' . 



Monsieur , 

Je ne saurois vous dire au vrai si les Réflexions morales sont de 
M. *** *, quoiqu'elles soient écrites d'une manière qui semble appro- 
cher de la sienne; mais en ces occasions-là, je me défie presque 
toujours de l'opinion publique, et c'est assez qu'elle lui en ait fait 
un présent, pour me donner une juste raison de n'en rien croire. 

Caire de Sainte-Geneviève : i< On seroit assez tenté de croire que le Discours 
sur les Réflexions est de Segrais, car il abonde en citations latines et ita- 
liennes : c'étoit la mode alors ; le Segraisiana indique que c'étoit aussi le 
goût de Segrais. Mais comme on cite ici un peu les saints Pères, j'inclinerois 
à croire que ce Discours est d'Esprit ou de Gomberville, ou plus proba- 
blement encore do Chevreau, n 

1. L'édition d'Amsterdam, de 1705, a reproduit ce Discours, en suivant, à 
quelques variantes près, le texte de i6r)3, mais en y rétai)lissant, d'après celui 
de i665, les citations envers qui, en i6c)3, avaient été supprimées. Malgré 
ces additions, elle conserve, ce dont le sens s'arrange comme il peut, les phrases 
que l'édition de 1693 avait substituées aux citations. Le morceau a été réim- 
primé, conformément (très-peu s'ni faut) au texte de l7o5, dans le recueil 
d'Amelot de la Houssaye (1714, etc.), et dans l'édition collective d'Amelot et 
de l'abbé de la Roche (1777). Duplcssis le donne également, mais comme 
nous, d'après le texte de i665; il ne marque pas les variantes de l'édition 
de 1693. 

2. L'édition de 1705 donne en toutes kttres : « de Monsieur de la Roche- 
foucauld ; )i celle d'Amelot de la Houssaye : « de M*** (le duc de la Roche- 
foucauld). » — A la quatrième ligne du second alinéa, qui suit, ces deux éditions 
se contentent de l'initiale M'**. 



356 APPENDICE. 

Voilà, de bonne foi, tout ce que je puis vous répondre' sur la pre- 
mière chose que vous me demande-/, ; et pour l'autre, si vous n'aviez 
Lien du pouvoir snr moi, vous n'en auriez guère pins de contente- 
ment ; car un homme prévenu, au point que je le suis, d'estime pour cet 
ouvrage, n'a pas toute la liberté qu'il faut pour en bien juger ^. Néan- 
moins, puisque vous me l'ordonne/,, je vous en dirai mon avis, sans 
vouloir mériger autrement en faiseur de dissertations, et sansv mêler 
en aucune façon l'intérêt de celui que l'on croit avoir fait cet écrit*. 
Il est aisé de voir d'abord qu'il n'étoit pas destiné pour paroître 
au jour, mais seulement pour la satisfaction d'une personne qui, à 
mon avis, n'aspire pas à la gloire d'être auteur , et si, par hasard *, 
c'étoit M. ***, je puis vous dire que sa réputation est établie dans le 
monde par tant de meilleurs titres, qu'il n'auroit pas moins de 
chagrin'* de savoir que ces Réflexions sont devenues publiques, qu'il 
en eut lorsque les Mémoires qu'on lui attribue furent imprimés ®. 
Mais vous savez, Monsieur, l'empressement qu'il y a dans le siècle 
pour publier toutes les nouveautés, et s'il y a moyen de l'empêcher' 
quand on le voudroit, surtout celles qui courent sous des noms qui 
les rendent recommandables. Il n'y a rien de plus vrai, Monsieur; 
les noms font valoir les choses auprès de ceux qui n'en sauroient 
connoître le véritable prix : celui des Réflexions * est connu de peu 
de gens, quoique plusieurs se soient mêlés d'en dire leur avis^. Pour 
moi, \p ne me pique pas d'être assez délicat et assez habile pour en 



1. Dans l'édition de 1693 : « .... d'une manière qui senible/o/V approcher 
de la sienne ; mais il ne faut pas croire légèrement les bruits qui se refon- 
dent dans le monde ; le temps découvrira la iérite. Ces! tout ce que je puis 
vous répondre.... » 

2. « si vous n'aviez bien du pouvoir sur moi, je ne vous en écrirais pas si 

librement mon avis; car il y u des gens prévenus contre cet ouvrage, et je le 
suis peut-être trop en sa faveur. » (Edition de 1693.) 

3. « Néanmoins, puisque vous me l'ordonnez, je vous dirai ce que j'en pense, 
sans vouloir m'criger en faiseur de dissertations, et wt-'/He sans y mêler en aucune 
façon l'intérêt de celui que l'on soupçonne (/'avoir fait cet ouvrage. » (Ibidem.) 

4. « .... paroitre au jour : c'est une personne de qualité qui l'a fait, mais 
qui Ti'a écrit que pmr soi-même, et qui n'aspire pas à la gloire d'être auteur. 
Si, par hasard.. . » (Ibidem.) — Voyez plus loin, dans les Jugements des con- 
temporains sur les Maximes, p. 3g 1-393, V Article du Journal des Savants. 

5. " je puis vous dire que son esprit, son rang et son mérite le mettent 

fort aii-d-ssus des hommes ordinaires, et que sa réputation est établie dans le 
monde par tant de meilleurs titres, qu'il n'a pas besoin de comi oser des livres 
pour se Jiiire connoître; enfin, si c'est lui, je crois qu'il n'aura ])as moins de 
chagrin.... «> (Edition de 1693.) 

6. Voyez, au tome II, la S'i tice des Mémoires. 

7. <c l'empressement qu'il y a, d.ms le temps oii nous sommes, a ])ublier 

toutes les nouveautés, et s'il est posiible de l'empêcher. » (Edition de iGgS.) 

S. L'édition de 1693 ajoute ici : a dont il s'agit. » 

9. Voyez plus loin les Jugements des contem/.orains sur les Maximes. 



DISCOURS SUR LES MAXIMES. 35; 

bien juger ; je rlis habile et Jélicat ', pnrce que je tieus qu'il faut être 
pour cela l'un et l'autre; et quand je me pourrois flatter de l'être, je 
m'imagine que j'y trouverois peu de choses à changer. J'y rencontre 
partout de la force et de la pénélralion*, des pensées élevées ' et 
bardies, le tour de l'expression noble, et accompagné d'un certain air 
de qualité, qui n'appartient pas* à tous ceux qui se mêlent d'écrire. 
Je demeure d'accord qu'on n'y trouvera pas tout l'ordre ni tout 
l'art que l'on y pourroit souhaiter, et qu'un savant qui auroit un 
plus grand loisir^ y auroit pu mettre plus d'arrangement; mais un 
homme qui n'écrit que pour soi et pour délasser son esprit, qui écrit 
les choses à mesure qu'elles lui viennent dans la pensée, n'affecte 
pas tant de suivre les règles que celui qui écrit de profession, qui 
s'en fait une affaire'^, et qui songe à s'en faire honneur. Ce désordre 
néanmoins a ses grâces', et des grâces que l'art ne peut imiter. Je 
ne sais pas si vous êtes de mon goût, mais quand les savants^ m'en 
devroient vouloir du mal, je ne puis m'empècher de dire que je pré- 
férerai toute ma vie la manière d'écrire négligée d'un courtisan qui a 
de l'esprit à la régularité yênée d'un docteur qui n'a jamais rien vu 
que ses livres. « Plus ce qu'il dit et ce qu'il écrit paroit aisé, et dans 
un certain air d'un bomme qui se néglige^, plus cette négligence, 
qui cache l'art sous une expression simple et naturelle"*, lui donne 
d'agrément. » C'est de Tacite que je tiens ceci; je vous mets à la 
marge (corf: au has de la page) " le passage latin, que vous lirez si 

1. oc .... et assez haljile pour en faire la critique et pour jr remarquer des 
défauts ;]c à\?,\iA>\\e et àéWcM. •» [Édition de \&<^'i.) 

2. a que j'y trouverois peu de clioses à augmenter ou à diminuer. En 

effet, il j a partout de la force et de la pénétration. » {Ihi.lem.) 

3. Duus les impressions de i66f) B, C et D : « des pensées relevées. » 

4! K .... un tour d'expression noble et grawt, accompagné d'un certain air 
de qualité à dire les choses, qui ne s'acquiert point p:ir l'étude, et qui n'ap- 
partient pas....» [Édition de iGgl.) —Y oyez, i,hii\om.,\es l'ensees de Mme de 
Schoiiiberg, etc. 

5. ...... tout l'ordre ni toute la justesse que l'on pourroit souhaiter dans 

un ouvrage d'une longue méditation, et qu'un savant qui jouirait d'un grand 
loisir.... » (Édition de 1693.) 

6. L'édition de iCjgS n'a pas ce membre de pl)r.ise. 

7. « Ce désordre, tel qu'il est, a ses grâces. » (Édition de 1698 ) 

8. « .... les doctes écrivains. » [Ibidem.) — Crs mots ; les doctes écrivains, 
les savants, et plus loin docteur, sont-ils bien d'un auteur de profession et 
accrédité comme Segrais, qui n'avait pas d'ailleurs, que je saclie, l'habitude 
de s'excuser d'écrire ? Ne conviennent-ils pas mieux à la Cliapelle, moitié écri- 
vain, moitié homme du monde, ou du moins ayant la prétention de l'être? On 
pourrait faire la même observation sur maint autre mot ou passage de ce Discours. 

9. « .... paroit éloigné de toute affectation, et dans un certain air simple d un 
homme qui se néglige. » [Edition de 1693.) 

10. a sous une expression /«fi/e et natuielle. » [Ibidem.) 

11. Dicta fictaque ejus, quanto solutiora et quamdam sui negligentiam 



358 APPENDICE. 

vous ei) avez envie , et j'en userai de même de tous ceux dont je 
me souviendrai ', n'étant pas assuré si vous aimez cette langue, 
qui n'entre guère dans le commerce du grand monde*, quoique je 
sache que vous l'entendez parfaitement. 

N'est-ii pas vrai, Monsieur, que cette justesse', recherchée avec 
troj) d'étude, a toujours un je ne sais quoi de contraint qui 
donne du dégoût, et qu'on ne trouve jamais* dans les ouvrages de 
ces gens esclaves des règles ces beautés où l'art se déguise sous les 
apparences du naturel, ce don d'écrire facilement et noblement"*, 
enfin ce que le Tasse a dit du palais d' Armide ? 

Stimi [si misto il culto è col neglelto). 
Sol naturali gli nrnamenti e i sili. 
Di n/ituia arte par, che per diletto 
L'imitatrice sua scherzando imiti^. 

\oilà comme un poêle françois l'a pensé après lui : 

L'artifice n'a point de part 
Dans cette aclmiral)le structure; 



prxferenlia ^ tanto gratius in speciem simpUcitatis accipiebantur. (Tacite, 
Annales, livie XVI, chapitie xviii.) — Ce texte, ainsi que celui des autres 
citations latines, est imprimé à la marge dans les éditions de l665 et de lôgî. 

1 . L'édition de iGgS a suj)primé ce membre de phrase : a et j'en userai, etc. » 

2. a .... du beau monde. >• (Edition de lôgS.) 

3. Dans l'édition de ifigS, le commencement de ce passage est ainsi déve- 
loppé : « C^est d^un des plus beaux espiits de Paiitiquite d^nt parle cet auteur; 
aussi, dans le petit nomhre des favoris du Prince, il Jut choisi pour être comme 
Varbitre de la politesse et des plaisirs de sa cour. Les ouvrages qui nous restent 
de lui, et qui ne sont que des fragments, Jont voir comhien l'air aisé^ naturel, 
et comme négligé, en parlant et en écrivant, a de grâces et d/agréments, au 
lieu que cette justesse.... » — Tacite parle de C. Petronius, que plusieurs 
commentateurs ont identifié, comme le fait cette variante de l'édition de ifigS, 
avec le fameux Titus Petronius Arljiter, auteur du Satiricon. Burnouf, dans une 
note du tome III de sa traduction (p. 55g), dit à propos de ce passage des 
Annales : a. On peut voir dans ^Histoire de la littérature romaine, de Scliœll, 
tome II , et daus celle de Baelir, § 2^5 et suivants, les diverses conjectures 
des savants. Ceux qui soutiennent l'identité ont pour eux les mots de Tacite : 
elegantix arbiter, s'il est vrai que Pétrone ait dû son surnom à ce qu'il était 
chez le Prince l'arbitre des plai.~irs et du goût. » 

4- " .... a toujours ye ne sais quoi de contraint, de froid, de sec, de lan- 
guissant, et qu'on ne trouve jamais » (Edition de lôgB.) 

5. « ces beautés vives, Jortes, sublimes , ce don d'écrire facilement et no- 
blement. » (Ibidem.) — L'édition de i6()3 arrête la phrase a noblemeut, supprime 
les deux citations qui suivent, et passe à : «Voila ce que je pense de l'ouvrage — » 

6. Ces vers, pour lesquels l'édition de i665 nous renvoie, en marge, au 
XVIP cliaiit de la Jerus ilem délivrée, se trouvent au chant XVI de ce poème, 
strophe X, dans la description des jardins d'.^rmide. Le vrai texte du second 
vers est : 

Sol naturali e gli ornamenti e i siti. 



DISCOURS SUR LES MAXIMES. ibcj 

Lii nature, en formant, tous les traits au Iiasanl, 
Sait si l)ica imiter la justesse de l'art, 

Que l'œil, trompé d'une douce imposture. 
Croit que c'est l'art qui suit l'ordre de la nature '. 

Yoilà ce que je pense de l'ouvrage en général; mais je vois bien 
que ce n'est pas assez pour vous satisfaire, et que vous voulez que 
je réponde plus précisément aux difficultés que vous me dites * que 
l'on vous a faites. Il nie semble que la première est celle-ci : que les 
Tîéflexions délruisent toutes les vertus. On peut dire à cela que l'inten- 
tion de celui qui les a écrites paroît "' fort éloignée de les vouloir 
détruire : il prétend seulement faire voir qu'il n'y en a presque point 
de pures dans le monde, et que, dans la jilupart de nos actions, il y 
a un mélange d'erreur et de vérité, de perfection et d'imperfection, 
de vice et de vertu ; il regarde le cœur de l'iioinmc corrom])u, attaqué 
de l'orgueil et de l'amour-propre^, et environné de mauvais exem- 
ples, comme le commandant d'une ville assiégée'' à qui l'argent a 
manqué : il fait de la monnoie de cuir et de carton ; cette monnoie a 
la figure de la bonne, on la débite ])our le même prix, mais ce n'est 
que la misère et le besoin qui lui donnent cours parmi les assiégés. 
De même, la plupart des actions des hommes que le monde prend 
pour des vertus n'en ont bien souvent que l'image et la ressem- 
blance ; elles ne laissent pas néanmoins d'avoir leur mérite et d'être 
dignes, en quelque sorte, de notre estime, étant très-difficile d'en 
avoir humainement de meilleures*. Mais quand il seroit vrai qu'il 
croiroit qu'il n'y en auroit aucune de véritable " dans l'homme, en 
le considérant dans un état purement naturel", il ne seroit pas le 

T. Nous avons vainement clierché l'auteur de ces vers assez l)ien tournés, et 
qui rendent assez exactement la pensée, sinon les mots du Tasse. Seraient-ils 
de l'auteur même du Discours? On pourrait le croire, s'ils n'étaient suj)- 
primés dans l'édition de 1691. En tout cas, voici la traduction littérale du ])as- 
sage italien : <( Vous diriez, tant la reclierclie se mêle à un certain air négligé, 
que les ornements et les jxiints de vue sont tout à fait naturels. C'est comme un 
art de la nature que son imitatrice a reproduit en se jouant. » 

1. L'édition de i6i)3 retranche yu:; i'ous /ne dites. 

3. a que l'intention de rauteur paroît » [Édition, de iGgl.) 

4. « attaqué de l'orgueil, Jff/Hi7 ywr l'amonr-propre » {[l>ide/n.) 

5. On lit à la marge des éditions de iG65 et de iGgj : Epictet. apuil An ia- 
niirti, c'est-à-dire : « Epictète dans les dissertations d'Arr.en. » Nous n'y avons 
pas trouvé cette comparaison. 

6. « étant très-difficile, selon l'/io/nme, d"en avoir de meilleures. » [Edi- 
tion de 169'i.) 

7. a Mais quand il seroit vrai que Vauteui- des Réjlexions croiroit qu'il n'y 

auroit aucune vertu véritable » {Ibidem.) — Pour ajouter par avance un 

poids, assez léger peut-être, à la conjecture exprimée dans la note a de la 
page 366, nous ferons remarquer que cette accumulation de verbes au condi- 
tionnel est fort usitée en Touraine. 

8. L'édition de Duplessis a omis ce membre de plirase. 



36o APPENDICE. 

premier qui auroit eu cette opinion '. Si je ne craignois pas de mVri- 
ger trop en docteur, je vous citerois bien des auteurs '^j et même des 
Pères de l'Eglise' et de grands saints, qui ont pensé que l'amour- 
propre et l'orgueil étoicnt l'àme des plus belles actions des païens ; 
je vous ferois voir que quelques-uns d'entre eux n'ont pas même par- 
donné à la cliasteté de I^ucrèce*, que tout le monde .ivoit crue ver- 
tueuse *, jusqu'à ce qu'ils eussent découvert la fausseté de cette 
vertu, qui avoit produit la liberté de Rome'', et ^ qui s'étoit attiré 
l'admiration de tant de siècles. Pensez-vous, Monsieur, que Sénèq-ie, 
qui faisoit aller son sage de pair avec les Dieux", fût véritablement 
sage lui-même, et qu'il fiit bien persuadé de ce qu'il vouloit per- 
suader aux autres? Son orgueil n'a pu l'empècber de dire quelquefois 
qu'on n^ avait point vu clans le monde d^ exemple de l'idée qii' il proposait ^ 
quil était impossible de trouver une vertu si achevée parmi les /tommes^ 
et que le plus parfait d''entre eux était celai qui avoit le moins de dé fauts^. 
Il demeure d'accord que l''on peut reprocher à Socrate d'avoir eu quel- 

1. L'édition de 1693 donne, sous la forme interrog;^tl^e : « seroit-// le 
premier qui auroit eu cette opinion ? r, 

2. a .... àv faire ici le docteur, je vous citerois des auteurs graves, u 
[Edition de )6g3.) — A propos Ae faire ici le docteur^ voyez la note 8 de la 
page 357. 

3. On l'a vu plus haut, p. 27 [Frèfice de la i'' éditioiù, la Rochefoucauld 
se réclamait également des Pères de l'Église. 

4. « .... n'ont pas même excepté de ce nombre la chasteté de Lucrèce, n 
(Édition de 1693.) 

5. « .... avoit crue vérilahlement vertueuse. » {Ibidem.') — Il y a cru, sans 
accord, dans les éditions de i665 et de l6g3, conformément au principe 
établi par le P. Bouhours dans ses Remarques nouvelles (p. 320, 2° édition), 
à savoir que, quand on «ijoute quehjue chose après le participe , il a redevient 
indéclinable, étant suffisamment soutenu par ce qui suit. » 

6. Voyez l'opinion de saint Augustin sur ce célèbre suicide, au cha- 
pitre XIX de la Cite de Dieu : il ne^(>it en Lucrèce qu' <( une femme trop avide 
de gloire, » inulier laudis avida nimium. — Aux yeux de Saint-Évremond, 
qui n'était ni un grand saint ni un Père de l'Eglise, c'est « une prude 
farouche à elle-même, qui ne peut se pardonner le crime d'un autre. >> 
[Réflexions sur les divers génies du feufile romain, chapitre l.) 

7. L'édition de 169! supprime les mots : « qui avoit produit la liberté de 
Rome, et. » Celles de 1705 et d'Amelot de la Houssaye les maintiennent. 

8. Jovein plus non passe quant bonuin virurn..,. Deus non vincit sapientem 
felicitate, etiani si vincit xtate. « Jupiter n'a pas plus de puissance que 
l'homme de bien.... Dieu ne l'emporte pas sur le sage en félicité, bien qu'il 
l'emporte en durée. » (Sénèque, épure lxxiu.) — Les éditions de i665 et 
de I (393 marquent, par erreur, epître Lxxxiir, au lieu de épître Lxxui. — Voyez 
plus loin, p. 382. 

9. Ubi enim istuin invenies quem tôt sxculis quserimus (sapientem) ? Pro 
optimo est minime malus. « Où trouverez-vous ce sage que nous cherchons 
dans tant de siècles? Le meilleur, c'est le moins imparfait, d (Sénèque, de la 
Tranquillité de l'âme^ chapitre vu.) — Meré (maxime 9) dit absolument de 
même : « Tous les hommes sont imparfaits, et le plus accompli, c'est celui qui 
a le moins de défaut [sic), » 



DISCOURS SUR LES MAXIMES. 36i 

quc^ amitiés suspectes; à Platon et Aristote , d'avoir été amres; à 
Épl-ure prodigue' et voluptueux; mais il s'écrie en même temps que 
nous serions trop heureux^ d'être parvenus à savoir imiter leurs vicesK 
Ce philosophe ai.rolt eu raison d'en dire autant des siens ; car on ne 
séroit pas trop malheureux de pouvoir jouir, comme il a fait, de 
toute sorte de biens, d'honneurs et de plaisirs, en affectant de les mé- 
priser- de se voir le maître de l'Empire et de l'Empereur, et l'amant 
de rimpcratrlce en même temps; d'avoir de superbes palais, des 
jardins délicieux, et de prêcher*, aussi à son aise qu'il faisoit, la 
modération et la pauvreté, au milieu de l'abondance et des richesses . 
Pensez-vous, Monsieur, que ce stoïcien, qui contrefaisoit si bien le 
maître de ses passions, eut d'autres vertus' que celle de bien ca- 
cher ses vices, et qu'en se faisant couper les veines, il ne se repentit 
pas plus d'une fois d'avoir laissé à son disciple le pouvoir de le faire 
mourir"? Regardez un j.eu de près ce f.ux brave: vous verrez qu'eu 
faisant de beaux raisonnements sur l'immortalité de l'àme, il cherche 
à s'étourdir sur la crainte de la mort; il ramasse toutes ses forces 
pour faire bonne mine»; il se mord la langue de peur de dire que 

I « à Épicure, qu'il était prodigue.... » [Édition de 1693 ) - Objicite 

Platoni" quod petient pecununn, AristoteU quod acceperit , Ep,curo quod 
coLmiJrit; S-.crati Alc,/dade,n et Ph^drum ohjectate. .< Reprocl.ez a 
Pbton d'avoir demandé de l'argent, à Aristote d'en avo.r reçu a EFçure de 
ravoir dépensé en prodigne ; reprochez h 5.cr«^. son A cdnade et son Phed.e. - 
Sénéque de la Vie heureuse, chapitre xxvii.) Dans le texte de Seneque , d 
y a mihi ipsi, au lieu de Socruti : c'est Socrate qui parle 
o „ ai.e nous serions heureux. » {Edawn de ibyi.) 

3' O'vos usu maxime feUces, quum primum vohzs imUan vitui nostra eon- 
Jrit! « Oh! cpiedans la pratique vous ser.ez encore trop Heureux de 
pcfuvoir seulement imiter nos vices! >, {Sénèque, de la Fie heureuse, cha- 
pitre xxvii: c'est la suite immédiate de la citation précédente ) 
n « d'honneurs, de plaisirs, en affectant de les mepnser. / est doux 

démoraliser, et de se voir en même temps le maître de ''t-^Pj- «;f«l em- 
pereur, et l'amant Javori de Tlmpératrice ; d'avoir de^ supe. bas palais, des 
jardins délicieux, de prêcher enjln.... .. [LdiHon de 1690.) 

^ 5. L'édition de 1693 ajoute ici : « H l'avoue lui-même, en Vf'f"-J'"''':, 
à qui ses trésors et sa J-andeur eommençoient à donner de ^ "'"^''"S' fj_ 
Anbarrasse de telle sir te dans ses excuses, que '^'^ ^'''P'^'Z "fJ^.^Z 
pêcher de s^en moquer dans la réponse qu^il luijait. r, (Voyez Tacite, Annales, 
livre XIV, cliapitres liu-lvi.) 

6. a .... qui contrefaisoit fir//i.fi. » [Edition de Ib93.) 

" « (Vautre vertu. » (Ibidem.) 

S. Sênèeam adoriuntur, tanquam ingentes et /'''-'^-f- ";°;^:;' ''Zn', 
opes adhuc au^eret, quodque studia civium m se verteret , '"" 7'"" /'^ "t 
Imœnitate et%ilkàum Ignificentia quasi pnncipem -fJ'-^'^'f'^J^dttiJ'^ 
accusent Sénéque d'entasser sans cesse des trésors ^"- ,^f ^^^ ,J/;^%",Xe 
d'un particulier, d'attirer à soi la faveur publique, et de ^^"'"^/^ J^^"^^^ 
sorte, surpasser le Prince par la beauté de ses jardins et la magTuixcence de 
villas. » (Tacite, Annales, livre XIV, chapitre LU.) 
q. Rapprochez des maximes 11, 46 et D04. 



362 APPENDICE. 

la douleur est un mal ; il prétend que la raison peut rendre l'homme 
impassible', et au lieu d'abaisser son orgueil, il le relève au-dessus 
de la divinité. Il nous auroit bien plus obligés de nous avouer fran- 
chement les foiblesses et la corruption du cœur humain , que de 
prendre tant de peine à nous tromper. L'auteur des Réflexions n'en 
fait pas de même : il expose au jour toutes les misères de l'homme, 
mais c'est de l'homme abandonné à sa conduite qu'il parle, et non 
pas du chrétien ; il fait voir que, malgré tous les efforts de sa rai- 
son*, l'orgueil et l'amour-propre ne laissent pas de se cacher dans les 
replis de son cœur ', d'y vivre et d'y conserver assez de force pour 
répandre leur venin, sans qu'il s'en aperçoive*, dans la plupart de 
ses mouvements. 

La seconde difficulté que l'on vous a faite, et qui a beaucoup de 
rapport à la première, est que les Réflexions passent dans le monde 
pour des subtilités d^un censeur qui prend en mamaisc part les actions 
les plus indifférentes ^, plutôt que pour des vérités solides. Vous me 
dites que quelques-uns de vos amis vous ont assuré de bonne foi 
qu'ils savoient, par leur propre expérience, que l'on fait quelquefois 
le bien sans avoir d'autre vue que celle du bien, et souvent même 
sans en avoir aucune, ni pour le bien, ni pour le mal, mais par une 
droiture naturelle du cœur qui le porle^,sans y penser, vers ce qui 
est bon. Je voudrols qu'il me fût permis de croire ces gens-là sur 
leur parole, et qu'il fût vrai que la nature humaine n'eût que des 
mouvements raisonnables, et que toutes nos actions fussent naturel- 
lement vertueuses'; mais, Monsieur, comment accorderons-nous le 
témoignage de vos amis avec les sentiments des mêmes ® Pères de 
l'Eglise, qui ont assuré que toutes nos vertus, sans le secours de la foi^ 

1 . (Poteram respondere quod Epicuriis ait :) sapientem, si in Phalaridis tauro 
peruratur^ exclamaturunt : << Dulce est, et ad me nihil attinel. » « (/e pourrais 
répondre ce que dit Epicure : ) Le sage, s'il est brûlé daus le taureau de Phala- 
ris, s'écriera : « Je suis bien, cela ne me touche point. » (Sénèque, épitre lxvi.) 
— On lit à la marge, dans les éditions de i665 et de 1695, cette exclamation 
d'Epicure, et à la suite : Epie, apud Senec. Dans son édition, Duplessis a cru 
à tort que la première abré^ation signifiait Epictète. 

2. « .... qu'il parle, et non pas de V homme éclairé par les lumières du chris- 
tianisme, et soutenu de la grâce de Dieu; il fait voir que, malgré les efforts de 
la raison » [Edition de iGgS.) — Rapprochez de la Préface de la 5' édi- 
tion, ci-dessus, p. 3o. 

3. <c dans les replis du cœur humain. » {^Edition de lÔgS.) 

4. Le texte de 169'i n'a pas cette incise. 

5. L'édition de 1693 termine la phrase à indifférentes. 

6. a .... qui se porte, » dans l'impression de i665 C. 

7. « .... sur leiu- ]>arole, qu'il fût vrai que la nature humaine eut par elle- 
même des mouvements parfaits, et que toutes nos inclinations fussent natu- 
rellement vertueuses. » [Edition de i6ci3.) 

8. L'édition de 1693 supprime ici le mot mêmes, et le met ensuite après 
vertus : a ejue toutes nos venus mcme. » 



DISCOURS SUR LES MAXIMES. 363 

li'étoicnt que des imperfections * ; que notre fo/ontc ctoil née aveugle; 
que ses désirs étaient at-éugies^, sa conduite encore plus aveuiile^ , et 
^uil ne fallait pas s"" étonner sî^ parmi tant d'aveuglement, P homme était 
dans un égarement continuel*} Ils en ont parlé encore plus forte- 
ment'', car ils ont dit qu'en cet état, la prudence de l'homme ne pénétrait 
dans l'avenir et n ordonnait rien que par rapport à l'orgueil; que sa tem- 
pérance ne modérait aucun excès que celui que Porgueil avait condamné ; 
que sa constance ne se soutenait dans les malheurs qu autant quelle était 
soutenue par l'orgueil^; et e^i/in que toutes ses vertus, avec cet éclat 
extérieur de mérite qui les faisait admirer^ n avaient pour but que cette 
admiration, Camaur d'une vaine gloire et l'intérêt de l'orgueil^ , On 
trouveroit un nombre presque infini d'autorités sur cette opinion; 
mais si je m'engageois à vous les citer régulièrement, j'en aurois un 
peu plus de peine, et vous n'en auriez pas plus de plaisir*. Je pense 
donc que le meilleur, pour vous et pour moi, sera de vous en faire 
voir l'abrégé dans six vers d'un excellent poète de notre temps : 

Si le jour de la foi a'éclaire la raison, 
IVotre goût dépravé tourne tout en poison; 
Toujours de notre orgueil la subtile imposture 
Au bien qu'il semble aimer fait changer de nature; 



I. « .... sans le secours de la grâce, n'étoient que des vices déguisés. » 
{Édition de iBgS.) — Voyez la nuix-iine-epigraplie. 
1. L'édition de iGgi n'a ])as ce memlire de phrase. 

3. « que sa conduite e/o;7 encore plus aveugle. » {^Edition de lôoS.) 

4. Il serait facile, a^ec quelques recherches, de retrouver ces diverses pro- 
positions à peu près textuellement dans les écrits des Pères, particulièrement dans 
ceux de saint Augustin. Voici de ce dernier quelques passages qui coutienneut 
les idées principales ici exprimées et d'où les autres découlent : Xe'no hetie ove- 
ratur^ niai fi îles pnecesserit. (Saint Augustin, Sermons au peuple, vni, <i ii.) 
c< Personne ne fait le bien, à moins q»8 la foi n'ait précédé.» — Totus mundus 
cœcus est,... Onines csecos nasci fecit, qui primuni hominem decepit. (Ibidem, 
cxxxv, § I.) « Tout le monde est aveugle.... Celui quia trom^.é le premier homme 
a fait que tous naissent aveugles. » — Dbi deest agnitio œternx et incoinmuta- 
bilis veritatis, Jalsa viitus est , etiarn in optiinis moribus. [OEuvres de saint 
Augustin, tome X, colonne 2574, D, édition des Bénédictins.) a Où manque 
la connaissance de l'éternelle et immuable vérité, toute vertu est fausse, même 
avec les meilleures mœurs. » — Quicuinque philosophoruni Christum, Dei vir- 
tutem et Dei sapientiam, nesciet unt , Iti nullani verni/i virtutem, nec ullani 
veram sapientiam hnbere potuerunt. [Ibidem, colonne 2389, D.) a Tous les 
philosuphes qui ont ignoré le Christ, la vraie vertu de Dieu, la vraie sagesse 
de Dieu, n'ont pu avoir aucune vraie vertu, aucune vraie sagesse. » 

5. << Ils en ont p;irlé ailleurs plus fortement. » [Edition de 1693.) 

6. Rapprochez de la maxime 24. 

7. « .... que cette admiration, que l'amour d'une vaine gloire, et que des 
sentiments (/'orgueil, )i [Edition de i6g3.) 

8. « .... mais si je les voulais citer régulièrement, je m'engagerais peut- 
être à des choses qui ne seraient pas de votre goût. » (Ibidem.) 



364 APPENDICE. 

Et dans le pmpre amour cii.nf l'homme est revêtu, 
Il se rend criminel, même par sa vertu. 

(Brébeuf, Entretiens solitaires*.) 

S'il faut néanmoins demeurer d'accord que vos amis ont le don 
de cette foi vive qui redresse toutes les mauvaises inclinations de 
l'ainour-propre, si Dieu leur fait des grâces extraordinaires , s'il h s 
sanctifie dès ce monde, je souscris de bon cœur à leur canonisation'^, 
et je leur déclare que les fie flexions morales ne les regardent point. 
Il n'y a pas apparence que^ celui qui les a écrites en veuille* à la 
vertu des saints; il ne s'adresse, comme je vous ai dit, qu'à l'homme 
corrompu : il soutient qu'il fait presque toujours du mal quand 
son amour-propre le flatte qu'il fait le bien^, et qu'il se trompe 
souvent lorsqu'il veut juger de lui-même^, parce que la nature ne se 
déclare pas en lui sincèrement des motifs qui le font agir. Dans cet 
état malheureux', ou l'orgueil est l'âme de tous ses mouvements, les 
saints mêmes sont les premiers à lui déclarer la guerre, et le traitent 
plus mal, sans comparaison, que ne fait l'auteur des Réflexions^. S'il 
vous prend quelquejoi.renviede voir lespassagesque j'ai trouvés dans 
leurs écrits sur ce sujet^, vous serez aussi persuadé que je le suis de 
cette vérité; mais je vous supplie de vous contenter à présent de ces 
vers, qui vous expliqueront une partie de ce qu'ils en ont pensé : 

Le désir des honneurs, des Inens et des délices. 
Produit seul ses vertus, comme il produit ses vices, 

I. Nous reproduisons l'indication marginale de l'édition de i665, mais nous 
avons inutilement cherché cis vers, ainsi que ceus qui commencent au bas de 
cette page, dans les Entretiens solitaires de Brébeuf. Nous ne les avons trouvés- 
ni dans l'édition originale de 1660, ni dans celles de 1666, de 1669, de 1670. 
— Voyez plus loin V Ainow-propre, ode de la Motte. 

2. L'édition de 1693 supprime tout ce passage, depuis : « Je pense donc que 
le meilleur.... » {14'^ ligne de la page précédente), par conséquent la citation 
de Brébeuf, et donne à la place : Heureux, et trois fois Jieureux les hommes 
doués de cette foi i'ive et soutenus de cette s:râcc divine qui redressent toutes 
les mauvaises inclinations de l'amour-propre ! Si Dieu fait à vos amis ces dons 
extraordinaires, s'il les sanctifie dès ce monde, je souscris de bon cœur à leur 
sanctification, t 

3. a et je les assure que les Réflexions morales.... En effet, il n'y a 

pas «^'apparence que » [Édition de 1693.) 

4. Dans le texte de i665 A : en veule. 

5. oc .... comme je vous /'ai dit qu'il fait presque toujours mal.... le flatte 

qu'il fait bien. » [Edition de 1693.) 

6. « .... de soi-même. » [Ihiilem.) 

7. a .... parce que la nature agit en lui par des ressorts cachés qu^il ne 
connaît point. En cet état malheureux.... » [Il/idem.) 

8. « .... les saints mêmes sont les premiers à se plaindre de la nature corrom- 
pue, et en parlent avec plus de mépris que ne fait l'auteur des Réjlexions. » 

[Ibidem.) 

9. Voyez la noie 4 de la page précédente. 



DISCOURS SUR LES MAXIMES. 365 

Et l'aveugle intcrôt qui W'gnc dans son cœur 
Va d'objet en objet, et d'erreur en erreur; 
Le nombre de ses maux s'accroît par leur remède; 
Au mal qui se guérit un autre mal succède ; 
Au gré de ce tyran dont l'emj)ire est caclié, 
Uu péché se détruit j)ar un autre péclié. 

(BRÉnEUF, Entreliens solitaires^ .) 

Montagne*, que j'ai quelque scrupule de vous citer après des Pères 
de l'Eglise, dit assez heureusement ', sur ce même sujet : que son âme 
a deux pisages (iijfércnts ; quelle a beau se replier sur elle-même^ elle 
n'aperçoit jamais que celui que l'amour- propre a déguisé*^ pendant que 
Fautre se découvre par ceux qui n^ont point de part à ce déguisement^. 
Si j'osois enchérir sur une métaphore si hardie, je dirois que l'âme 
de l'homme corrompu est faite comme ces médailles qui représentent 
la figure d'un saint et celle d'un démon dans une seule face, et par 
les mêmes traits : il n'y a que la diverse situation de ceux qui la 
regardent qui change l'ohjet ; l'un voit le saint, et l'autre voit le 
démon. Ces comparaisons nous font assez comprendre que, quand 
i'amour-propre a séduit le cœur, l'orgueil aveugle tellement la rai- 
son, et répand tant d'obscurité dans toutes ses connnissances, qu'elle 
ne peut juger du moindre de nos mouvements, ni former d'elle-même 
aucun discours assuré pour notre conduite. Les hommes^ dit Horace, 
sont sur la terre comme une troupe de ioyageurs que la nuit a surpris 
en passant dans une forêt : ils marchent sur la foi d'un guide qui les égare 
aussitôt^ ou par malice^ ou par ignorance ; chacun d'eux se met en peine 
de retrouver le chemin; ils prennent tous diverses routes, et chacun 
croit suivre la bonne ; plus il le croit, et plus il s'en écarte^. Mais quoique 
leurs égarements soient différents, ils n'ont pourtant qu une même cause: 



1. « .... les passages que j'ai trouvés dans leurs écrits sur ce sujet, vous serez 
entièrement j-ersuadé de cette vérité; mais ces vassales sont trop longs, et en 
trop grand nombre , poui- les tramcrire ici. » (Edition de ifig':^.) — A la suite 
sont supprimés les vers que l'édition de i6G5 donne pour un second extrait 
des Entretiens solitaires de Brébeuf. 

2. Le nom de Montaigne est ainsi écrit dans les éditions de l665 et de lôgS, 
comme il se prononce. 

3. « .... dit à sa manière et assez heureusement. » [Edition de iGqS.) 

4. Œ .... que le visage que l'ainnur-propre a déguisé. » [Ibidem.) 

5. Nous n'avons pas trouvé ce passage dans Montaigne ; mais nous y avons 
rencontré ces idées anAogues[Essais, livre TI, chapitre i, tome II, j). 7) : « Cette 
variation et contradiction qui se veoid en nt)us si souple, a faict que aulcuns 
nous songent deux âmes.... le donne h mon ame tantost un visage, tantost un 
aultre, selon le costé oîi ie la couche. » 

G. a d'un guide qui les égare; l'un va à droite. Vautre va à gauche; 

ils prennent tous diverses routes...; plus il le croit, plus il s'en écarte. 3> 
[Édition de i6y3.) 



366 APPENDICE. 

cest le guide qui les a trompés, et l'obscurité de la nuit qui les empêche' 
de se redresser. Peut-on mieux dépeindre l'aveuglement et les in- 
quiétudes de l'homme abandonné à sa propre conduite, qui n'écoute 
que les conseils de son orgueil, qui croit aller naturellement droit au 
bien, et qui s'imagine toujours que le dernier* qu'il recherche est 
le meilleur? N'est-il pas vrai que, dans le temi)s qu'il se flatte de 
faire des actions vertueuses, c'est alors que l'égarement de son cœur 
est plus dangereux? Il y a un si grand nombre de roues qui com- 
posent le mouvement de cet horloge*, et le principe en est si caché, 
qu'encore que nous voyions* ce que marque la montre, nous ne sa- 
vons pas quel est le ressort qui conduit l'aiguille sur toutes les heures 
du cadran, 

La troisième difficulté que j'ai à résoudre est que beaucoup de per- 
sonnes trouvent de ^obscurité dans le sens et dans l'expression de ces 
Réflexions^. L'obscurité, comme vous savez, Monsieur, ne vient pas 
toujours de la faute de celui qui écrit. Les Réflexions, ou si vous 

1. oc .... c'est le guide qui les a ti-ompés, et la nuit qui les empêche.... n 
(^Édition de 1693.) — Voici le texte d'Horace (livre II, satire lU, vers 48-5 r) ; 
on verra combien le traducteur l'a paraphrasé : 

f^elut sihis, ubi passim 

Palantes error certo de trnmite [lellit, 

Ille siiiistrorsum, hic Jextiorsam abit : unus utrique 

Errer, sed variis illudit yartibus. . . . 

2. Dans l'édition de 1693 : « que le dernier objet, -o 

3. «.... le mouvement de celte machine. » [Edition de 1693.) —Le P. Chi- 
flet [Essajr d'' une parfaite grammaire. S' édition, 1673, p. 281) range horloge 
parmi les substantifs masculins à terminaison féminine. Ménage [Obsertations, 
■2° édition, 1675, p. i5t et iSa) n'est pas du même avis : « Les Normands, 
dit-il, le font masculin...; et c'est aussi de ce genre que le font les Gascons 
et les Provençaux [a). Il est féminin. » — Richelet (1680) et Furetière (1690) 
sont du même avis que Ménage. 

4. a .... qu'encore que nous voyons, » dans l'édition de 1693 et dans 11 
contrefaçon de iGG5 D. 

5. Voyez, plus loin, Pensées de Mme de Schomberg, etc. , p. 376. 

(a) On pourrait ajouter qu'il en était et qu'il en est encore de même dans 
plusieurs autres provinces, dans les campagnes surtout, notamment en Lorraine, 
en Picardie et en Touraiue. Peut-être, si nous ne contestions pas le Discours 
à Segrais, serait-ce le cas de rajipeler qu'il était Normand. Quant à la Chapelle, 
était-il de Normandie, de Gascogne, de Provence, de Lorraine, de Picardie ou 
de Touraine ? Nous ne pouvons le dire, car nous n'avons aucune indication sur 
son lieu de naissance. Nous inclinerions à croire qu'il était de cette dernière pro- 
vince, comme son patron et ami le P. Rapin. Toutefois, nous devons ajouter 
que nous avons consulté sur ce point un liomme docte en toutes choses, et 
particulièrement instruit de tout ce qui concerne la Touraine, M. J. Tasclie- 
reau, administrateur-directeur de la Bililiothèque impériale; il n'a rien ti'ouvé 
dans ses précieux cartons qui eût trait à un la Chapelle écrivain tourangeau. 
— Voyez, ci-dessus, la note 7 de la page SSg. 



DISCOURS SUR LES MAXIMES. 36; 

voulez, les Maximes et les Sentences, comme le mcnrie a nommé ' 
celles-ci, doivent être écrites clans un slyle serré' qui ne permet pas 
de donner aux choses toute la clarté qui seroit à désirer ; ce sont les 
premiers traits du tableau: les yeux habiles y remarquent bien toute 
la finesse de l'art ' et la beauté de la pensée du peintre ; mais cette 
beauté n'est pas faite pour tout le monde, et quoique ces traits ne 
soient point remplis de couleurs, ils n'en sont pas moins des coups de 
maître. Il faut donc se donner le loisir de pénétrer le sens et la force 
des paroles ; il faut que l'esprit j)arcoure toute l'étendue de leur 
signification avant que de se reposer, pour en former le juge- 
ment*. 

La quatrième difficulté est, ce me semble, que les Maximes ** sont 
presque partout trop générales ; on vous a dit qu'/7 est injuste d'étendre 
sur tout le genre humain des défauts qui ne se trouvent qu'en quelques 
hommes^. Je sais, outre ce que vous me mandez des différents senti- 
ments que vous en avez entendus', ce que l'on oppose d'ordinaire à 
ceux qui découvrent et qui condamnent les vices : on appelle leur cen- 
sure le portrait du peintre " ; on dit qu'ils sont comme les malades de la 
jaunisse, qu'ils voient tout en jaune ^, parce qu'ils le sont eux-mêmes. 
Mais s'il étoit vrai que, pour censurer la corruption du cœur en général, 
il fallût la ressentir en particulier plus qu'un autre, il faudroit aussi de- 
meurer d'accord queces philosophes'", dont Diogcne de Laerce" nous 
rapporte les sentences, étoient les hommes les plus corrompus de leur 
siècle; il faudrait faire le procès à la mémoire de Caton, et croire 
que c' étoit le plus méchant homme de la République '*, parce qu'il 
censuroit les vices de Rome. Si cela est, Monsieur, je ne pense pas 
que l'auteur des Réflexions , quel qu'il puisse être, trouve rien à 
redire au chagrin de ceux qui le condamneront, quand, à la religion 
près, on ne le croira pas plus homme de bien, ni plus sage que Caton. 
Je dirai encore, pour ce qui regarde les termes que l'on trouve trop 

1. Daus l'édition de i665 : nommées, avec accord irrégulier. — Au sujet du 
titre des Maximes, voyez, plus haut, la note 2 de la page 25. 

2. « doivent être toujours écrites cTwxi style serré. » [Edition de 1693.) 

3. « y remarquent rt/iemen< la finesse de l'art. » {Ibidem.) 

4. «■ avant que </'en former le jugement. » [Ibidem.^ 

5. '< .... que ces Maximes, d [Ibidem.) 

6. 1 .... qui ne se trouvent qu'en quchjue homme, » dans l'impression 
de i665 C. 

7. « .... des différents sentiments que vos amis enont eus. » [Edition de 1693.) 

8. Voyez, plus loin, la Lettre de la princesse de Guymené, V Article du 
Journal des Savants, et la Lettre du chevalier de Meré. 

g. « .... qu'ils yb/j( comme les malades de la jaunisse, qu'ils voient tout 
jaune, n [Edition de 1693.) 

10. « .... que ces sages de la Grèce. » [Ibidem.) 

11. Diogène de Laerte, dans ses Fies des philosophes. 

12. « de la république romaine. » {^Édition de 1693.) 



368 APPENDICE. 

généraux, qu'il est difficile de les restreindre dans les sentences, sans 
leur ôter tout le sel et toute la force; il me semble, outre cela, que 
l'usage nous fait voir que, sous des expressions générales, l'esprit 
ne laisse pas de sous-entcndre de lui-même des restrictions. Par 
exemple, quand on dit : « Tout Paris fut au-devant du Roi ; toute 
la cour est dans la joie, » ces façons de parler ne signifient néan- 
moins' que la plus grande partie. Si vous croyez que ces raisons ne 
suffisent pas pour fermer la bouche aux critiques, ajoutons-y que 
quand on se scandalise si aisément des termes d'une censure géné- 
rale, c'est à cause qu'elle nous pique trop vivement dans l'endroit 
le ])lus sensible du cœur*. 

Néanmoins, il est certain que nous connoissons, vous et moi, bien 
des gens qui ne se scandalisent pas de celle des Réflexions''-^ j'entends 
de ceux qui ont Ihypocrlsie eu aversion, et qui avouent de bonne 
foi ce qu'ils sentent en eux-mêmes et ce qu'ils remarquent dans les 
autres. Mais peu de gens sont capables d'y penser, ou s'en veulent 
donner la peine, et si, par hasard, ils y pensent, ce n'est jamais sans 
se flatter. Souvenez-vous, s'il vous plait, de la manière dont notre 
ami Guarini * traite ces gens-là : 

Huomo sono, e mi preggio d'esser humano; 

E teco, che set kunnio, 

E cV altro esser non puoi. 
Corne huomo par In di cosa humana, 
E se di cotai nome J'orse ti sdegni, 

Giiarda, garzon supcrbo, 

Che, ncl dishumanarti. 
Non divenghi una fiera, anzi ch' un dio^. 

Voilà, Monsieur, comme il faut parler de l'orgueil de la nature 



1. L'édition de 1693 suppri^ne néanmoins. 

2. <